Part 17
Nous arrivons à un deuxième fort aussi abandonné, puis la route devient tellement mauvaise, qu'il faut la quitter pour patauger dans les prairies voisines. Enfin, après une heure trois quarts de trot et de galop, les cinq lieues sont franchies: nous sommes au fort de Chiguaïhué. Des chiens de toute race viennent fêter leur maître; puis nous entrons dans la maison, où M. Mackay nous présente à son frère Brownlow, ingénieur. Celui-ci nous a préparé une bonne chambre et un excellent déjeuner. «Comment avez-vous pu savoir que nous venions trois au lieu d'un, lui dis-je?--Le télégraphe m'a tout dit. Mon frère, qui remplit ici les fonctions de _subdelegado_, ou représentant du gouvernement, l'a à sa disposition.» Durant le déjeuner, on essaie d'établir la conversation en une langue commune, mais c'est difficile, et on parle un mélange de français, d'anglais et d'espagnol, qui excite au plus haut point notre gaieté, déjà stimulée par les meilleurs vins du pays. Après le repas, on monte à cheval et l'on prend le fusil, car le gibier abonde. Pour ma part, j'ai un autre excellent cheval, selle anglaise, étriers de bois enfermant tout le pied, et éperons dont la roue a 6 centimètres de diamètre. Un excellent chien d'arrêt nous précède. Au bord d'une _lagune_, on tire plusieurs fois les canards. Plus loin, le chien s'arrête; on tire une perdrix, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'après deux heures de trot, nous arrivons au bord d'un ruisseau vers le pied d'une colline, au campement des indiens. Nous visitons d'abord le rancho du cacique. «Mari mari, patron. Que Dieu te garde, patron.--Mari mari, senores. Que Dieu vous garde, Messieurs.--Nous venons voir tes terres et tes Indiens, permets-tu que nous entrions dans les ranchos?--Allez et voyez Caballeros.»--Nous entrons dans plusieurs cabanes: mêmes types, mêmes ustensiles, même manière de vivre et de se tenir, que j'avais vus le matin. Les jeunes gens des deux sexes sont parfaitement constitués. Les jeunes mères soignent leurs bébés avec amour, et tout en fumant la pipe, elles portent sur leur dos leur bébé ficelé à son berceau. Quelques-unes font de fort jolis paniers d'osier. Les hommes, en général, regardent travailler les femmes. Les petits enfants qui commencent à marcher s'enfuient à notre approche; mais, rassurés par les parents, ils reviennent jusqu'à nous prendre des pièces de monnaie. M. Ducasseau s'adresse à une femme:--«Quelle est ta religion?--Celui qui a créé le ciel et la terre est mon Dieu, et je l'appelle mon Père; il y a un autre monde où nous allons tous après la mort.» Comme je montre mon étonnement de la longueur des lances, ce qui doit en rendre le maniement difficile à cheval, M. Mackay donne sa monture à un jeune indien, qui la monte armé de sa lance: sans étriers, il la pousse au grand galop dans la plaine, à la colline, faisant tournoyer le bâton de la lance au-dessus de sa tête, poussant des pointes en avant, de côté, en arrière, parant les coups avec une agilité extrême, toujours en poussant des cris qui effrayent l'adversaire et animent le cheval. C'est ainsi qu'opèrent les guerriers, lorsqu'un membre de la famille est malade. Ils guerroyent autour de leur rancho avec l'esprit mauvais pour l'en chasser. Ces guerriers se sont tous battus avec les soldats du Chili, et plusieurs en portent les traces. M. Mackay m'en montre un qui a eu la mâchoire traversée par une balle.
Nous aurions voulu faire danser ces bons Indiens. Leurs instruments sont la _fanfornia_, petite aiguille qu'ils agitent entre les dents; une sorte de trompette, et le tambourin. Leur danse est grave, et on la dit gracieuse; mais la pluie arrive, et nous remontons en selle pour galoper vers la maison. Le vent était froid et nous jetait dans la face une eau glacée. Je bénis le _puncho_ qui me garantit comme une cuirasse. À la nuit nous sommes au logis, et M. Mackay veut bien me donner quelques détails sur sa ferme. Il la possède depuis quatre ans, et elle lui coûte environ 60,000 piastres (300,000 fr.). Elle contient 8,000 hectares achetés au gouvernement. On paie à l'État le tiers comptant, et les deux autres tiers en dix annuités sans intérêts. Il sème en blé 550 hectares, et laisse ensuite le terrain reposer plusieurs années. Il met deux hectolitres de semence à l'hectare, et en récolte en moyenne 40. Il emploie 60 charrues américaines. L'Indien les conduit mieux que le Chilien. Il loue 40 Indiens par jour l'hiver, et 140 l'été, pour la récolte. Il emploie toute l'année 60 Chiliens, pour les clôtures en bois, ateliers de réparations, surveillance des animaux et autres travaux. Le salaire est de 1 fr. 25 l'hiver, de 2 fr. 50 l'été; et pour les femmes, de 1 fr. 50, plus la nourriture, consistant en soupe de farine et haricots, dont le coût est de 8 sous par homme et par jour. La main-d'oeuvre lui revient à environ 6 fr. par hectolitre de blé, et il le vend à Talcahuano environ 20 fr. Le transport de la ferme au port de Talcahuano lui coûte 1 fr. 50 l'hectolitre. Pour éviter la maladie du charbon, il lave le blé dans de l'eau au sulfate de cuivre. Il laboure trois fois la terre, puis la sème à raison de 28 hectolitres par jour. Pour la récolte, 6 Indiens coupent un hectare de blé dans un jour; mais avec la machine Wood, traînée par des boeufs, un seul homme coupe 6 hectares par jour. Pour le nettoyage, il se sert de la machine américaine, avec un moteur mobile à vapeur, de la force de 8 chevaux. Il peut ainsi séparer de l'épi et de la paille 300 hectolitres par jour. Le district a donné 35,000 hectolitres, il y a deux ans; 80,000 l'an dernier et ce chiffre sera doublé cette année. M. Mackay a essayé aussi avec succès la culture du tabac; il s'occupera plus tard de la vigne et de l'exploitation de ses belles forêts. Pour le moment; il soigne l'élevage du bétail; il a déjà 1,000 boeufs et en aura bientôt 5,000. Il a acheté les vaches maigres à 30 piastres (150 fr.), et les boeufs maigres à 50 piastres (250 fr.); et après les avoir engraissés durant quatre mois dans ses beaux pâturages, il les revend avec 30% de bénéfice. Les boeufs pour la boucherie sont vendus à l'âge de 4 à 5 ans.
L'Indien est maintenant soumis, il n'y a plus que cinq soldats au fort. Mais, il y a deux ans, il était encore en lutte. M. Mackay avait vu tuer un soldat dans sa propriété, par un coup de lance; il avait lui-même tué deux Indiens et avait manqué d'en être tué, lorsqu'il en poursuivait une vingtaine qui lui avaient volé du bétail. Maintenant ils travaillent volontiers, et seraient d'excellents ouvriers, s'ils n'avaient l'habitude incorrigible de mettre tout ce qu'ils gagnent en eau-de-vie, et leur plaisir à se soûler.
En fait de chasse, le renard abonde; puis on tue le canard, la perdrix, la grive et la bécasse. On a aussi un petit lion, mais pas de loups, pas de serpents, ni autre fauve ou reptile malfaisant; toutefois, une petite araignée est très dangereuse; elle a le derrière rouge, et c'est là qu'elle tient son venin: elle y passe rapidement ses pattes, les porte à la bouche; s'élance et mord. Si l'on ne cicatrise immédiatement avec l'alcali volatil, la personne mordue se tord dans d'affreuses douleurs, et reste comme folle pendant huit jours; puis elle revient à elle, et quelquefois elle en meurt. Durant la récolte, plusieurs hommes sont piqués tous les jours. Heureusement, cette araignée a trouvé son ennemie dans une petite mouche qui, elle aussi, a le derrière rouge. Elle saute sur l'araignée, la pique et s'envole; elle revient à la charge plusieurs fois, jusqu'à ce que l'ennemie vaincue tombe et meurt.
Pendant que nous causons, l'heure du dîner arrive; puis on organise la danse nationale ou la _samo-cueca_. Don Manoel, le majordome, est introduit avec sa femme et ses deux demoiselles, gracieuses enfants de 15 à 18 ans. La _samo-cueca_ commence: M. Brownlow, avec la plus jeune des demoiselles, chacun un mouchoir à la main, s'avancent, pirouettent, s'éloignent et reviennent, pendant que la guitare joue un pas de valse, que l'exécutante accentue encore par le chant, et que d'autres battent des mains en cadence. Le symbole de la danse semble être l'attention que le cavalier veut attirer sur lui; la danseuse se défend et finit par laisser tomber le mouchoir au cavalier qui se met à ses genoux. M. Brownlow exécute ses mouvements avec vivacité et brio; la jeune fille, avec grâce et modestie. Puis vient le tour de M. Thomas, qui, plus grave et avec des regards pénétrants, ressemble un peu à un magnétiseur. M. Ducasseau vient s'essayer aussi avec l'imposante matrone, mère des deux jeunes filles, et montre que, dans les montagnes basques, on est aussi gracieux danseur. La danse se retrouve chez tous les peuples; la _samo-cueca_ m'a paru bien plus convenable et moins dangereuse que les genres de danse où la danseuse est dans le bras du danseur.
À onze heures, je quitte le bal et me réfugie dans mon lit, où, sous une bonne peau de huanaco, je peux braver le vent qui souffle comme le Pampero, et amène une pluie torrentielle, qui dure jusqu'au matin. Je me lève de bonne heure, pour rédiger à la hâte mon journal de voyage. Vers neuf heures, tout le monde est levé, et après le thé, pendant que M. Ducassau s'en va tuer grives et perdrix, je visite, avec M. Mackay, les bâtiments de la ferme. Le vieux fort ne sert plus qu'à recevoir les animaux; il pouvait contenir 1,000 combattants; et un mamelon, vers le _Malieco_, rivière qui coule au bas dans la vallée, était réservé à l'artillerie. Maintenant nous y trouvons le bureau du télégraphe, tenu par une gentille Chilienne, qui le fait manoeuvrer devant nous. Nous inspectons les charrues, les machines, les ateliers de réparation. M. Mackay va construire lui-même ses chars, avec le bois d'un arbre indigène appelé _litre_, sorte de bois de fer. Ses feuilles, ou seulement la rosée qui y séjourne, fait pousser des boutons à celui qui les touche, comme l'arbre de croton. Le bois est blanc, très lourd et très dur. En rentrant, nous rencontrons un petit Indien de 12 ans, trottant gaiement sur son cheval. Il a pour étriers de petits anneaux de fer, où il pose deux doigts du pied. Il tient d'une main un paquet de cigarettes, où la feuille de maïs remplace le papier; dans l'autre, il porte une bouteille d'eau-de-vie. Il pense à la noce que va faire son _rancho_. Un cavalier nous rejoint et nous dit: «J'étais à votre recherche, le cacique est chez vous et désire vous parler.» En effet, à peine rentrés, nous trouvons sous la vérandah le cacique avec toute sa famille, en habits de fête. Le vieillard a la figure respectable, laisse tomber au vent ses longs cheveux blancs; ses habits sont propres et à vives couleurs. Il est accompagné de ses deux fils, grands garçons de vingt ans, pleins de force et de vigueur. Ses deux filles ont mis leurs plus beaux ornements, les longs cheveux noirs tombent par derrière, en deux longues tresses entourées et recouvertes de perles, ne laissant voir que le bout sur une longueur de 0m 10. Pour l'une d'elles, ce bout est un mélange de cheveux noirs et de cheveux rouges. Les pendants d'oreille sont en argent et de 0m 10 de large; le collier, d'argent et de perles, est aussi large que celui d'un bull-dog. Sur la poitrine brillent, au centre, de larges plaques d'argent, et sur les côtés pendent des ornements du même métal, portant au bout de nombreux petits cônes de 0m 04, faisant clochette. Mais le plus bel ornement est, sans contredit, la beauté du type, la fraîcheur de la jeunesse. L'aînée des filles a l'air triste, et semble faire des efforts pour retenir ses larmes. Sur un signe, tout ce monde s'avance, et le vieillard fait le salut d'usage: «_Mari mari, señor subdelegado._ Que Dieu te garde, Monsieur le subdelegado: tu es ici pour rendre la justice; je viens à toi pour que tu protèges ma fille.» Il parle l'indien; les paroles sont monosyllabiques, la prononciation a des pauses et des gutturales, exactement comme en offre la prononciation des langues japonaise et chinoise. Le type de ces gens ressemble, en effet, beaucoup au type japonais, croisement de la race blanche et de la race jaune. L'interprète traduit les phrases du cacique, et lui transmet en indien les réponses du subdelegado.--«Mari mari cacique, explique-moi ta pensée--Tu vois cette pauvre fille, et il montre son aînée; elle est jolie comme les étoiles et douce comme un agneau; je l'avais mariée à un guerrier de la tribu, mais c'était un méchant homme: il la battait tous les jours avec le bois, avec la pierre, et a failli plusieurs fois la tuer. Sa patience a enduré longtemps les mauvais traitements, mais un jour elle s'est enfuie à la maison paternelle, et depuis je l'ai gardée chez moi. Or, deux enfants sont nés de cette malheureuse union; un garçon et une fille, qui sont chez le père; et je viens te demander que tu fasses rendre la fille à sa mère, parce qu'elle pourra mieux l'élever. Tu laisseras le garçon au père, parce que les hommes sont mieux élevés par les hommes. J'ai confiance que tu rendras justice à ma malheureuse fille.--Bueno, cacique, dis-moi le nom et la demeure du mari de ta fille, et je le ferai assigner pour qu'il ait à comparaître devant moi. Je ne puis juger qu'après avoir entendu les deux parties.»--Le cacique donne le nom et l'adresse, et il s'éloigne; mais je retiens l'interprète, et félicite le subdelegado de ce que, dans ce nouveau genre de jugement de Salomon, sa tâche sera plus facile. Ayant à partager non un seul, mais deux enfants entre père et mère, il pourra les contenter tous les deux. Je pose à l'interprète demi-indien, demi-chilien, diverses questions sur la famille indienne.--«Quelles sont les cérémonies du mariage?--Le mariage se fait de deux manières: lorsque le jeune homme et la jeune fille sympathisent et s'entendent, ils concertent la fuite. Une belle nuit l'époux arrive, enlève l'épouse et l'emporte à cheval dans la forêt, où ils font la noce durant plusieurs jours. Au retour, l'époux prie les parents d'accepter le fait accompli, et leur remet des cadeaux. La seconde manière a lieu, lorsque la jeune fille n'est pas décidée à se laisser enlever. Alors le jeune homme l'achète à ses parents, en leur faisant des cadeaux. Ces cadeaux consistent en vêtements, chevaux, boeufs, moutons et ornements. Chaque membre de la famille doit recevoir quelque chose, et souvent les jeunes gens donnent tout ce qu'ils ont, et s'appauvrissent à l'occasion du mariage. Si celui qui a enlevé l'épouse refusait les cadeaux, on ferait une expédition contre lui.»
Le riche et surtout le cacique prend plusieurs femmes, parce qu'il peut les nourrir avec leurs enfants; mais le pauvre n'en prend qu'une.
«Quelles sont les cérémonies à la naissance?--On réunit tous les parents pour donner le nom à l'enfant. Ce nom est ordinairement un nom toujours transmis dans la famille. Le parrain et le père se font mutuellement des cadeaux; on finit par un grand repas.--Quels remèdes emploie-t-on pour soigner les malades?--Des herbes diverses; on combat le mauvais esprit avec la lance, et on a recours à la vieille devineresse, qui découvre l'auteur de l'influence malfaisante sur le malade. Alors on le recherche, on le bat pour qu'il enlève cette influence, et s'il ne le fait pas, parfois on le tue. Pour les cérémonies, à la mort, il confirme ce que j'avais appris la veille.--La jeune mère qui est ici venue réclamer justice contre son mari peut-elle se remarier à un autre?--Elle peut se remarier.»
Pendant que nous causons ainsi, M. Brownlow passe à deux Indiens la petite boule de bois et les bâtons de la _Chuenca_. C'est le grand jeu des Indiens. Ils le jouent à pied et quelquefois à cheval. Nos joueurs s'animent, puis beaucoup d'autres arrivent; et, comme il y a deux chefs, bientôt on se défie entre les deux tribus. Dix guerriers d'une part, dix de l'autre, ils font de leur _punchos_ un monticule que gardent les femmes, puis, à une distance de 100 mètres, ils posent une ligne de piquets à droite, et une à gauche, enserrant une bande large de 20 mètres, longue de 100. La petite boule, de 0m 07 de diamètre, est posée au milieu, et on la tape avec des bâtons, sorte de bambous noués et recourbés vers le bout. Chaque parti doit s'efforcer de pousser la boule du côté de l'adversaire, et s'il réussit à lui faire passer la limite du bout, il gagne un point. Si la boule sort des limites latérales, on la replace au centre et on recommence. Il est beau de voir ces vingt jeunes gens, animés par leur chef, s'échelonner, arrêter la boule au passage, la repousser en l'air, la faire sauter avec force, parfois contre les bras et les jambes des adversaires. Dans ce cas, la blessure est soignée sur l'heure, en ouvrant la peau avec un couteau pour faire sortir le mauvais sang. M. Mackay avait promis une somme d'argent aux gagnants: la partie était en quatre points. Au bout d'une heure les vainqueurs arrivent les bâtons en l'air. Ils ont gagné la piastre; quel malheur qu'ils la mettent en eau-de-vie! Les caisses d'épargne sont à créer en Araucanie. Après le déjeuner nous passons encore un peu de temps à voir jouer les Indiens. J'achète la pipe du cacique, entièrement en bois, et un plat de bois que me vend une vieille Indienne. M. Mackay me donne la boule et deux des bâtons qui ont servi à la partie, et un domestique viendra à cheval porter tous ces objets. C'est la vie large, c'est la vie libre, celle de ces montagnes! Et c'est celle que j'aime. Je félicite MM. Mackay d'en jouir, et les remercie pour la bonne et généreuse hospitalité qu'ils ont donnée au voyageur; puis nous montons en selle. Les chemins, inondés par la pluie, sont convertis en lacs, mais M. Ducasseau ne s'effraie pas pour si peu, et y lance son cheval au galop. Le mien suit, et bientôt ils se couvrent de boue et nous en couvrent. M. Ducasseau décharge son fusil sur des perdrix, mais le mouvement du cheval rend difficile une telle chasse. Il tire aussi plusieurs coups de revolver sur une espèce de grive à collier rouge qui ne bouge pas et lui sert de cible. Mais la pluie arrive, et nous poussons nos vaillantes bêtes, qui nous font franchir les cinq lieues en moins de temps que la veille.
À Angol, je change de vêtement et m'en vais chez les Pères franciscains. Je les trouve occupés à faire l'école à une vingtaine d'Indiens. Un vieux Père de Porto-Maurizio (Rivière de Gênes), a perdu l'usage de sa langue natale. Il me parle moitié italien, moitié latin, moitié espagnol, et me confirme, à propos des Indiens, les renseignements que j'ai recueillis. Pour le langage, il me donne une grammaire indienne et castillane, d'où j'extrais la traduction du _Pater_ ci-après:
_Inchiñ taiñ chao, huenu meu ta mleymi: uvchigepe tami ghüy; eymi tami reyno inchiñ, meu cüpape. Chumgechi tami piel vemgequey ta huenu mapu meu vemgechi cay vemgepe ta tue mapu meu. Chay elumoiñ taiñ antü covque: perdonanmamoin taiñ huerilcam chumgechi inchiñ perdonaqueviñ taiñ huerilcaeteu, lelmoquiliñ, taiñ huerilcanoam: hueluquemay vill huera dugu, meu montulmoiñ. Amen._
Après le souper, un employé de M. Ducasseau me conduit au Mont-de-piété, où j'espère acheter des ornements indiens. J'en vois en effet plusieurs, mais leur prix est élevé, parce que les détenteurs les revendent à d'autres Indiens.
CHAPITRE XVI
D'Angol à Santiago. -- La grande Cordillera de los Andes. -- La cordillera côtière. -- La ville de Talca. -- L'hôpital. -- Les maladies régnantes. -- Les Soeurs du Sacré-Coeur. -- Le théâtre. -- Le clergé. -- Le marché. -- Les bains de Cauquènes. -- Mésaventure à Gultro. -- L'hospitalité du chef de gare. -- Détails sur la viticulture. -- Prix des terrains. -- L'ouvrier. -- La Chica. -- Une scierie de marbre. -- Le Maïpu. -- Arrivée à Santiago. -- Le garçon d'hôtel et le tarif. -- La cathédrale. -- Le cerro de Santa-Lucia. -- La ville. -- Le théâtre. L'Alameda. -- L'hôpital. -- Les quatre Soeurs de l'Aconcagua. -- Les statues des grands hommes. -- Les sifflets de nuit. -- La plaça de arme. -- Les jeunes filles et les tramways. -- Les oeuvres charitables. Les talleres de San-Vincente. -- Le Sénat. -- La Légation de France. -- Les capucins. -- Don Benjamin. -- L'hospitalité chilienne. -- L'élection présidentielle.
Le 3 août, je remercie M. Ducasseau pour sa large et bonne hospitalité, je dis adieu à ses jeunes gens, et à huit heures, je suis à la gare pour le départ. À la station de Robléria, M. Risopatron me surprend en venant me serrer la main dans le train. Il regrette que le défaut de temps ne m'ait pas permis de m'arrêter chez lui. Je descends le Bio-Bio jusqu'à la station de bifurcation, où j'attends une heure, pour prendre le train du nord qui arrive de Concepcion.
Je profite de l'intervalle pour déjeuner avec un Basque, Jean Etchegoyen, qui veut faire tous les frais. Vers le nord, la route suit une magnifique vallée, qui s'élargit et se restreint tour à tour, depuis trois lieues jusqu'à trente. Elle est bordée par deux chaînes de montagnes: une vers l'ouest, se baignant dans la mer, l'autre vers l'est, qui est la grande Cordillera de los Andes, aboutissant sur l'autre versant à la vaste plaine des Pampas. L'une et l'autre sont couvertes de neige. La plaine est tantôt cultivée, tantôt inculte. Par-ci, par-là, de misérables ranchos, en adobe ou en chaume. Quelques orangers sont chargés de fruits; mais les oranges ne sont pas plus douces que celles de Nice. Aux gares, les femmes vendent aux voyageurs la soupe, divers plats de viande, des pâtés et des conserves de fruits.