Part 2
La vénérable comtesse douairière de Rio-Maior, leur mère, est la fondatrice de l'_Association de Notre-Dame Consolatrice des affligés_, que malgré son grand âge elle préside encore. Cette association a créé, dans un ancien couvent de Carmélites, un asile où elle maintient vingt pauvres femmes aveugles, soignées par les Soeurs dominicaines. Le rapport publié au mois d'avril dernier constate que pendant l'année précédente, en dehors de l'oeuvre des aveugles, l'association avait distribué à des pauvres honteux 1,312 pensions de 5 jusqu'à 50 francs par mois, qu'elle avait dépensé en outre 2,000 francs en bons alimentaires et en secours pour loyers, et que son vestiaire avait fourni des vêtements, de la literie, etc. La dépense totale a été de 27,000 francs.--Faute de temps pour visiter l'asile, j'ai dû me contenter d'une prière dans sa belle église, une de celles où l'on fait quotidiennement à tour de rôle, comme à Rome, l'exposition des quarante heures; et je pousse mon excursion jusqu'au faubourg de Bélem.
La superbe église de _Sainte-Marie de Bethléem_ ainsi que son cloître, qui appartenait aux ermites de saint Jérôme, ont été bâtis en 1500, par le roi Emmanuel, sur l'emplacement de la petite chapelle où Vasco da Gama et ses hardis navigateurs passèrent en prières la nuit qui précéda leur départ pour la découverte des Indes. C'est un remarquable spécimen du style gothique-flamboyant. L'église renferme les tombeaux du fondateur et de plusieurs de ses successeurs, y compris le cardinal-roi Henri, qui succéda à son petit-neveu, l'infortuné Sébastien, mort en 1578, âgé de 24 ans, à la bataille d'Alcacer-Quibir, où l'armée portugaise fut complètement défaite par les Maures.--L'année dernière on a transporté en grande pompe dans ce monument les cendres du héros dont il rappelle l'épopée, ainsi que celles de son chantre, l'épique Camoens.
Après la suppression des ordres monastiques en 1834; on a installé dans le cloître la _Casa Pia_, asile où 550 enfants pauvres sont élevés gratuitement jusqu'à l'âge de 18 ans, moyennant la dépense annuelle de 350,000 francs.--Un peu plus loin, au bord du Tage, une tour de même style architectural était destinée à défendre le monastère contre les incursions des pirates.
Mais l'heure du départ approche; il faut regagner le bord.
Nous voilà donc redescendant le Tage et admirant ses belles rives couronnées de forts.
Le 24 se passe sans incidents; le 25 nous côtoyons les îles Canaries. De nombreuses hirondelles voltigent autour du navire. Le matin, je suis étonné d'en voir une dans ma cabine qui voletait contre la vitre pour recouvrer sa liberté. Après l'avoir bien caressée, je la renvoie en mer, où elle a bientôt rejoint ses compagnes. Si j'avais su qu'elle se dirigeât vers les rives de France, je l'aurais chargée d'une dépêche.
Le 26 et le 27 se passent, comme les autres jours, en lectures et en causeries.
Un mineur qui s'en va à la Plata dans les Andes, où il a des mines aux confins du Chili, vient de Paris. Il était allé proposer aux capitalistes parisiens d'entrer dans son affaire, mais il s'étonne d'abord de les trouver dans la plus complète ignorance sur les pays d'outre-mer. Ils prennent l'Amérique du Sud pour l'Amérique du Nord. Son étonnement grandit lorsqu'il les entend poser pour première condition, l'entrée en association avec 50% de l'affaire. Ainsi il fallait un million pour développer les chantiers, et on lui propose alors une société par actions au capital de quatre millions, dont un million seul sera effectif; les autres trois millions seront: un pour l'apport des mines, les deux autres pour rétribuer le capital. Là-dessus notre mineur s'en va, persuadé que dans les déserts qui entourent ses mines il ne trouvera pas de brigands plus détrousseurs.
Un officier de la marine brésilienne ne cesse de me parler de l'immensité et de la bonté de son pays. Il est du nord ou du bassin de l'Amazone: cet immense fleuve est maintenant sillonné par des bateaux à vapeur qui le remontent jusqu'aux confins du Pérou, mettant un mois pour faire le voyage, aller et retour. Là, comme presque partout ailleurs, c'est une Compagnie anglaise qui, sous pavillon brésilien, exploite cette navigation. L'officier dont je parle vient de faire une inspection dans les divers pays de l'Europe, dans le but d'améliorer l'armement de la flotte. Divers bébés lui sont nés durant les trois ans de sa tournée. Il revenait avec quatre; un est mort en route près de Lisbonne, les trois autres font les charmes de la maman et des passagers. Une dame basque qui s'en va rejoindre son mari dans la Pampa a aussi deux enfants bruyants qui mettent un peu de vie dans le navire. Elle raconte qu'elle ne pourrait plus se faire à la vie économe et mesquine des personnes de sa condition dans les Pyrénées. Les 10,000 moutons que possède son mari lui rapportent bon an mal an de 30 à 40 mille francs de rente, et elle peut ainsi se permettre de larges dépenses. Les officiers du navire sont à leur tour complaisants et donnent volontiers les renseignements qu'on leur demande. Voici les dimensions du _Niger_: 125 mètres de long, 12 de large, 15 de haut; la machine est de la force de 600 chevaux au coefficient de 300 kilogrammètres, et nous pousse avec une vitesse de 11 à 12 noeuds. Le déplacement est de 5,000 tonnes, et il porte 2,000 tonnes de marchandise outre 250 passagers de chambre et 800 d'entrepont lorsqu'il est au complet. Il fait les voyages de la Plata depuis dix ans. Son personnel compte 105 individus, dont 35 employés à la machine, 39 servant de domestiques, bouchers, boulangers, gardes-magasin, et le reste officiers et matelots.
Le fret, qui s'élevait jusqu'à 500 et 800 fr. la tonne pour le café, est tombé maintenant si bas que c'est à peine si l'on peut former une moyenne de 30 à 40 fr. la tonne pour les diverses marchandises; mais la subvention du gouvernement atteint environ 200,000 fr. pour chaque voyage. La Compagnie importe dans l'Amérique du Sud du vin et des objets manufacturés, et en exporte le café, le suif, les cuirs et la laine. Le plus grand nombre des passagers sont des Portugais, des Brésiliens, des Platéens, des commis-voyageurs. Un journaliste de Paris s'en va prendre part à un congrès pédagogique à Rio.--Paris fait le plus souvent le sujet de la conversation. On se raconte ce qu'on y a vu, ce qu'on y a fait. Les désoeuvrés de tous les points du globe viennent y chercher les distractions, y laisser leur argent; et ils en exportent trop souvent la frivolité, si ce n'est pire. C'est ainsi que l'influence de cette capitale se fait sentir partout au loin. Combien meilleur serait le résultat, si l'on trouvait à Paris plus de sérieux que de futile!
Hier, c'était dimanche. Sans le calendrier on aurait pu l'oublier. Sur les navires anglais ou américains, un service du matin rappelle le jour du Seigneur.
Ces jours derniers nous avons rencontré peu de navires, mais aujourd'hui nous en avons devancé deux. Nous approchons de la terre d'Afrique.
CHAPITRE II
Sénégal.
Arrivée à Dakar. -- Les nègres plongeurs. -- La végétation. -- Le marché. -- Les fruits. -- La ville. -- Les cases des nègres. -- L'industrie au Sénégal. -- Le couscous. -- Les négresses. -- Une école indigène. -- Le roi de Dakar. -- Les Soeurs de l'Immaculée-Conception. -- Les Pères du Saint-Esprit. -- Les Frères de Saint-Gabriel. -- Apparition de la locomotive. -- Le passage de la ligne. -- Les couchers du soleil.
Vers les six heures et demie du soir, nous commençons à apercevoir les deux _Mammeles_: rocher ainsi appelé à cause de sa forme. Le phare qui s'élève sur la pointe la plus élevée commençait à allumer ses feux. En continuant notre route, nous passons devant deux autres phares, et vers huit heures nous mouillons à Dakar. Déjà le navire avait lancé ses trois fusées pour faire connaître son arrivée, et l'agent de la santé vient à bord un peu après celui de la Compagnie et celui des postes; mais il était trop tard pour descendre à terre. On passa un peu de temps à causer avec les jeunes médecins et pharmaciens de la marine montés à bord, et je gagnai ma couchette de bonne heure pour en sortir de grand matin.
En effet, le lendemain, dès cinq heures, les nègres, grands et petits, faisaient vacarme autour du navire. Ils manoeuvraient avec des palettes de petits canots rustiques formés d'un tronc d'arbre creusé. Je mets ma tête à la fenêtre et ils me crient: _Papa, un sou! dis donc dou sou à moi!_ et cette chanson se répète comme un écho de canot en canot. Je jette un double sou dans l'eau, et immédiatement une douzaine plongent et se l'arrachent avant qu'il atteigne le fond; un d'eux arrive triomphant, le portant entre ses dents. Cette scène se renouvelle toute la matinée, car bien des passagers aiment à voir ainsi plonger ces pauvres nègres, au risque de les voir enlever par les requins.
Arrivé à terre, un bon employé répond à mes nombreuses questions sur le pays, et m'accompagne à la poste, puis à l'église, et enfin chez les Pères du Saint-Esprit. Le Père supérieur me confie à un jeune missionnaire alsacien qui parle le langage des nègres et veut bien se faire mon cicérone.
La sécheresse rend la végétation languissante. Le sol est de sable ou d'une roche ferrugineuse. Je vois bon nombre de plantes que j'avais trouvées dans l'Hindoustan: l'acacia flamboyant aux magnifiques fleurs rouges, le mango, le cocotier, le lanthana, diverses sortes d'acacias et le banhian ou _ficus_, mais il est loin d'atteindre les dimensions de ses congénères de l'Inde. Le géant des arbres d'ici est le _baobab_: il y en a un près du débarcadère dont le pied a au moins deux mètres et demi de diamètre: il produit un fruit de la grosseur et de la couleur d'un gros rat. J'en ai vus qu'on aurait dit couverts de rats d'eau suspendus par la queue. Les indigènes mangent ce fruit aigrelet. Le singe en est gourmand, ce qui lui a fait donner le nom de pain des singes. La grande place de Dakar est plantée de ficus. Sur le tronc de quelques-uns une grande affiche porte en grosses lettres: _Conversion de la rente 5%_: le gouvernement ose-t-il donc parler de conversion aux nègres!
Mon excellent cicérone me conduit au marché; chemin faisant nous rencontrons partout de gentils lézards à robe grise et à tête blanche qui nous regardent avec curiosité, sans paraître effrayés: on les dit inoffensifs. Au marché, je vois une centaine de femmes accroupies à terre, vendant des légumes et fruits divers. Elles les tiennent dans d'immenses moitiés de courges dont la contenance varie de 1 à 40 litres. Elles vendent aussi du mil, du couscous, du poisson, de la viande et des poules. Les enfants de toute taille grouillent nus ou à peu près à leurs côtés, mais les plus petits sont enveloppés et attachés sur le dos des mamans, à la mode japonaise. Or, sous ce soleil de feu, la méthode est dangereuse, car plusieurs enfants, à force de regarder le soleil avec leur tête à la renverse, ont les paupières brûlées. Ceci explique le grand nombre d'aveugles qu'on trouve dans le pays. J'achète quelques fruits: le _nevo_, espèce de pomme douce-amère, dont le goût rappelle la patate; le _ditach_, qu'on suce et dont le noyau brûlé répand un doux parfum; le _cola_, qui vient des côtes de Guinée et qu'on me vend très cher. Les naturels prétendent qu'il suffît d'en manger un pour être affranchi de la faim durant 24 heures: j'en ai fait l'essai, mais il n'a pas réussi; l'estomac des blancs n'est pas celui des nègres. Si l'essai avait réussi, j'aurais pu en acheter une grande provision, et, malgré le prix de 15 centimes pièce, réaliser encore une grande économie. J'ai vu aussi le _popaya_, mais il n'était pas mûr.
Les maisons de Dakar ne sont pas nombreuses. À part les édifices du gouvernement, on ne voit que quelques maisons de commerçants et quelques baraques pour les ouvriers et employés du chemin de fer. Des maisons privées, quelques-unes imitent le genre anglais avec vérandah: elles ne sont pas assez entourées de verdure. Le plus grand nombre des constructions européennes se trouve dans l'île de Gorée, qui fait face à Dakar.
Ma curiosité me portait de préférence vers les cases des indigènes. Elles sont nombreuses, car il y a ici dix à douze mille nègres. Le bon missionnaire m'en fait visiter un grand nombre. Il allait partout, rien ne l'arrêtait, et partout il était bien accueilli. Les enfants le suivaient en criant: _abba pinou_, _abba pinou_: ils demandaient des épingles. C'est en leur en donnant que le Père en rassemble quelquefois un grand nombre et les conduit chez lui, où il leur fait le catéchisme. Ces épingles leur servent pour tirer les épines des pieds, car ils vont pieds nus.
Tous ces nègres sont musulmans, mais ils aiment les Pères, qui les traitent bien, les visitent et les secourent s'ils sont malades.
Les cases sont disposées par groupes de huit à dix. Elles entourent une petite cour commune. À l'un des coins de la cour on voit un rond de pierre qui sert de temple: c'est là que les familles, en se prosternant vers l'orient, viennent réciter leur Coran et faire la prière. Ces cases se ressemblent toutes; elles sont rondes ou carrées et couvertes en chaume ou herbe analogue. Les parois sont en roseau tressé: elles couvrent un espace de 10 à 20 mètres carrés, et ont souvent deux pièces; une pour les hommes, l'autre pour les femmes. Elles ont une légère porte en bois. Les riches commencent à se donner le luxe de cases en planche couvertes en tuiles plates de Marseille, ou en zinc. Le mobilier est fort simple: un lit de planches, quelques courges pour les liquides et les légumes, un filet pour la pêche, une caisse pour fermer les vêtements et objets précieux lorsqu'il y en a, une marmite pour cuire le couscous, un tamis, un mortier et pilon en bois, et un grand nombre d'amulettes ou cri-cri. Ils consistent en ceintures, en queues, mais le plus souvent en gros ou petits scapulaires de cuir ou d'étoffe, renfermant des versets du Coran, avec certaines substances cabalistiques: graines de fruits, fiente de vache, etc. Il y en a qui doivent préserver des balles, d'autres des cornes de boeufs; il y en a contre la petite vérole, contre la fièvre, contre la médisance et la calomnie et contre tous les autres maux qui affligent les nègres comme le reste des hommes. Les marabouts ou prêtres indigènes, qui ont seuls le pouvoir de faire ces _cri-cri_, les vendent fort cher à leurs ouailles crédules. Ils viennent d'en inventer un contre les locomotives qu'ils vendent plus cher que les autres. La locomotive en effet vient de faire ici sa première apparition, et il fallait être préservé de ce diable nouveau.
J'ai voulu acheter quelques-uns de ces _cri-cri_, mais on s'est toujours refusé à me les vendre. Le Père en a pris un paquet de la main d'un nègre, et me les a montrés. Il y en a ici pour 500 fr., me dit-il, c'est au moins ce qu'ont payé ces braves gens: or, cela ne valait pas, cuir compris, la somme de 2 fr.
Le Père m'a fait observer les divers procédés par lesquels on forme le _couscous_. Les longs épis du mil portés de l'intérieur sont conservés dans des greniers ronds, en forme de tonneaux ou petites cases, à côté de la case habitée. On en sépare la graine pour la piler dans un grand mortier de bois: c'est le travail des femmes, et elles y consacrent leur matinée, comme les femmes arabes, en Orient, qui broyent chaque matin le blé entre deux pierres. La farine est tamisée, puis aspergée d'eau pour la réduire en fines boulettes, le tout placé contre les parois d'un plat de bois dont le fond est percé de plusieurs trous. Ce plat est posé sur une marmite d'eau bouillante, et la vapeur qui s'en dégage, passant à travers les trous, cuit le couscous. Les nègres y mélangent parfois de petits morceaux de viande ou de poisson et mangent le tout avec les doigts, comme les Hindous: c'est la fourchette du grand'père Adam. Nos pères n'en connaissaient pas d'autre jusqu'au temps de François Ier. Les Chinois, plus habiles, avaient depuis longtemps trouvé les bâtonnets.
J'ai visité la case d'un forgeron. Deux peaux de chèvres formaient la forge. Ouvertes par le haut, elles aboutissaient en bas à un canon de fer qui arrivait jusqu'au charbon de bois. Le forgeron relevait une peau qui se remplissait ainsi de vent, puis, avec la main, serrait les deux bois du bord qui, en se rapprochant, fermaient l'ouverture, et poussant en bas, l'air s'en allait sur le feu. À mesure qu'il baissait l'une, il relevait l'autre, et le jet était ainsi continu. Le métal rougi était battu sur une petite enclume. Ce forgeron, avec des pièces de 5 francs et des napoléons d'or, faisait les jolis bracelets, colliers et pendants d'oreille qui ornent le cou, les bras et les oreilles des femmes du pays. J'ai voulu acheter quelques bijoux, mais il n'y en avait point de prêt. Donnez-moi deux pièces de 5 francs, me dit le nègre, et je vais vous les transformer en deux bracelets.
J'ai visité aussi la case d'un tisserand. Il avait installé son métier dans la cour, au milieu de son groupe de cases. La trame était attachée au loin au pied d'un arbre, et aboutissait de l'autre côté aux mains du tisserand. Celui-ci, assis à terre, avait creusé un trou dans lequel il enfonçait ses jambes; chacun de ses pieds pesait sur un bâton qui faisait bascule à un piquet, et en baissant alternativement l'un et l'autre, il croisait la trame sur le fil qu'il passait à la navette. Il n'y a pas de désert où un semblable métier ne puisse être monté en peu de temps.
Dans quelques cases on faisait des nattes; dans d'autres, des cordes de palmier. Plusieurs se reposaient sur leurs lits, pendant que les femmes soignaient les bébés. L'amour maternel m'a paru partout en honneur.
Il est d'usage de faire visite à l'ancien roi de Dakar. Sa case est un peu plus grande que les autres. Il n'était pas présent, mais ses cinq femmes nous ont reçus volontiers, et nous ont tendu la main pour avoir quelques pièces de monnaie.
Dans quelques cases j'ai vu des miroirs, une petite commode, une ombrelle et même des sommiers. Parfois, de jolis burnous en drap et soie galonnés d'or pendaient aux parois: c'est l'habit de fête. Les femmes sont artistement drapées dans des étoffes blanches et légères. Elles portent un foulard en guise de turban: on les prendrait pour des reines de Saba. Elles ornent d'or et d'argent leurs bras, leur cou et leurs oreilles. Leur chevelure est divisée en un grand nombre de petits flocons ressemblant à de petites tresses; on les obtient en entourant un petit jonc avec une mèche de leurs cheveux crépus; le jonc enlevé, le flocon pend uni et gracieux.
Dans une case je remarque un instrument de musique. Il consiste en un parchemin tendu sur un rameau creusé, allongé d'un bâton à l'un des bouts. Quatre cordes tendues et pincées en guise de luth donnaient des sons harmonieux. J'ai voulu l'acheter, mais on m'en a demandé 100 fr. Sans doute, c'était le prix d'affection. J'ai voulu aussi acheter un sabre recourbé, dont le fourreau en cuir rouge travaillé était d'un bel effet: on m'en a demandé 50 fr, j'en ai offert 20. La femme qui le tenait m'a répondu: «Si mon mari était là, il vous le donnerait; mais si je vous le donnais moi, je m'exposerais, à son retour, à recevoir des coups.»
Dans une autre case, j'ai trouvé une bonne vieille étendue sur son lit. Je lui ai demandé son âge, et voici sa réponse: «Lorsque les Anglais étaient ici, j'étais petite fille.» Elle doit avoir quatre-vingt-dix ans. Dans plusieurs cases, on me demandait si en France j'étais marabout, et lorsque je répondais affirmativement, on me faisait un grand salut.
En parcourant les petites ruelles qui séparent les groupes de cases, j'ai entendu un grand bruit de voix enfantines, et je suis arrivé jusqu'à lui. C'était une école indigène. Les enfants s'exerçaient à écrire, sur des planchettes de bois, les versets du Coran qu'ils apprenaient par coeur sur une cantilène monotone. Les tablettes lavées et séchées servaient à écrire une nouvelle page. J'ai encore demandé à acheter une de ces tablettes, mais sans succès.
L'instruction est donnée par les marabouts. Ceux-ci ont pour rétribution les dons que recueillent les enfants en allant quêter chaque matin auprès des familles.
Les marabouts rendent aussi la justice, et les nègres qui auraient recours aux juges européens, seraient mis au ban comme infidèles.
Après la visite aux indigènes, nous arrivons aux écoles catholiques. Les Frères de Saint-Gabriel, au nombre de trois, instruisent environ quarante négrillons externes. Leur établissement était en réparation; la fourmi blanche avait rongé presque toutes les boiseries. Les Soeurs de l'Immaculée-Conception de Castres ont cinquante négresses de tout âge et internes. Elles leur apprennent les métiers habituels aux femmes. Comme presque partout dans les missions, elles ont une pharmacie, et tous les matins bon nombre d'indigènes malades viennent leur demander des remèdes. Deux Soeurs visitent aussi à domicile les malades qui ne peuvent venir jusqu'à la pharmacie; rien d'étonnant que les nègres aiment les Soeurs.
Une cinquantaine de kilomètres de chemin de fer est déjà achevée. Les 200 kilomètres qui manquent encore pour unir Dakar à Saint-Louis, capitale de notre colonie, le seront avant la fin de l'année. On a dû importer des Piémontais pour ce travail; et quoique venus de leurs glaciers des Alpes, ils travaillent ici sous le soleil brûlant au prix de 60 centimes l'heure. Là où il y a un rude travail à faire, sur tous les points du globe, on est à peu près sûr d'y trouver des Piémontais.
Rentré au navire, je suis avec intérêt une discussion du capitaine avec un Parisien à propos de l'industrie parisienne. Le capitaine, en homme pratique qui a vu le monde et ce qui s'y passe, s'efforçait de faire comprendre à son interlocuteur que, si on n'y mettait bon ordre en faisant disparaître des exagérations déraisonnables, bientôt plusieurs branches de l'industrie seraient supplantées par les étrangers; mais il n'arrivait pas à convaincre son adversaire, et il finit par lui dire: «On voit que vous parlez comme un Parisien qui n'a vu que Paris et qui en est encore à croire que Paris est le _nec plus ultra_ de la perfection du monde!»
À deux heures et demie, nous levons l'ancre et nous passons à côté de quelques navires qui viennent ici chercher l'arrachide, pistache oléagineuse qu'on récolte à l'intérieur. Son prix est actuellement de 30 fr. les 100 kilog. Les mêmes navires apportent en échange des cotonnades et des liqueurs. Nous voilà encore une fois en route, et cette fois nous allons bien à l'Équateur, car la chaleur devient tous les jours de plus en plus intense.
La traversée a continué dans de bonnes conditions; près d'atteindre l'Équateur, nous avons eu temps sombre et pluie. C'est le 2 juin, vers onze heures du matin, que nous avons passé la ligne; l'ancienne habitude de baptiser ceux qui la passent pour la première fois a disparu.
Le coucher et le lever du soleil sont ordinairement fort beaux dans l'Océan: mais ici je les trouve singulièrement bizarres. Avant-hier, le soleil en se couchant peignait couleur de feu d'innombrables nuages qui prenaient toutes les formes d'animaux les plus divers; puis, un peu plus tard, lorsqu'à la teinte rouge succéda la teinte grise, on pouvait voir une quantité d'îles, de montagnes, de golfes, de presqu'îles avec phares: l'imitation était complète.
CHAPITRE III
Le Brésil.