A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde
Chapter 8
La fête principale des Aztèques était celle qu'on faisait le premier jour du siècle. Ils croyaient en effet qu'à la fin du cycle, le monde devait finir, et ils passaient la dernière nuit dans l'attente et la crainte. Ils rompaient leurs meubles et leurs bijoux, qu'ils croyaient désormais inutiles. Ils formaient une immense procession, que les prêtres conduisaient au mont d'Ixtapalapa, près de Mexico. À son sommet, sur la poitrine d'un prisonnier de guerre qu'ils sacrifiaient, ils frottaient l'une contre l'autre deux branches de bois sec pour allumer le feu nouveau qu'ils envoyaient à tous les temples, à toutes les maisons. On croyait ainsi que le monde allait durer un autre siècle, et ils se livraient durant plusieurs jours à des réjouissances publiques.
Parmi les nombreuses idoles et animaux mythologiques, on peut remarquer une déesse de l'eau, sculpture en pierre, haute de 1m 45 et large de 0m 75. Les Mexicains l'appelaient Chalchinhtlicue, et appelaient Tlaloc le dieu des éclairs et du tonnerre. Dans certains jours de fête, pour le rendre propice aux champs, on lui sacrifiait de petits enfants sur les monts ou près des lacs. Le dieu Chac-Moël est représenté dans la figure d'un grand sphinx, qui rappelle ceux de l'Égypte: preuve évidente, qu'à une époque donnée, il y a eu communication entre ces populations et celles des bords du Nil.
À l'étage supérieur, on voit les portraits de tous les vice-rois depuis la conquête; plusieurs objets ayant appartenu à don Miguel Hidalgo y Castilla, auteur de l'indépendance mexicaine; l'étendard de la conquête, que Cortez donna au capitaine général des Tlaxcatelcas, dans sa deuxième expédition contre Mexico; les héros de l'indépendance mexicaine; le portrait de Fernand Cortez; 176 pièces en christophle, ayant composé la vaisselle de l'empereur Maximilien; ses décorations, des armes indiennes, des armes ayant appartenu aux premiers Espagnols conquérants, etc.
Dans la collection des idoles trouvées dans les tombeaux du Yucatan, on remarque une différence sérieuse entre elles et celles des Aztecas: ce qui prouverait une différence entre les deux civilisations.
Parmi les objets en terre cuite, plusieurs rappellent, par leur forme, la céramique des Romains et des Étrusques. On voit des miroirs en _obsidiana_, espèce de verre; des bijoux d'or, d'argent et de cuivre, d'un goût parfait; des masques en bois, destinés à servir aux dieux ou aux défunts; des empreintes pour imprimer l'étoffe, semblables à celles des Chinois; des pipes à fumer, indiquant chez ces peuples l'usage du tabac; des ornements et amulettes en cristal de roche et autres pierres dures; des instruments de musique en forme de tambour; des armes en bois, en pierre, en os; des papiers en fibres d'aloès, en peaux, en tissus, sur lesquels divers hiéroglyphes traitent d'histoire, de géographie, de religion.
Les Mexicains ne connaissaient pas l'alphabet, et y suppléaient par des signes hiéroglyphiques: pour indiquer une conférence, ils plaçaient divers personnages avec la bouche ouverte et des langues tombant de la bouche: pour indiquer une direction, ils plaçaient une suite de pieds, etc. Ils faisaient aussi des plans ou mappes, et on voit un dessin de la ville de Mexico au milieu de la lagune.
Le musée de Mexico est excessivement intéressant: on peut y passer de longues heures sans se fatiguer. Les détails que je viens de donner sont extraits du petit catalogue qu'on vend à la porte.
À côté du musée historique, il y a un assez joli musée d'histoire naturelle.
Au Sénat, la salle est simple: les fauteuils sont en ébène et jonc. Les sénateurs s'y tiennent couverts et fument. Il y a deux tribunes: gauche et droite.
La Chambre des députés est dans un autre quartier de la ville. L'abbé Hély me fait visiter aussi le Conservatoire de musique, dirigé par un Français, M. Roblet. Il est installé dans l'ancienne université des pères jésuites. Le directeur a remis en honneur les belles sculptures en pierre qu'on avait recouvertes de plâtre.
CHAPITRE X
État pitoyable des logements du peuple. -- Moyens d'y remédier. -- Couper le mal à la racine vaut mieux que soigner les plaies. -- La ferme de Tacubaja. -- La foire. -- La forêt de Chapultepec. -- Le ministre de fomento. -- L'Observatoire. -- Le ministre du Chili. -- Le ministre de France. -- La colonie française. -- Les Basques et les Barcelonnettes. -- La chambre de commerce. -- Les colonies de Chacaltepec et de Saint-Raphaël, et les théories fouriéristes.
Le 3 octobre, dans la matinée, M. Emmanuel Amour, jeune Mexicain élevé à Londres, vient me prendre à l'hôtel pour me conduire chez quelques familles pauvres. Ce n'est pas connaître un pays que de n'y voir que les grands; il faut savoir aussi comment vit le peuple, et aller le voir chez lui. Nous arrivons d'abord chez un brave homme qui tombe du mal caduc. Deux chambres pour lui, sa femme et ses nombreux enfants; les fenêtres donnent dans une cour, où la propreté laisse à désirer. L'escalier est un casse-cou, et le malheureux locataire est au lit pour l'avoir dégringolé. Un tel logement se paie 10 piastres (50 fr.) par mois.
Plus loin, nous entrons chez une pauvre veuve, qui vient d'envoyer à l'école ses nombreux enfants. Elle est aussi dans une cour et au rez-de-chaussée. Sa demeure se compose de deux chambres non pavées; les exhalaisons qui sortent de la bouche d'égout dans la cour la rendent infecte. Elle paie 8 piastres (40 fr.) par mois.
Dans un autre quartier, nous pénétrons dans une espèce de cité ouvrière. C'est une ruelle bordée de deux constructions en adobe à un seul rez-de-chaussée, et divisées en chambres ayant chacune une porte et une fenêtre. Chaque chambre sert à une famille entière. Faute de pavé, on étend par terre une vieille natte. La famille que nous visitons paie 6 piastres (30 fr.) par mois. Il est impossible que les familles conservent la santé et la moralité dans ces conditions. Le logement a une sérieuse influence sur ces deux grandes choses. Les peuples chez lesquels l'ouvrier a sa maison pourvue d'air et de lumière, et assez vaste pour permettre la séparation des parents et des enfants des deux sexes, ont une bien moins grande mortalité. Or les hommes sont le premier et le plus essentiel capital d'un peuple. Les gouvernements qui savent les faire vivre enrichissent le pays.
Quelle aberration de dépenser des millions pour aller, à grands frais, chercher en Europe quelques milliers d'émigrants, et de laisser mourir les centaines de mille enfants qui naissent dans le pays! Ne serait-il pas préférable de favoriser l'élan vers les sentiments humanitaires de la classe qui possède? Il faudrait aussi susciter des compagnies qui, comme les _building societies_ de l'Amérique, construiraient pour les familles du peuple des logements sains. Elles en deviendraient propriétaires après un certain nombre d'années, moyennant une redevance mensuelle représentant l'intérêt et l'amortissement. Si les municipalités donnaient pour cela les terrains disponibles, chaque famille pourrait, au bout de 10 ans, posséder sa maison indépendante, composée de 4 à 5 pièces, avec cour et jardin, eau et lumière. L'intérêt et l'amortissement ne dépasseraient pas la moitié du loyer qu'elles paient maintenant: car les constructions en adobe ne sont pas chères.
Bien entendu qu'il faudrait que les lois permissent au père de laisser au plus digne de ses enfants ce foyer péniblement acquis, pour qu'il y conserve les traditions de la famille. Une liquidation forcée, qui, à la mort du père, obligerait les enfants à vendre la maison pour s'en partager les deniers, détruirait l'effet de la mesure.
M. Amour me conduit encore dans une _proveeduria_, cuisine économique où les familles pauvres visitées par sa Conférence viennent chercher la nourriture journalière. À côté de la cuisine, une école gratuite, dont la Conférence fait les frais, reçoit les petits garçons et les petites filles de ces familles. La charité catholique est très ingénieuse à panser les plaies qu'elle rencontre. Combien de peine et d'argent on s'épargnerait, si l'on était aussi ingénieux à remonter aux causes et à couper le mal à la racine! Ainsi, combien de malades de moins à soigner et de malheureux à secourir, par le simple assainissement des logements des familles du peuple!
M. Amour me présente à sa famille, qui a passé un hiver à Nice et se propose d'y revenir. Elle me fait bon accueil et me reçoit à sa table. Dans l'après-midi, il me conduit à quelques milles de distance, à Tacubaia, visiter une ferme appartenant à l'un de ses parents. Elle comprend une surface de 10 caballerias 1/2 (la caballeria équivaut environ à 16 hectares).
La maison a un seul rez-de-chaussée. Elle est entourée d'un superbe parc. Ses nombreuses pièces peuvent loger grandement toute une famille. La ferme nourrit 300 vaches, dont le lait se vend à Mexico environ 30 centimes le litre. On sème aussi du blé, du maïs, de l'avoine, des haricots, et l'on fait du _pulche_.
On emploie la charrue de bois et la charrue américaine. Je vois aussi diverses machines à nettoyer le blé. Le blé ne donne que 8 à 10%; mais, dans certaines vallées, comme la vallée San-Martino, près Puebla, il rapporte de 20 à 40%. Chaque plant d'aloès, appelé _maguei_ dans le pays, rapporte par jour, durant trois mois, 3 litres de pulche, qu'on vend 1 réal le litre (60 centimes). La qualité fine vient des jeunes plantes de 4 à 5 ans, que l'on appelle _maguei manzo_. La deuxième qualité provient du _maguei tlacique_. Vingt-quatre hommes suffisent à travailler cette ferme. On y fait aussi des briques d'adobe et des briques cuites. Les familles des travailleurs, ici comme partout, n'ont qu'une seule chambre. Les hommes sont payés 3 réaux par jour, un peu plus de 1 fr. 50. La terre bien travaillée rapporte environ 10% net, quelquefois le 20 et 25% du capital.
M. Amour aurait voulu me faire visiter son hacienda, de San-Raphaël, à 40 lieues de Mexico. On s'y rend en deux jours à cheval; mais le temps me manque, et je dois me contenter de lui demander quelques détails. Cette hacienda comprend 18 lieues carrées. Elle est en _tierra caliente_ (zone chaude). On y cultive la canne à sucre, et le produit est consommé dans le pays. Sur les 3,500 habitants qui vivent de la ferme, une centaine de petits enfants meurent tous les ans de la piqûre de scorpions venimeux. Les chambres qui servent de logement aux familles manquent de pavé.
Il y a foire à Tacubaja, et de nombreuses roulettes et autres jeux sont en activité. Au retour, nous entrons dans le parc de Chapultepec, au pied du Castillo. Ce petit château fut le palais de Montézuma, le dernier roi ou empereur des Mexicains. On voit là une superbe forêt d'_ahuehuete_, arbre de la famille des cyprès. Un d'eux a 5 mètres de diamètre, et de 40 à 50 mètres de haut. Le baron de Humboldt estime que ces arbres peuvent avoir 2,000 ans. Il est bien tard quand nous rentrons; mais il me reste encore du temps pour faire dans la soirée une conférence à une réunion de jeunes gens.
À mon retour à l'hôtel, j'entends les veilleurs pousser leurs sifflets d'heure en heure. Cet usage est commun à toutes les villes du Mexique. Les crécelles des Chinois et des Japonais sont ici remplacées par des sifflets.
Un ami m'avait donné une carte pour M. Domingo Gana, ministre plénipotentiaire du Chili auprès de la république mexicaine. Il m'accueille avec bonté, et m'offre de me présenter au ministre de fomento: c'est le nom qu'on donne ici aux travaux publics. Le ministre n'est pas à son bureau; mais son secrétaire me fournit plusieurs renseignements, et m'envoie à l'hôtel six volumes de documents officiels. Nous passons à l'Observatoire, où le directeur, M. Mariano de la Barcena, nous fait visiter l'établissement. Il me montre les plans projetés pour l'assainissement de la ville de Mexico. Il s'agirait de drainer la vallée au moyen d'un canal qui aboutirait dans la vallée voisine à travers un tunnel. La dépense prévue est de 10,000,000 de piastres (50,000,000 fr.). Ce travail débarrasserait Mexico de la fièvre typhoïde et autres infections résultant actuellement du défaut d'écoulement des égouts. Le lac Tecxoco, en effet, où ces égouts se déversent, n'est que d'un mètre et demi plus bas que le sol de la ville. Il ne faut pas oublier que cette capitale, comme Venise, avait été construite dans une lagune, pour se mettre à l'abri des incursions ennemies. M. de la Barcena m'envoie aussi à l'hôtel trois volumes des _Annales de l'Observatoire_ et une lettre pour le gouverneur de Guanajuato. C'est dans cette ville que je dois m'arrêter, pour visiter les mines les plus importantes du pays. M. Gana me présente à sa famille et me retient à déjeuner. Je retrouve là cette bonne hospitalité que j'avais si bien appréciée au Chili.
L'après-midi est employé aux visites d'adieux, et je passe la soirée chez M. Coutoly, notre ministre de France. Il m'apprend qu'il y a environ 10,000 Français au Mexique, dont 2,000 dans la capitale. Malgré les tristes souvenirs de l'expédition impériale, la colonie est sympathique au pays. Si nous savions profiter de cette sympathie entre les races latines, nous pourrions monopoliser le commerce et l'industrie de l'Amérique espagnole. Le plus grand nombre de colons viennent des pays basques et béarnais et de la vallée de Barcelonnette; ces derniers monopolisent dans presque tout le Mexique le commerce d'étoffes populaires. Quittant leurs troupeaux des Basses-Alpes, ils arrivent ici fort jeunes. Ils sont employés par un compatriote aux travaux les plus humbles, avec un salaire presque insignifiant; mais, si le sujet est appliqué et fidèle, il monte en grade et finit par être envoyé dans une autre ville, pour fonder un nouveau magasin en commandite.
Une des causes qui affaiblissent l'action de nos colonies à l'étranger, c'est la désunion. Les Français sont malheureusement divisés au dehors comme chez eux. M. Coutoly au Mexique a su créer l'union. Il installe en ce moment une chambre de commerce consultative, et tous les nationaux se groupent volontiers autour de lui. Il en sera toujours ainsi, lorsqu'un agent intelligent voudra s'occuper avec tact des intérêts dont il est chargé. M. Coutoly s'intéresse aussi au relèvement des deux colonies françaises de Chacaltepec et de Saint-Raphaël, situées sur le fleuve Palma, dans l'État de Vera-Cruz. En 1830, quelques fouriéristes, pour appliquer leurs doctrines phalanstériennes, achetèrent là un morceau de forêt vierge, et y amenèrent quelques paysans bourguignons séduits par leurs théories. Mais le fait prouva bientôt leur fausseté. Le chef de la colonie devint un petit tyran, qu'il fallut chasser; et ce n'est que lorsque ces bons paysans, rentrant dans les voies de la nature, travaillèrent librement pour eux et leur famille, qu'ils virent naître la prospérité.
Ces faits ne devraient pas passer inaperçus: ils feraient tomber le bandeau des yeux à ces personnes de bonne foi qui se laissent facilement séduire par des doctrines analogues à celles de Fourier.
Les mêmes maux et les mêmes utopies renaissent à travers les générations: il est toujours utile aux enfants de s'éclairer des essais faits par leurs pères, afin d'éviter les mêmes écueils.
Débarrassés des chefs phalanstériens, les colons rencontrèrent bientôt d'autres ennemis: les maladies et les voisins. Un Mexicain de bonne volonté leur vendit à Saint-Raphaël, de l'autre côté de la rivière, des terrains plus sains, et l'on eut deux colonies. Des gens malintentionnés ne cessaient de contester leurs propriétés. Un ancien préfet alla même jusqu'à faire assassiner un colon, nommé Bourillon, à la suite d'une contestation de limite. M. Coutoly comprit bientôt que, si ce crime restait impuni, c'était la ruine de la colonie: il obtint, non sans effort, que justice fût faite. L'assassin est au bagne, et les colons sont pleins d'espérance, d'autant plus qu'ils comptent que la régie française pourra faire avec eux un traité pour l'achat de leurs tabacs. Une difficulté plus grave provient de la zone dans laquelle se trouvent ces colonies. D'après une loi de l'État, aucun étranger ne peut acheter des terres à une distance moindre de 5 lieues des côtes, et de 20 lieues de la frontière nord. Or nos colonies sont dans la zone réservée. Une décision des Chambres pourra régulariser le fait, en tant que colonies créées par l'État. Notre ministre se propose de visiter prochainement ses compatriotes, accompagné du ministre de colonisation.
Puisqu'on dépense tant de millions à créer des colonies nouvelles, c'est bien le moins que l'on fasse quelque chose pour faire prospérer celles qui existent! M. Coutoly a été élevé en Allemagne, et en a rapporté des idées pratiques. Il a eu l'excellente pensée de demander au gouvernement mexicain communication des travaux publics projetés, afin de les faire connaître en France. Comme premier résultat, il a obtenu pour une Compagnie française la concession des travaux du chemin de fer de Vera-Cruz. Si tous nos agents diplomatiques en faisaient autant auprès des gouvernements chez lesquels ils sont accrédités, l'on verrait plus souvent les capitaux français employés à l'étranger au lieu de se perdre en spéculations de Bourse. Il ne nous manque ni l'intelligence ni l'énergie; et, si nous nous répandons peu, c'est que nous ignorons beaucoup. Que de jeunes gens trouveraient un emploi utile et lucratif dans ces entreprises à l'étranger! Nous aurions plus de travailleurs et moins de déclassés.
CHAPITRE XI
Départ de Mexico. -- Les lignes de chemins de fer. -- La culture. -- Queretaro et la fin tragique de Maximilien. -- Arrivée à Guanajuato. -- Trois étudiants journalistes. -- Un journaliste français et la Commune de Paris. -- La ville de Guanajuato. -- Visite de la mine de la Cata. -- Détails d'exploitation. -- Situation de l'ouvrier. -- Rendement. -- La mine de Valenciana. -- La hacienda de mineria de Saint-François-Xavier. -- Détails de fonctionnement. -- Une aventure à l'hôpital. -- Les oeuvres de charité.
Le 5 octobre, M. Marchand m'accompagne à la gare. Le train part à 6 heures du matin. Les quais sont encombrés de balles de coton et de blocs de marbre. La locomotive siffle, et me voilà en route. Les wagons sont les mêmes qu'aux États-Unis, longs et larges; ils ont water-closet et robinet d'eau. Mais on peut difficilement se promener, à cause du balancement. Plusieurs en éprouvent même le mal de mer. La plupart des lignes de chemins de fer ont été concédées à des Compagnies américaines. Le gouvernement mexicain leur paie une subvention de 6,000 dollars, soit 30,000 fr., par kilomètre, et la construction coûte souvent moins; mais cette subvention est donnée en bons reçus en paiement des droits de douane, et ces bons perdent en ce moment 20%. Deux lignes se dirigent vers le nord: le chemin de fer national à voie étroite, qui doit rejoindre à Laredo (Texas) la ligne des États-Unis. Cette ligne vient d'être ouverte jusqu'à Saltillo; mais les travaux sont en ce moment suspendus, faute de fonds. On espère néanmoins que, dans un an ou deux, la ligne sera complètement terminée. Une autre ligne à voie large, appelée chemin de fer central, va être ouverte jusqu'à Aguas-Calientes, station thermale. De là elle traverse la région minière de Zacatecas, et rejoint les lignes américaines à Paso del Norte, dans le Nouveau-Mexique. Cette ligne sera ouverte en juin prochain, et l'on pourra ainsi de Mexico aller en wagon aussi bien à New-York qu'à San-Francisco. Plusieurs autres lignes sont en construction entre les deux Océans. La ligne de Vera-Cruz doit rejoindre Manzanillo, sur le Pacifique. Une autre ligne doit unir le port de Tampico, sur l'Atlantique, à celui de San-Blas, sur le Pacifique. Le port de Guajama, dans le golfe de la Californie, sera mis en communication avec Tucson, dans l'Arizona, à travers le Sonora. Corpus-Christi, sur l'Atlantique, sera relié à Laredo. Plusieurs autres lignes sont concédées ou à l'étude. Dans peu de temps, un réseau complet permettra d'atteindre facilement tous les points de la vaste République et d'en exploiter les richesses. Il est probable que ces richesses seront mieux utilisées par la race anglo-saxonne de l'Amérique du Nord, plus active et plus entreprenante. Les Mexicains le craignent. Un d'eux me disait: «Les Yankees sont riches: ils viendront et achèteront nos terres, et peu à peu nous déposséderont; d'autant plus qu'ils aimeront changer les glaces et les chaleurs de New-York contre le climat de Mexico, tempéré et délicieux aussi bien en été qu'en hiver.» Ce Mexicain disait vrai: les Yankees sont en train de faire ainsi la conquête pacifique de l'immense pays de leurs voisins; mais elle est légitime. Dieu a donné à l'homme la terre pour qu'il la travaille et s'y multiplie, non pour la monopoliser en quelques mains, qui, jouissant au loin du fruit du travail de leurs paysans, laissent ceux-ci languir dans la misère. L'énergie et l'intelligence ne manquent pas aux Mexicains; elles sont assoupies ou dirigées vers l'assaut du pouvoir. Il est probable que l'émulation les réveillera et les poussera dans une meilleure direction. Les Mexicains ont peu de sympathie pour la race anglo-saxonne, froide et positive. Communicatifs et poétiques, ils se lient bien mieux avec les nations de race latine. Dans ces dispositions, il serait facile d'arriver, par des concessions de terre et de travaux publics, à des combinaisons qui permettraient aux Français, aux Italiens, aux Espagnols, de prendre part à l'exploitation des richesses du pays, sans en laisser le monopole aux Yankees. Mais il est temps de poursuivre ma route.
Le train suit la vallée de Mexico. Dans les marécages, je vois des buffles, et dans les prairies, des vaches et des chevaux. De vastes champs de maïs sont clôturés par des haies de _cactus gigantea_. On les appelle ici _organos_, parce qu'ils ressemblent à des tuyaux d'orgue. Je remarque aussi souvent d'énormes poivriers, qui atteignent ici les proportions d'arbres de haute futaie, et des champs de figues de Barbarie, qu'on appelle _tuñas_. Les indigènes les vendent au marché, s'en nourrissent, et en font une pâte concentrée, qu'ils appellent _queso_, ou fromage de tuña. Les villages ont tous leur église à coupole. Les _rancherias_ sont de plus en plus misérables. Ce sont de pauvres maisons ou cabanes composées de terre, de paille, de pierres posées à sec, de vieilles traverses de chemin de fer, ou même d'un lambeau de toile. Les membres d'une famille y vivent pêle-mêle. Partout des troupes de baudets charrient le foin, la paille, le bois qui alimente le feu de la locomotive. Je vois même de pauvres Indiens faire concurrence aux baudets: ils s'en vont dans la forêt, et rapportent sur leurs épaules un long fardeau de bois, du poids de 18 arobas, presque 100 kilog., pour lequel on leur donne 2 ou 3 réaux.
À toutes les gares, toujours les mêmes gendarmes ruraux, armés jusqu'aux dents, et de nombreuses filles ou femmes qui vendent des fruits, des gâteaux, des confitures et autres plats du pays. Dans certaines gares on vend aussi des paniers, boîtes et autres travaux en paille, des petits ouvrages et des lazos en fils d'aloès.