A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde

Chapter 9

Chapter 93,646 wordsPublic domain

Nous traversons un terrain montagneux, et passons dans une seconde vallée. Mon baromètre anéroïde descend de 2,300 à 1,800 mètres; mais, par contre, le thermomètre, qui marquait 20° centigrades dans la vallée de Mexico, monte ici à 25°. À Ercoles, j'aperçois une fabrique de cotonnade. Plus loin, je vois de pauvres Indiens nus. Enfin la terre devient plus cultivée: nous approchons d'une ville. Les vergers ont des pommiers et des poiriers, à côté des orangers et des bananiers. Les paysans arrosent leurs légumes et leur maïs au moyen d'un trébuchet. Cet instrument primitif consiste en un levier formé d'une longue perche, qui porte à un des bouts un seau et à l'autre bout une grosse pierre pour faire contrepoids. Le seau est poussé par un homme dans le puits, où il se remplit, et versé dans une caisse, d'où l'eau s'échappe dans les rigoles.

Les coolies de l'Hindoustan, plus habiles, emploient les boeufs à tirer du puits de grandes poches de cuir ramenant 100 litres d'eau; le Yankee, plus industrieux, installe un moulin à vent, et économise ses bras, qui feront autre chose.

Parmi les légumes, je remarque un gros haricot, dont la plante a des feuilles semblables à celles du tabac: on l'appelle _haba_ dans le pays. Le maïs est semé deux fois l'an: durant les six mois de pluies, d'avril à novembre, il pousse et mûrit; on le resème et on l'arrose durant les autres six mois, et on a ainsi deux récoltes l'an. Enfin voici Queretaro, avec ses nombreuses coupoles. Cette ville compte 60,000 habitants, et rappelle la mort tragique de l'empereur Maximilien. C'est le 19 juin 1867 qu'il fut extrait du couvent où il était prisonnier, et conduit sur le _Cerro de las campanas_, à 500 mètres de la ville. Il y fut fusillé avec le général Miramon. Le train passe près de cet endroit lugubre et suit sa route. Il traverse une plaine bien cultivée, où je remarque l'olivier de Provence, et des nuées de grives qui dévorent le maïs. Vers 5 heures nous arrivons à Silao. Le baromètre anéroïde marque 1,600 mètres d'altitude, et le thermomètre, 30°. Je prends l'embranchement de Guanajuato, et, deux heures après, je descends dans la capitale de l'État de ce nom. Elle est située au centre du principal district minier du Mexique. L'hôtel est petit et encombré: je ne puis obtenir qu'une chambre sans fenêtre; mais je n'ai pas le choix: il n'y a point d'autre hôtel convenable. Un torrent voisin reçoit les résidus de l'établissement et des autres maisons, et envoie des miasmes qui, à une moindre altitude, engendreraient certainement des maladies contagieuses.

Je passe la soirée avec trois jeunes étudiants qui sont venus ici fonder un journal, et j'ai la chance de leur acheter le premier exemplaire du premier numéro. Nous causons sur l'importance de la presse et sur la grande responsabilité des journalistes: ils prêchent le peuple, et peuvent l'éclairer ou le fourvoyer. J'indique à ces novices plusieurs publications où ils pourront puiser à bonne source, et je les quitte bien disposés à s'instruire pour instruire les autres. Ces jeunes gens ramènent à ma mémoire le souvenir d'un journaliste parisien avec lequel j'avais fait route dans les Antilles. Il brodait ses correspondances d'inventions multiples, affirmant ce qu'il n'avait jamais vu et les émaillant de doctrines qui m'étonnaient chez un homme sensé. À mes observations sur ce procédé, il répond qu'il écrit pour les badauds, et que peu lui importe la vérité, pourvu que le journal se vende. Quant aux doctrines, il ne croit pas un mot de ce qu'il écrit; son journal est radical et s'adresse aux imbéciles. Mon étonnement fut encore plus grand et je ne pus m'empêcher de lui dire qu'il jouait avec le feu, et que les communards qui avaient brûlé Paris n'étaient coupables d'autres choses que d'avoir pris au sérieux de tels journalistes qui au fond étaient les vrais incendiaires. Peut-on traiter d'un coeur si léger des choses si graves!

Le lendemain je me rends chez le gouverneur pour lui présenter la lettre que j'avais apportée de Mexico. Comme il n'est pas encore au bureau, j'utilise mon temps à visiter la ville. Elle est enclavée dans des montagnes qui laissent peu de plaine. Les rues sont étroites et les maisons entassées. Les quartiers ouvriers s'étendent sur les flancs escarpés; 80,000 habitants sont réunis dans un espace étroit, mais l'atmosphère est pure à 1,600 mètres d'altitude. L'air est raréfié et les distances s'effacent. Un objet placé à une lieue paraît rapproché à 1 kilomètre. En fait de monuments on agrandit l'Église de la Compañia. La coupole percée à jour est d'un superbe effet. La façade, en style baroque, surchargée de sculptures, est semblable à celles qu'on voit dans toute l'Amérique espagnole. Un grand théâtre est aussi en construction.

À 10 heures M. Manoel Muños Ledo, gouverneur de l'État de Guanajuato, me reçoit avec bienveillance. Apprenant que je désire visiter les mines, il me donne une lettre par laquelle il me recommande à Don Pablo Orozco, un des premiers ingénieurs du pays. M. Orozco regrette que ses occupations du samedi ne lui permettent pas de m'accompagner en personne, mais il appelle un domestique; il lui enjoint de seller ses deux meilleurs chevaux et de venir me prendre à l'hôtel.

Peu de temps après l'Indien ramène un superbe cheval richement harnaché. Les ornements de la selle et les étriers sont en argent massif, la selle porte le lazo traditionnel, le revolver, l'épée et la cravache. Je monte en selle et le domestique me suit sur un autre cheval à distance respectueuse. Cet Indien, fort poli, montre beaucoup de tact. Sur un signe il approche, répond à mes questions et retourne à sa place. Nous traversons la ville, et grimpons sur les flancs garnis de maisons de terre, misérables demeures des ouvriers, quelques-uns sont étendus à terre, ivres morts. Nous longeons un torrent et arrivons à la mine de la Cata, la plus riche en ce moment. Telle mine qui est aujourd'hui la plus riche peut devenir demain la plus pauvre par la perte ou le rétrécissement du filon. Nous trouvons le directeur au bureau, et comme la paye du samedi ne lui permet pas de m'accompagner, il me fait conduire par un employé. Nous arrivons à la mine à travers de petits sentiers. La porte en est soigneusement fermée. Au dehors, de nombreux ouvriers et ouvrières brisent les pierres pour séparer la partie qui contient le métal; nous pénétrons à l'intérieur à la lueur d'une torche composée d'une corde d'aloès détrempée dans une substance résineuse. Après une longue descente, les marches sont remplacées par des échelles. Nous parcourons des galeries, descendons dans des puits, passons dans des trous où j'ai de la peine à me faufiler; nous arrivons ainsi à de nombreux chantiers où les ouvriers, à l'aide de l'aiguille et du marteau, percent la roche et tirent la mine. La chaleur est intolérable. Après une explosion, les gaz qui se dégagent rendent la respiration difficile. Aussi ces pauvres ouvriers, à cette vie de taupes, sont bientôt épuisés. Leur sang s'appauvrit faute d'air et ils deviennent anémiques. La chaleur les force à travailler presque nus. Les divers chantiers sont confiés à un chef mineur qui, moyennant 40 à 45 piastres, doit faire un mètre de galerie de 4 mètres de diamètre. Celui-ci prend à sa solde d'autres mineurs, et ils gagnent de 4 à 5 fr. par jour. Le travail se continue la nuit par d'autres ouvriers travaillant dans les mêmes conditions. Les pierres sont portées à dos d'homme sur des wagonnets, à certaines galeries d'où elles gagnent le puits d'extraction. Les porteurs reçoivent 1 réal (60 centimes) par 25 arobas de 25 livres et gagnent de 4 à 5 réaux par jour. Les femmes qui font le triage des pierres reçoivent de 3 à 4 réaux par jour. Pour les mines, on emploie la poudre dans la roche sèche et dure, et la dynamite dans l'eau ou dans la roche poreuse. Une mine de dynamite produit l'effet de 10 mines de poudre et coûte environ 1 fr. 25. La mine de poudre coûte 45 centimes ou neuf centavos. Le minerai le plus riche contient 94 marcos par charge de 14 arobas; le marco équivaut à 6 réaux. La mine emploie un millier d'ouvriers et extrait une moyenne de 2,000 charges par semaine, donnant un produit de 7 à 8,000 piastres. Le minerai contient 45 grains d'or pour chaque marc d'argent. Les employés comptables, surveillants, contre-maîtres, reçoivent 20 piastres par semaine. La mine est en exploitation depuis 15 ans et atteint 400 mètres de profondeur. Trois puits d'extraction servent à ramener l'eau, les pierres et le minerai à la surface. Dans un, les poids sont montés par machine à vapeur. Les deux autres fonctionnent au moyen de 5 mules qui tournent une roue enroulant sur un cylindre la corde dont un bout monte pendant que l'autre descend. Pas de caisse d'épargne, pas de société de secours mutuels. En cas d'accident, l'ouvrier est soigné aux frais de l'administration. S'il reste estropié, il reçoit un secours une fois donné. S'il meurt, la famille reçoit une indemnité dont le minimum est de 15 piastres. Dans une telle situation, l'ouvrier est heureux d'avoir la foi! J'ai vu, par-ci par-là dans la mine, des statues et des autels près desquels il vient puiser la force de continuer son dur labeur. Au sortir de la mine j'offre un pourboire à l'ouvrier qui m'a précédé avec la torche, et à mon grand étonnement il le refuse. Le même fait se reproduit dans ma visite aux autres mines. À mon retour au bureau, le patron avait fait mettre de côté pour me l'offrir, un choix de pierres et de cristallisations les plus curieuses.

Nous reprenons nos chevaux et grimpons la montagne pour atteindre le puits principal de la mine la _Valenciana_, une des plus anciennes. Son exploitation remonte à 1740. Le patron nous accompagne. Nous traversons des montagnes de débris extraits depuis plus de 100 ans, qu'on trie à nouveau. Les moyens perfectionnés actuellement en usage permettent d'en extraire encore une certaine quantité de minerai. Le puits a 600 mètres de profondeur. Trois machines à vapeur de 30 chevaux chaque font tourner 16 cylindres sur lesquels s'enroulent des câbles d'acier qu'on change tous les deux ans. Comme il faut porter de très loin l'eau douce destinée à la chaudière, la vapeur qui a servi est recondensée et convertie en eau. Celle qu'on extrait du puits est trop saturée de matières minérales. Pour la boisson des ouvriers, on apporte aussi de loin des barils d'eau à dos de mulet. Ce sont des mules qui charrient aux diverses _haciendas_ le minerai. On les voit défiler par centaines. Deux autres puits fonctionnent de la même manière. Ils ont 11 mètres de diamètre et un d'eux a 800 mètres de profondeur. Chaque câble monte son fardeau 8 fois par heure. La mine emploie un millier d'ouvriers et extrait par semaine 1,600 charges de minerai donnant à peu près 5,000 piastres. Le salaire est le même que dans l'autre mine. La paye se fait le samedi soir. Le repos du dimanche est respecté par tous les mineurs. Nous suivons divers sentiers dans la montagne et arrivons à la mine de Nopal. Là, comme partout, les employés sont armés de leur revolver. Le propriétaire me donne un guide et nous suivons un tunnel, puis nous descendons des milliers de marches et pénétrons dans de nombreuses galeries qui se ramifient en tous sens. Le puits d'extraction a 500 mètres de profondeur. Le minerai, les pierres et l'eau sont extraits au moyen d'un cylindre mu par la vapeur et deux cylindres mis en mouvement par des mules.

La mine est pauvre en ce moment; le minerai extrait ne donne qu'environ 2,000 piastres par semaine. On est à la recherche de meilleurs filons. Le métal riche est exporté, l'autre est envoyé à la Monnaie que l'État possède à Guanajuato et frappé en piastres mexicaines.

Quelques propriétaires de mines ont leurs _haciendas_; d'autres vendent leur minerai aux propriétaires d'_haciendas de mineria_. On appelle ainsi l'usine qui pulvérise le minerai pour en extraire le métal. Nous descendons la montagne et venons visiter la principale _hacienda_ du pays: celle de San-Frances-Xavier. Comme la nuit approche, on me donne un garde pour m'accompagner. À la _hacienda_, je vois une centaine de mules pour mettre en mouvement les machines. Le minerai, par quantité de 500 quintaux par jour, est jeté dans des moulins pour être réduit en petits morceaux. De là il tombe dans une salle au dessous qui contient 50 _arastras_, ou lourdes pierres mues chacune par deux mules, sous lesquelles le minerai se pulvérise. Mélangé à l'eau, il forme une pâte terreuse qui va dans un réservoir et de là sur un séchoir en briques ou en ciment. On peut alors essayer le degré de richesse du minerai. Cette opération est faite par un essayeur public contrôlé par celui de la _Hacienda_. Le prix qui sera payé au propriétaire de la mine est basé sur ce degré de richesse établi par l'essayeur. La salle qui contient les 50 _arastras_ s'appelle _galera_, parce qu'elle est tenue sous clef et que les ouvriers ne peuvent en sortir qu'à de certaines heures.

Après avoir séjourné sur le séchoir un certain nombre de jours, la pâte devenue malléable est portée au _Lavadero_. Là elle est mélangée avec le mercure, en espagnol _azoque_. Quatre meules tournent la pâte noyée dans l'eau, qui emporte les matières étrangères et laisse au fond le métal amalgamé avec le mercure. Cet amalgame est porté à l'_azoqueria_, salle où l'on sépare le mercure au moyen d'un philtre en peau. Le métal est ensuite posé dans le _candelero_, vase en fer enfermé dans une cloche de même métal entourée de charbons. La chaleur évapore le mercure restant, et cette vapeur est concentrée de nouveau au moyen d'un courant d'eau. Le métal pur reste ainsi dans le vase et on le prend pour l'envoyer à la Monnaie. Dans cet établissement de l'État, on sépare l'or de l'argent et on frappe les piastres. Le coût de l'opération est d'environ 3%. La quantité de mercure qui s'échappe dans chaque opération est calculée à 5%. À l'hacienda, les meilleurs ouvriers sont payés 4 piastres par semaine; les autres gagnent 4 à 5 réaux par jour. L'Hacienda de San-Xavier envoie à la Monnaie du métal pour environ 200,000 piastres par an.

Il est nuit close lorsque nous quittons l'établissement. Nous suivons des sentiers solitaires et pénétrons de nouveau dans les quartiers ouvriers. À l'approche des églises, nous entendons le chant des litanies; ces braves gens, après avoir reçu leur paye du samedi, clôturent la semaine par le salut.

À l'hôtel, je rencontre un jeune couple en voyage de noce. Ce sont des juifs de New-York, et en véritable juif, l'époux cherche à me vendre pour 40 piastres une _Histoire des États-Unis_ qui en vaut 2.

Le 7 octobre, jour de dimanche, les églises sont remplies de peuple, qui, faute de chaises, se tient accroupi par terre. À l'élévation plusieurs lèvent les mains en l'air en signe de supplication. Quel dommage qu'on laisse ensuite empoisonner ce bon peuple par le _vino mescal_. Cet extrait d'aloès distillé à 22 degrés, ajouté au spectacle des courses de _toros_, le rend féroce. Les affiches de la _Corrida_ sont sur tous les murs. Au surplus des saltimbanques parcourent les rues avec musique, portant des placards où sont dessinées les scènes du combat pour entraîner les gens.

Ne pouvant visiter la Monnaie, je me rends à l'Hôpital. Je n'y vois pas l'ordre et la propreté qu'entretiennent dans ces établissements les Soeurs de Charité. Pendant que je parcours les salles, quelques jeunes gens m'abordent et m'interpellent ainsi: _Es vousted dottor?_ Comme je sais que les Espagnols appellent _dottor_, aussi bien les avocats que les médecins, je réponds: _si senôres_. Ils me prient de me laisser conduire à l'inspection de quelques cas graves et difficiles pour connaître mon appréciation. Je vois alors que j'ai affaire à des étudiants en médecine; je n'ose reculer, et me décide à jouer mon rôle jusqu'à la fin. Le premier cas concerne un pauvre ouvrier qui a été frappé par une mine de dynamite. Les deux yeux sont crevés, la figure est horriblement noircie et déchirée, le bras droit amputé; mais le malade respire librement. «L'appareil respiratoire est libre, dis-je à ces jeunes gens, tout espoir n'est pas perdu. Ce que vous avez à craindre c'est la gangrène, il faut l'en préserver par l'acide phénique.»--C'est ce que nous faisons, répondent les élèves, contents de voir que mon avis coïncide avec le leur. Ils me conduisent dans une autre salle et me montrent un pauvre cordonnier qui a sur l'épaule une énorme excroissance de chair. En y appliquant le doigt on sent le battement égal à une forte palpitation. Un de mes fermiers avait eu la même maladie; trois docteurs voulurent l'opérer, mais il mourut par suite de l'hémorrhagie. Je crus donc pouvoir dire à ces bons étudiants: Gardez-vous de l'opérer; il pourra vivre ainsi encore des mois et des années. Ils répliquent: Le professeur hésite en effet beaucoup à tenter l'opération. Me voici donc sauvé encore pour cette fois. Le troisième cas concerne un pauvre ouvrier qu'on vient d'amener; il a reçu une balle dans le ventre; un morceau d'entrailles est sur le lit, un autre morceau sort du trou béant; la balle reste à l'intérieur: Tout ce que vous pouvez faire, c'est de lier l'intestin, le cas me paraît désespéré, les aliments ne pouvant plus suivre leur voie naturelle. Telle est leur opinion. Je respire enfin voyant qu'ils n'ont plus d'autres cas à me montrer; je leur dis adieu et m'en vais tout étonné de mon aventure, mais jurant qu'on ne m'y reprendra plus.

En fait d'autres oeuvres, j'apprends qu'une Conférence de charité fait les frais de trois écoles réunissant 200 enfants; que les dames de charité entretiennent aussi plusieurs écoles de filles, qu'une loterie fait les frais de l'établissement des enfants trouvés, et que le curé a organisé une école d'arts et métiers. Le pays manque d'eau, soit pour l'irrigation, soit pour les besoins des mines. Le gouverneur m'avait parlé d'un projet de barrage pour recueillir les eaux des montagnes. On formerait ainsi un lac artificiel qui fournirait l'eau à un prix rémunérateur. Il désirait que ce projet fût signalé aux capitalistes étrangers. Il me remet aussi le mémoire imprimé concernant l'État libre et souverain de Guanajuato. Ce mémoire a été lu par lui à l'ouverture du dixième Congrès de cet État. J'y relève que l'État de Guanajuato a une population de 968,113 habitants, que le revenu en 1881 a été de 597,146 piastres, et les dépenses de 590,709 piastres; que l'État possède 433 écoles primaires instruisant 17,211 enfants; mais que 176,411 restent sans instruction; que les écoles secondaires et supérieures coûtent fort cher et donnent un petit nombre de médecins, d'avocats et d'ingénieurs. Chaque élève gradué a coûté à l'État 7,199 piastres pour les avocats, 5,185 piastres pour les ingénieurs, 7,094 piastres pour les médecins; que la bienfaisance administrative a été fort chère et insuffisante, et qu'il importe de s'en décharger sur la charité et l'initiative privée; que le registre civil pour 1881 accuse 21,047 naissances, 3,932 mariages et 34,032 décès. À ce propos, le gouverneur se réjouit de ce que la mortalité n'excède plus que d'un tiers les naissances, pendant que, les années précédentes, cet excédent atteignait la moitié et même les deux tiers. Parmi les maladies dominantes, je remarque la petite vérole. À l'article _mineria_, je vois qu'en 1881, dans l'État, 128 mines ont été dénoncées, et 114 enregistrées; que le nombre des mines actuellement en exploitation est de 52, et celui des _haciendas de beneficio_ de 38. Les 602 hommes de troupes de ligne et les 430 cavaliers que l'État équipe pour la sûreté publique ont coûté 293,510 piastres.

CHAPITRE XII

Départ de Guanajuato. -- Silao. -- La presse. -- Lagos. -- Route à Ojuelos et à San-Luiz de Potosi. -- San-Luiz. -- Le Gouverneur. -- L'école de _artes y oficios_. -- Le départ. -- La femme du postillon. -- Je suis seul voyageur. -- Le brigandage. -- Les villages de l'intérieur. -- Un perroquet traître. -- Les mendiants. -- Une nuit à Chalca. -- Un Barcelonnette. -- Un ancien colonel _garibaldien_.

Dans l'après-midi, je quitte Guanajuato, et à la station de Silao je trouve la musique municipale jouant à la gare pour égayer les voyageurs. À 5 heures le train de Mexico entre en gare, et je m'y installe pour arriver le soir à Lagos, point extrême de la ligne en ce moment. Durant le trajet, je lis les nombreux journaux que j'achète un peu partout sur le parcours. On peut savoir par eux ce qui se passe dans les diverses villes.

Le dimanche, presque tous ces journaux impriment autant de poésie que de prose, et je constate qu'ici comme dans les autres nations latines, le rôle de la presse se réduit trop souvent à des personnalités et à des passions de parti. Après les avoir lus je sais toutes les intrigues et connais toutes les épithètes dont les adversaires se décorent; mais des vrais intérêts du pays, du commerce, de l'agriculture, de l'industrie, il en est rarement question. Dans quelques jours, lorsque j'aurai passé la frontière, le dernier des journaux américains me dira ce que rapportent les mines, ce que promet la récolte, combien de droits de douane ont été perçus dans la semaine, le prix des terres et leur rendement, leur situation, les machines et inventions nouvelles, etc.

Enfin, à 8 heures du soir, je suis à Lagos. Dans cette ville de 20,000 habitants, je ne trouve qu'une mesquine auberge où on m'installe dans une chambre à deux lits, ayant une seule porte pour toute ouverture. Après le souper, je me mêle aux promeneurs qui écoutent une assez bonne musique sur la place; puis je vais prendre mon repos à côté d'un Canadien, marchand de machines, mon compagnon de chambre. Ce repos ne sera pas long. Les trains de Mexico partent à 4 heures, et les diligences pour Guadalajara et Zacatecas partent d'aussi grand matin: on éveille les passagers à 3 heures, et ils ne ménagent pas le bruit.

À 6 heures du matin, je suis moi-même installé dans la diligence de San-Luiz Potosi. La distance de Lagos à Saltillo est d'environ 180 lieues. La diligence la franchit en six jours, par une moyenne de 30 lieues par jour. Le prix est de 40 piastres (200 fr.) mais les bagages paient presque autant. Pour un aroba (25 livres), le port est gratuit, pour chaque autre aroba on paie 6 piastres, plus d'un franc la livre.