A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde
Chapter 4
La moyenne annuelle des personnes tuées par la foudre est de neuf. Les ouragans sont souvent terribles. Ils ont lieu entre la moitié d'août et fin novembre. Les tremblements de terre ne se font sentir d'ordinaire que dans la partie méridionale.
Les maladies régnantes sont celles du tube digestif, le tétanos, la fièvre jaune ou _vomito negro_ qui attaque surtout les étrangers et les habitants qui viennent de l'intérieur aux côtes. Il y a aussi de nombreux cas de fièvres intermittentes et de phtysie. On voit pourtant, surtout parmi les gens de couleur, bien des cas de longévité, ayant atteint 130, 140 et 150 ans.
Dans les rivières, on trouve des crocodiles qui ont jusqu'à huit mètres de long; la mer fournit d'énormes tortues.
Les principales productions sont la canne à sucre et le tabac; on récolte aussi un peu de café et de cacao, du maïs, du riz, de l'indigo, de l'igname, du caoutchouc, du coco, des bananes, du miel de la cire, et les divers fruits des tropiques. On coupe plusieurs qualités de bois de teinture et d'ébénisterie.
En fait de minéraux, l'île renferme du charbon, de l'aimant, de l'argent, du kaolin, et des minerais divers; mais on n'exploite que le cuivre et le fer. L'industrie est limitée au sucre et aux cigares. L'île est divisée en six provinces, mais les habitants ont l'habitude de la diviser en deux seules portions: la _vuelta abajo_ au sud de la Havane, et la _vuelta arriba_, au nord.
Sous le rapport religieux, elle est divisée en deux diocèses: l'évêché de la Havane et l'archevêché de Santiago de Cuba.
Militairement, l'île est toute sous le commandement du capitaine général, et comprend sept districts ou sous-commandements.
Judiciairement, elle se divise en deux _audiencias_: celle de la Havane et celle de Puerto-Principe. Elles ont chacune plusieurs districts judiciaires confiés à des _alcades majores_ ou juges de première instance qui ont pour délégués les juges municipaux ou juges de paix. Pour la marine, il y a un commandant général et cinq districts.
L'instruction publique compte à la Havane une université, et dans toute l'île un millier d'établissements scolaires.
Les chemins de fer en activité atteignent 1,660 kilomètres; les télégraphes 2,567 kilomètres. La Havane est bien desservie par le téléphone.
Plusieurs lignes de bateaux à vapeur mettent l'île en communication avec l'Europe et les États-Unis. En 1877, le nombre des navires entrés dans les divers ports de l'île a été de 1,669, comprenant 835,000 tonnes.
L'exportation en 1878 a atteint presque 71,000,000 de piastres (la piastre espagnole est de 5 fr.). Les principaux articles d'exportation sont le sucre, le tabac, le café, le rhum, le cuivre, la cire, le miel, le coton, les cuirs, l'huile de coco, les bois et les fruits. L'importation comprend la farine, les vins, l'huile, les liqueurs, le riz, le poisson salé, la viande salée, la quincaillerie, les machines, les papiers, les peaux et les objets de luxe. Les pays qui commercent le plus avec l'île sont dans l'ordre suivant: les États-Unis, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, les États hispano-américains, la France, la Russie, la Belgique, le Danemark et la Hollande.
C'est le 22 septembre, vers 3 heures du soir, que nous commençons à apercevoir le phare de la Havane, capitale de Cuba. Bientôt nous voyons les forts du sud, et le navire s'arrête pour prendre le pilote. L'entrée du port est étroite et boueuse; l'Espagnol ne sait pas plus nettoyer les ports que les rues et les maisons. Le port est superbe, vaste et parfaitement abrité: nous passons à côté d'un bassin flottant contenant un grand steamer en réparation; nous devançons un aviso de guerre, et allons mouiller non loin de cinq à six steamers des compagnies américaines et espagnoles. Le navire doit prendre du charbon et s'embosse au môle; trois douaniers montent à bord pour garder le navire, mais de nombreuses libations de Champagne les mettent bientôt en état de repos pendant qu'ailleurs on travaille....
Je descends à terre et rends visite au gouverneur civil pour lequel j'avais une lettre. Le concierge me dit: montez _arriba_; je monte et m'adresse au Chinois qui me renvoie au portier. Mais le gouverneur m'a vu et m'appelle. Il me fait bon accueil, m'offre un Alphonse XII, cigare exquis enveloppé dans du papier d'argent, et me dit: à la _disposicion de Vousted_.--J'aimerais voir, lui dis-je, les curiosités du pays, les monuments, les établissements d'instruction et de bienfaisance, une fabrique de cigares et une plantation de cannes à sucre.
--Nous n'avons pas de monuments; notre université est peu de chose, les hôpitaux sont loin; je vous procurerai une lettre pour visiter la plantation de cannes la moins éloignée, et vous l'enverrai à l'hôtel.
J'exprime ma reconnaissance à M. le Gouverneur; mais je n'ai pu le remercier pour la lettre promise, car je l'attends encore.
Je fais quelques emplettes et parcours la ville. Elle comprend 300 habitants, et dans la partie vieille, ressemble aux villes espagnoles. Les rues sont étroites, à peine six à sept mètres; mais au delà du parc central, dans la ville neuve, elles sont plus larges. Le Prado atteint même une quarantaine de mètres et est planté d'arbres. Les maisons sont généralement basses: un rez-de-chaussée et un étage; quelques-unes atteignent trois et quatre étages. Elles sont toutes couvertes en terrasses, sur la plupart desquelles on voit une roue à vent qui sert à tirer l'eau de la citerne. Quelques-unes ont le _patio_ traditionnel. La ville nouvelle s'étend assez loin dans la campagne, par de beaux boulevards que parcourent les tramways. Des portiques abritent les magasins contre les rayons brûlants du soleil. Par-ci par-là de jolis squares, des statues de marbre et quelques fontaines; mais trop souvent aussi les urines et les ordures de toute sorte qui embaument par trop l'atmosphère.
La race espagnole semble encore ignorer la propreté. Je descends à l'_Hôtel central_. Cet établissement nouveau a pour escalier un casse-cou, mais il aura bientôt un correctif: l'ascenseur. Les chambrettes sont propres, la nourriture saine, les prix modérés, les gérants aimables. Pour respirer, je monte sur la terrasse, d'où je domine la ville, et assez tard dans la nuit je vais chercher mon lit. Il est perfectionné. Dans le but de laisser tout le corps bénéficier de l'air, on couche sur une toile métallique élastique qui laboure les chairs. Le salon réunit quelques-uns des hôtes. Ils se dandinent sur les fauteuils-balançoires, pendant qu'en suivant le couloir, on peut, par les portes ouvertes, voir les autres étendus sur leurs lits.
Le lendemain je fus matinal. C'était dimanche et je me rends à la cathédrale; on peut compter les rares fidèles; L'édifice est à trois voûtes, soutenues par des piliers massifs en tuf. On y voit quelques jolis tableaux. Au maître-autel, du côté de l'Évangile, au-dessous d'un médaillon en marbre représentant Christophe Colomb, on lit cette inscription:
O RESTOS E IMAGEN DEL GRAN COLON! MIL SIGLOS DURAD GUARDADOS EN LA URNA Y EN LA REMEMBRANZA DE NUESTRA NACION!
_O restes et portrait du grand Colomb! Tu resteras mille siècles gardé dans l'urne Et dans la mémoire de notre nation!_
Christophe Colomb, après avoir été mis dans les fers, en récompense du nouveau monde qu'il venait de donner au roi d'Espagne, mourut à Valladolid, le 20 mai 1506. Ses restes mortels furent déposés dans le monastère des Chartreux (Cartujos), à Séville, d'où on les transporta à l'île de San-Domingo. En 1796, à cause des troubles qui ensanglantaient cette île, on les transféra à la Havane, dans la cathédrale.
Christophe Colomb crut avoir abordé aux Indes, et mourut dans la croyance que Cuba était l'extrémité orientale de l'Asie. Ce ne fut qu'en 1508 que Sébastien de Ocampo, après avoir fait le tour de Cuba, constata qu'elle n'était qu'une île.
Derrière la nef de gauche, on voit aussi dans la cathédrale une belle statue de marbre d'un jeune évêque mort à 42 ans, après cinq mois d'épiscopat. Il arrivait d'Espagne et paya bientôt son tribut à la fièvre jaune. À la sacristie un employé me montre les brillants ornements qui forment le trésor de l'église: ce sont des broderies en or sur drap d'or, d'argent, de satin et de velours.
Il paraît que les Havanais prennent fréquemment des bains, s'il faut en juger par les nombreuses affiches sur lesquelles on lit: Baños. En tous cas, dans les heures chaudes, on voit par les portes et les fenêtres ouvertes, les Havanaises se balancer dans leurs fauteuils, appelant à tout instant la négrita (petite esclave) pour leur donner ou leur prendre l'éventail. On m'avait remis une lettre pour les Soeurs du Sacré-Coeur. Elles demeurent au Cerro, dans le quartier de Buenos aires (bon air). En me rendant chez elles j'ai l'occasion de voir les environs de la ville. Ils sont parsemés de petites villas et on y rencontre parfois sous les grands arbres, les hommes de police ou gendarmes à cheval, se reposant à l'ombre. Dans la ville, on voit aussi aux coins des rues, des policemen en uniforme coutil bleu et chapeau panama: ils sont armés du sabre et portent le revolver; je leur préfère le petit bâton des policemen anglais et américains, car il représente la force morale. En tout cas, tant à la ville qu'à la campagne, tout le monde travaille comme si ce n'était pas dimanche; les mules et les boeufs tirent les chars et tous les magasins sont ouverts. Quand donc verrons-nous observer le Décalogue dans les pays catholiques?
Les Soeurs du Sacré-Coeur occupent un vaste bâtiment bien exposé et entouré d'un parc. Elles sont au nombre de 42 et instruisent 125 pensionnaires et un grand nombre d'externes gratuites. La supérieure est cubaine: elles viennent d'envoyer quelques Soeurs à Mexico pour une fondation.
Au retour, j'entre dans l'église de Monserrate et dans celle de la Merced. Les fidèles y sont un peu plus nombreux; les dames, la tête garnie d'un léger voile, se tiennent sur des pliants que leur apporte l'esclave. L'église de la Merced, desservie par les Pères Lazaristes espagnols, possède de belles fresques.
Des affiches annonçaient une grande Corrida de toros au cirque de Régla de l'autre côté de la baie. Je déplore devant le Père supérieur qu'on ne respecte pas plus les animaux qu'on ne respecte le dimanche. Le Père trouve que cela n'est que peccadille à côté des bals qui corrompent la jeunesse. Le soir, deux Suisses qui voyagent comme moi sur l'_Éden_, me racontent qu'ils sont allés voir la _Corrida_; que 3,000 personnes s'étaient entassées dans le cirque, après avoir payé 3 piastres par personne du côté de l'ombre et 1 piastre 1/2 du côté du soleil; qu'à chaque cheval éventré ce gracieux public applaudissait et menaçait un des toréadors qui était descendu de cheval parce que celui-ci refusait de marcher; qu'un jeune homme ayant voulu ramasser une banderole a reçu un coup de corne du taureau et a été tué net, etc., etc.
Les catholiques havanais, comme leurs parents, espagnols, trouvent tout cela bagatelle, et ajoutent pieusement que les chairs des taureaux ainsi tourmentés s'en vont aux hospices. À la Havane, on avait même démoli le vieux cirque et on se promettait de ne plus le reconstruire; mais d'honnêtes gens, qui souffrent de ne plus voir couler le sang, se proposent d'en refaire un nouveau et tout le monde ne trouve rien à redire du moment que les bénéfices seront pour les oeuvres pies! Quand comprendra-t-on qu'avec l'argent qui est le produit du crime, on ne saurait faire des oeuvres agréables à Dieu! il n'est bon tout au plus qu'à acheter le champ du sang: Hacel-dama! Dans les pays de race espagnole, on en est encore à ignorer que, exposer sciemment la vie pour amuser les gens est un crime, et que tourmenter les bêtes pour plaire aux badauds est contraire aux lois de la nature. Si j'étais gouverneur en pays espagnol, je considérerais comme mon premier devoir de convertir les cirques en écoles élémentaires, et si j'étais évêque, j'ordonnerais à chaque curé de lire en chaire, tous les jours, les versets de l'_Ecclésiastique_ et des _Proverbes_, qui stigmatisent ceux qui se plaisent à tourmenter les animaux. Au reste, personne n'ignore qu'une bulle de Sixte V frappe d'excommunication les fauteurs de ces jeux sanglants.
Chemin faisant, j'entre dans une pharmacie dans le but de contrôler les renseignements divers que j'ai reçus sur la fièvre jaune. Elle a été très forte en août et dans les deux premières semaines de septembre. En ce moment elle est tombée à une moyenne de 12 cas par jour, et les médecins en guérissent un grand nombre.
Les Européens y sont plus sujets que les indigènes.
En effet, dans les zones tempérées, les poumons travaillent beaucoup plus que le foie; et celui-ci agit davantage dans la zone torride. Le nouveau débarqué, par le défaut d'équilibre dans ces deux fonctions, a bientôt la masse du sang corrompue. Les soldats espagnols ont aussi l'habitude de manger du fruit, et la digestion étant ici moins active, le corps se trouve engorgé et le sang se corrompt; Ajoutez à cela mille foyers d'infection, faute de propreté. Les médecins combattent la fièvre jaune par les diurétiques et les sudorifiques.
Après le déjeuner je vais au collège de Belem, dirigé par les Pères Jésuites. Ils ont 200 internes et autant d'externes. Dans les dortoirs, je vois les petites cellules habituelles avec plafond en toile métallique.
Je rends visite à M. José Solano y Granados, avocat, président du Conseil des Conférences de Saint-Vincent de Paul.
Il y a à la Havane 7 Conférences comptant ensemble 120 membres et visitant 160 familles pauvres. Les Conférences répandent aussi un almanach, dirigent une bibliothèque et ont fondé un orphelinat. M. Solano m'y conduit, et j'y trouve 35 petits bons hommes de 10 à 12 ans, bien éveillés et bien proprets, occupés aux études. Le défaut de bons chefs d'atelier fait qu'on n'a encore pu organiser les métiers, mais on espère y arriver. L'établissement est proprement tenu. Une inscription indique que la maison a été donnée par un curé; le directeur est un ingénieur distingué qui se dévoue à l'oeuvre sans rémunération. Malgré cela l'oeuvre coûte encore par an 5 à 6,000 piastres, qu'on obtient par souscriptions.
Je prie M. Solano de m'obtenir une carte d'entrée à la plantation de Toledo, située à 10 kilomètres, près de Marianao, et qui appartient à M. Duragnone.
Nous passons plusieurs heures à causer sur les choses du pays, et à 11 heures je m'endors sur ma toile métallique. Il avait été convenu avec trois autres passagers de l'_Éden_: un ingénieur français et deux Suisses, que celui qui s'éveillerait le premier vers 5 heures, éveillerait les autres, car il faut arriver à la gare pour le train de 6 heures.
Un des Suisses prend la lune pour le soleil et nous éveille à 4 heures. La lune en effet est ici extrêmement brillante, et il faut s'en garer, car elle engendre des ophtalmies. Nous passons notre heure à nous préparer tout en riant, et jasant sans pitié pour les passagers qui dorment. Nous leur rendons ainsi la pareille, car ils en avaient fait autant jusqu'à 2 heures du matin.
CHAPITRE VI
Excursion à Marianao. -- La plantation de cannes de Toledo. -- Un orage. -- 400 esclaves. -- Culture de la canne. -- Fonctionnement de l'usine. -- Détails et prix. -- L'administration espagnole dans la colonie. -- Le papier-monnaie et la Banque espagnole. -- Les autonomistes et les conservateurs. -- Avenir probable. -- Production du sucre et du café dans le monde entier. -- Le tabac à la Havane. -- La fabrique de cigares de Villar-Villar. -- La fabrique de cigarettes de Diego Gonzales. -- Le marché. -- La presse. -- Le départ. -- Navigation dans le golfe du Mexique.
Les tramways marchent dès 5 heures. Nous prenons place dans une voiture des blancs. Il y en a à meilleur marché dans lesquelles peuvent monter aussi les nègres. À 6 heures nous étions dans le train, en route pour Marianao. Dans notre vaste wagon à l'américaine, à chaque station un cylindre tourne et marque le nom de la station prochaine. Nous parcourons la campagne semée de patates, d'igname et de maïs. On coupe ici le maïs trois fois l'année et la même racine repousse trois fois, donnant chaque fois un épi. Nous voyons aussi de nombreux palmiers géants dont quelques-uns ont leur grand plumet et d'autres l'ont perdu; on nous dit que c'est un ver rongeur qui les décapite ainsi. Par-ci par-là des Chinois labourent ou coupent les cannes. À 8 heures 1/2 nous arrivons à Marianao, mais le billet porte d'autres noms: Concha au départ et Sama à l'arrivée. Ces changements de nom déroutent parfois le voyageur. M. Marchand, l'ingénieur français qui m'accompagne, me raconte qu'à une gare d'Allemagne, ayant demandé un billet pour Aix-la-Chapelle, on lui donna un billet sur lequel était écrit Aaken. Il le refusait en déclarant qu'il ne voulait pas aller à Aaken, mais à Aix-la-Chapelle, et on eut de la peine à lui faire comprendre que Aaken n'était que la traduction allemande d'Aix-la-Chapelle.
À Marianao une voiture nous conduit d'abord chez M. Duragnone. Il occupe un fort beau château près du village. L'heure matinale ne lui permet pas de nous recevoir, mais il envoie un de ses domestiques à cheval pour donner ordre au concierge de nous laisser passer. On nous avait en effet parlé d'un nègre portier qui, fidèle à sa consigne, était aussi impitoyable que Cerbère.
Après une demi-heure de trot à travers une campagne verdoyante et par un chemin mal entretenu, nous arrivons à la plantation. Le nègre ouvre à deux battants et nous traversons les champs de cannes pour arriver à la ferme. Nous entrons d'abord dans un vaste bâtiment enfermant une cour de 60 mètres de côté. Il a un étage sur rez-de-chaussée et portiques tout autour.
La seule porte d'entrée est surmontée d'une tourelle portant une grosse cloche. C'est l'habitation des 400 esclaves qui travaillent à la ferme. Au centre un hangar couvre les lavoirs et la cuisine. Près de là, un immense tas de fumier répand une odeur infecte. J'interpelle l'assistant; il me dit que ce sont les balayures des bâtiments et que chaque deux dimanches les chars viennent les prendre.
Les esclaves sont aux champs; mais au premier étage 70 enfants de tout âge grouillent au soleil. Les uns sont nus, les autres plus ou moins vêtus. Je remarque une petite fille attachée par un pied à la balustrade, exactement comme nos paysans attachent les poulets avec une ficelle. Les plus petits sont dans des paniers ou sur des lits. Une vieille négresse soigne tout ce petit monde. On nous montre une salle, future école mixte de tous ces négrillons et négrillonnes.
Le rez-de-chaussée est divisé en plusieurs salles, ayant chacune à droite et à gauche un plancher surélevé qui sert de couche aux esclaves; ils s'y casent et forment leurs unions selon leurs sympathies. Ceux qui préconisent l'union libre n'ont qu'à venir voir ici à quoi elle réduit la famille, et à moins qu'ils n'aient perdu la raison, ils reculeraient d'horreur. Sur les toits et dans la cour je vois de nombreux _gallinasos_; c'est un vautour noir qui rend ici d'immenses services en avalant les ordures.
L'esclavage a été réglementé en 1868. À partir de cette époque, le ventre a été déclaré libre. Cette expression signifie que tout enfant né d'une esclave est libre. Tout esclave arrivé à l'âge de 60 ans devient libre. En 1888, tous les esclaves seront libérés. Dans l'intervalle, si le maître ne paie pas à l'esclave le salaire convenu, celui-ci peut s'adresser à l'autorité, qui lui donne la liberté.
Un peu au-delà de l'habitation, il y a l'infirmerie, occupée par 25 esclaves. Un infirmier et un _partorero_ (accoucheur) y sont en permanence. Le docteur de Marianao y vient tous les jours.
Nous passons au compartiment des machines. Elles sortent en grande partie de l'usine Cail de Paris, et sont de fortes dimensions. Comme à l'Infanta près Lima, le tablier sans fin amène les cannes sous les cylindres; le jus, par la pression à vapeur, s'en va dans des réservoirs au haut de l'usine. De là, il descend dans des cuves diverses pour se purifier et se délivrer de l'eau et autres éléments étrangers; puis il passe dans 8 turbines qui font 800 tours à la minute et séparent le sucre de la mélasse. Celle-ci s'en va dans un immense réservoir au-dessous de l'usine et est vendue aux distillateurs qui en extraient le rhum.
Le mécanicien est un Catalan fort aimable. Il nous fait remarquer une nouvelle turbine que vient d'inventer un représentant des usines de Fives-Lille, résidant à Cuba. Elle consiste en une spirale se développant sur un cône de cuivre qui fait 1,500 tours à la minute: un couvercle qui l'emboîte est percé de trous et fait 500 tours à la minute; la pâte sucrée passe par le haut, parcourt la spirale, rejetant la mêlasse par les trous du couvercle, et le sucre purifié sort par le bas. Le premier essai a donné de bons résultats. Ce système épargne la nécessité de l'arrêt des turbines pour les dégarnir et les regarnir. L'usine n'emploie pas le noir animal; elle ne produit que le sucre jaune expédié aux raffineries d'Europe ou d'Amérique.
La vapeur est produite par onze générateurs ou chaudières de 40 pieds de long sur 5-1/2 de diamètre. L'usine travaille cinq mois de l'année et produit environ 30 tonnes de sucre par jour. On le met en pipes de 70 arobas chaque (l'aroba équivaut à 25 livres, environ 12 kilog.).
On en remplit environ 4,000 par an.
L'usine produit une moyenne annuelle de 66,000 quintaux de sucre. Il est vendu environ 5 fr. l'aroba sur les marchés de New-York.
En ce moment l'usine ne brille pas par l'ordre et la propreté, mais c'est l'époque où elle ne travaille pas.
Pour économiser l'eau, la vapeur est condensée et ramenée de nouveau à l'état liquide.
Le contre-maître ou directeur, grand gaillard aux épaules carrées, à la figure bronzée, veut bien me donner, sur la plantation divers renseignements. Elle embrasse 65 _caballerias_ de terre. Cette mesure en usage dans le pays est un carré de 432 _varras_ de côté, soit 186,624 _varras_ carrées. La _varra_ étant de 3 pieds espagnols, soit 0m 86, la _caballeria_ correspond à 160,496 mètres carrés, soit un peu plus de 16 hectares.
Le terrain de la plantation n'étant pas de première qualité, ne donne qu'environ 600 chars de cannes de 150 arobas chaque, par _caballeria_. Cela fait 90,000 arobas ou 1,080,000 kilog. de cannes qui produisent 300 caisses de sucre de 16 arobas chaque, soit 4,800 arobas ou 57,600 kil.
De sorte que 1,080 tonnes de cannes donnent 57 tonnes 1/2, soit moins de 6%.
En divisant ces chiffres par 16, on trouve qu'un hectare de terre produit 67 tonnes de cannes et 3,600 kilog., soit un peu plus de 3 tonnes 1/2 de sucre.
Les bons terrains peuvent donner au maximum 700 chars de cannes de 150 arobas par _caballeria_. Le prix de la terre varie de 300 à 500 piastres or par _caballeria_. Les esclaves sont nourris et payés 6 piastres papier par mois, soit environ 10 sous par jour, puisque 2 piastres papier ne valent qu'une piastre or. La nourriture coûte de 1 fr. à 1 fr. 50 par esclave. Le matin à l'aube la cloche les appelle et on leur donne du café; à 11 heures, du riz ou du _tajaco_, viande salée qui vient de Montevideo, ou de la morue. Le soir, avant le coucher, ils mangent du maïs, des haricots noirs, ou quelque chose d'analogue.
On peut voir par ces chiffres que la plantation de cannes dans l'île de Cuba laisse au planteur de beaux bénéfices. Toutefois, l'excès de production et la concurrence de la betterave produisent en ce moment une complète stagnation.