A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde
Chapter 3
Comme à l'Infanta, après la production du sucre, on lave l'usine et le résidu s'en va dans le distillateur qui reçoit 1,000 gallons à la fois, et donne 90 gallons de rhum, soit 9%.
M. Georges emploie de nombreux Hindous. Deux d'entre eux viennent de se quereller devant nous. Ils s'apaisent bientôt à la menace de se voir dénoncer à l'inspecteur. Le terrain étant pauvre, M. Georges est obligé d'engraisser ses cannes avec une préparation de guano qu'il importe d'Angleterre au prix de 55 l. stg. la tonne. La canne dure 3 ans et donne une récolte par an.
À mon retour, j'admire encore une fois la campagne verdoyante et par-ci par-là quelques magnifiques villas de riches marchands. Je salue M. Malabre, notre vice-consul, fais ma petite provision de rhum, et à 5 heures je suis à bord pour le dîner.
Le navire a chargé une collection de tortues qu'on porte en Angleterre pour la soupe des gourmets. Presque toutes ont plus d'un mètre de long: elles sont renversées sur le dos, et regardent avec des yeux languissants qui inspirent la compassion. Un grand nombre de négresses viennent nous offrir des paniers et des éventails en feuilles de palmiers. La couleur de leur peau est plus ou moins foncée: entre le blanc pur et le noir pur, on compte trois degrés désignés par des noms différents: le _sambo_, le mulâtre, le quarteron.
Le 9 septembre, à 9 heures du matin, le navire lève l'ancre. Nous parcourons en sens inverse la magnifique rade. Au loin sur la montagne, on aperçoit les blanches baraques du bataillon de soldats européens que l'Angleterre entretient dans l'île; le bataillon de soldats nègres commandé par des Européens est cantonné dans la ville. Les baraques du bataillon européen sont à 2,000 pieds sur le niveau de la mer et jouissent d'un climat plus sain et plus frais: c'est pratique.
L'île que j'ai vue si verte à cette saison des pluies est parfois bien aride à la saison sèche. Les pluies avaient lieu régulièrement en octobre, mais depuis le déboisement, elles sont moins abondantes; conserver les forêts sera toujours une sage précaution.
Toute la journée nous côtoyons l'île.
CHAPITRE IV
Haïti et San-Domingo. -- Port-au-Prince. -- Les Nègres. -- La révolution. -- L'île Saint-Thomas et le groupe des Vierges. -- Histoire. -- L'esclavage. -- La ville et le port. -- La Royal-Mail. -- Excursion dans l'île. -- Une plantation de cannes. -- Les ouragans. -- San-Juan de Porto-Rico. -- Navigation vers Cuba.
À la pointe du jour nous entrons dans l'immense golfe de Gonaïve au bout duquel est Port-au-Prince, capitale de la république d'Haïti. Cette île fut découverte le 6 décembre 1492, par Christophe Colomb, qui l'appela Hispaniola. En 1630, les Français y formèrent plusieurs établissements sur la côte nord, et en 1698, ils en formèrent d'autres à l'ouest et au sud. Les Espagnols en avaient occupé la plus grande partie à l'orient et l'appelaient San-Domingo. Au commencement de ce siècle les noirs, qui formaient la grande majorité de la population, se révoltèrent aussi bien contre les Français que contre les Espagnols et constituèrent les républiques d'Haïti et de San-Domingo. L'une et l'autre sont presque continuellement en révolution.
La république d'Haïti compte 24,000 kilomètres carrés et 550,000 habitants. La population a presque diminué de moitié depuis l'indépendance. La capitale, Port-au-Prince, a 25,000 habitants; ses maisons, étagées sur un coteau dont la mer baigne le pied, sont petites et couvertes en bois. On distingue le palais du gouvernement, qu'habite M. Salomon, président actuel. Il paraît que sa science gouvernementale n'est pas à la hauteur de celle de son grand homonyme, puisque, depuis 6 mois, il a révolution chez lui. Plusieurs villes, et entre autres Jacmel, sont aux mains des rebelles, qui vont en avant au cri de _ôte-toi que je m'y mette_. Ils ont acheté un navire pour transporter leurs adhérents, et, faute d'argent, le gouvernement ne peut en acheter un autre pour le leur opposer.
Vers 9 heures, le _Para_ jette l'ancre devant Port-au-Prince. Trois navires de guerre stationnent devant cette capitale, probablement dans l'intention de porter les noirs à réflexion. Ils appartiennent à la France, à l'Angleterre, à l'Espagne. Il y a quelques commerçants étrangers à Port-au-Prince, mais il n'y a pas de propriétaires blancs. Les noirs, jaloux, et craignant de voir renaître leur influence, ont interdit à tous les étrangers le pouvoir d'acheter des immeubles dans l'île. Le docteur en chef vient à bord, coiffé d'un chapeau forme décalitre à demi écrasé: il met ses lunettes et lit les papiers avec un air d'importance. Plusieurs indigènes nous entretiennent longuement sur les tripots du gouvernement et sur les agissements des rebelles. Le nègre fuit le travail; quelques fruits dans la forêt lui suffisent; le gouvernement ne sait plus où lever des impôts.
La température est brûlante, la végétation magnifique. À 11 heures, le navire lève l'ancre et nous parcourons encore une fois le beau golfe de Gonaïve.
Le lendemain, le reste de la journée, nous avons toujours à tribord l'île d'Haïti, ancienne partie espagnole, aujourd'hui république de San-Domingo. Elle a une surface de 53,000 kilomètres carrés et une population à peine de 250,000 habitants. Le pays est en partie montagneux. Une chaîne de montagnes appelée Cibao la traverse; son pic le plus élevé atteint 2,274 mètres. L'exportation se réduit à un peu de café, de tabac et de bois de teinture; et pourtant cette île extrêmement fertile pourrait nourrir plusieurs millions d'habitants! Ceux qui prétendent que le nègre a assez d'aptitude pour bien gouverner ont ici un démenti. Pour peu qu'on les laisse à eux-mêmes encore un siècle, ils se réduiront à quelques milliers d'habitants vivant de fruits dans les bois.
La capitale, San-Domingo, compte 16,000 habitants; elle n'est pas en révolution aujourd'hui, elle le sera peut-être demain.
Les républiques de San-Domingo et d'Haïti professent la religion catholique.
Le 12 septembre nous côtoyons l'île de Porto-Rico, et vers le soir nous arrivons à Saint-Thomas.
Cette petite île, toute verdoyante en cette saison des pluies, est désolée par la sécheresse le reste de l'année. Avec Sainte-Croix et Saint-Jean, elle appartient au Danemark depuis environ deux siècles. Ces trois îles font partie du groupe des Vierges, découvert par Christophe Colomb dans son deuxième voyage en 1493. Il les appela ainsi en l'honneur des onze mille vierges martyrisées avec sainte Ursule. Colomb les trouva habitées par les Caraïbes, tribus sauvages qui faisaient des incursions dans les îles voisines pour saisir les paisibles Arrowauks et se nourrir de leur chair.
Les Espagnols, occupés à d'autres possessions importantes, négligèrent ces îles, et les Anglais et les Hollandais s'y établirent dès 1625. En 1650, Sainte-Croix passa aux mains des Français qui la vendirent aux chevaliers de Malte, puis elle repassa aux Français qui l'abandonnèrent en 1695, et quelques années plus tard la cédèrent au Danemark déjà établi à Saint-Thomas. Dans un édit signé par Iversen, gouverneur de Saint-Thomas, daté du 8 août 1672, je vois que tout travail du dimanche était puni d'une amende de 50 livres de tabac, et la non-assistance aux offices d'une amende de 25 livres. Il résulte de là que le tabac était le principal produit du pays. Pour se défendre contre les Espagnols, qui, de Porto-Rico, faisaient des incursions, le même décret oblige, sous peine d'une amende de 100 livres de tabac, chaque chef de famille à avoir une épée avec son fourreau, un fusil avec 2 livres de poudre et des balles. À l'approche de l'ennemi, le premier à l'apercevoir devra tirer trois coups de fusil si c'est de jour, un coup durant la nuit, et prévenir les voisins pour que tous se rendent au fort avec leurs armes.
Le dimanche après-midi, au son du tambour, chacun doit se rendre en armes à l'exercice militaire.
Des amendes on faisait trois portions: une pour le roi, l'autre pour l'Église, la troisième pour celui qui souffrait le dommage.
Au gouverneur Iversen succéda en 1679 Nicholas Esmit, élu par la Compagnie danoise des Indes occidentales. À cette époque le défaut de bras se faisant sentir, Christian V acheta en Afrique, du roi d'Aquambou, les deux forts de Frédéricksbourg et de Christianbourg sur la Côte-d'Or, et y envoya des navires acheter des esclaves pour Saint-Thomas. Dans le but d'aider la Compagnie, le roi ordonna à tous les propriétaires de voitures de Copenhague d'avoir pour 500 rix-dollars d'actions ou de payer un revenu de 60 rix-dollars. On importa beaucoup d'esclaves, et leur nombre s'éleva jusqu'à 30,000 pour les trois îles.
Les agents de la Compagnie se rendirent souvent coupables de bien des cruautés sur les côtes de Guinée, mais un de ces agents, nommé Schildérop, se fit si bien remarquer par sa bonté et sa justice qu'on venait de toute part à la côte pour le voir. Un vieux prince, demeurant à plus de 300 milles, lui envoya même sa fille avec beaucoup d'or et de diamants pour le prier de lui donner un petit-fils.
Dans leur nouvelle patrie, ces pauvres esclaves n'étaient pas toujours fort bien traités, et souvent ils se soulevèrent. Le décret publié par ordre du Conseil royal le 31 janvier 1733, dans les îles danoises, peut donner une idée de la situation. En voici la traduction:
1º L'esclave qui provoquera la fuite sera piqué trois fois avec un fer rouge, puis pendu.
2º Chaque esclave qui fuira perdra une jambe, et si le maître lui pardonne, il perdra une oreille et recevra 150 coups de lanière.
3º Chaque esclave qui, connaissant l'intention d'un autre esclave de prendre la fuite, aura négligé d'en donner avis, sera brûlé au front et recevra 100 coups de nerf.
4º Ceux qui donneront avis d'une fuite projetée recevront 10 dollars pour chaque esclave qui voulait fuir.
5º Un esclave qui fuit pour huit jours recevra 150 coups de nerf; s'il est absent douze semaines, il perdra une jambe; si l'absence est de six mois, il sera condamné à mort; à moins que le maître ne lui pardonne, auquel cas il perdra une jambe.
6º Un esclave qui vole pour la valeur de 4 dollars sera piqué avec un fer rouge, puis pendu. Si l'objet volé a une valeur moindre, il sera marqué au fer chaud et recevra 150 coups de nerf.
7º Les esclaves qui recevront des objets volés ou qui protègeront la fuite seront marqués au fer chaud et recevront 150 coups de nerf.
8º Un esclave qui lève la main pour frapper un blanc ou le menace sera piqué avec un fer chaud, puis pendu, si le blanc le demande. En cas contraire, il perdra la main droite.
9º Un seul blanc est suffisant pour témoigner contre un esclave, et si un esclave est soupçonné d'un crime, il peut être mis à la torture.
10º Un esclave qui rencontre un blanc doit se tirer de côté jusqu'à ce qu'il soit passé; en cas contraire, il peut être fouetté.
11º Les esclaves ne pourront entrer en ville avec des couteaux ou des bâtons, ni se battre entre eux sous peine de 50 coups de nerf.
12º La sorcellerie sera punie du fouet.
13º Un esclave qui aura essayé d'empoisonner son maître sera piqué 3 fois avec un fer rouge et brisé sur une roue.
14º Un nègre libre qui recevra un esclave ou un voleur perdra sa liberté ou sera banni.
15º Toute danse, fêtes ou jeu sont défendus à moins de permission du maître ou de son agent.
16º Les esclaves ne pourront vendre aucune sorte de provisions sans la permission de leurs surveillants.
17º Aucun esclave des campagnes ne pourra se trouver en ville le soir après le son du tambour sous peine d'être conduit au fort et fouetté.
18º L'avocat du Roi reçoit l'ordre de faire strictement observer ces prescriptions.
Tant de cruautés soulevèrent les récriminations des missionnaires de toutes les religions et des personnes de coeur en général. Vers 1792, on avait déjà défendu l'importation officielle des esclaves. Elle continuait néanmoins; mais en 1848, à la suite d'une insurrection, le gouvernement donna la liberté à tous les esclaves dans les îles danoises. Les libérés, se refusèrent au travail, mais petit à petit ils l'ont repris et ils sont encore aujourd'hui la grande majorité des habitants de l'île.
Vue du port, la ville de Saint-Thomas présente l'aspect le plus pittoresque; elle semble escalader trois mamelons contigus l'un à l'autre. Le port, formé par la nature, est un des meilleurs et des plus sûrs. Sa qualité de neutre et de port franc, sa situation à l'entrée de la mer des Antilles, en font le point d'arrêt des steamers de toutes les grandes compagnies qui viennent ici faire du charbon. Les compagnies anglaises, françaises, espagnoles, allemandes y ont leur entrepôt. Les îles voisines avaient aussi l'habitude de venir s'approvisionner à Saint-Thomas des marchandises européennes, ce qui donnait une grande importance à son commerce, mais depuis que les grands steamers desservent directement toutes ces îles, ce commerce a baissé. La ville compte 17,000 habitants. La population française est représentée par cinq ou six Français d'Europe et quelques centaines de noirs des Antilles françaises. Les Pères Rédemptoristes belges desservent l'église catholique et plusieurs écoles; les catholiques sont au nombre de 11,000.
Le _Para_ est parti hier pour l'Europe. J'ai transbordé sur l'_Éden_, de la même Compagnie, qui va à Vera-Cruz en faisant escale à Porto-Rico et à la Havane. La _Royal-Mail_ dans ces parages, pour faire concurrence à la Transatlantique, Compagnie française, qui satisfait les passagers par la table et le vin, annonce qu'elle possède des cuisiniers français et qu'elle fournit le vin sur le prix du passage.
En effet, sur le _Para_, la cuisine et le vin étaient passables, mais sur l'_Éden_ je trouve dans mon verre des résidus indiquant toute sorte d'ingrédients. Le _Purser_ ou économe m'explique que c'est du bois de Campèche pour colorer les divers esprits et drogues qui forment le vin. La Compagnie serait donc plus dans la vérité en mettant dans ses prospectus qu'elle donne aux voyageurs non du vin, mais une drogue qui l'imite. Elle ferait même bien d'ajouter qu'après examen d'un chimiste, les matières qui la composent ne nuisent que modérément à la santé. Il est bon de savoir que si un passager voulait apporter son vin, les règlements de la Compagnie le lui défendent, sous prétexte qu'elle fournit elle-même les vins; mais ils sont fort chers et on en ignore la composition. Quant à la cuisine, sur le _Para_ elle était demi-française, ici elle redevient anglaise; le cuisinier est un nègre. Le _Don_, navire de la même Compagnie, arrive d'Europe, et avant de continuer sa route sur Colon, il transborde sur trois autres navires les marchandises destinées aux diverses îles des Antilles, à la Guyane et aux côtes de l'Amérique centrale et du Sud. Ce n'est qu'après-demain que nous reprendrons, notre route. Mon temps se passe en études et en promenades.
Hier j'ai voulu gravir à cheval les collines de l'île. Après une heure de route j'étais au sommet, dominant un superbe panorama. Sur l'autre versant, l'île offre aussi tout autour de magnifiques baies, en sorte qu'on pourrait croire qu'elle a été disposée pour former un ensemble de ports.
La végétation est belle en ce moment. Je vois quelques fermes cultivant la canne à sucre, l'igname, la patate, la banane, plusieurs sortes de fruits tropicaux, et diverses qualités d'herbes fourragères. Enfin j'arrive au point d'où la mission brésilienne, dirigée par le baron de Teffé, a observé l'an dernier le passage de Vénus sur le soleil.
Là une terrible averse arrive, et comme je les sais fréquentes et courtes, je pousse mon cheval sous un fourré d'arbres; un Suisse qui est avec moi fait de même. Ce ne fut pas une averse, mais une succession d'averses, et nous fûmes bientôt trempés jusqu'aux os. Toutefois cette eau de pluie était tiède. Rentrés en ville nous tournons à gauche, et galopons vers une usine à sucre encore en construction. Elle est au centre d'une petite plaine d'alluvion plantée de cannes. Le mécanisme pour extraire le sucre et le rhum est le même que celui que j'ai décrit pour la _Constant Spring_ près Kingstown, mais comme la plantation est ici plus petite, l'ensemble de l'usine est aussi sur une moindre échelle.
16 septembre.--À bord le capitaine passe en revue son personnel: 12 officiers, 16 matelots, 14 chauffeurs, 18 domestiques, en tout 60 personnes bien endimanchées. Il les envoie par groupes à l'office. À l'exception des officiers, tous sont noirs, sans excepter la femme de chambre.
Le lendemain le vent souffle et la pluie devient diluvienne; serait-ce un présage d'ouragan? C'est ordinairement vers l'équinoxe qu'ils se déchaînent sur ces îles, arrachant les arbres et démolissant les villes. La première île atteinte avertit les autres par télégraphe, et elles se préparent à recevoir la tempête en fermant hermétiquement portes et fenêtres. Si elles résistent au vent, la maison est sauve, si l'une d'elles est enfoncée, le vent s'engouffre et enlève la maison. Malgré mon esprit curieux, je n'ai pas grande envie d'être témoin de pareil spectacle; je me rappelle avec frayeur les deux typhons qu'il y a deux ans, dans ce même mois de septembre, j'ai vus au Japon, où ils firent périr une centaine de navires. J'espère aussi que je ne serai pas témoin d'un de ces tremblements de terre qui ont l'habitude de secouer ces îles.
Dans une visite aux Pères Rédemptoristes, le frère me donne de belles grappes de raisin qu'il détache de la treille du petit jardin. Il m'assure que ses vignes lui donnent une récolte tous les quatre mois, trois par an, mais les grappes sont en petite quantité. Je salue aussi le vice-consul, et le soir à 8 heures le navire lève l'ancre.
18 septembre.--À 7 heures du matin nous sommes à San-Juan de Porto-Rico. Cette capitale, vue de la mer, présente l'aspect le plus pittoresque: des forts et des canons de tous côtés; un pilote nous conduit devant la magnifique baie remplie de vase; les Espagnols n'ont jamais fait de curage. En face de la ville, de l'autre côté de la baie, on voit des faubourgs, des maisons de campagne, le tout dans des forêts de cocotiers. Dans le port je remarque un vieux vapeur à roue, navire de guerre espagnol.
L'île de Porto-Rico, une des grandes Antilles, a environ 12 lieues de large, 30 de long, une surface de 9,500 kilomètres carrés et plus de 700,000 habitants. C'est la plus florissante des îles espagnoles parce qu'elle n'est pas dévastée par la guerre civile. Le commerce est florissant; on exporte beaucoup de sucre, de café, de bois de teinture et des animaux.
San-Juan, la capitale, compte 35,000 habitants. Dans l'intérieur les routes font défaut. L'esclavage est aboli depuis 1873.
La pluie tombe serrée; aucun passager ne se décide à venir à terre et j'y vais tout seul. Je parcours la ville en tous sens; elle a l'aspect d'une ville espagnole et pas trop sale; les rues, assez étroites, sont en pente, et les grandes pluies les lavent; les maisons sont basses et couvertes en terrasses sur lesquelles on prend le frais durant la nuit. Elles servent aussi à ramasser l'eau de pluie emmagasinée dans les citernes. Il est curieux d'entendre ici les nègres et les mulâtres parler l'espagnol avec le même accent que ceux de Saint-Thomas et de la Jamaïque en parlant l'anglais et ceux de la Guadeloupe et de la Martinique en parlant le français. Si on marchait les yeux fermés, on pourrait, au simple accent dans ces trois langues, savoir si c'est un nègre ou un mulâtre qui parle.
Les officiers chargés de donner et de prendre la correspondance sont bientôt prêts, et nous revenons au navire, qui reprend aussitôt sa course. Nous côtoyons l'île, marchant à l'ouest. Vers le soir une pluie diluvienne nous inonde.
19 septembre.--Nous côtoyons l'île d'Haïti; la chaleur vers le milieu du jour est suffocante.
20 septembre.--Dès le matin nous apercevons l'île de Cuba.
21.--Nous côtoyons toujours Cuba, la mer est d'un calme parfait, les orages qui se déversent sur l'île ont un peu rafraîchi la température. À bord une famille qui retourne à Mexico, son pays natal, ne fait pas grand bruit; les quelques Anglais ne trouvent rien de mieux, pour occuper le temps, que de nous proposer des paris sur la vitesse du navire. Elle n'est pas grande, il est peu chargé; une partie de l'hélice est hors de l'eau, et nous filons moins de 10 noeuds.
Un jeune Espagnol, un Parisien, un Suisse et moi faisons, après chaque repas, plusieurs parties de _bull_: il faut bien ce mouvement pour digérer, sous ces latitudes, les viandes coriaces de la cuisine anglaise. Le Parisien, qui gagnait 12,000 fr. à Bruxelles comme ingénieur dans une fonderie de fer, va diriger des fonderies au Mexique, où on le paye 30,000 par an, avec l'espoir de future association.
Encore une nuit brûlante dans la cabine sans air, puis demain matin nous comptons arriver à la Havane.
CHAPITRE V
L'île de Cuba. -- Situation. -- Configuration. -- Surface. -- Histoire. -- Population. -- Produits. -- Climat. -- Importation. -- Exportation. -- La Havane. -- La ville. -- Les environs. -- La Corrida de Toros. -- La cathédrale. -- La fièvre jaune. -- Les oeuvres charitables.
L'île de Cuba, appelée la Reine des Antilles, est située entre le 19° 49´ et le 23° 13´ latitude nord, et 67° 52´ et 87° 40´ longitude ouest du méridien de Cadix. Sa longueur du cap San-Antonio à celui de Maïsi est de 1,592 kilomètres, et sa plus grande largeur de 45 lieues, depuis le cap de Lucrecia jusqu'au cap de Crux. Sa surface est de 119,000 kilomètres carrés, et sa population de 1,500,000 âmes. Sur ce chiffre, 917,000 sont blancs, 9,500 étrangers, 22,300 Chinois, 25,300 colons, 275,000 de couleur et libres, et 202,000 de couleur et esclaves.
Christophe Colomb arriva dans l'île en octobre 1492, et la prit pour un continent. En 1511 son fils, Diego Colomb, gouverneur de San-Domingo, envoya Diego Velasquez à sa conquête; celui-ci y trouva le cacique Hatuey, réfugié de San-Domingo, qui fit brave résistance; mais à la fin il fut vaincu et condamné à mort.
Les 200,000 indigènes, Indiens de moeurs douces, furent bientôt exterminés, et les Espagnols se partagèrent les terres; Velasquez fonda les villes de Asuncion, Bayamo, Trinidad, Santo Espiritu, Santa Maria, Santiago de Cuba, et la Habana.
En 1589, l'île fut érigée en Capitania jeneral. Durant le XVe siècle, elle eut beaucoup à souffrir des flibustiers ou boucaniers, pirates anglais, français, hollandais, qui dévastaient les diverses îles des Antilles. En 1762, elle fut prise par les Anglais qui la retinrent neuf mois et la rétrocédèrent contre la Floride.
Cuba, à l'entrée du golfe du Mexique, entre l'Atlantique et la mer de Caribe ou des Antilles, longue et étroite, a la forme d'un arc. Elle est traversée par une chaîne de montagnes appelée Sierra del Cobre, dont quelques pics atteignent jusqu'à 8,000 pieds. De ces montagnes descendent de nombreuses petites rivières dont la plus grande, le Canto, est navigable jusqu'à Bayamo.
Le climat est chaud et humide. Durant la saison des pluies, qui dure de fin mai à fin octobre, le thermomètre varie de 24° à 28° Réaumur. Durant la saison sèche, il varie entre 17° et 21° Réaumur, soit 70° et 79° Farenheit. En 1867, le maximum a été de 35° Réaumur.
Les nuits sont un peu plus fraîches que le jour.
L'île de Cuba est l'endroit du monde où il tombe le plus d'eau. L'année maxima a eu 50 pouces 6 lignes castillanes; l'année minima 32 pouces 7 lignes. La moyenne annuelle pour la Havane est de 1m 020. Le 18 juillet 1854, il en tomba en deux heures 71 millimètres; et dans la journée de l'ouragan du 22 octobre 1867, il en tomba 103 millimètres.