À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Part 22

Chapter 223,726 wordsPublic domain

C'est à Iquique qu'eut lieu le fameux combat entre le _Huascar_ et l'_Indipendencia_ d'une part, et l'_Esmeralda_ et la _Covadanga_ d'autre part: deux petits navires chiliens contre deux plus grands péruviens. Le commandant de l'_Esmeralda_ préféra couler plutôt que de se rendre. Sur la place, un monument en bois porte au centre le buste de ce héros chilien avec cette inscription:

ARTURO PRATT EL PUEPLO DE IQUIQUE A LOS HEROES DEL 21 DE MAYO DE 1879.

_Arturo Pratt Le peuple de Iquique Aux héros du 21 mai 1879._

Sur le piédestal, on lit une soixantaine de noms des personnes qui ont péri avec lui. En ville, je vois trois banques, des magasins bien garnis, et entre autres, un magasin chinois, tenu par deux _cinos_ vêtus à l'européenne et vendant les thés, vases, laques, broderies et autres marchandises de leur pays. Le marché est bien garni de toutes sortes de fruits et légumes venant du nord et du sud, car il ne pousse pas un seul brin d'herbe ici, et on n'a d'autre eau que l'eau de mer distillée. Un chemin de fer conduit dans l'intérieur, aux nombreuses salpêtrières, et les ateliers de réparation et construction de machines sont assez complets.

Dom Mariano Casanova m'avait recommandé de saluer en son nom le vicaire ecclésiastique, M. Camilo Ortuzar; il m'accueille avec bonté, et nous montons en voiture pour aller voir l'école récemment construite. C'est la première que je vois en ce genre. Au centre, une vaste salle ou rotonde surmontée d'une coupole sert à réunir les 300 élèves pour l'instruction religieuse. Vers le sud se détachent en rayons 4 grandes salles, formant 4 classes entièrement ouvertes sur la rotonde, en sorte que l'oeil embrasse tous les élèves à la fois. Vers le nord, rayonnent 4 autres corps de bâtiment, qui sont les maisons des professeurs et de leur famille. Autour de la rotonde, à l'étage supérieur, on réunit un musée d'histoire naturelle. Les espaces entre les bâtiments forment des cours couvertes en roseaux pour tamiser les rayons du soleil. Les élèves arrivent à huit heures du matin et vont déjeuner à onze heures. Ils retournent à midi et sortent à quatre heures. Ainsi six heures de travail par jour, car à chaque heure, le travail est interrompu par dix minutes de récréation dans les cours. Système excellent, car l'attention de l'enfant ne peut se soutenir longtemps, et lorsque son esprit est fatigué, il ne peut s'appliquer. Une cour est réservée aux bains alimentés par l'eau de mer, et les élèves, en été, en usent tous les jours.

Nous passons à un autre établissement, lui aussi tout neuf. C'est la prison de la province, renfermant en ce moment 82 prisonniers. La construction est en tôle de fer galvanisé à double paroi. L'espace entre les parois est rempli de coquillages dont le pays abonde, en sorte que, si les prisonniers venaient à enlever une plaque de fer, le bruit que feraient les coquillages en tombant avertirait les surveillants.

Le plan de la construction est semblable à celui de l'école. Un octogone au centre, d'où rayonnent 4 salles et 4 cours fermées avec portes grillées; ainsi un seul surveillant au centre a tout son monde sous les yeux. Un compartiment est réservé aux femmes, un a des cellules pour les malfaiteurs plus dangereux, ou pour ceux que le juge d'instruction veut mettre au secret: les simples prévenus, les condamnés à une courte détention ont aussi leur compartiment. Les condamnés exercent divers métiers, et ont tous deux heures d'école par jour. Le temps de leur prison n'est donc pas perdu, et plusieurs pourront en sortir meilleurs. Le dimanche, un autel est élevé à l'octogone, et tous les prisonniers entendent la messe. Les sentinelles sur le mur de clôture surveillent le toit et correspondent entre elles par un appareil électrique.

Dans la ville, je marchande plusieurs objets, mais tout est très cher. Les moindres photographies coûtent de 5 à 10 fr.; d'une petite corne de boeuf qui sert de verre aux Indiens, on me demande 6 fr., et dans une boutique d'_organelli_ tenue par un Italien, on demande 1,000 fr. pour un méchant petit orgue qui a déjà servi. M. le vicaire ajoute que les loyers sont aussi fort chers, et que pour une maisonnette de 7 pièces, il paie 120 pesos par mois. Les ouvriers gagnent de 10 à 25 fr. par jour; ceux qui chargent les navires gagnent de 40 à 50 fr., mais tout le gain s'en va en boisson. Je lui demande combien le gouvernement paie le clergé: lui, vicaire ecclésiastique, reçoit 3,000 pesos (15,000 fr. l'an), le curé, 2,000 pesos, et le sous-curé, 1,500 pesos.

M. Ortuzar a voyagé en Europe, aux États-Unis et en Palestine; sa mère et 4 de ses frères vivent à Paris. Je l'engage à reconstruire en pierres artificielles et non en bois son église incendiée. Je le quitte à l'embarcadère et retourne au bateau. Le soir nous stoppons à Pisagua. Ce port ressemble à tous ceux que nous avons vus jusqu'ici sur la côte du désert. Il est célèbre par le combat qui a eu lieu en ces derniers temps entre Chiliens et Péruviens. Un monument, au sommet de la ville, est consacré à la mémoire des nombreux braves tombés dans la bataille. Il n'y a point ici de machines à distiller l'eau; un entrepreneur la porte d'Arica dans un petit steamer, et il est devenu très riche en vendant de l'eau. Il en est souvent ainsi pour les monopoles.

18 août.--Le navire reprend sa route à dix heures du soir, et ce matin à huit heures nous stoppons à Arica. C'est ici la porte de la Bolivie: les mules en six jours de marche arrivent à la Pax. On aperçoit au loin les pics blancs de neige, et le soleil, que nous voyons à peine pour la deuxième fois depuis notre départ de Valparaiso, les rend brillants à nos yeux.

Depuis Caldera nous n'avions pas vu un brin d'herbe; ici une rigole d'eau qui descend des Andes laisse voir un peu de verdure et quelques légumes. On me dit même qu'au loin la Vallée contient de magnifiques orangers. Le _Puno_, navire de la même compagnie, vient d'arriver; à son bord, je trouve, parmi les officiers, un bon jeune homme que j'avais eu pour compagnon de voyage dans l'_Aconcagua_. On vient d'amputer le bras d'un pauvre marin tombé dans la calle, et on nous le passe pour que nous le déposions à Callao. Ce n'est que par un miracle d'équilibre que ces pauvres marins qui guident la chaîne au chargement et déchargement, ne tombent pas dans la mer ou dans la calle. Si on imposait la compagnie de 100,000 fr. pour chaque homme tombé, ce serait justice, mais alors elle prendrait les mesures nécessaires pour éviter ces accidents.

Arrivé à terre, je vois la ville brûlée: on relève à peine quelques maisons, c'est le fruit de la guerre. En juin 1880, il y eut ici rude bataille et des milliers de morts: on m'assure même que les Péruviens, ayant fait usage de la dynamite, les Chiliens, en représailles, fusillèrent les hommes arrachés à leurs maisons. L'église est en fer, probablement pour mieux résister aux incendies et aux tremblements de terre. Ils sont célèbres ici. En 1868, à la suite d'un tremblement, la mer se souleva et transporta au-delà de la ville un steamer américain. Onze ans plus tard, un autre tremblement a encore soulevé la mer, et le navire, remis à flot, a été jeté à 500 mètres plus loin: on vient de le démonter, il y a trois mois, pour en prendre le fer. Je n'ai encore senti aucun _tremblor_ ici; il paraît qu'ils sont fréquents et peu commodes. Le capitaine du navire me montre une blessure au nez, qu'il a reçue dans un tremblor qui le jeta à terre.

Le seul établissement important d'Arica est la douane et ses vastes entrepôts pour les marchandises qui vont et viennent de Bolivie; mais ils sont presque vides en ce moment. Pour forcer la Bolivie à faire la paix, le Chili a bloqué le port de Mollendo et mis des droits presque prohibitifs, en sorte que la Bolivie trouve plus commode de faire passer ses produits et tirer ses provisions par la République argentine.

Un chemin de fer conduit en deux heures et demie à Tacna, ville de 15,000 âmes, à 13 lieues d'ici: de là les mules vont à la Pax en six jours. Le prix de chaque mule d'ici à la Pax est de 30 à 40 pesos, plus de 100 fr. Il en faut au moins trois: une pour le voyageur, l'autre pour le conducteur, la troisième pour les bagages, en sorte que ce voyage revient assez cher, sans parler de la fatigue, car il faut porter ses provisions de bouche, ses couvertures, et courir le risque d'avoir le _soroche_, espèce de suffocation qu'on éprouve au point où la route atteint 5,000 mètres d'altitude. La population ici a déjà entièrement changé de physionomie: ce ne sont plus les types chiliens, mélange de Basques et d'Araucans, mais le type péruvien, mélange d'Andalous et d'Incas. On voit même de nombreuses femmes coiffées d'un panama, avec longues tresses noires: c'est le vrai type Incas.

À une heure, pendant que je retourne au navire, le _Comus_, corvette anglaise, jette l'ancre. Je m'y fais conduire. L'échelle n'étant pas encore descendue, on me tend deux cordes. Peu confiant en mes talents gymnastiques, j'hésite, puis je grimpe bravement. Les officiers me reçoivent avec égard et me font visiter le navire. Son blindage d'acier est de 0m 20; il porte 15 canons, 250 hommes d'équipage, déplace 2,300 tonnes; sa machine a 2,300 chevaux vapeur. À trois heures le navire reprend sa marche.

D'après l'indicateur, demain nous devrions stopper à Mollendo.

Un chemin de fer conduit de ce port à Aréquipa en un jour; d'Aréquipa, le même chemin de fer conduit dans les Andes et on arrive, après deux jours, à Puno, au bord du lac Titicaca. Un petit bateau à vapeur traverse le lac en un jour, et, sur la rive bolivienne, une diligence prend les voyageurs et les conduit en deux heures à la Pax.

Aréquipa est encore occupée par Montero, un des nombreux présidents de la République du Pérou, et l'armée chilienne projette une expédition pour aller l'en chasser. Il ne fait pas bon s'aventurer par là dans ces temps de trouble: de nombreux malfaiteurs ajoutent encore leurs forfaits aux malheurs de la guerre. Au reste, comme je l'ai dit, Mollendo est bloqué, et le navire ne s'y arrête pas.

Qu'elle est donc longue, cette navigation sur une côte désolée! Depuis huit jours, nous faisons une vie de grenouille, vivant moitié à terre, moitié sur l'eau.

19 août.--La Bolivie occupant les montagnes de l'intérieur est encore peu connue, sa superficie est évaluée à 1,300,000 kilomètres carrés, et sa population à 2,900,000 habitants, la plupart Indiens. Elle est gouvernée par un président et deux Chambres électives, mais sujette aux troubles intérieurs; maladie commune à la plupart des républiques de l'Amérique du Sud. La langue officielle est l'espagnol, mais deux idiomes indiens, le _quicha_ et _le guarani_, sont également répandus. Les mines y sont riches et nombreuses, mais inexploitables, faute de route. Notre navire continue à suivre la côte montagneuse et aride. À un certain point, les montagnes deviennent blanches: on les dirait couvertes de neiges; c'est simplement de la cendre lancée, il y a quelques années, par un volcan.

20 août.--Route semblable à celle d'hier. Sur une des montagnes, près de Pisco, nous voyons une immense croix gravée dans la montagne par les Incas, dit-on. Nous voici aux îles de Chincas, quatre petits rochers qui ont fourni des millions de tonnes de guano. Combien d'années et de siècles faudra-t-il aux nombreuses bandes d'oiseaux marins pour les regarnir de nouveau? Voici Pisco; on voit quelques brins de verdure. La vue de la ville, avec son clocher, est pittoresque; mais je n'irai pas à terre: il est tard, et l'on sait qu'il y a la fièvre jaune.

Demain matin, nous serons au Callao. J'ai sous la main un journal de Santiago, le _Ferro-carril_, du 9 courant. J'y lis une lettre de notre ministre, Pascal Duprat, à un des chefs du libéralisme chilien, Don Ambrosio Montt, à propos de certains de ses discours, que celui-ci lui avait envoyés. Dans sa lettre, M. Duprat fait l'éloge de Voltaire, et déclare qu'il en manque un à l'Amérique. Montt lui répond, par ces paroles: «En vérité, que ferait Voltaire dans notre Amérique? Celle du Nord a son incomparable Washington, et, dans notre Amérique latine, il est à craindre qu'un génie tel que Voltaire détruirait, comme en Europe, non seulement d'odieuses superstitions, mais irait jusqu'à affaiblir et effacer l'idée chrétienne, qui est en même temps le fondement de notre société et le meilleur auxiliaire de nos institutions républicaines, sans fonder en retour une philosophie pour nos penseurs, ni une science pour nos publicistes, ni une religion pour notre peuple.

Je pensais que nos ministres, à l'étranger, étaient chargés de représenter notre pays et de protéger nos intérêts: il paraît que quelques-uns réduisent leur devoir à la propagande des mauvaises idées révolutionnaires; plût à Dieu qu'ils trouvassent partout la réponse de M. Montt!

CHAPITRE XX

Le Pérou.

Surface. -- Population. -- Gouvernement. -- Justice. -- Les Chinois. -- L'instruction. -- Le guano et le salpêtre. -- La guerre avec le Chili. -- Les Incas. -- Leurs croyances. -- Manco-Ccapec et sa dynastie. -- Les lois et usages. -- Le Callao. -- Le port. -- La monnaie. -- Les types.

La République du Pérou, située entre le 1° et le 22° latitude sud et le 70° et le 84° longitude ouest du méridien de Paris, a une surface de 2,700,000 kilomètres carrés, plus de 5 fois la surface de la France. La population est de 2,700,000 habitants. À l'est, le Pérou confine au Brésil, avec lequel il est relié par les voies navigables des confluents de l'Amazone; à l'ouest il est baigné par le Pacifique; au nord il a la République de l'Équateur et de la Nouvelle-Grenade; au sud la Bolivie, à laquelle le relie le chemin de fer d'Aréquipa et Puno. Les chemins de fer actuellement en exploitation s'élèvent à environ 2,500 kilomètres.

Avant la guerre encore pendante avec le Chili, la République du Pérou était gouvernée par un Président élu pour 4 ans. Le pouvoir législatif était confié au Congrès, composé de deux Chambres: le Sénat et les députés. Le pays est divisé en 19 départements, qui nomment chacun 4 sénateurs et 4 suppléants. Les députés sont élus à raison de un pour 30,000 habitants. Les sénateurs doivent avoir 30 ans d'âge et justifier de 1,000[5] soles de rente, les députés doivent avoir au moins 25 ans et 500 soles de revenu. Le pouvoir judiciaire était confié 1º à une Cour suprême siégeant à Lima, et dont les membres, proposés par le Congrès, sont nommés par le Président; 2º à des Cours supérieures siégeant dans les chefs-lieux des départements, et dont les membres, proposés par le Président, sont nommés par la Cour suprême; et 3º à des Cours de 1re instance siégeant dans les chefs-lieux de province, et nommées par la Cour suprême.

[Note 5: Le sole argent vaut nominalement 5 fr., mais aujourd'hui (1883), pour le change, il n'est coté que 4 fr. 20. Le sole papier vaut 29 centimes.]

Pour les finances, le budget, en 1878, s'élevait à environ 40,000,000 de soles pour l'entrée, et à peu près autant pour la sortie; la dette dépassait un milliard de francs. La religion catholique, apostolique, romaine, est la dominante. Le pays est divisé en 8 diocèses, dont 4 actuellement vacants.

Le climat est divers, selon les zones. Dans la partie connue sous le nom de _costa_, qui s'étend des Andes au Pacifique, il ne pleut jamais; mais un brouillard presque constant mitigé les rayons du soleil. À Lima, le thermomètre dépasse rarement 29° et descend rarement au-dessous de 16°. Dans la Sierra, ou montagnes, la température varie selon l'altitude; elle est toujours très chaude dans les vallées.

L'agriculture commence à faire quelques progrès, surtout pour la canne à sucre, qui trouve ici un sol privilégié. En effet, la canne produit 2,500 kilogrammes de sucre par hectare de terrain planté, à Cuba, à la Martinique et aux Antilles en général; 5,000 à la Réunion, 6,000 au Brésil pour les plantations d'un an, et 7,500 pour les plantations de 15 mois; mais elle donne 8,000 kilogrammes de sucre par hectare planté au Pérou, ce qui correspond à 80 tonnes de cannes par hectare. L'exportation du sucre du Pérou dépasse déjà 100,000,000 de kilogrammes par an. La main-d'oeuvre manquant pour cette culture, on a eu recours aux Chinois, et de 1850 à 1874 on en a importé 87,952, sur lesquels le dixième est mort durant la traversée. Les autres ont été vendus au Callao à peu près comme esclaves, au prix de 300 à 400 soles, avec prétendu engagement de 8 ans. Ils ont été si maltraités que la plupart sont morts, et ceux qui l'ont pu, se sont sauvés. Le Céleste-Empire, informé des faits, avait défendu cette nouvelle traite; mais en 1875 le gouvernement péruvien envoya en Chine un ambassadeur qui réussit à conclure un traité pour le voyage libre des Chinois au Pérou, à condition qu'ils y seraient traités comme les citoyens de toute autre nation. Cela n'empêche pas que les Chinois sont ici mal vus, et qu'ils reçoivent souvent des traitements peu chrétiens; alors ils se révoltent et réussissent parfois à assassiner leurs bourreaux. Par contre, là où on les traite bien, ils se conduisent généralement en braves gens et s'attachent aux intérêts de leur maître. On m'a raconté que, pour leur inspirer de la terreur, dans une ferme, on brûlait leurs cadavres dans un four. On sait que le Chinois croit qu'en mourant sur la terre étrangère, il ressuscitera dans son pays; or la chose; lui paraît impossible si son corps passe par le feu.

Le gouvernement avait aussi fait des efforts pour amener le colon européen, et sur les bords du Chanchamayo, de l'autre côté des Andes, il lui donnait en propriété des terrains, jusqu'à concurrence de 15 hectares par personne, les semences et les bêtes de labour. Cette colonie, souvent détruite par les Indiens qui habitent les forêts voisines, et souvent reprise, semble maintenant, marcher vers un meilleur avenir. Le colon européen ne viendra, sérieusement que le jour où des routes assureront le débouché des produits, et qu'une bonne administration donnera la paix et la sécurité.

L'instruction est primaire, secondaire ou supérieure; celle-ci est donnée par l'université; les deux premières sont gratuites et obligatoires; mais malgré cela, surtout dans les campagnes, la gent illettrée est de beaucoup la majorité.

Le Pérou compte 50 ports sur le Pacifique: 9 majeurs, 10 mineurs et 31 petits havres. Le plus important est celui du Callao, qui embrasse plus de 5 hectares et a coûté près de 10,000,000 de soles. La Société générale, pour le compte de laquelle ce gigantesque travail a été exécuté, a le droit de l'exploiter durant 60 ans selon des prix stipulés.

Les principales villes sont Lima, la capitale, qui, avant la guerre, comptait 180,000 habitants, et le Callao, qui en comptait 30,000. Ces chiffres sont de beaucoup réduits depuis les hostilités. Les Italiens sont une quinzaine de mille.

La découverte du guano et du salpêtre avait enrichi le Pérou d'une manière extraordinaire et inattendue, et le pays ne sut résister à la richesse. Sauf d'honorables exceptions, le clergé était corrompu, la justice se vendait, le public courait après des jeux malsains, et encore aujourd'hui on le voit se presser dans le cirque pour les sanglants combats de taureaux et de coqs, deux spectacles indignes d'un peuple civilisé. Mais ce n'est pas impunément que les peuples comme les individus provoquent la justice de Dieu. En 1879, une guerre éclate avec le Chili. Le Pérou avait avec la Bolivie un traité d'alliance offensive et défensive; il dut se mettre en campagne. Il avait des hommes, de l'argent, des armes et des navires; il se croyait le plus fort; mais, affaibli par ses divisions, il fut battu sur toute la ligne. L'ennemi occupe aujourd'hui ses meilleures provinces et en perçoit les revenus, qu'il emploie chez lui en travaux publics. En attendant, la division règne encore partout; les uns sont pour Montero, vice-président de la République, qui occupe Aréquipa; les autres pour Caceres, son général; d'autres suivent Garcia Calderon, président prisonnier au Chili, et d'autres Iglesias qui voudraient arriver à la paix. Dans cette situation, le Chili, ne trouvant avec qui traiter, continue à occuper le pays. D'autres disent qu'il n'est pas étranger à ces divisions, et que, puisque l'occupation double ses revenus, il est heureux de la continuer; quelques-uns vont plus loin, et croient que le Chili, voyant s'ouvrir l'isthme de Panama qui le placera au bout du monde, serait heureux de se rapprocher du canal en s'annexant le Pérou. Il compte donc fatiguer le commerce étranger jusqu'à ce que les commerçants eux-mêmes fassent hâter par les puissances un arrangement quelconque, fut-ce même l'annexion. Quant aux Chiliens, ils déclarent que c'est pour le bien du pays qu'ils consentent encore à l'occuper; car, eux partis, il y aurait la Commune; et que, de bonne foi, ils ne poursuivent que l'annexion de la province de Tarapacà et éventuellement d'Arica et Tacna.

Quel que soit le gouvernement qui prendra en main ce pays, il aura beaucoup à faire pour régénérer les moeurs; et le Saint-Siège encore plus de besogne pour ramener le clergé à son devoir. Il est la lumière qui éclaire et le sel qui sale; lorsqu'il manque à ses devoirs, le peuple tombe dans les ténèbres et dans la pourriture.

J'ajouterai maintenant deux mots sur les Incas, qui habitaient le Pérou avant la conquête espagnole. Dès les temps préhistoriques, les deux Amériques étaient peuplées par des tribus multiples plus ou moins civilisées. Au Pérou, ces tribus étaient commandées par des chefs appelés _Curacas_ ou Caciques, et formaient quatre seigneuries. Les Collas ou Aimaraes, qui habitaient le haut plateau de Titicaca; les Huancas, qui occupaient les départements des Aucachs, Junin, Huancavelica, Ayacucho et Cuzco; et les _Chincas_, qui peuplaient la côte, étaient la plus civilisée. Ils croyaient à un Dieu, pur esprit, créateur de l'Univers, qu'ils appelaient _Con_.

Le genre humain s'étant révolté contre lui, Con le dépouilla de tous ses dons et convertit les hommes en bêtes féroces. Mais Pachacumac, fils de Con, ayant pris le gouvernement du monde, restaura le genre humain, et les hommes lui bâtirent un grand temple dont on voit encore les grandioses ruines près de Lima.

Ils croyaient à l'immortalité de l'âme, à la récompense des bons, à la punition des méchants et à la résurrection des corps. C'est pourquoi ils mettaient dans le cercueil les vêtements, la nourriture et la monnaie qui devaient servir au ressuscité.

Ils reconnaissaient aussi un esprit du mal, appelé _Supay_, combattu par Pachacumac.