Part 15
Le Chili, comme le Pérou et la plupart des colonies sud-américaines, avait été pris au nom des rois d'Espagne, qui le gardèrent environ 300 ans; mais au commencement de ce siècle, les patriotes se soulevèrent de toutes parts, et en 1824 le Chili cessa d'appartenir à l'Espagne, et s'érigea en république indépendante. D'après la Constitution aujourd'hui en vigueur, le gouvernement se compose d'un Président électif, qui choisit ses ministres, et de deux Chambres élues: le Sénat et la Chambre des députés. Sont électeurs les citoyens de 25 ans, ou de 21 ans s'ils sont mariés, et sachant lire et écrire; mais les domestiques sont exclus de la faculté de voter. La liberté d'enseigner, les droits de réunion, d'association et de pétition, sont assurés. Les députés sont élus pour 3 ans, à raison de un pour 20,000 habitants; ils doivent justifier d'un revenu de 500 piastres. Les sénateurs sont élus pour 6 ans directement par les provinces, à raison d'un sénateur par 3 députés. Chaque province élit en outre un sénateur suppléant. Le Sénat se renouvelle par moitié tous les 3 ans. Les provinces sont au nombre de 17. Pour être nommé sénateur, il faut être citoyen, avoir 30 ans révolus, n'avoir jamais été condamné pour délit, et justifier d'une rente de 10,000 fr. La réunion des deux Chambres forme le Congrès. Celui-ci approuve ou rejette les déclarations de guerre proposées par le Président, et dicte les lois qui, en cas de nécessité, restreignent la liberté de la presse et de réunion: ces lois ne peuvent durer plus d'un an.
Les lois sur les finances et les contributions sont réservées à l'initiative de la Chambre des députés; celles sur la réforme de la Constitution sont réservées à l'initiative du Sénat.
Le Sénat approuve ou rejette les candidats à l'épiscopat présentés par le Président.
Chaque année, avant de se séparer, le Congrès nomme une commission _Conservadora_ qui le représente jusqu'à l'ouverture du Congrès suivant.
Le Président doit être né au Chili, et avoir les qualités requises pour être député. Il est élu pour 5 ans par des électeurs nommés directement par le peuple. Ces électeurs sont en nombre triple des députés. Après 5 ans, le Président ne peut être réélu; mais il le peut après une autre période de 5 ans. En prenant possession de sa charge, il prononce le serment ci-après:
«Yo N. N. juro por Dios nuestro Senôr y estos santos Evanjelios, que desempenare fielmente el cargo de Présidente de la Republica, que observaré i protejéré la religion Católica, Apostolica, Romana, que conservaré la integridad e indipendencia de la Republica; i que guardarè i harè guardar la Constitucion, i las lèjes. Asi Dios me ayude, i sea in mi defensa, è si no, me lo demande.»
«Je N. N. jure par Dieu Notre-Seigneur et ses saints évangiles, que je remplirai fidèlement la charge de Président de la République, que j'observerai et protégerai la religion catholique, apostolique et romaine, que je conserverai l'intégrité et l'indépendance de la République, et que je garderai et ferai garder la Constitution et les lois. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et soit ma défense, et sinon, qu'il m'en demande compte.»
Tout citoyen en état de porter les armes est de droit inscrit dans la garde nationale. L'inviolabilité du domicile et de la correspondance épistolaire est garantie, et l'article 132 déclare qu'au Chili il n'y a pas d'esclaves, et que l'esclave qui y arrive devient libre. Il défend aux Chiliens le trafic des esclaves, et rend incapable d'acquérir le droit de citoyen l'étranger qui s'y est livré.
Il est temps maintenant d'ajouter deux mots sur la guerre encore en vigueur entre les États du Pacifique.
En 1878, la Bolivie et le Chili étaient en désaccord, à propos de la propriété d'une partie des terrains du désert d'Atacama. On sait que cet immense, désert s'étend depuis Caldera, sous le 27° latitude sud, jusqu'au 22°. La question prit fin au moyen d'une transaction. Le Chili renonçait à la propriété des terrains contestés, mais comme les minerais nombreux et le guano qui s'y trouvent étaient généralement exploités par des Compagnies chiliennes, la Bolivie s'interdisait la faculté de les imposer à la sortie. En 1879, à la suite d'une importante concession, la Bolivie mit un droit de 50 centimes sur chaque quintal de salpêtre exporté. Le Chili réclama et envoya un navire de guerre sur les lieux. La Bolivie avait, avec le Pérou, un traité d'alliance offensive et défensive, et le Pérou se mit en campagne avec son alliée. La fortune des armes fut favorable aux Chiliens; ils vainquirent par mer et par terre, et réclamèrent, comme rançon de guerre, la propriété de la province de Tarapacà, qui comprend les terrains auparavant contestés, et la plus grande partie du désert d'Atacama. Les alliés refusèrent; mais plusieurs présidents ou prétendants s'élevèrent au Pérou: Calderon, Montero, Caceres, Iglesias, etc., et l'anarchie s'ajoutant à la déroute, ils finirent par mettre le pays dans un triste état. Une dernière bataille sur les hauteurs de Huamachuco, gagnée par les Chiliens sur les troupes de Caceres, a réduit les alliés à discrétion; et on peut croire la paix prochaine. D'après les renseignements donnés par les journaux, à la suite des conventions débattues et acceptées, il semblerait que le Chili deviendrait absolu propriétaire du département de Tarapacà; et, quant au territoire d'Arica et de Tacna, qui sont la porte de la Bolivie, le Chili se réserve le droit de l'administrer pendant dix ans, après quoi aura lieu un plébiscite, et le pays appartiendra définitivement au Chili ou au Pérou, suivant le choix des populations. Celui auquel il appartiendra donnera à l'autre 10,000,000 de piastres. Restent en vigueur plusieurs règlements déjà convenus, pour partager les revenus des dépôts de guano en exploitation. Ainsi, la Bolivie, restant sans issue sur le Pacifique, est forcée de s'ouvrir des voies vers l'Atlantique; et la République argentine, aussi bien que le Brésil, sont heureux de lui tendre les bras. Mais je reviens à mon journal de voyage, et à l'emploi de mon temps.
C'est le dimanche matin, 29 juillet, que l'_Aconcagua_ jette l'ancre dans la baie de Coronel. Immédiatement, je descends à terre, et dépose mes effets à l'hôtel, tenu par un Danois; mais M. Darmandrail, ami de M. Castaing, me retient chez lui à déjeuner. Nous parcourons la petite ville de Coronel; elle contient 6 à 7,000 habitants. Ses rues, larges de 10 mètres, sont bien alignées et coupées à angle droit; les maisons sont en adobe (brique de terre et fumier de cheval), ou en bois, et à un seul rez-de-chaussée. Tout est nouveau pour moi dans ce pays. Les collines qui limitent la ville à l'est, avec leurs _ranchos_ rappellent la Suisse; la végétation est d'un vert tendre, mais presque morte: nous sommes en plein hiver. Nous suivons la musique municipale, qui fait le tour de la ville. Un peu plus loin, quelques centaines d'hommes alignés sont passés en revue: c'est la garde nationale; enfin nous arrivons à l'église. Elle est en bois, à trois nefs. C'est dimanche et dix heures; la messe va commencer et j'en profite. Les femmes du pays arrivent enveloppées dans leurs mantas noires, espèce de châle qui les couvre depuis la tête. Elles ont toutes un petit tapis carré à la main, elles le placent sur le pavé de briques, et s'agenouillent ou s'accroupissent dessus, à la manière japonaise; il n'y a pas d'autres chaises dans l'église, et pour ne point rester debout, je grimpe à la tribune où je partage le banc de l'organiste. Une femme arrive, se met à genoux à la porte; elle allume deux cierges et les porte à l'autel, en marchant à genoux. Les hommes sont peu nombreux, mais les bébés et les chiens ont droit d'entrée et partagent le tapis de la maman ou de la maîtresse; moins patients et moins dévots, ils parcourent souvent l'église, pour revenir à leur place. À l'Évangile, le curé en fait la lecture, la traduction et l'explication; puis il lit une longue suite de publications de mariage. Après la messe, on entonne quelques chants liturgiques, et tout le monde se retire.
Au déjeuner sont réunis plusieurs Basques français; lorsqu'ils parlent leur langue, je ne puis rien y comprendre. Elle n'a aucune analogie avec les langues occidentales, et par sa construction et la signification des mots, empruntés à la nature, semble se rapprocher des langues orientales. À ce propos, j'ai entendu un Basque me raconter que Béelzebub (le diable) envoya un jour de nombreux compagnons au pays basque pour tenter les bons montagnards; après plusieurs mois de séjour, ils retournèrent à leur maître sans avoir pu tromper personne; ils n'avaient jamais pu comprendre leur langue.
Après le déjeuner, je monte en selle, et me dirige vers Lota, à trois lieues vers le sud, sans autre guide que mon cheval. Vous suivrez la mer ou le télégraphe, me dit-on, et vous arriverez. Mon cheval court droit à la plage, il sait que le sable mouillé est plus résistant et plus commode que le sable sec. La vue de la baie, que borne au loin l'île Santa-Maria, le bruit des vagues qui viennent mourir aux pieds du cheval, cette nature, nouvelle pour moi, et la solitude, parlent à mon âme et l'invitent à rêver. Va, vague mobile, de couche en couche, jusqu'à la côte de l'ancien monde, et dépose sur la plage qui m'a vu naître, mes souvenirs et mes affections pour les miens que j'y ai laissés! Tout à coup, mon cheval quitte le bord de la mer, et comme j'ai confiance en lui, je le laisse faire: il savait qu'une lagune nous barrait le passage, il se dirigeait vers un pont. Puis nous gravissons des collines, par un chemin impossible; il n'est pas empierré, et les dernières pluies ont laissé 40 centimètres de boue. Par-ci, par-là, quelques pauvres _ranchos_ (nom qu'on donne aux habitations des champs) de boue ou simplement de feuillages, sont habités par de nombreuses familles. Les femmes ont souvent les cheveux noirs et là chair rougeâtre des Indiennes; et, comme elles, portent leur bébé ficelé sur le dos. Je redescends sur une plage rocailleuse, où des paysannes ramassent certains objets, dont elles remplissent des paniers. Je m'approche de deux jeunes filles, pour voir ce qu'elles cueillent; elles s'enfuient, et mettant pied à terre, j'ai de la peine à les rassurer: elles récoltent des moules. Plus loin, nous retrouvons le sable, et là, des jeunes gens à cheval se livrent à un singulier combat: ils lancent leurs bêtes au grand galop, et se rencontrent, cherchant, hommes et chevaux, à se renverser. Ils sautent les fossés, escaladent les talus, et sont à leur aise sur leur bête, comme un bon patineur sur ses patins. Enfin, après avoir gravi une dernière colline, et après deux heures de marche, j'arrive à Lota. C'est le pays du charbon. De nombreuses mines occupent 2,000 ouvriers, qui extraient environ 25,000 tonnes par mois. Ces mines appartiennent à la famille Cuscino, qui a su les utiliser de plusieurs manières: d'abord elle vend sur place de 20 à 25 fr. la tonne, le charbon qui lui revient à moitié de ce prix mis abord; puis elle en fait une grande consommation sur place, pour une verrerie et une fonderie de cuivre. Celle-ci occupe environ 300 ouvriers. M. Dubart m'avait fait accompagner par un de ses jeunes gens, qui me présente à un employé de l'usine. Celui-ci m'explique en anglais la série des opérations. Quatre steamers et quatre voiliers, appartenant à la compagnie, vont sur les côtes du Pérou, de la Bolivie et du Chili, spécialement dans la province de Tarapacà; y portent le charbon nécessaire aux usines de salpêtre, de borax et autres, et en rapportent le minerai de cuivre. Il y en a de plusieurs espèces, donnant de 15 à 35% de minerai, et 50% après une première cuisson. Ce minerai est placé dans des fours, où après cinq à six heures, il est fondu et coulé sur la terre. La scorie est mise de côté et le métal, après avoir été roulé dans d'autres fours, pour séparer le soufre et l'antimoine, est broyé et pulvérisé, puis mélangé à des agents chimiques, et fondu une seconde fois en lingots de trois quintaux espagnols (138 kilos), contenant 90% de métal pur. Dans cet état, ils sont exportés en Angleterre, et une petite partie au Havre. Les côtes du Pacifique de l'Amérique du Sud produisent les trois quarts du cuivre consommé dans le monde entier. On fait aussi ici du cuivre rouge en petits lingots de 10 kilos, et qu'on raffine alors par une troisième fonte. Les directeurs et les contre-maîtres sont Anglais, les autres ouvriers sont Chiliens. Ils gagnent de 3 à 5 fr. par jour, mais la viande, la farine, le vin, ont presque le même prix qu'en Europe, et leur nourriture se réduit aux haricots et à la pomme de terre. Leurs maisons sont en terre, rarement crépies, toujours sans pavés; la propreté y est impossible, la moralité difficile. Ce lamentable état du logement des familles ouvrières est général au Chili et cause la mortalité des deux tiers des enfants.
La ville contient 5 à 6,000 habitants: c'est dimanche, et la foule suit un charlatan à cheval, qui renouvelle les scènes des bouffons du moyen âge. Je monte au parc Cuscino, qui s'étend sur un promontoire, d'où la vue embrasse la baie, la ville et la mer. Là, à grands frais, on a réuni des statues de marbre et de bronze, venues de Paris; on a composé des grottes féeriques, des lacs artificiels, une serre avec toutes les plantes tropicales, des jets d'eau; on a réuni des animaux du pays: llamas, huanacos, vigognes, etc., au milieu des roses, des violettes, des camélias, acacias, et autres plantes recherchées. Le visiteur est étonné, charmé, ravi: il se rappelle les belles descriptions que l'Arioste fait des jardins enchantés.
Mais le temps presse, la route est longue. Le soleil embrase au loin, de sa lumière rougeâtre, l'île de Santa-Maria, lorsque je quitte Lota. Je pique mon cheval, qui escalade les collines et galope dans la boue. Mais lorsque le crépuscule a fait place aux ténèbres, il faut marcher à tâtons, sans autre point de repaire que les faibles lumières de quelques _ranchos_, espacés sur la route. Dans la plupart, j'entends des chants au son de la guitare, et quelques-uns sont assez harmonieux; mais je me garde bien de m'arrêter ou d'adresser la parole. Que sais-je si ce sont là tous de bonnes gens, et si en s'apercevant à l'accent, qu'un étranger est perdu dans ces solitudes, ils ne voudraient pas en profiter. Enfin, ma vaillante bête sort de la boue et de tous les mauvais pas, et sur le sable elle reprend le galop. À huit heures nous sommes rentrés, et je m'aperçois alors, mais un peu tard, que j'ai été imprudent!
Durant la nuit, des veilleurs sifflent à toutes les heures, et me rappellent les veilleurs de Chine et du Japon, qui battent la crécelle. De grand matin, je demande un bain; il vous faut aller à la mer, me dit-on. Par une température de 6 degrés, c'est peu agréable. Un jeune employé de M. Darmandrail me conduit à la visite d'une fonderie de cuivre de M. Schwaga, à côté de la ville, puis nous passons au Maule pour les mines de charbon. Après une heure et demie de marche, nous arrivons au bord de la mer, au puits d'extraction; il s'avance sous la mer, par un plan incliné d'un demi-kilomètre de long, et de là partent les galeries dans toutes les directions. Cinq wagons viennent de se détacher de la chaîne et sont partis en bas avec une vitesse vertigineuse. Il est impossible de descendre, avant qu'on ait réparé le mal; je me contente donc des renseignements que me donne le contre-maître. La mine emploie 500 ouvriers, produisant 400 tonnes de charbon par jour. Ils sont payés de 3 à 4 fr. par tonne; la couche a actuellement moins d'un mètre d'épaisseur. On creuse deux autres puits, dans l'espoir d'atteindre une autre veine. Non loin de là, se trouvent deux galeries qui s'avançaient au loin dans la mer: il y a deux ans, la mer les a inondées, et il est impossible de les vider. Heureusement, la rupture a eu lieu le jour de la fête nationale; les mille ouvriers et les nombreux chevaux étaient tous dehors.
Dans la chambre du contre-maître, je vois une quantité d'objets pendus à une planche: des boutons, des chiffons, des clous, des figurines, etc., et j'en demande l'explication. Ce sont, dit-il, les contre-marques des ouvriers. Ils ne savent ni lire ni écrire, mais ils ont tous leur marque spéciale, connue d'eux et de moi. Ils la mettent chacun dans leur wagon, et je la prends pour la poser ici à leur place, et marquer ainsi la quantité de charbon fait par chacun. Singulière, mais ingénieuse méthode de suppléer l'écriture!
Je me décide à partir pour Concepcion, mais je n'ai qu'une heure pour atteindre la voiture qui passe à Coronel. M. Ducasseau, qui habite le Maule, a la bonté d'envoyer son homme avec un lazo, et bientôt il ramène un cheval sellé à la mode du pays, avec grands étriers de bois. Je pars au galop sur la chaussée du chemin de fer; mais à un certain point, un homme s'avance, un grand bâton à la main, contrefaisant le galop du cheval. Celui-ci s'effraie, tourne bord, et j'ai peine à le ramener. J'ai encore plus de peine à éloigner le malencontreux. Un peu plus loin, je demande à des passants ce que me voulait l'homme au bâton: _es un loco_, me dit-on, c'est un fou.
Après avoir de nouveau traversé les lagunes, où l'on prend les sangsues et où l'on pêche les grenouilles, j'arrive à temps pour le déjeuner, et à dix heures et demie je suis en voiture.
CHAPITRE XIV
De Coronel à Conception. -- La diligence. -- Le paysage. -- Arrêt à la Posada. -- Le Bio-Bio. -- La ville de Concepcion. -- Encore le maté. -- Le testament de Mgr Salas. -- Le sortéo. -- L'organisation judiciaire. -- Les oeuvres charitables. -- Les magasins. -- Appellations chiliennes des étrangers. -- L'hôpital. -- La fille singe. -- La supérieure de Talca. -- Excursion en Araucanie. -- La ville d'Angol. -- Les Basques, leur commerce, leur organisation, leur hospitalité. -- Croyances religieuses. -- Offrande des prémices. -- Une invitation. -- La Chambre arsenal. -- Exploits des Araucans. -- Conquête et colonisation.
La diligence qui fait le service entre Lota et Concepcion est une grossière voiture à 6 places entourée de rideaux de cuir, et suspendue sur des lames de bois comme en Sibérie. Aucun ressort ne saurait résister aux chocs d'une route qui n'en est pas une: nous nous en apercevons bientôt aux sauts et soubresauts. Un plaisant remarque qu'il serait prudent de numéroter nos os. Pour voir la campagne, je m'étais placé sur le siège: un bâton qui sert à la mécanique menace à tout instant de me casser la jambe. C'est du nouveau: il en faut aussi en voyage.
Nous traversons une plaine sablonneuse, où ne croissent que quelques buissons et le _coïbo_, espèce de chêne aux feuilles odoriférantes. Nos 7 chevaux galopent dans la boue, dans les cours d'eau, et boivent l'eau froide tout baignés de sueur. Pour éviter les mauvais pas, le cocher les lance hors la route, à travers champs. Par-ci par-là, quelques boeufs, brebis ou cheval sur lequel se tient un _penco_; espèce de corbeau gris qui se nourrit de vers. Après trois heures de ce galop, nous arrivons au bord d'un lac, à la Posada, hôtel primitif tenu par un Allemand.
C'est là qu'on se restaure, pendant qu'on change de chevaux. L'hôtel est garni de plusieurs tableaux parmi lesquels je remarque le portrait de l'empereur Guillaume et l'Exposition de Paris. Il y a même un vieux piano, le premier peut-être qui ait été fait. Le jardin renferme tous les légumes et toutes les fleurs que nous avons en Europe et le verger, les fruits des zones tempérées. Sur le lac, nous voyons plusieurs canots rustiques, creusés dans un tronc d'arbre, et par-ci par-là, les gens ont un vrai type araucan. Pauvres gens! il faut bien qu'ils se mêlent au monde policé. On vient d'envahir leur territoire, et le gouvernement le vend par parcelles aux enchères. Il n'y a pas longtemps, ces Indiens pouvaient disposer eux-mêmes de leurs terres. Lorsqu'ils prouvaient par témoins qu'ils étaient possesseurs depuis plus de trente ans, ils vendaient, pour quelques milliers de piastres, d'immenses terrains, à des spéculateurs qui les payaient en nature et cotaient à 1,000 piastres un baril d'eau-de-vie.
Aujourd'hui, le gouvernement ne reconnaît plus de semblables contrats, et se déclare lui-même propriétaire. Nous remontons en voiture, et après deux heures encore de cahotement, nous arrivons au bord du Bio-Bio, la plus grande des nombreuses rivières du Chili. Elle a environ 2 kilomètres de large en face Concepcion. Là, on nous offre des tapis en peau de huanacos; mais le prix en est plus élevé que de l'autre côté des Andes. Nous passons la rivière en bac; une autre voiture nous reçoit sur le bord opposé, et peu après nous dépose à Concepcion, à l'_Hôtel Coddon_.
Concepcion, troisième ville du Chili, compte 25,000 habitants. Au centre, une place de 140 mètres de côté, plantée d'arbres, a la cathédrale, la banque, la mairie, pour principaux édifices. Plusieurs statues de marbre et de bronze y ont été récemment installées. On me dit qu'elles ont été prises au Pérou, comme trophée de guerre. Les rues sont larges et pavées, les maisons basses, mais bien décorées. Elles ont au centre une cour ou _patio_ orné d'orangers. Fatigué par l'horrible route, je demande à prendre un bain. Le maître d'hôtel me fait accompagner chez un docteur qui me renvoie à un autre, et celui-ci à un troisième. Je demande pourquoi, à propos d'un bain, on me fait ainsi courir les docteurs de la ville. On me répond qu'ici on ne prend des bains que lorsqu'on est malade, et les docteurs seuls ont le nécessaire. Je dus faire mon deuil du bain jusqu'à mon arrivée à Santiago. À l'hôtel, on m'installe dans une bonne chambre, qu'un curé à mine joyeuse allait quitter. Je le trouve suçant le maté, et aussitôt il m'offre la _bombilla_ pour sucer à mon tour; puis il m'explique, qu'ayant été curé pendant 23 ans en divers endroits, il en a assez, que la responsabilité des âmes est dure, et que maintenant il se repose dans le ministère libre.
Monseigneur Salas, l'évêque de Concepcion, venait de mourir. La cathédrale était drapée de noir, la ville en deuil. Tous les partis rendaient hommage aux qualités éminentes du saint et savant prélat. Il recevait environ 80,000 fr. par an, et il n'a rien laissé après sa mort. Il vivait modestement, et distribuait tout aux pauvres; il est mort en offrant sa vie pour l'Église et pour son pays. Lutteur infatigable, il n'a cessé de combattre le mal par l'exemple, par la plume, par la parole. Il connaissait son temps, et dans son testament, que publient les journaux, je lis ces paroles:
«La grande herejia de los tiempos actuales es la negacion del reino social de Jésus, a quien se quiere alejar i desterrar de las instituciones sociales.
«El mundo, o sea las sociedades humanas, marchan por esto a espantoso cataclismo, i para salvarlas es menester que los hombres de buena voluntad trabajen sin descanso en el sostenimiento i en la propagacion del reino social de Jesu Cristo. Para esto he consegrado esta Diócesis a su sacratissimo Corazon, i pido con toda mi alma al clero i fieles de mi Diócesis que cultiven i defiendan esta devocion fecundissima en bienes de todo jénero.»
«La grande hérésie du temps présent est la négation du règne social de Jésus-Christ, qu'on voudrait arracher aux institutions sociales. Le monde, soit les sociétés humaines, marchent ainsi à un cataclysme épouvantable, et pour les sauver, il faut que les hommes de bonne volonté travaillent sans relâche au soutien et à la propagation du règne social de Jésus-Christ. C'est pour cela que j'ai consacré ce diocèse à son sacré Coeur, et je demande avec toute mon âme, aux prêtres et aux fidèles de mon diocèse, de cultiver et de défendre cette dévotion, très féconde en biens de toute sorte.»