Part 14
Au milieu du vaste établissement s'élève une haute tour, construite jadis pour les besoins de la guerre civile. Je grimpe au sommet et je jouis d'une vue magnifique sur la campagne; le terrain est ondulé, ce qui le préserve des inondations, et chaque petite élévation est couronnée d'un moulin à vent qui manoeuvre ses grandes ailes. Au loin, on voit, d'une part, la ville de Montevideo, et d'autre part, à l'horizon, les montagnes du Cerro; mais non loin de la tour je distingue un vaste amphithéâtre que je reconnais bientôt pour être un cirque de taureaux. Tout peuple qui ne rougit pas de pratiquer ce jeu barbare n'est pas encore sorti de l'état sauvage. En rentrant en ville, je rencontre une troupe de voyageurs récemment débarqués d'Europe. Voyant les magasins fermés, ils en demandent la raison; on leur apprend que c'est la fête nationale. Alors un d'eux dit en langue française: «Puisque c'est la fête nationale, il doit y avoir jeux, foire, saltimbanques; qu'on nous y mène.»
Pendant que je déjeune, M. Buxareo assiste à la bénédiction de la cloche que donne l'évêque à l'église des dominicaines. Ces Soeurs ont été établies ici par la famille Jackson: elles appartiennent au tiers ordre de Saint-Dominique et s'occupent d'instruction. Après le déjeuner, il vient me prendre avec sa voiture et il me conduit à sa propriété de l'Aragnaga, aux environs de la ville. Chemin faisant, il me montre un joli parc de 18 hectares orné de palmiers, de bambous et d'orangers, qu'il possède dans ces quartiers.
À l'Aragnaga une magnifique église gothique a été construite pour servir de tombeau à un des membres de la famille Jackson. Elle est ornée de beaux vitraux et de superbes tableaux, parmi lesquels je remarque la Vierge des Douleurs. Près de là 5 Soeurs dell'Orto prennent soin de 40 orphelines internes, et instruisent gratuitement 60 externes. L'établissement et son entretien sont l'oeuvre de M. Buxareo. Nous parcourons un autre superbe parc de 3 hectares, et à la maison nous trouvons les professeurs du grand Séminaire et leurs élèves qui y sont venus dîner. Les nombreuses villas de la famille Jackson-Buxareo servent ainsi à la récréation du personnel des divers établissements qu'ils ont créés ou aidés. Ils viennent de temps en temps à tour de rôle y prendre leurs ébats. La voiture nous conduit au Manicomio. C'est un vaste bâtiment, ou plutôt un grand palais avec portiques, cours, jardins, le tout tenu aussi proprement que possible par les Soeurs dell'Orto. À la lingerie elles ont fait des merveilles de dessin avec le linge. Mon guide semble partout chez lui. À la cuisine, la Soeur cuisinière lui demande des nouvelles de sa femme malade: «Priez pour elle,» dit-il, «elle est un peu mieux; Dieu voit tout, et entend tout.»
Le Manicomio renferme 500 fous et folles de toutes les nations. Je remarque plusieurs Italiens, et je dis à la Soeur qu'elle a bien des compatriotes à soigner. Elle riposte: «_Ve ne sono anche molti fuori che starebbero meglio qui_». Allons, ma Soeur, ne faites pas de politique, cela vous est défendu, même à l'étranger.
Dans plusieurs salles, les plus tranquilles travaillent ou prient. Le jardin comprend 18 hectares; de nombreux malades y sont occupés; ils trouvent au travail soulagement et distraction.
Nous allons à l'autre bout de la ville, à la visite d'une magnifique église à coupole qu'on vient d'achever. Le riche autel de marbre du XVIe siècle qui se trouvait à Gênes dans l'église de Saint-Sébastien, après la démolition a été transporté ici. La famille Jackson-Buxareo a construit l'église et le couvent pour y installer les Pères capucins italiens chassés d'Italie et les y occuper à l'enseignement. Ils ont 200 élèves. «Je voudrais voir partout vos communautés en faire autant.» dis-je au Père gardien: «la société s'en trouverait mieux.» Il me répond: «Nous n'avons pas été créés pour l'enseignement; mais ici on ne nous a acceptés qu'à cette condition.» La nécessité est souvent bonne conseillère! Mon cicérone aurait encore voulu me conduire plus loin à la campagne, chez les Soeurs du Bon-Pasteur d'Angers: il les a installées dans une propriété de 5 hectares, et pourvoit à leur entretien. Elles prennent soin de 40 jeunes filles retirées du danger, et ont une école avec 60 externes. Nous aurions aussi voulu visiter d'autres fondations de la même famille, confiées aux Soeurs dell'Orto, c'est-à-dire trois écoles maternelles ou salles d'asile dans lesquelles garçons et filles reçoivent les soins et la soupe; mais le temps manque et nous nous arrêtons au cimetière voisin. Il est garni de superbes monuments en marbre de Carrare et le dessous de la chapelle sert de panthéon aux hommes illustres du pays.
Nous passons devant le grand Séminaire, vaste palais, en partie construit par la famille de mon guide, et nous venons à une autre de ses fondations: celle des visitandines italiennes, qui, au nombre de 40, se dévouent à l'éducation et à l'instruction des filles riches.
Nous arrivons enfin à la maison mère des Soeurs dell'Orto, appelées et établies par les soins de la même famille: 40 religieuses et 7 novices instruisent 30 internes et 60 externes. Déjà, à mon premier passage, j'avais visité l'école des Soeurs de Charité appelées par la famille Jackson-Buxareo, qui leur fournit maison et nourriture; elles ont 300 élèves; on reconstruit la maison pour en recevoir 1,000. La famille Jackson prépare aussi à ses frais une colonie agricole pour les orphelins pauvres, et déjà le terrain et la maison sont prêts à recevoir les cisterciens qui vont venir de France pour la diriger. Enfin elle construit à ses frais une maison et église destinée aux Pères lazaristes. Les enfants de dom Bosco, qui dirigent ici un collège à la Villa Colon, savent aussi qu'ils trouvent chez Buxareo et Jackson la bourse ouverte lorsqu'ils sont obérés de dettes; et toutes les oeuvres y trouvent leur plus sûre ressource.
Qu'est-ce donc que cette famille Buxareo-Jackson, qui pourvoit ici si amplement aux besoins de l'instruction pour les deux sexes et élève des asiles pour toutes les misères?
M. Jackson était Anglais et protestant. Comme beaucoup de ses compatriotes, il s'était expatrié et était venu dans ce pays, où il avait fait d'excellentes affaires. Sa femme et ses enfants se sont convertis au catholicisme: son fils unique est marié et sans enfants. Des trois filles, une est morte après avoir renoncé au mariage pour consacrer ses biens et sa personne au soulagement des pauvres. Une autre a épousé M. Buxareo, dont elle a un fils unique; la troisième est mariée aussi et a de la famille. Ensemble ils possèdent 9 établissements à la campagne, comprenant plus de 100 lieues carrées, soit 250,000 hectares, et un grand nombre de maisons en ville. Tous les ans ils font donner pour leurs gens une mission dans toutes leurs terres, et les personnes qui, de près ou de loin, veulent venir profiter des exercices, sont logées et nourries à leurs irais durant 13 jours. Il serait facile à cette famille de vivre de ses rentes, et de croire que l'administration de sa fortune suffit à son activité; mais tous travaillent. Nous avons vu le fils Buxareo acheter et vendre les vaches; le père est tous les jours à sa Baracca (c'est le nom qu'on donne ici à l'entrepôt des marchandises), constamment occupé à recevoir et expédier les cuirs et la laine. M. Cibils, son beau-frère, possède le plus important saladero du Cerro, et a construit à côté le bassin de radoub pour lequel les navires en réparation lui paient un loyer souvent de plusieurs milliers de francs par jour. De toutes ces rentes et de tout ce gain, ils prennent le nécessaire pour une vie aisée, et le reste va à l'instruction et au soulagement des pauvres. Elle est donc l'économe fidèle auquel Dieu se plaît à confier toujours des biens plus nombreux. À son égard se vérifie cette parole: «On se servira pour vous de la même mesure que vous aurez employée pour les autres, et on vous la donnera pleine jusqu'à ce qu'elle déverse.» Tous ceux qui auront assez de foi pour faire des biens de la terre et de leur propre activité le même usage que la famille Jackson, verront se vérifier pour eux les mêmes promesses, car elles sont pour tout le monde. Malheureusement, cette manière de bien jouir de ses rentes est peu pratiquée. En me quittant, M. Buxareo me laisse sa voiture pour aller faire ma toilette à l'hôtel et me conduire chez le ministre.
M. de Castro, avec beaucoup d'amabilité, me présente à sa femme et à sa nombreuse famille: il y a 9 enfants. Il avait réuni quelques amis, parmi lesquels un jeune journaliste fort gai: celui-ci m'apprend que Montevideo possède 15 journaux quotidiens écrits en langue espagnole et 5 en langues étrangères.. Parmi les convives, je distingue aussi deux jeunes filles napolitaines, dont une fort jolie; leur père avait commandé dans ces mers la station navale, et après sa retraite il est venu y faire du commerce.
Le dîner fut gai et la conversation variée. Mme de Castro faisait avec grâce les honneurs de la table. On but à la santé de la France et à la prospérité de la République orientale. Viennent ensuite la musique et les chants; et plusieurs invités arrivent pour la soirée. Un d'eux me parle de son système de colonisation. Il prépare des terrains avec chemins, clôtures, maisons, chapelle, police, écoles, juges de paix, et vend les lots aux colons à raison de 50 fr. l'hectare, payables en cinq ans: il a ainsi réuni des Suisses, des Allemands, des Italiens, qui ont facilement prospéré.
Le lendemain à dix heures j'étais au môle de la douane, conformément aux instructions reçues au Bureau de la _Pacific Steam C{y}_; mais à dix heures et demie le vapeur qui doit nous porter à bord n'a pas encore paru; le vent est favorable, et avec divers autres passagers je monte sur une barque à voiles pour rejoindre l'_Aconcagua_, ancrée à 3 milles au large. Cette impatience risque de me faire manquer le départ. Notre nacelle était près de toucher le navire, et déjà un de nos marins napolitains demandait à lancer un câble pour nous amarrer; les matelots de l'_Aconcagua_ refusent de le recevoir. À ce moment le vent change, et, aidé de la marée, nous emporte au loin. En vain on cherche à lutter avec les rames. Nous perdons toujours plus de terrain, et à la fin nous jetons l'ancre, dans l'espoir que le petit vapeur pourra voir nos signes de détresse et viendra nous remorquer. Heureusement, peu après, le vent devient favorable, et nous pouvons aborder le navire. Quoi de plus changeant que le vent? Les Grecs avaient dit le temps, et les Romains la femme; mais ne calomnions pas, et remercions Dieu d'être arrivés à temps.
On nous fait attendre longtemps avant de nous donner les cabines. Les passagers de première sont à peine une quinzaine, parmi lesquels quelques Chiliens et plusieurs jeunes Allemands, voyageurs de commerce. Je remarque aussi 4 Soeurs de Charité qui s'en vont aux écoles et hôpitaux du Chili, et 4 Soeurs de la Merced, Espagnoles à même destination. La mer est calme, le soleil radieux, le ciel pur. À une heure on lève l'ancre et on marche vers le sud. À table je retrouve la peu agréable cuisine anglaise avec ses soupes au poivre, ses légumes sans sel, ses viandes dures, ses puddings sans sucre. À mon côté, un jeune Anglais imberbe remplit la charge de sous-commissaire; il est délicat de la poitrine, et pour se fortifier il a pris la mer; mais en gens pratiques, sa famille lui a procuré une place qui lui permet de voyager en mer tout en gagnant son pain et en faisant son instruction. Je le vois souvent se promener avec d'autres jeunes gens, et demander à celui-ci une parole espagnole, à celui-là un mot de français, les noter et se les répéter, en sorte qu'il commence à se faire comprendre dans ces deux langues.
20 juillet.--La mer est houleuse, le vent glacé, le tangage oblige à mettre sur la table les planchettes pour retenir la vaisselle: elles remplacent les ficelles que les marins français appellent le violon. Tout le monde est malade: les pauvres Soeurs espagnoles ont surtout l'air bien contrit.
21 juillet.--Même mer, même froid, mais le soleil paraît, et ses rayons nous réchauffent médiocrement. Dans l'après-midi, trois baleines lancent des colonnes d'eau en l'air, puis viennent se montrer à portée de fusil, sortant à demi leur dos noirâtre. Le soir on chante, on joue, on fait de la musique; les plus bouillants sont deux époux français; le mari est Toulousain et la femme de Marseille. Ils vont s'établir au Chili comme commerçants. Qui sait si Madame ne sera pas étonnée de ne pas y voir la Cannebière! Un officier du bord se montre aussi fort gai: il est Irlandais.
22 juillet.--La mer, toujours mauvaise, roule des vagues comme des montagnes, qui soulèvent le navire et les estomacs.
23 juillet.--À sept heures, le _steward_ (domestique) m'appelle: _your bath is ready, sir_; mais c'est parfaitement nuit, le jour ne paraît qu'à huit heures. Le froid _pampero_ se calme, la mer devient plus douce; les religieuses de la Merced sortent de leur _coma_ (lit), mais elles ont encore l'air penaud. Je les aborde en disant: «Vous avez fait une longue et facile méditation, mes Soeurs.» Mais elles ne comprennent pas le français, et une d'elles, la plus jolie, me dit en espagnol: _Wousted no se marea_; traduction libre, je croyais qu'elle me demandait si je ne me mariais pas, et j'allais répondre: Je ne puis vous épouser, lorsqu'un voisin, s'apercevant de la méprise, me dit: «Cette expression en espagnol signifie: Est-ce que vous ne souffrez pas du mal de mer?»--Par contre, les 4 Soeurs cornettes sont vaillantes et se promènent en rang comme un peloton de soldats.
24 juillet.--À cinq heures du matin le navire stoppe à l'entrée du détroit de Magellan: il attend le jour pour voir sa route. Au lever du soleil, scène magnifique. Nous avons à droite la côte de la Patagonie, sur laquelle se dessinent quelques montagnes, et à gauche la Terre de feu, plus plate; l'une et l'autre sont couvertes de neige et de glace. Sur le pont le thermomètre est à zéro. Le jeune couple marseillais continue à nous donner son vaudeville. À table, il est fort embarrassé pour demander les plats; il ne connaît pas l'anglais. Souvent, à la suite des méprises, il témoigne son étonnement à la marseillaise par des phrases provençales. Une jeune Chilienne nous fait de la bonne musique et accompagne son frère à voix de ténor.
Vers cinq heures du soir, nous arrivons à Punta-Arena; deux fusées sont lancées pour annoncer l'arrivée, et appeler les agents et les autorités. Plusieurs Patagons montent à bord et étalent leurs peaux de huanacos, de loutre et d'autruche. Les prix qu'ils demandent sont supérieurs à ceux de Buenos-Ayres.
La petite ville de Punta-Arena étale au bord de la mer ses maisonnettes de bois occupées par 3,000 habitants. Les environs sont des forêts blanchies par la neige. Bientôt le phare allume son feu, et à sept heures le navire lève l'ancre, marchant lentement et avec précaution dans le détroit, par une nuit obscure.
25 juillet.--Le jour n'arrive qu'à huit heures et éclaire une magnifique scène d'hiver. Le détroit n'a en cette partie qu'environ 2 kilomètres de large; à droite et à gauche des collines et des montagnes couvertes de neige, les vallées sont occupées par des glaciers. Par-ci par-là, des phoques au teint roux ou noir lèvent leur tête et regardent avec curiosité. La neige tombe, il fait froid: la navigation continue à être calme, même après la sortie du détroit.
26 juillet.--La mer a été en tempête toute la nuit et continue à faire danser le navire: le soleil paraît par intervalles; nous marchons droit au nord, longeant les côtes montagneuses du Chili, que nous apercevons dans la brume. Plus tard nous passons devant 4 rochers noirs qu'on a baptisés les 4 évangélistes.
Vendredi 27.--Vent favorable, nous filons 14 noeuds; le roulis est fort, on a peine à se tenir debout. Une dame anglaise, pour mieux jouir du balancement, se fait hisser au moyen d'une poulie au haut du grand mât; on la regarde avec des jumelles.
28.--Le capitaine tire à balle sur les goélands et les mouettes; elles ont ici un plumage de couleur blanche et noire. Exercice cruel! d'autres s'essayent, mais le commandant seul est assez bon tireur pour les saisir au vol, malgré le roulis. Nous sommes en face de l'île de Mocha, couverte d'un tapis vert et de forêts. Cette nuit, nous arriverons à Coronel, où je descendrai pour visiter Lota et atteindre Santiago par voie de terre.
CHAPITRE XIII
Le Chili.
Situation. -- Configuration. -- Surface. -- Population. -- Revenu. -- Dépense. -- Importation. -- Exportation. -- Armée. -- Marine. -- Instruction publique. -- Chemins de fer. -- Guano. -- Minerai. -- Histoire. -- Constitution. -- La guerre avec le Pérou et la Bolivie. -- Débarquement à Coronel. -- Les Basques. -- De Coronel à Lota. -- Les ranchos. -- Types. -- Lutte à cheval. -- Lota. -- Les mines de charbon. -- La fonderie de cuivre. -- La verrerie. -- Le parc Cuscino. -- La population ouvrière. -- Retour à Coronel. -- La fonderie Schwaga. -- Les mines de charbon au Maule. -- Un fou. -- Départ pour Concepcion.
Le Chili, situé entre le 25° et le 54° latitude sud, comprend le territoire long et étroit, entre la Cordillera de los Andes et le Pacifique, y compris la plus grande partie du détroit de Magellan, de la Terre de feu et de l'archipel de Chiloë. Sa longueur dépasse donc les 1,500 lieues, mais sa largeur atteint à peine 50 lieues. Sa surface est de 535,000 kilomètres carrés, soit 5,000 kilomètres carrés plus grande que la France; mais sa population n'est que de 2,250,000 habitants.
Des statistiques qu'a eu la bonté de m'envoyer M. Cuadra, ministre des finances, je relève que le budget, en 1882, a eu une entrée de 42,017,033 pesos ou piastres (le peso vaut 5 fr.; mais, par suite du cours forcé du papier monnaie, il ne vaut actuellement que 3 fr. 70), qui se décomposent ainsi:
Douanes 29,080,210 Trésorerie 5,681.749 Poste 378,478 Chemins de fer 5,026,771 Entrées extraordinaires 1,849,825
avec augmentation de 3,672,488 sur 1881.
Les dépenses ordinaires et extraordinaires pour 1882 se sont élevées à 41,620,137 pesos, laissant un excédant de recette de 396,896 pesos. Dans les dépenses, je remarque l'affectation de 1,000,000 de piastres, pour retirer le papier monnaie, et 248,000 pour intérêt de la dette. M. le ministre a aussi eu la bonté de me donner la statistique de la douane, où je relève que le mouvement commercial, en 1882, a atteint le chiffre de 124,873,340 piastres, avec une augmentation de 15,995,177 piastres sur 1881, qui avait déjà dépassé de 21,682,245 le mouvement commercial de 1880, et celui-ci avait dépassé de 21,779,734, celui de 1879. Ces augmentations se sont révélées depuis la guerre avec le Pérou et la Bolivie, puisque l'augmentation de l'année 1879 sur 1880 n'est que de 1,487,109.
Ce mouvement se décompose ainsi:
Importation par mer 51,441,372} 53,502,214 p. -- par terre 2,060,842}
Exportation: Produit des mines 56,137,670 } -- de l'agriculture 11,638,413 } divers 313,083 } Articles nationalisés 997,674 } 71,371,126 En transit 1,092,779 } Numéraire 1,191,507 } ----------- TOTAL 124,873,340 p.
Pour l'importation, l'Angleterre vient en tête avec 17,076,031. Puis l'Allemagne, avec 7,610,556, et en troisième lieu la France, avec 6,911,479 pesos.
Pour l'exportation, l'Angleterre, qui exporte presque tous les métaux, reçoit pour 93,293,718 piastres, puis vient la France avec 3,793,707, puis le Pérou avec 3,702,900, les États-Unis avec 3,182,979, et l'Allemagne avec 2,940,636.
Dans l'exportation, le salpêtre figure pour 489,346,345 kilogrammes, de la valeur de 28,698,364 piastres.
L'iode figure pour 263,981 kilogrammes, de la valeur de 3,963,240; le borax de chaux pour 4,311,893 kilogrammes, de la valeur de 862,379 piastres. Les navires employés à ce commerce comprennent ensemble 89,625 tonnes. Parmi les nombreuses compagnies navales, une seule, la Compagnie maritime du Pacifique, est française. En 1882, sont entrés dans les 14 ports du Chili, 7,762 navires, ayant ensemble 6,415,185 tonnes, avec 45,274 passagers, et en sont sortis 7,894 navires avec 6,335,773 tonnes et 41,052 passagers. La marine de guerre compte 15 navires, soit 2 blindés, 1 monitor, 2 corvettes, 2 canonnières, 2 croiseurs, 2 vapeurs, 1 transport et 3 pontons, jaugeant ensemble 15,581 tonnes et portant 2,065 hommes d'équipage. L'armée, qui en temps de paix ne compte que quelques mille hommes, a été portée à 50,000 à l'occasion de la guerre avec le Pérou. Elle se recrute par engagements volontaires; la conscription n'existe pas.
L'instruction publique comprend, pour l'enseignement primaire gratuit, 671 écoles de garçons, 434 de filles, et 87 mixtes fréquentées par 82,257 élèves. L'instruction secondaire gratuite comprend 5 écoles et 15 lycées, fréquentés par 3,460 élèves.
Les chemins de fer atteignent environ 2,000 kilomètres. Presque tous les ports sont reliés avec l'intérieur par un petit embranchement; et une ligne parallèle aux Andes suit la plaine centrale depuis Santiago jusqu'à Angol, et doit se prolonger jusqu'à Valdivia, vers le sud.
La Société d'agriculture, installée depuis 6 ans à Santiago, a beaucoup contribué à faire sortir le pays de sa routine, à abandonner la charrue de bois, et à répandre partout les machines et les méthodes perfectionnées.
Le gouvernement vient de nommer une commission pour étudier et développer l'industrie minière, et a réuni les documents pour former à Valparaiso une Chambre de commerce.
Les dépôts de guano qui restent à exploiter étant trop pauvres pour donner des bénéfices, on propose de les enrichir avec les préparations de salpêtre, qui abonde dans le désert d'Atacama.
On sait que le Chili a été découvert par l'Espagnol Almagro, vers 1535, et que celui-ci, avec son compagnon Pizarro, étaient venus au Pérou, qu'on leur avait peint comme le pays de l'or. Ils y trouvèrent Atahualpa, roi des Incas, qui les reçut sans défiance, mais Almagro et Pizarro le saisirent dans une embuscade et le firent prisonnier. Celui-ci offrit pour son rachat autant d'or que pourrait en contenir sa prison, jusqu'au point où atteindrait le bout de sa main levée; l'offre fut acceptée, et l'or apporté; mais, néanmoins, le malheureux Atahualpa fut immolé. Inutile d'ajouter que Pizarro, Almagro et plusieurs autres chefs d'aventuriers finirent tragiquement en se tuant entre eux.