Part 21
Les directeurs me munissent de beaux spécimens de métal, nous réchauffent avec le Xérès et nous rafraîchissent avec de la bière; puis nous visitons le village, qui compte 1,200 habitants. Il a été plus peuplé autrefois, lorsque les mines donnaient plus de produits et plus de travail. Les mines sont et seront toujours une loterie. Les maisons sont en bois; on peut ainsi les démolir et les transporter lorsqu'une plus grande production de nouvelles mines appelle la population ailleurs.
M. Yzaga nous conduit à la Maestranza (ateliers du chemin de fer); les tours, les rabots, les laminoirs travaillent le fer comme s'il était de bois. À côté, un vaste magasin contient tous les approvisionnements nécessaires aux machines; et, un peu plus loin, on voit une usine pour fondre le plomb argentifère. À la plage, nous recueillons diverses herbes marines qu'ici on mange comme au Japon, et nous retournons à bord pour le dîner.
Le soir, M. Robertson, agent de la Compagnie minière, tient la guitare et joue à merveille, en accompagnant de sa voix la plus belle _samo-cueca_ du pays. Le capitaine donne l'exemple, et immédiatement on organise cette danse moresque que j'ai déjà décrite en parlant de mon séjour en Araucanie. Les assistants battent des mains en cadence pour aider à l'animation de la musique; et les gens du pays sont étonnés de voir et d'entendre des _gringos_ exécuter si bien leur musique et leur danse. M. Robertson nous chante aussi avec bonne expression plusieurs des chansons locales. Ce sont des amourettes, des chants de départ, des demandes en mariage; toutes gracieuses et morales. Je regrette de n'avoir pu retenir plusieurs strophes qui m'ont parues remarquables de poésie et de sentiment. Dans une, le jeune homme, avec beaucoup de compliments, s'adresse à une jeune fille, et lui demande sa main. Celle-ci le toise et lui dit: Votre tenue n'est pas complète, vos gains insuffisants. C'est en vain que vous pensez à vous marier: il vous faut avant acquérir plus d'ordre et plus d'amour pour le travail. Vous perdrez donc votre peine en vous adressant à mon père, il sait que le mari doit être un modèle d'application et de vertu. Dans une autre, l'amant part pour la guerre, et les adieux à sa belle sont pleins de nobles aspirations. Voici à peu près le refrain: «La patrie m'appelle, je ne puis être sourd. Ton souvenir me suit, je ne peux vivre sans toi, je reviendrai, je reviendrai plein d'amour et d'honneur, je serai toujours digne de toi.»
Chez tous les peuples, la poésie et la musique ont toujours été un grand moyen pour exprimer les sentiments de l'âme. Un peuple qui sait encore les retracer d'une manière si digne prouve qu'il a en lui des éléments sérieux de solidité. Par contre, les peuples qui abaissent la poésie et la musique pour en faire des instruments de vains plaisirs ou de corruption sont sur la voie de la décadence. À neuf heures, M. Robertson nous quitte, et le navire se met en marche.
14 août.--À sept heures du matin, nous jetons l'ancre dans le port de Caldera. Plusieurs navires viennent y chercher le minerai de Capiapò et des environs, car nous sommes ici dans un des principaux districts miniers du Chili. À terre, nous ne voyons que du sable, et, par-ci par-là, quelques petits buissons. C'est le Sahara ou un des déserts de l'Égypte: c'est ici, en effet, que commence proprement le désert d'Atacama. L'eau féconderait ce sable, mais on peut dire qu'il ne pleut jamais dans ces contrées, et on distille l'eau de la mer pour le service des habitants de la côte. Toutefois, si la nature n'a pas donné la beauté à ces sites, elle leur a prodigué la richesse dans ses minerais d'or, d'argent, de cuivre, de charbon, de borax, de salpêtre et de guano. Comme une bonne mère, la nature ne donne jamais tout à tous, et partage ses dons; le paon a reçu la plus belle toilette et la plus laide voix; le rossignol, le moins bien vêtu des oiseaux, donne les sons les plus harmonieux.
La petite ville de Caldera compte environ 2,000 habitants. Elle est un peu en décadence en ce moment, parce que la plupart des mines ont des filons moins riches et donnent peu de dividendes. La place est identique à celle des autres villes chiliennes, les rues sont larges, les maisons en bois, l'église gracieuse. J'y vois une statue de la madone du Carme, au pied de laquelle s'élève un trophée de drapeaux, armes et tambours; c'est la patronne des armées du pays. Les Chiliens aiment à lui rapporter leurs succès et leurs victoires. Vers la plage s'élève la _Maestranza_, nom qu'on donne ici aux ateliers de réparation et construction de machines, et du matériel de chemins de fer. Ils sont plus importants que les ateliers de Carrizal-Bajo, que nous avons vus hier. Ce chemin de fer a été le premier construit dans le Chili, et date de 1852. La plupart des actionnaires sont en Angleterre, quelques-uns à Capiapò. Depuis son installation jusqu'à ce jour, il a transporté plus de 2,000,000 de quintaux métriques de charbon, plus de 2,000,000 1/2 de minerai, et autant d'autres marchandises diverses, ce qui, avec le matériel du chemin de fer et autres, forme un total de presque un milliard de quintaux métriques. Il a en outre transporté 650,000 passagers. Son coût a été de 1,600,000 piastres; les frais d'exploitation se sont élevés, durant les trente ans, à 7,400,000 piastres, mais le produit a été de 18,300,000 piastres, laissant ainsi un bénéfice net d'environ 11,000,000 de piastres; soit environ 50,000,000 de francs. Ce chemin de fer conduit en deux heures à Capiapò; et un peu plus haut, à Païpote, il se divise en deux branches: l'une va à Puquios, et reçoit le borax qui vient par charrettes des dépôts de Quebrada, au pied des Andes. Il porte aussi le minerai d'or de Cachiyuyo, de cuivre de Puquios et ciel Chulo, de charbon de Sierra de la Ternera, et le minerai d'argent des mines de Garin. L'autre branche va à Pabellon, prenant les minerais de cuivre de Ojancas et de Lirios, et le minerai d'argent de Pampa-larga, de Cabeza de Vaca et del Romanero. À Potrero Seco, il se divise encore en deux branches; l'une va à San-Antonio et reçoit des minerais d'argent des mines de Lomas Bayas, de los Bardos, et del Sacramento; l'autre va à Godoy, et dessert les mines d'argent de Chañacillo de Pajonales et de plomb de Baudurrias. Son étendue est d'environ 250 kilomètres, et partant de la mer à Caldera, il atteint à Puquios l'altitude de 1,400 mètres.
M. Walker nous conduit chez son frère, qui dirige ici la seule usine de borax existant au Chili. Cette matière s'emploie pour la fabrication du verre et de la porcelaine. On vient de trouver le moyen de s'en servir pour la conservation des viandes, et on l'utilise encore pour la fonte des minerais précieux, d'or et d'argent. Ce minerai est très rare; on ne l'obtient qu'en Toscane, en condensant les vapeurs d'acide borique, et dans la mer de Marmara, où l'on trouve le tinkal ou borax de soude. Les gisements qui fournissent le borax à l'usine Walker sont à plus de 200 kilomètres, à Quebrada, au pied des Andes, et ont une épaisseur qui varie de six pouces à un mètre. Les pierres blanches et légères, portées à l'usine, sont broyées sous la meule et placées dans de grandes cuves, par quantité de 30 à 40 quintaux métriques par cuve; là le borax bout 2 à 3 heures dans un mélange d'eau mère et d'acide sulfurique, puis on laisse reposer une heure pour que les parties impures se déposent au fond. Le borax s'en va alors par des canaux dans 12 grands réservoirs, où il se cristallise, et on le retire pour le sécher au soleil. On le met alors en caisses et on l'expédie à Liverpool, où il se paie de 60 à 65 livres sterling la tonne, selon qu'il contient plus ou moins de 83% d'acide borique. Chaque réservoir donne une moyenne de 2 tonnes. L'usine produit 1,000 tonnes par an. L'acide sulfurique, qu'on emploie jusqu'à concurrence de 1,000 kilogrammes par jour, est aussi produit: dans l'établissement. Dans de grands réservoirs de plomb, on introduit le gaz sulfureux produit dans des fours par la crémation de minerais de cuivre et de fer sulfureux. On mélange avec l'acide nitrique, produit du nitrate de soude, et ces deux gaz, mélangés à la vapeur d'eau, donnent le gaz sulfurique.
M. Walker nous présente à sa jeune femme, qui arrive entourée de ses nombreux enfants, puis nous fait remarquer dans la cour de son habitation de nombreuses plantes d'agrément, véritable luxe dans ce pays de sable. Dans une seconde cour nous voyons une vigogne, espèce de huanaco, mais plus petit. Elle est apprivoisée et se laisse volontiers caresser. Je remarque deux magnifiques mules. Celle-ci, me dit M. Walker, m'a porté plusieurs fois en 20 jours au-delà du désert, et est restée jusqu'à trois jours sans boire. Or, je pèse 104 kilogrammes. À toute exposition, cette bête mériterait certainement un premier prix. Après la visite de l'établissement, nous aurions voulu visiter à côté une fonderie de plomb argentifère, mais le temps presse. Mme Walker nous invite à prendre place à sa table: elle nous sert gracieusement un copieux déjeuner, puis nous montons sur un wagon primitif qui nous conduit à la plage, et nous revenons à notre bateau. Le soir, à cinq heures et demie, le canon nous dit encore que nous touchons à un autre port. C'est celui de Chañaral, en tout semblable aux précédents. Quelques maisons de bois sur des rochers nus et quelques cheminées fumantes indiquent la présence de fonderies. Le navire charge et décharge et repart à huit heures du soir.
CHAPITRE XIX
Le 15 août à Tantal. -- L'Église et le Pasteur. -- La Marseillaise au désert. -- Encore l'_Aconuagua_. -- Antofogasta. -- Le salpêtre. -- L'iode. -- La Société Beneficiadora de metales. -- Le salaire. -- Le guano. -- La laguna d'Acostan. -- Encore l'incendie de l'église de la Compañia. -- Épisodes émouvants. -- Capture de Huescar. -- Les marsouins. -- Iquique. -- Les incendies. -- Combat naval. -- L'eau distillée. -- Le vicaire ecclésiastique. -- L'école. -- La prison. -- Prix divers. -- Pisagua. -- Arica. -- Les effets de la guerre. -- Un tremblement de mer. -- La Bolivie. -- Tacna. -- La Pax. -- La corvette _Le Camus_. -- Mollendo et le chemin de fer do Pisco. -- Les îles de Chinca. -- Une lettre de Pascal Duprat à propos de Voltaire. -- Réponse du député Don Ambrosio Montt.
Le matin du 15 août, à six heures et demie, notre steamer jette l'ancre à Tantal. L'aspect est toujours le même: rochers nus percés de quelques trous de mine, aucune végétation; c'est le vrai désert. Don Mariano Casanova nous rappelle que l'Assomption est fête de précepte, et nous invite à le suivre pour la messe. Nous cherchons l'église, et nous trouvons une pauvre cabane de bois avec un presbytère encore plus pauvre. Le curé nous reçoit dans sa meilleure chambre. Peu de meubles, mais plusieurs livres qui indiquent l'homme d'études: _Donoso Cortès_, _Gaume_, _La cité de Dieu_, etc. L'Église est vraiment une bonne mère. À peine se forme un groupe de population, qu'elle établit auprès d'elle un homme pour en avoir soin et lui enseigner la vérité. Elle lui défend même d'avoir une famille, afin qu'il puisse mieux se consacrer à l'instruction des enfants, aux soins des infirmes, au bien de toutes les familles. C'est le véritable pasteur, et s'il sait être encore le bon pasteur, son troupeau ne manquera pas de bien-être. Pour la commodité de ses paroissiens, le curé de Tantal célèbre deux messes, une à huit heures, l'autre à dix heures. Mais le sexe dévot est sans contredit le plus nombreux. Après la messe nous déjeunons à l'hôtel de la _Bolsa_, tenu par un Français. Nous passons devant une baraque de planches, et je lis sur l'affiche: _Teatro, Jueves 16, la Marsellesa._ Théâtre, jeudi 16, la _Marseillaise_. Nous laissons de côté deux distilleries d'eau de mer, qui alimentent d'eau douce la population, et en retournant au bateau nous passons devant l'_Aconcagua_, qui est ici en chargement. Ses officiers, sur le pont, reconnaissent le voyageur du détroit de Magellan, et nous nous saluons avec bonheur. Ils avaient été si gais et si bons durant le trajet! Le reste de la journée sera pour la rédaction et pour le repos.
Jeudi 16 août.--À six heures et demie, le navire stoppe à Antofagasta, et bientôt nous allons à terre. Don Mariano continue à souffrir du gosier et décide de s'arrêter ici. MM. Walker Martinez s'y arrêtent aussi pour se rendre dans l'intérieur inspecter des mines dans lesquelles ils ont des intérêts; mais avant de nous quitter ils redoublent d'égards, et veulent me faire connaître les deux établissements importants d'Antofagasta. Ils me présentent à M. Eugène de Rurange, Français qui dirige l'exploitation des Barateras de Ascotan, à 8 lieues vers les Andes, et nous passons à l'établissement de salpêtre, le plus important du monde en son genre. Il occupe 800 ouvriers à l'usine et autant au lieu d'extraction. Nous sommes ici dans l'établissement qui a été cause de la guerre entre le Chili et la Bolivie et son allié le Pérou. M. l'avocat Walker Martinez m'explique que c'est lui-même qui, en 1875, en sa qualité de ministre du Chili, à la Pax, a rédigé et signé avec M. Baptista, représentant de la Bolivie, le traité en vertu duquel le Chili renonçait à ses prétentions sur le territoire d'Antofagasta en faveur de la Bolivie. En retour, celle-ci s'engageait à ne jamais frapper d'aucun droit les produits de salpêtre et autres minéraux exploités sur le territoire contesté. Or, la Bolivie ayant voulu plus tard imposer un droit de dix sous par quintal à l'exportation, il s'en est suivi la guerre.
Le minerai appelé salitre par les indigènes, salpêtre par les Français, et nitrate par les Anglais, est amené par chemin de fer de la Pampa centrale à 150 kilomètres vers les Andes. La Compagnie anonyme des salitres i ferro Carril d'Antofagasta, au capital de 5,000,000 de pesos, possède là une surface de 23 hectares, où le salpêtre se trouve par couches de 1 à 2 pieds d'épaisseur. À l'usine, les pierres passent dans une machine à broyer, et sous des cylindres qui la pulvérisent. Cette poudre est élevée par une courroie à godets à une hauteur de 15 mètres, d'où elle tombe dans des chaudières. Là, par l'eau chaude et par la vapeur d'eau, elle se fond, et après 4 à 6 heures de cuisson, elle s'en va dans 280 réservoirs de fer, où elle se cristallise et est mise à sécher sur des plates-formes. Le directeur, M. Évariste Soublette, qui nous guide, nous montre aussi les produits d'iode qu'on obtient à l'usine. L'iode vient solidifié, en forme d'iodure de cuivre, et on en fait ici 200 quintaux par mois. Il est vendu à Londres au prix de 4 pence l'once, et sert pour la médecine, pour la photographie et comme fondant en diverses industries. Le salpêtre produit à l'usine atteint 3,000 quintaux métriques par jour, et on l'exporte aussi à Londres, où il se paie environ 10 fr. le quintal. Il sert pour engrais, pour la fonte du fer et de la porcelaine, et pour faire la poudre à canon. L'usine donne aux actionnaires un dividende de 10 à 15% l'an. M. Juan Walker m'accompagne à l'usine de la Société anonyme _Beneficiadora de metales_ au capital de 2,000,000 de pesos, dont il est actionnaire. Le gérant, M. Telesforo Mandiola, se fait notre cicérone, et nous montre le minerai d'argent venant d'un peu partout, mais surtout des mines de Caracoles en Bolivie, à 35 lieues de la côte. Ce minerai est amené sous des meules en fer perpendiculaires qui le broyent dans l'eau et l'envoient dans des réservoirs, où il se convertit en pâte terreuse jaune. Cette pâte, étendue au soleil, sèche, puis est passée sous une autre machine, qui la réduit en poussière, et dans cet état on la met dans 24 grands cylindres, par poids de 40 quintaux chaque. On ajoute des agents chimiques, du sel, du cuivre, du fer, du zinc et de l'eau, et de 4 à 8 quintaux de mercure, suivant le métal. Après une cuisson qui varie de 4 à 12 heures, la pulpe qui en résulte est amenée avec de l'eau froide dans des réservoirs cylindriques, où l'argent et le mercure se séparent des matières terreuses, et le minerai est mis à écouler. Le mercure tombe à travers un linge, et l'amalgame qui reste contient un sixième d'argent. On le presse alors dans des moules cylindriques, et on le place pendant 10 heures dans des fours, où le mercure s'évapore et va se condenser ailleurs. Le résidu forme un minerai d'argent appelé _pigna_ dans le pays, et pour dernière opération on le place durant 2 à 3 heures dans un four, où il fond, et on le coule dans des moules, en lingots de 70 kilogrammes chaque. Il est ainsi expédié en Angleterre, où on le vend en ce moment 46 pesos[4] le kilogramme. L'usine emploie environ 200 ouvriers, à raison de 1 1/2, 2 et 3 pesos. La main-d'oeuvre est plus chère ici, parce que le désert ne donne rien, et il faut tirer de loin par bateau tout le nécessaire à la vie. Le moteur est de la force de 100 chevaux, système américain exécuté à Glascow. Toute la vapeur employée pour les diverses opérations est concentrée par de nombreux tubes immergés dans un réservoir, et se transforme ainsi en eau douce pour la boisson et autres usages de la vie. On la vend ici 5 sous les 30 litres, et il n'y en a pas d'autre, soit pour les habitants, soit pour les nombreux voiliers qui viennent chercher le minerai. L'usine rétribue le capital par un dividende de 30%. Le mercure est acheté à Valparaiso, en Europe ou en Californie, au prix de 46 pesos le flacon de 34 kilogrammes. On en perd environ un quart du poids d'argent produit dans chaque opération. L'usine, donne de 20 à 30,000 marcs d'argent par mois (le marc équivaut à 230 grammes).
[Note 4: Le peso chilien vaut en ce moment 3 fr. 70.]
M. Mandiola, qui est en même temps commandant des deux batteries qui gardent le port, nous montre les boulets de 300 et de 150 kilos, envoyés par les canons du _Huascar_, le fameux monitor des Péruviens. Il y répondait en envoyant par ses 5 canons Armstrong, des boulets de même calibre.
La ville, semblable à Tantal, compte 5 à 6,000 âmes. Les maisons sont des cabanes de bois à toiture légère. Il ne pleut jamais ici. Une vaste église de bois est en construction. Dans la montagne, les soldats ont écrit en lettres blanches colossales: «Soldados Chillenos 8e bataillon, marco 1882,» et les marins ont peint en blanc une grande ancre qu'on voit de la mer.
Nous revenons chez M. de Bourange, qui nous montre un ensemble d'ossements et oeufs d'oiseaux, obtenus par lui en tamisant du guano pris au dépôt de Solar del Carmen, à 26 lieues au nord-est d'Antofagasta. Là, sous une couche de 21 pieds de roches, on trouve une couche de 3 pieds de guano. Qui a déposé là cette matière, et de quoi est-elle composée? Les uns disent que ce sont des excréments que les oiseaux aquatiques ont accumulés avec les siècles. D'autres déclarent la chose impossible, et ajoutent que c'est là une composition chimique comme il y en a dans la nature: M. de Bourange me remet un opuscule sur la laguna de Ascotan, d'où la compagnie qu'il dirige retire le borax. Cet ancien lac a 15 lieues de long et 7 de large, et on y trouve plusieurs sources d'eau chaude à 45 degrés. L'épaisseur du borax qui le recouvre varie de 5 à 85 centimètres. D'après les calculs longuement étudiés dans la brochure, on relève que le capital, employé sera rétribué au 100 pour 100, puisque le quintal de borax, qui se vend en Europe 8 à 9 pesos, reviendra à la compagnie à la moitié de ce prix, tous frais compris, jusqu'au lieu de vente.
M. de Bourange me présente sa femme, ses belles-soeurs et ses nombreux enfants, et nous prenons tous place à sa table. Vers le milieu du repas, je porte la santé du Chili et je pars à la hâte, car le capitaine du port me fait dire: Ne perdez pas un instant, on n'attend plus que vous. J'emporte les nombreux spécimens de minerai que m'ont donnés M. Juan Walker et les divers directeurs des usines visitées, et bientôt je suis sur la _Serena_. Et maintenant, pendant que le bateau suit sa marche, en longeant la côte où sont les dépôts de guano, j'aime à relater ici la conversation que j'ai eue hier au soir avec l'avocat Walker Martinez et dom Mariano, sur l'incendie de l'église de la Compañia à Santiago. Le premier était présent, le second a été chargé de faire l'enquête, et a dû entendre des centaines de témoins oculaires. L'église était richement, mais imprudemment parée. Un ensemble de lampes à pétrole au maître-autel ont causé le premier feu, et brûlé l'autel. Alors la foule s'est précipitée par les 5 grandes portes, 3 sur la façade et 2 latérales, qui étaient non fermées, mais grandes ouvertes. La poussée a été telle, que les premiers sortants, précipités à terre, ont arrêté les autres qui se sont amoncelés, formant une muraille humaine de 1 mètre 1/2 de haut. M. Martinez, pour essayer de tirer au-dessus de cette muraille quelques-unes des femmes qui, l'appelant par son nom, le suppliaient de les aider, jeta avec quelques autres jeunes gens des lazos pour qu'elles pussent s'y accrocher, mais les flammes brûlaient les lazos. Ils coupèrent alors de petits arbres, près de là, et les tendirent aux malheureuses, mais celles qui purent les saisir ne purent quand même se sauver, parce que leurs compagnes, dans l'espoir de les suivre, s'accrochaient à elles.
Par contre, tous ceux qui, dans le commencement, se dirigeaient vers la porte de la sacristie, sortirent sans peine, parce que de ce côté, à cause du feu au maître-autel, la foule ne se pressait pas.
L'édifice fut consumé en très peu de temps, le plafond était en bois peint, ainsi que la vaste coupole, et il s'était formé par elle un grand courant d'air comme par une cheminée. Les deux tours servant de clochers ne tardèrent pas, elles aussi, à s'écrouler. Dom Mariano ajoute que, d'après l'enquête, le nombre des morts s'est élevé à 1,870, la plupart femmes, et appartenant à la haute société; il n'y eut presque pas de famille à Santiago qui ne fut en deuil. Tous affirment que les récits répandus, dans lesquels on parle de portes fermées, sont complètement faux.
Vers le soir, nous passons près la pointe d'Angamos Mejillones, où fut pris le _Huascar_ par deux frégates chiliennes, après la mort de son commandant. Près de là sont de nombreux dépôts de guano, et le gouvernement chilien vient d'en vendre un million de tonnes à une maison française.
Une multitude de marsouins suit le navire en faisant d'énormes sauts hors de l'eau; c'est leur _samo-cueca_. Après le dîner, on danse encore bien avant dans la soirée.
17 Août.--À huit heures, nous stoppons à Iquique, chef-lieu de la province de Tarapacà. Elle appartenait au Pérou, mais le Chili la détient et ne la lâchera pas. Iquique est maintenant le second port après Valparaiso, et sert d'entrepôt au salpêtre qui vient de l'intérieur. Le gouvernement chilien a relevé les droits à l'exportation; on paie maintenant 1 peso 60 centavos par quintal de salpêtre exporté (de 7 à 8 fr.), ce qui donne au trésor un revenu de 8 à 10,000,000 de pesos par an. La ville d'Iquique contient 14,000 habitants, avec intendant et Cour d'appel. Une trentaine de navires sont dans le port pour charger le salpêtre: on m'en montre un en fer qui a brûlé dernièrement. La moitié de la ville est en reconstruction. Le mois dernier, elle a brûlé pour la troisième fois en deux ans, et les compagnies n'assurent maintenant contre l'incendie que moyennant une prime de 5%. Toutes les maisons sont en bois, et couvertes en forme de terrasse, car il ne pleut jamais. Dans la reconstruction on laisse des rues larges de 20 mètres, pour diminuer la propagation du feu.
Avec le ciment importé, le sable et les petites pierres qui forment ce désert, il serait facile de bâtir des maisons incombustibles.