À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1 Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay, République Argentine, Chili, Pérou.

Part 11

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Le jardinier est Français et son aide est Belge; je suis venu ici, dit-il, il y a vingt ans, avec mon père; on nous avait placés dans une colonie à l'intérieur, mais nous y étions tracassés par les Indiens; je vins donc travailler à Buenos-Ayres, d'où je suis passé ici; nous étions douze enfants, je n'ai plus qu'un frère vivant; la mort nous dévore tous.

Mais le jour baisse et je rentre écrire ces lignes. Après un dîner assaisonné de vin de Mendoza et de Xérès, je trouve doux le repos de la nuit. M. Pereyra est président de la Société d'agriculture, il commence par pratiquer ce qu'il veut enseigner à son pays. L'enseignement par l'exemple est de tous le meilleur! Qu'il reçoive ici mes félicitations et ma reconnaissance pour la bonté avec laquelle il a mis à ma disposition ses serviteurs et sa maison.

CHAPITRE X

Retour à Buenos-Ayres. -- La nouvelle capitale de la Plata. -- Les banques. -- Le Musée. -- Départ pour Rosario. -- Navigation intérieure. -- San-Nicolas. -- Le pingoin. -- La guerre du Paraguay. -- Rosario. -- San-Juan. -- Mendoza et la viticulture. -- Inondation dans l'est, sécheresse dans l'ouest. -- Un elevator. -- Un Allemand colonisateur.

Le soir j'avais dit au domestique: Tu m'éveilleras demain matin à cinq heures, car j'ai à écrire.--_Bueno, Señor._ Or, à six heures, le silence n'était encore interrompu que par le chant des coqs et la pluie diluvienne. Après une heure de travail je vois que le moment de s'acheminer à la gare est arrivé, car elle est assez éloignée, et le train part à huit heures; mais, à mon grand étonnement, je constate que la porte est fermée à clef, et que, seul habitant de la maison, j'y suis prisonnier. J'ouvre des fenêtres aux quatre points cardinaux et j'appelle de toute la force de mes poumons: silence complet. Je passe sur une terrasse, mais les briques glissantes me font faire la culbute, et, pour me débourber, je frappe fortement des mains; ce fut mon salut. Deux chiens ont entendu le bruit et aboyent si fort que le domestique paraît. Viens donc m'ouvrir et mets-moi vite en voiture, car j'ai affaire à Buenos-Ayres et je ne puis manquer le train. Ce brave homme, un peu confus, fait des prodiges d'activité, et en quelques minutes il m'a brossé, servi le café et mis en voiture. Une demi-heure après, j'étais à la station, où le chef de gare me sert gentiment une tasse de café qu'apporte sa fillette. Est-ce le changement de pays ou de climat qui donne ici tant d'amabilité à la froide nature anglaise? Il ne s'arrête pas là, mais il répond à mes questions et me fournit des détails sur la nouvelle ville de _la Plata_ qu'on est en train de construire pour servir de capitale à la province de Buenos-Ayres. Jusqu'à ces derniers temps Buenos-Ayres était capitale de la province et de la fédération, et s'en prévalait pour imposer sa volonté aux autres États; mais, en 1880, lors de la dernière élection présidentielle, les autres États conspirèrent, cernèrent la ville et l'assiégèrent durant un mois. Après avoir perdu environ 3,000 hommes de part et d'autre en divers faits d'armes, la ville se rendit, et il fut stipulé qu'elle serait désormais la capitale de la Confédération, qu'à cet effet tout pouvoir de police et autre dans la ville appartiendrait au pouvoir fédéral, et que la Province aurait à se construire une nouvelle ville et à y transporter ses autorités. Tuer 3,000 hommes pour obtenir ce résultat dans un pays qui a tant besoin de bras, c'est peu sage! Mais cette ardeur à guerroyer s'explique par le grand nombre d'individus qui, fuyant le travail, préfèrent vivre de la politique, en attendant la récompense du parti vainqueur. Soumettre ces gens-là au travail serait délivrer le pays de sa plus grande plaie.

La nouvelle ville de la Plata sera assez éloignée de la mer et du fleuve, le terrain étant trop bas à la côte; mais on projette un canal depuis Encenada, située à 12 milles à l'entrée du fleuve. La ville est tracée, les rues sont larges de 20 à 40 mètres, et le terrain s'y vend de 1 à 3 fr. le mètre carré, selon qu'il est plus ou moins central. Beaucoup de spéculateurs l'accaparent et feront probablement de belles fortunes.

Enfin le train arrive avec une demi-heure de retard: c'est assez habituel, ici. Les plaisants traduisent le terme espagnol _ferro-carril_ par le mot ferro-charrette; la vitesse en effet n'est pas grande (20 kilomètres à l'heure). J'ai encore une fois, le long de la route, le triste spectacle d'animaux morts et mourants; on dit que la perte s'élève déjà à plusieurs millions de têtes, et tous les jeunes agneaux sont perdus. Le dernier recensement donnait les chiffres suivants pour le bétail vivant sur les terres de la République: 2,000,000 de chevaux, 6,000,000 de boeufs et 80,000,000 de moutons.

À dix heures je descends à Buenos-Ayres, où ma première visite est à _London and River Plate Bank_, pour regarnir ma bourse. N'est-il pas regrettable que, dans une ville qui renferme 40,000 Français, faute de banque française, il faille avoir recours à une banque anglaise[3]? Et pourtant il y a au moins 15,000,000 de francs de dépôts d'argent français dans les diverses banques de la ville, et les Italiens, qui ont établi ici une banque avec un capital ne dépassant pas 5,000,000 de francs, font d'excellentes affaires. Quelques établissements financiers français ont bien envoyé des éclaireurs étudier la situation, mais c'étaient des hommes de bourse, et voyant que les transactions de bourse avaient ici peu d'importance, ils ont jugé que la place ne méritait pas une succursale. Or, les opérations de bourse ne sont pas le seul aliment aux banques, ni le meilleur: le commerce et l'industrie devraient mieux attirer leur attention. Les banques nationale et provinciale ici attirent des dépôts considérables, pour lesquels elles donnent un intérêt de 2 à 3%, et elles prêtent ce même argent à 7% l'an, réalisant ainsi des millions de bénéfices. Le terme du prêt est d'un an, amortissable par quart, chaque trois mois. Contrairement aux usages financiers, ces banques ont un privilège sur l'hypothèque, mais elles sont obligées de fournir tout renseignement sur le montant des prêts, aux personnes qui en font la demande.

[Note 3: Depuis que ces lignes ont été écrites les journaux ont annoncé la création d'une banque française.]

De la banque je passe au musée; il est fermé les jours de pluie, mais on veut bien faire exception pour l'étranger. Les collections ne sont pas grandes; toutefois les amateurs peuvent voir ici un grand nombre de squelettes fossiles d'animaux antédiluviens et spécialement de cryptodons avec leur énorme carapace. Une d'elles, celle du panocthus, a 2m 20 de longueur, avec une queue de 1m 20. Les quatre espèces de cet animal, l'asper, l'élongatus, le loevis, le clavipes, sont représentées encore par les os fossiles de leur bassin. Dans les fossiles on voit aussi un tigre indigène, un scelidotherium leptocephalum à longue tête et herbivore, un moegatherium, un panochtus tuberculatus et plusieurs tatous. Dans la collection des animaux indigènes, je remarque une espèce d'écureuil volant, la biscacia, espèce de lapin; le petit lièvre de Patagonie, la lionne, les quatre espèces d'onzas ou chats tigres; l'aguarra agnossou du Paraguay, qui tient du loup et du renard; diverses espèces de singes, et le tapir du grand chaco, dit ici la grand bestia, qui tient du sanglier et du cerf. Parmi les oiseaux je distingue diverses espèces de perroquets, le condor et quelques beaux vautours des Cordillières. Les minéraux consistent surtout en spécimens de cuivre de la province de Salta, mais trop pauvres pour mériter l'exploitation. On peut remarquer encore de beaux tableaux en nacre représentant la prise de Mexico par les Espagnols, et la défense héroïque des Indiens ses habitants; et enfin las bollas ou le boleador, qui a tué le général Pax. J'ai déjà dit en quoi consiste cet instrument dangereux.

À trois heures j'étais à la station du chemin de fer, en route pour Rosario. Je trouve M. Wagner, notre consul, qui, ne m'ayant pas rencontré à l'hôtel, était venu me rejoindre au départ pour me remettre quelques notes et adresses.

En attendant le départ, nous causons sur la singulière situation faite aux enfants de Français nés ici. D'une part la loi argentine les déclare enfants du pays, et d'autre part la loi française les considère comme Français et les astreint au service militaire; le résultat est que, pour ne pas servir deux pays, ils restent Argentins. Dans la campagne il arrive même souvent qu'ils aiment à se dire Argentins pour éviter le nom de _gringo_, épithète de mépris qu'on donne ici à l'étranger. Mais si la loi argentine déclare Argentin tout fils d'étranger né dans le pays, il n'en est pas de même de l'étranger arrivé ici; il conserve sa nationalité, et à 21 ans il devra tout quitter pour retourner en France faire son service militaire; pendant ce temps sa place, parfois péniblement gagnée, sera prise par un autre et le plus souvent par un Anglais ou un Allemand, et à son retour il aura à se refaire une situation. La fondation de maisons solides à l'étranger est impossible dans ces conditions.

On objecte qu'exonérer du service militaire le Français vivant à l'étranger serait une prime à l'émigration: soit, mais où serait le mal? Est-ce que le Français qui s'astreint à vivre loin de son pays ne lui rend pas d'assez grands services par les débouchés qu'il ouvre au travail national?

Les quelques centaines de jeunes gens que, par un amour insensé de l'égalité, vous rappelez tous les ans des quatre coins du globe, ne grossiront pas beaucoup votre armée; mais, par contre, leur travail interrompu, leur situation compromise font perdre d'incalculables richesses au commerce et à l'industrie nationale. Les Allemands mêmes, si intraitables en fait de service militaire, exonèrent de cette charge leurs sujets chefs de maisons établis à l'étranger.

Mais déjà le sifflet a annoncé le départ et nous voici en route.

Le train remonte la rive droite de la Plata, passe devant le parc de la Recolleta, longe la vaste et récente construction des prisons, et, trois heures après, il atteint la station de Campana, au bord du Parana, un des affluents de la Plata. Là, nous montons sur le _Parana_, navire à hélice de 600 tonneaux; il appartient à la Compagnie des Chargeurs Réunis du Havre, et est destiné aux voyages entre Buenos-Ayres et Bahia Blanca sur la côte du sud. Il sort tout neuf des chantiers de Glascow et vient d'arriver du Havre. N'est-il pas regrettable que nous en soyons encore à faire construire nos navires en Angleterre, même après la prime à l'armement! Nos armateurs ne feraient-ils pas mieux, par un sentiment patriotique, de s'entendre pour créer un chantier modèle, qui aurait assez de travail pour atteindre les prix des constructeurs anglais? D'autres nations demanderaient à leur tour des navires à ces chantiers, et l'on ne serait pas tributaires de l'étranger dans cette importante industrie.

Après la manoeuvre du départ, le capitaine laisse la direction du navire à deux pilotes, toujours habiles à éviter les bancs de sable, et durant le dîner il nous raconte son heureux voyage du Havre ici, exécuté directement en vingt-cinq jours.

La Compagnie Navarello, de Gênes, vient d'acquérir le _Sterling Castle_, qu'elle a baptisé le _Sud-America_. Ce navire, sorti des chantiers de Glascow, jauge 6,500 tonnes; il a 135 mètres de long et une force de 8,599 chevaux effectifs; il file 18 noeuds et franchit en quinze jours la distance de Buenos-Ayres à Gênes. Les Chargeurs Réunis ont maintenant 5 navires en construction, qui pourront filer 21 noeuds; ils sont destinés à la navigation dans le Parana et l'Uruguay; le fret en vaut encore la peine: il se paye 35 et 40 fr. la tonne entre Corrientes et Buenos-Ayres, et même entre Santa-Fé, Rosario et Buenos-Ayres, pour une distance de 40 à 80 lieues, pendant que pour les voyages d'outre-mer la concurrence a fait baisser le fret à 12 et 15 fr. la tonne pour un parcours de 2,000 lieues. Sur ce prix, il faut souvent encore envoyer les marchandises à Lille ou à Tourcoing, ou ailleurs. M. Matthey, agent de la Compagnie des Transports maritimes, vient de me dire que, pour ne pas avilir davantage le fret, il vient d'envoyer sur lest, à Marseille, le grand navire _la France_.

Les Chargeurs Réunis ne sont pas les seuls à voir les bénéfices qu'ils peuvent recueillir de la navigation fluviale en ces contrées: on dit que les Allemands construisent à leur tour 3 bateaux dans le même but, et que déjà le planteur et l'éleveur de ces provinces se réjouissent en pensant que bientôt la concurrence leur permettra de faire porter à bas prix leur blé, leur maïs, leur sucre et leurs bestiaux.

Pendant que nous causons navigation, à côté de nous quelques jeunes Argentins font grand vacarme à propos de questions religieuses; il me semble comprendre qu'il s'agit des couvents: ils sont aux prises avec un jeune Génois qui se passionne et sort souvent des limites de la discussion courtoise; à la fin, au désespoir de ne pouvoir convaincre ses adversaires, il se démonte et part en protestant qu'il voudrait étrangler le dernier des papes avec les boyaux du dernier des moines! Pauvre insensé! combien comme lui sont dupes de doctrines habilement présentées pour séduire la jeunesse sans expérience? Je préfère m'entretenir avec un Alsacien, qui s'occupe en ce moment, à Corrientes, de la plantation de la canne à sucre. Il est sans capital, mais associé au gouverneur du pays, qui fournit l'argent nécessaire avec partage des bénéfices. Il emploie environ 200 Indiens, auxquels il donne un salaire de 40 fr. par mois. De plus, le gouverneur y fait quelquefois travailler les 50 soldats à sa disposition 23 hectares sont déjà plantés, et bientôt on en aura 100. L'usine est en construction. Il compte que chaque hectare lui donnera 30 à 40 tonnes de cannes, au rendement de 6%. Sur ce, dix heures sonnent et je grimpe dans ma couchette pour le repos de la nuit.

Le lendemain, à sept heures, le soleil se lève radieux. Avec quel plaisir on le salue lorsqu'on le revoit après une longue absence! À huit heures et demie, nous arrivons à San-Nicolas. Cette jeune ville, perchée sur une petite élévation de la rive droite du Parana, compte environ 10,000 habitants. Plusieurs navires sont en chargement, entre autres le _Frigorifique_ et un navire anglais chargent des viandes pour l'Europe. Le premier la conserve par le froid, produit au moyen de l'évaporation par l'éther; le second, par le froid produit par l'irradiation de l'air comprimé, système australien plus économique.

Pendant que le _Parana_ décharge les marchandises à destination de San-Nicolas, je parcours la ville. Les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée couvert en terrasse; les rues se coupent à angle droit, mais elles sont étroites; la place, plantée d'arbres, a son plus bel ornement dans la vaste église de style roman avec superbe coupole. J'aurais voulu visiter le collège que les Pères de dom Bosco dirigent dans cette ville; mais, d'une part, la boue rend la circulation impossible, et, d'autre part, le sifflet de la machine me rappelle à bord. À dix heures, l'hélice recommence à tourner, et tout en remontant la rivière, je me promène à bord avec un Argentin complaisant qui veut bien me parler de son pays. À propos des qualités de terre, il me développe une longue théorie sur le _pasto fuerte_, herbe dure qui convient aux chevaux, aux boeufs, et sur les pâturages tendres appropriés aux brebis; il me répète le mot du pays: _el pato de la vaca hace el terren_: «le pied de la vache forme le terrain.» Il m'apprend que le blé, à Santa-Fé, donne de 12 à 15 pour un, mais il donne le 20 à Rosario, et, à propos de mesure et de prix, il me nomme tant de mesures et de monnaies argentines et boliviennes que c'est à s'y perdre. Comme je déplore devant, lui l'absence d'un système métrique adopté par le monde entier, il me dit que ce système a été introduit par la République, mais qu'il faudra encore longtemps avant qu'on ait quitté la routine des anciennes mesures. Il s'en va à l'Assomption, capitale, du Paraguay, qu'il atteindra d'ici en cinq jours de navigation.

Ce malheureux pays, après avoir essuyé la tyrannie de Francia et de Lopez, fut lancé par ce dernier dans la guerre insensée avec le Brésil. Cette guerre, qui a presque ruiné le vainqueur, a détruit le vaincu: 100,000 Paraguiens ont péri, et, après la conclusion de la paix, le pays ne contenait plus que 10,000 hommes, un homme pour 16 femmes. Il se repeuple maintenant sous l'administration réparatrice du président Cavaliero, qui a un Français pour ministre des affaires étrangères. Le capitaine, qui se repose de nouveau sur ses pilotes, me parle de la chasse du pingouin, qui se fait sur les côtes de la Patagonie. Cet oiseau, assez stupide pour se laisser tuer à coups de bâton, donne beaucoup d'huile, et on le chasse durant six mois; mais il faut attendre sur place les autres six mois pour compléter la cargaison. Quelques-uns de ses amis y ont fait naufrage dernièrement. Jetés sur une île, ils ont réussi à gagner la côte, mais pour y servir de pâture aux indigènes.

À deux heures, le navire stoppe à Rosario. C'est la deuxième ville de la République; elle a 40,000 habitants. Ses rues ont environ 10 mètres de large; les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée couvert en terrasse; les _patio_ ou cours intérieures sont garnies d'arbres et de plantes. Dans celle de l'_Hôtel Universel_, où je descends, je remarque un superbe araucaria et un beau magnolia. L'église est en reconstruction; on l'agrandit et on lui donne une coupole. Elle est la seule paroisse pour 40,000 âmes. Les protestants ont leur chapelle. Sur la place, on vient de poser un beau monument en marbre blanc de Carrare; sur une colonne corinthienne se tient debout la statue de la République argentine, et aux quatre angles, au bas de la colonne, on voit les deux généraux et les deux juristes fondateurs de l'indépendance.

Le téléphone enlace la ville comme dans une toile d'araignée, pendant que beaucoup de nos cités de France ne le connaissent encore que par les journaux.

Notre consul, dans la capitale, m'avait remis une carte pour M. Bernard, notre vice-consul ici, et M. Benausse, à Montevideo, m'avait donné une lettre pour son correspondant, M. Couziers. Ces messieurs n'étaient pas chez eux, mais le soir, ils ont l'obligeance de venir passer la soirée chez moi, à l'hôtel. J'avais l'intention de poursuivre mon chemin dans l'intérieur et de gagner le Chili à travers la _Cordillera de los Andes_. Les correspondances de la Plata insérées dans l'_Économiste français_ m'avaient fait croire que le chemin de fer était ouvert jusqu'à Mendoza, au pied des Andes; le renseignement était faux. Le chemin de fer andin s'arrête à San-Luiz, et il faudra encore plusieurs mois pour qu'il soit achevé jusqu'à Mendoza. D'autre part, il y a un horaire différent pour chaque jour de la semaine, et les trains s'arrêtent le soir pour repartir le lendemain. Sur plusieurs lignes, pas de train le mardi.

Les Argentins disent: _El martes y el viernes no te casar, no t'embarcar_. «Ne te marie pas et ne te mets pas en voyage le vendredi ni le mardi.» Le préjugé contre le mardi est encore plus fort que contre le vendredi! Double preuve de la sottise humaine!

M. Couziers, qui a habité longtemps San-Luiz, m'affirme que le courrier du Chili passe les Andes, même en hiver, et, quoique de temps en temps quelque piéton y reste sous la neige, il croit que je peux m'aventurer. Mais M. Bernard a fait lui-même ce voyage: parti d'ici pour atteindre Lima du Pérou à travers la Bolivie, il est revenu du Chili par la Cordillera dans un voyage qui lui a pris près de deux ans. Or, c'était la fin de l'hiver lorsqu'il repassa la Cordillera, et il dut faire la route à pied, conduisant sa mule par la bride, sur la neige glissante. De plus, comme la neige se ramollissait pendant le jour, menaçant de l'engloutir, il ne pouvait voyager que la nuit. Il m'assure que ces montagnes, dépourvues de toute végétation, sont loin de présenter l'aspect pittoresque de nos Alpes. Je ne suis pas si amateur d'aventures pour risquer ma vie sans nécessité, et des deux interlocuteurs je me rends plus volontiers à celui qui ne rapporte pas des dit-on, mais parle d'expérience. Je renonce donc à passer la Cordillera, et, rebroussant chemin, j'irai prendre à Montevideo le navire de la Pacific Steam Cie, la seule qui a un service périodique pour le Chili à travers le détroit de Magellan.

M. Bernard m'apprend qu'il y a 1,000 Français à Rosario et 3,000 dans la province qui a pour capitale Santa-Fé. Ils sont presque tous Basques ou Béarnais. La ressource principale est toujours l'élevage du bétail, la terre vaut environ 100,000 fr. la lieue carrée, soit les 2,500 hectares, dans les environs de Rosario, ce qui fait 40 fr. l'hectare; plus loin, on l'obtient à 15,000 fr. la lieue carrée. Plusieurs, au lieu de l'acheter, la louent: le prix de location représente le 6 à 7% du capital.

On a installé de nombreuses colonies dans cette province: ce sont ordinairement des Italiens, des Allemands, des Suisses, voir même des Russes. On donne au colon le passage gratuit, une certaine quantité de terre, les animaux et les instruments aratoires; mais il doit construire sa maison de terre, s'il ne veut vivre au bel air, et prendre a crédit chez l'almacen (magasin). Or, il se plaint que l'almacen, par son usure, lui prend tout le bénéfice, et celui-ci, à son tour, dit qu'il se ruine, parce que plusieurs colons ne peuvent le payer. Toutefois, si le colon est énergique et persévérant, après les dures épreuves des premières années, si la terre qu'il a reçue est bonne, elle le dédommage de ses fatigues par d'abondantes récoltes.

Les plus hardis s'en vont au loin sur les confins des Indiens ou tentent des entreprises nouvelles. Ils luttent contre l'indigène, contre la nature, couchent en plein air, le revolver au poing, mangent quand et comme ils peuvent; mais ils sont souvent amplement récompensés. M. Bernard me cite un Français qui, venu ici comme maçon, après avoir gagné une centaine de mille francs en travaux et spéculations diverses, a osé, avec cette petite somme et le crédit qu'il a trouvé, entreprendre une plantation de cannes et la construction d'une usine à sucre. Le bénéfice s'est élevé à 150%. Il aura cette année un produit de 7 à 800,000 fr. Un autre Français, garçon boulanger, a réussi également à implanter à Santiago del Estero un établissement sucrier qui vaut maintenant environ 10,000,000 de francs.

On commence à cultiver l'arachide dans la province de Santa-Fé, et la vigne à San-Juan et à Mendoza. Certains propriétaires récoltent déjà 7 à 800 barriques par an d'un vin fort et noir qui, fortement baptisé, se vend ici sous le nom de vin français; un jeune Français est même venu installer à Rosario une fabrique de vin fait avec le raisin sec. On boit dans ces pays du vin blanc de San-Juan qu'on pourrait facilement faire passer pour du Porto, du Xérès ou du Madère.

Si les provinces de Buenos-Ayres et de Santa-Fé souffrent des inondations, celles de l'ouest, par contre, se plaignent de la sécheresse. La pluie est fort rare à San-Luiz et à Mendoza, et on n'obtient les produits que par l'arrosage. Dans l'Arioja, depuis deux ans, on n'a pas vu une goutte de pluie; la famine menace les habitants, et on quête pour eux dans les autres provinces.