Part 18
À Chillan, ville de 25,000 habitants, la gare est envahie par une foule nombreuse, portant des bouquets de camélias. C'est le curé qui conduit son peuple faire ovation aux quatre Soeurs espagnoles de la Merced, qui se trouvent dans le train. Elles occupent aux premières un compartiment réservé, et je suis étonné de reconnaître en elles les quatre Soeurs que j'avais eues pour compagnes de voyage dans l'_Aconcagua_. À cinq heures, nous arrivons à Talca, où je descends à l'_Hôtel anglais_. Après le dîner, je parcours la ville. Elle est chef-lieu de province et contient 25,000 habitants. Elle paraît moins riche que Conception. Dans les parties éloignées, les maisons en adobe ne sont ni pavées ni crépies. Au centre, elles sont en meilleur état. À l'hôpital, je trouve les Soeurs de Charité françaises. Elles me font parcourir les salles, où elles soignent 120 malades. À la salle de chirurgie des hommes je vois plusieurs blessés: le Chilien, lorsqu'il est ivre, joue du couteau comme le Piémontais, et se laisse aller souvent à la férocité. À la salle de chirurgie des femmes sont alignés de nombreux lits occupés par les femmes de mauvaise vie. La police des moeurs n'existe pas, et il en résulte de graves inconvénients. Les maladies régnantes sont: les rhumatismes, causés par l'humidité des _ranchos_ et des maisons non pavées; les maladies de foie, causées par les grandes chaleurs de l'été; les maladies de poitrine, produit des courants d'air; et la petite vérole, appelée ici _peste_, et qui sévit partout, faute de vaccination. Les Soeurs ont en ce moment vingt et un sujets atteints de cette terrible maladie, mais elles les tiennent dans une autre maison, appelée Lazaret. De l'hôpital je passe à la paroisse. Elle est située sur une grande place plantée d'arbres, avec une fontaine au milieu, dans le genre de la place de Concepcion. L'église a trois nefs avec une coupole élevée, et peut contenir 2,000 personnes. On fait l'exercice du premier vendredi du mois. Les femmes, accroupies à terre sur leur petit tapis, répondent au chapelet que récite le prêtre du haut de la chaire. Ce murmure en cadence de centaines de lèvres a son charme, et rappelle le bruit des vagues de l'océan, lorsqu'il est calme. Les hommes se groupent de préférence dans les bas côtés, près des confessionnaux. Après les litanies, le prêtre déroule un long discours, que les bébés ne peuvent supporter. Pour se distraire, quelques-uns prêchent à leur tour et à leur manière. À huit heures, je rentre à l'hôtel. Le 4 août, c'est l'anniversaire de la naissance de M. Santa-Maria, président de la République du Chili. Toutes les écoles chôment en son honneur. De bon matin, je suis chez les Soeurs du Sacré-Coeur, et je demande la Mère supérieure. Quoique Française, à la suite d'un long séjour au Chili, elle a presque oublié sa langue natale. Les Soeurs du Sacré-Coeur ont de nombreux pensionnats au Chili et au Pérou. Le gouvernement leur a même confié, à Santiago, la direction de l'école normale. À Talca, le pensionnat compte 70 élèves payant vine pension de 700 fr. l'an. Les enfants sont douces et bonnes; il faut un peu de temps pour les former à l'esprit d'ordre et de propreté. Elles aiment le théâtre et la danse, mais ces deux sortes de récréation n'ont pas encore dégénéré ici autant que dans d'autres pays. Le théâtre a été inventé pour instruire en amusant, et n'est dangereux que lorsque, déviant de son but, comme il arrive chez nous, il corrompt en amusant. La plupart des élèves viennent des campagnes; les écoles là n'existent pas, et le clergé est insuffisant. Beaucoup de prêtres de bonne famille trouvent plus commode de rester dans ce qu'ils appellent le ministère libre ou sans emploi, ou bien d'occuper des chapelanies, à Santiago. En face du Sacré-Coeur s'élève un vaste marché couvert, rempli de viandes, de poissons, de légumes et de fruits de l'Europe. On y voit aussi des moules d'une grosseur extraordinaire. Je marchande les principaux articles, et suis étonné de voir que les prix sont à peu près ceux de chez nous: la viande 1 fr. 50 le kilo, le pain 50 centimes le kilo, le vin 10 sous le litre, et le reste à l'avenant. À neuf heures, je suis à la gare pour le départ.
Le chemin de fer suit toujours la vallée, qui tantôt s'élargit, tantôt se rétrécit. Les Andes commencent à se relever; leur altitude, qui n'était que de 3,000 mètres environ au volcan Chillan vers le 37°, dépasse maintenant 5,000 mètres au volcan Maïpu. Bientôt, au 33°, elle atteindra son maximum au sommet du volcan l'Aconcagua, près de Santiago, dont l'altitude est de 6,797 mètres, dépassant ainsi d'environ 2,000 mètres l'altitude du Mont-Blanc. L'Aconcagua est le pic le plus élevé des deux Amériques. Vers le sud, après le 42°, la Cordillère des Andes va en baissant jusqu'au 52°, où elle n'atteint que 1,000 mètres; mais, à son extrémité, au 55°, le pic Darwin au cap Horn a encore 2,071 mètres d'altitude.
J'avais pris mon billet pour la station de Cauquènes dans le désir de visiter les bains de ce nom, aussi renommés pour leurs eaux sulfureuses que par le site pittoresque. On m'avait assuré que, si l'établissement des bains sulfureux de Chillan était fermé en hiver parce qu'il était alors enseveli sous la neige, par contre, celui de Cauquènes, moins élevé, était ouvert toute l'année, et des voitures partant à l'arrivée de chaque train franchissaient en 3 heures les sept lieues entre la station et les bains. J'avais prié le conducteur du train de me prévenir à la station de Cauquènes, où nous arrivons vers deux heures de l'après-midi. Mais le bonhomme oublie ma demande, et comme à Cauquènes il n'y a qu'un arrêt, le train ne fait que ralentir; puis il continue et me dépose à la station suivante, à Gultro. Là, le chef de gare, M. Manoel Alexandro Tarraxo, voyant mon embarras, cherche aussitôt un cheval pour moi, et un pour mes bagages, afin que je puisse rejoindre ainsi la station de Cauquènes, où j'espérais trouver une voiture pour les bains. Tout était prêt, lorsque survient le cocher habituel de la voiture des bains, qui assure que l'établissement est fermé, qu'il n'y a point de voiture pour s'y rendre, et que même, voudrait-on y aller à cheval, les chemins sont défoncés et l'on trouverait là-haut porte close. Dans cette situation, je prie le chef de gare de me faire conduire à l'hôtel du village, pour attendre le train qui passe à neuf heures, le lendemain, pour Santiago. Il me répond qu'il n'y a là ni hôtel ni village, et que Gultro est une simple campagne; mais que, si je veux bien accepter, il m'offre chez lui l'hospitalité. Je n'avais pas de choix, et j'accepte avec reconnaissance. Dans peu de temps, Mme Tarraxo a préparé sa meilleure chambre, et je m'y installe pour rédiger mon journal. Tout y est pauvre mais propre; les parois intérieures sont en toile tapissée et la toile du plafond est crevassée, mais que pouvaient-ils donner de plus, ces braves gens, à l'étranger, puisqu'ils donnent tout ce qu'ils ont! À cinq heures, ils m'admettent à leur table servie d'un copieux dîner. Un petit garçon de cinq ans fait la joie des parents, une fillette de douze ans nous sert et la maîtresse de maison a l'oeil à tout. On m'avait peint la femme chilienne comme molle, indolente et aimant à se faire servir. Celle que j'ai sous les yeux dément ces renseignements. Après le dîner, nous faisons une longue promenade sur la voie ferrée, jusqu'à une grande ferme, où nous causons avec le seigneur de l'endroit. Un mariage dans les environs attire de nombreux invités. C'est par troupes que les cavaliers galopent à côté des amazones. Si je n'étais pressé, je serais allé moi-même à la noce; on m'assure que j'y aurais été reçu avec l'hospitalité des anciens temps. Je renonce à mon désir, et je rentre à ma chambrette pour continuer mon travail jusque assez avant dans la nuit.
Un vent de glace soufflait avec violence et amenait une pluie torrentielle; j'eus de la peine à me réchauffer.
Le matin, un soleil resplendissant éclairait une scène grandiose. La pluie de la plaine était de la neige dans les montagnes; elles en étaient couvertes jusqu'au pied, aussi bien la chaîne ouest que la grande chaîne. Elles paraissent plus imposantes dans leur éblouissante toilette. Après le déjeuner, je demande à payer ma note. Ces braves gens refusent tout argent, contents, disent-ils, de m'avoir tiré d'embarras. Exemple de plus à ajouter à l'esprit hospitalier des Chiliens! À neuf heures, le train arrive, et je reprends ma route. Bientôt la vallée se rétrécit pour un instant, jusqu'à ne laisser passage qu'à la petite rivière; ce point est appelé _Augustura_. Deux Basques français sont dans le train et parlent viticulture; excellente occasion pour me renseigner à bonne source sur ce genre de produits agricoles, qui tend à se multiplier dans le pays. Chacun, en effet, veut maintenant avoir sa vigne, mais comme les indigènes sont encore peu experts dans ce genre de culture, ils recherchent les vignerons français. Si vous pouviez m'en donner une vingtaine, me disait un grand propriétaire, je les placerais à l'instant au prix de 4 à 500 fr. par mois, avec logement et un peu de terre à cultiver pour les besoins de leur famille. Je donne au mien 600 fr. par mois. On me cite un Français qui, de vendeur d'allumettes, avec de la conduite et de l'ordre, par la culture de la vigne, a maintenant une fortune de plus de 600,000 fr. Mon interlocuteur me fait remarquer à droite et à gauche de belles plantations. Elles sont entourées d'un mur de terre, pour les préserver des incursions des animaux. Vous pouvez, me dit-il, distinguer les cultures indigènes des cultures françaises; dans les premières, les vignes poussent à l'avenant sans échalas; dans les autres, elles ont chacune leur piquet ou conduite de fil de fer galvanisé. On ne les plante que dans la plaine ou autre endroit arrosable; car, durant les six mois d'été, il ne pleut jamais, et il faut les arroser souvent. Le propriétaire indigène donne volontiers la terre au viticulteur français, pour neuf ans, à condition que celui-ci la plante en vignes, en retire le revenu; et comme prix de location, après les neuf ans, la terre et la vigne reviennent au propriétaire, qui l'exploite alors pour son propre compte. Dans cette opération, le vigneron, au bout des neuf ans, a gagné environ 2,000 piastres, soit 10,000 fr. par cuadra monnaie nominale. Je dis monnaie nominale, car la piastre ou peso-papier, qui est censé valoir 5 fr., ne vaut actuellement que 3 fr. 70, à cause du change et du cours forcé du papier-monnaie.
Une cuadra est un carré de 150 varras de côté, soit 22,500 varras carrées. La varra équivaut à 0m 86, en sorte qu'une cuadra équivaut à 18,769mc, soit environ 2 hectares. Le prix du terrain varie de 200 à 500 pesos la cuadra, selon le plus ou moins de proximité de Santiago; et demande environ 2,000 pesos de frais de plantation, intérêt du capital jusqu'à la récolte, etc. La terre étant très mobile et sablonneuse, il suffit d'un bon labour à la charrue; et on plante dans le sillon, soit à bouture, soit à barbeau. Dans le premier cas, on a à peu près 20% de pieds secs à remplacer; dans le second, à peine 3%. Les indigènes labourent même avec une charrue entièrement de bois, portant parfois un petit morceau de fer au bout.
Les ouvriers sont souvent nomades, et s'attachent peu à la ferme. On les paie de 25 à 30 sous par jour en hiver, et presque le double à la récolte. On leur donne pour nourriture un pain de 3 sous le matin, des haricots à midi, un petit pain de 2 sous le soir. Ces ouvriers nomades font le lundi, et mettent tout leur argent en boissons. Ils ne recommencent à travailler que lorsque la faim se fait sentir; ceci révèle un désordre social auquel les classes dirigeantes devraient se hâter de porter remède. Une cuadra de terre reçoit environ 7,000 pieds de vigne. La vigne produit au bout de trois ans et donne environ 58 arobas de vin par cuadra, mais elle arrive ensuite jusqu'à donner 300 arobas. L'aroba ici n'est plus la même que de l'autre côté des Andes; elle est de 35 litres pour les liquides, pendant qu'elle n'est que d'environ 12 kilogrammes pour les grains. Une aroba de vin, depuis les droits élevés mis à l'importation, vaut 3 pesos (de 12 à 15 fr.), soit de 0 fr. 30 à 0 fr. 40 le litre. Mon interlocuteur a trouvé plus de bénéfice à convertir sa récolte en _chica_, boisson spéciale au pays; et, pour l'obtenir, voici comment il procède. Il écrase le raisin, chauffe le jus et écume, puis il met dans les cuves deux poignées de cendre, pour clarifier, et cuit ensuite à 12 ou 15 degrés et met en barrique. Après cinq ou six jours vient la fermentation, et il vend ce produit 3 pesos l'aroba, ou de 10 à 20 sous la bouteille, suivant la qualité. J'ai bu souvent la _chica_; on la trouve dans toutes les maisons, elle tient du vin et de la bière. Elle est jaunâtre et agréable au goût, mais elle est laxative.
L'autre Français, avec lequel je lie conversation, est aussi depuis longtemps au Chili, et s'est occupé d'industries diverses. En dernier lieu il avait traîné de lourdes machines par des chemins de chèvre, dans les Andes, afin d'y monter une scierie de marbre. On l'avait assuré que le chemin voiturable suivrait bientôt, et il avait voulu prendre le devant; mais le chemin ne fut point achevé, et il ne put tirer parti de ses marbres, par l'impossibilité de les transporter. Il abandonna donc l'entreprise et les machines, avec une perte de 9,000 pesos: un indigène aurait attendu que le chemin promis fût exécuté.
Tout en causant, le train marche, et bientôt il passe le Maïpu, sur un pont en poutrelles de fer. Dans les environs est le champ de bataille dans lequel furent défaits les Espagnols. La blanche muraille des Andes s'élève toujours à notre droite avec majesté, et, à notre gauche, la chaîne centrale est blanchie aussi jusqu'au pied. On me montre, à droite, un petit monticule, que couronne une maisonnette à vérandah. C'est de là que la Commission scientifique française a fait ses observations sur le passage de Vénus, pendant que les astronomes chiliens l'observaient de leur observatoire. Nous voici à l'avant-dernière station, à San-Bernardo, qu'aime à fréquenter le peuple, le dimanche; puis nous entrons en gare à Santiago, vers onze heure un quart. Je monte en voiture et dis au cocher: À l'_Hôtel Ingles_. Il tenait bien dans sa voiture le tarif réglementaire, mais il avait déchiré les chiffres des prix. Je crus donc prudent de me renseigner à l'hôtel, et, en arrivant, je demande au concierge, qui vient au-devant de moi, quel est le prix que je dois à la voiture: un _peso, Señor_, fut sa réponse, et je donne un peso (5 fr.), mais j'apprends bientôt que le tarif porte 0 fr. 75, et j'en fais la remarque au bureau de l'hôtel. Le secrétaire exprime ses regrets, mais il ajoute que l'hôtel ne peut répondre de ses domestiques: bon à savoir!
Ma première visite est pour la poste, où je parcours les longues listes des lettres en souffrance, toujours affichées à l'entrée; mon nom ne s'y trouve pas. Le voyageur est alors désappointé, car, depuis la dernière station, il pense à la station suivante, où il pourra trouver les nouvelles des parents et des amis.
J'entre à la cathédrale. C'est dimanche et j'en profite. Cette vaste et belle église semble avoir servi de modèle à la plupart de celles du Chili. Elle est romane et a trois nefs. De gros piliers massifs, de calcaire, soutiennent les voûtes en bois; précaution nécessaire ici à cause des fréquents tremblements de terre. Les autels sont ornés de statues et de tableaux, copies des grands peintres italiens. Les ornements du plafond et des autels sont blanc et or; les lustres, les vases d'albâtre, les lampes placés avec goût, donnent au monument un aspect imposant et agréable.
De grandes orgues surmontent la tribune au-dessus de la porte d'entrée; deux orgues plus petites lui répondent à l'autre extrémité de l'église. Il paraît que les paresseux sont nombreux ici; l'église est comble pour la messe de midi. Les femmes, enveloppées dans leur noire mantilla, se tiennent accroupies sur leur petit tapis, et ressemblent à autant de _nonnes_. On voit pourtant quelques bancs, quelques chaises et prie-Dieu. La tenue de tout ce monde est pieuse, mais, selon l'usage d'ici, on ne se lève pas à la lecture des évangiles.
Pour bien m'orienter, je commence par grimper sur le cerro de Santa-Lucia. Ce rocher élevé a été converti en lieu de plaisance: des statues, des créneaux, des grottes, des jets d'eau, surprennent à tout instant le visiteur; mais il est encore plus surpris de lire sur un ensemble d'arceaux: _Aqueduc romain_. Vraiment, si on ne l'avait écrit, il ne serait venu à l'idée de personne qu'il pût y avoir en Amérique un aqueduc romain; c'est porter un peu loin l'amour de l'imitation. Après une longue ascension à travers un labyrinthe d'allées et d'escaliers, j'arrive au sommet, couronné d'un petit kiosque, et je vois à mes pieds toute la ville et la campagne, bornée par la superbe muraille des Andes, toute blanche de neige.
Santiago, capitale du Chili, est située au pied des Andes, au milieu d'un amphithéâtre de montagnes, à 700 mètres d'altitude et par 33° 27 latitude sud. La population est de 220,000 habitants. Les maisons sont basses, ordinairement à un seul rez-de-chaussée. Elles sont construites en adobe, briques de terre et paille, qu'on croit plus élastiques pour résister aux tremblements de terre; les toitures sont en tuiles rondes. Les rues ont environ 10 mètres de large. À l'est, la _Calle de las delicias_, ou Alameda, divise la ville en deux. Vers l'ouest court une rivière un peu à sec, comme le Paillon de Nice. Les clochers sont nombreux. Quelques édifices publics et privés, assez jolis, s'élèvent au-dessus des maisons. Au loin, des _quintas_, ou maisons de campagne. Après avoir vu la ville de haut, je descends pour la voir de près. Le premier édifice sur mes pas est le théâtre; j'y entre pour voir la salle. Elle est assez vaste, à trois rangs de loges ou plutôt de galeries, car les séparations ne sont qu'à hauteur d'appui. Le parterre est fortement incliné. Le prix d'entrée est de 10 fr., celui des loges de 100 fr. Une troupe italienne joue _Lucrecia Borgia_. À l'hôpital Saint-Jean; je trouve 20 Soeurs de Charité, soignant 400 malades hommes, répartis en plusieurs salles au rez-de-chaussée et au premier étage; toujours beaucoup de blessés par suite de l'ivrognerie. Une salle est remplie d'enfants; ils mangent ici trop de fruits verts. Les Soeurs ont, ailleurs, l'hôpital des femmes et l'hôpital Saint-Vincent. Elles ont ici une maison mère, et un noviciat qui leur a déjà formé plus de 100 Soeurs chiliennes. Elles donnent en outre l'instruction à de nombreuses élèves, dans plusieurs écoles. Je suis heureux de retrouver les quatre Soeurs que j'ai eues pour compagnes de voyage dans l'_Aconcagua_. Une d'elles restera à Santiago, deux iront à l'hôpital de Talca, et la quatrième à l'hôpital de Valparaiso. Comme des soldats, elles n'attendent que la consigne et sont toujours prêtes à partir. Ceci nous dédommage un peu du mal qui se fait ailleurs par plusieurs de nos nationaux. Toujours patriotes, elles voient volontiers un Français. Elles se réunissent et veulent que je leur parle de notre chère France. J'eus de la peine à les quitter. Que leurs prières et leurs mérites accompagnent le voyageur!
Je descends l'Alameda: on l'appelle ainsi du nom des peupliers d'Italie dont elle est plantée, arbre qui en espagnol s'appelle alamede. Le nom de _Calle de las delicias_ qu'on lui a donné serait bien adapté, si elle était mieux entretenue. Elle se divise en 5 larges allées et a plusieurs: kilomètres de long. Les statues des grands hommes du pays en complètent l'ornement. On ne peut qu'applaudir à l'idée de mettre sous les yeux des générations l'image des hommes qui ont illustré la patrie. Le bon exemple est aussi contagieux; mais il faut éviter que les coteries ou l'esprit de parti ne faufilent des hommes petits parmi les grands hommes.
J'arrive à une des plus belles maisons qui bordent l'Alameda, chez le sénateur Don Francisco de Borja Larrain Gaudarillar, frère de l'administrateur du diocèse. Il est président du Conseil des Conférences de Saint-Vincent de Paul, et me donne des détails sur cette institution charitable au Chili et à Santiago. Dans la capitale, les Conférences sont au nombre de 7; outre la visite des pauvres, elles s'occupent de la visite des écoles, des catéchismes, et ont fondé une maison d'arts et métiers, où l'on apprend le travail à 200 orphelins. M. Larrain m'invite à la visiter le lendemain.
Le soir, à chaque coin de rue se tient un sergent de ville et des inspecteurs à cheval passent fréquemment. Ils sifflent à tout instant pour correspondre entre eux, et continuent ainsi toute la nuit, jusqu'au matin; les voleurs n'ont pas beau jeu. La _plaça_ de _arme_ ou place centrale, dont l'_Hôtel anglais_ occupe une des faces, est fort jolie. D'un côté la cathédrale, de l'autre la mairie et l'intendance. Le passage San-Carlos, sur un des côtés, et un autre passage en forme de croix, derrière l'hôtel, laissent voir les étalages de superbes magasins; la plupart français.
De bon matin, je vois dans les rues des vaches conduites de porte en porte: la fraude est à l'ordre du jour, et le moyen le plus sûr d'avoir le lait pur, c'est de le voir traire. Je monte en tramway; les _carritos_ (nom qu'on leur donne) vont partout; je suis étonné de voir une demoiselle venir me demander les 5 sous réglementaires. Depuis quelques mois, ce sont les jeunes filles qui font ce service dans les tramways; mais évidemment ce n'est pas là leur place. On me dit que c'est pour leur donner du travail, dont elles manquent. Les dames de la haute société sont partout les protectrices de la fille du peuple. Il serait sage qu'elles s'associent pour procurer à ces jeunes filles un travail de couture et de broderie qui leur vient maintenant tout fait d'Europe. Elles ôteraient ainsi le prétexte à un métier peu fait pour favoriser la pudeur, qui est pourtant le plus bel ornement de la femme.
J'arrive enfin au bout de la ville, aux Talleres de San-Vincente, où je trouve M. Larrain et plusieurs de ses confrères. Les Frères de la Doctrine chrétienne, venus de France, dirigent l'établissement. Nous parcourons les ateliers de menuiserie, de tailleur, les dortoirs, le réfectoire, la cuisine, et nous passons au jardin pour voir les agriculteurs. Ce jardin contient 10 hectares: en vignes, prairie, blé et pommes de terre. Durant l'été, la sécheresse est telle, qu'il faut tout arroser, aussi bien le blé que le reste. Ces 200 enfants, en quittant l'établissement, connaissent un métier qui ne les laissera pas manquer de pain:
M. Larrain me donne rendez-vous au Sénat pour l'après-midi, et je m'en vais chez les lazaristes. Le Père supérieur, homme calme, fin observateur, et habitant le pays depuis longues années, me donne des détails nombreux. Le gouvernement l'avait chargé d'ouvrir en Araucanie plusieurs écoles dirigées par des Soeurs de Charité, mais la guerre survenant, il fallut courir au plus pressé; et les bonnes Soeurs, au lieu d'aller instruire les Indiens, durent se dévouer à panser les blessés dans les 7 ambulances qui leur furent confiées. On calcule que les morts de la guerre, pour le Chili, se sont élevés à environ 20,000. M. le supérieur pense, avec raison, qu'un établissement agricole ou ferme modèle, confié aux Trappistes, ferait le plus grand bien en Araucanie. Il importe en effet d'apprendre à ces bons Indiens l'agriculture, qui leur permettra de tirer parti de leur sol productif.