A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde
Chapter 20
Quand je rentre, le soleil éclaire de ses derniers rayons les blanches cimes des Alpes. À l'hôtel, on me fait dîner dans une chambre à part; la salle à manger est occupée par 65 convives, membres de la société écossaise, qui fêtent saint André leur patron. Un grand _highlander_ en costume national joue de l'_outre_ et appelle les convives; les mets sont nationaux et rappellent la mère patrie; la société ne date que de 2 ans et compte déjà 200 membres. À la fin du repas on porte un toast à la reine, un à la mère patrie, un aux dames et amis absents, etc.; la gaieté est générale et de bon ton. Un orateur conclut son speech en disant: Si Dieu nous a bénis et si nous avons prospéré, c'est que nous avons appris à garder le 7e jour, à respecter les Livres saints, et aussi (c'est avec regret que je le nomme) parce que nous savions par coeur notre petit catéchisme. Une triple salve d'applaudissements prouve que c'était bien là la pensée de tous les convives.
Les chansons nationales se prolongent jusqu'à 11 heures, puis chacun rentre chez soi.
J'aurais voulu me rendre à Akaroa, visiter l'ancienne colonie française; elle n'est qu'à une journée de Christchurch; mais les bateaux n'y vont que 3 fois par semaine; je dus donc y renoncer. C'est en 1840 que le capitaine Langlois abordait ici avec un vieux baleinier, le _Comte-de-Paris_, nolisé par la compagnie Nanto-Bordelaise. Il venait pour prendre possession de l'île au nom de la France; mais les Anglais l'avaient précédé de trois jours. Il débarqua quand même une trentaine de Français, dont quelques-uns ont prospéré; mais ils sont restés 40 ans en face de ces superbes plaines de Canterbury sans les cultiver; et que pouvaient-ils faire laissés à eux-mêmes. Avec nos idées étroites et notre défectueuse organisation de la famille, il est probable, qu'entre nos mains, la Nouvelle-Zélande n'aurait pas encore le demi-million d'habitants qu'elle a aujourd'hui. Dans 50 ans, nous n'avons pu réussir à jeter 300,000 Français sur l'Algérie qui est à nos portes, et dans le même espace de temps les Anglais en ont mis 3,000,000 en Australie, sans compter les autres colonies, et 10,000,000 dont s'est accrue la mère patrie!
Le matin, à l'hôtel, je vois entre les mains du garçon un _menu_ de la veille avec des poésies écossaises à chaque mets; je le prie de me le remettre, et il s'y refuse. C'est le seul que j'aie pu saisir, me dit-il, je le garde; il ne serait pas facile d'en avoir un autre: l'Écossais n'est pas libéral, il ne donne que ce que l'on peut prendre sans lui. J'ignore s'il dit vrai, mais je hâte mon déjeuner, et à 8 heures je suis à la gare, en route pour Dunedin. Pas d'enregistrement de bagages, on les confie _bona fide_ et on les reprend de même, sans attendre l'ouverture des salles. Pas de cantonnier au passage à niveau; une simple grande affiche, _Stop! Crossing railway, look after the engine_ (arrête; traverse de chemin de fer, regarde après la machine) et après cela que chacun se garde, il en coûte cher de garder tout le monde!
La voie est étroite (3 pieds), les wagons sont longs, à 6 roues, et plusieurs ont les bancs sur les côtés.
J'ai encore pour compagnons de voyage la famille tasmanienne. Le bon oncle ne cesse de dire à ses nièces et à son neveu: _Look at beautiful scenery!_ Regarde la belle nature! et il jouit de leur plaisir. La voie suit la longue plaine de Canterbury et traverse de temps en temps, sur de longs ponts de bois, des rivières qui ressemblent à notre Var. Elles seront endiguées plus tard. Le blé, qui est déjà récolté en Australie, est ici encore en herbe; les prairies sont magnifiques: nous voyons aussi quelques champs de fèves en fleur, des betteraves à sucre et des pommes de terre. De loin en loin quelque village aux petites cabanes de bois; le plus souvent une simple cabane aux stations marque la place de la future ville. Nous avons toujours à notre droite la chaîne des Alpes aux blanches cimes, mais le mont Cook qui dépasse 3,000 mètres d'altitude reste caché dans les nuages. À Timaru, nous revoyons la mer, et par ses galets et ses alentours, la plage me paraît fort semblable à celle de Nice.
Plus loin, à Oomaru, j'aperçois de vastes entrepôts de grains et de laine, et une grande filature. Les colons sont déjà bien avant dans l'industrie; j'ai vu partout des tanneries, des brasseries, des verreries, briqueteries et fabriques de faïence, etc.
À Oomaru nous entrons dans une région montagneuse. La voie passe à travers mille riantes collines par des tunnels, des talus et des ponts. De temps en temps elle débouche sur la mer et la suit sur des rochers qui la surplombent. Nous voyons de belles carrières de pierre tendre. Partout les chevaux, les boeufs et les moutons regardent le train avec étonnement. Nous traversons Palmerstown, gracieuse ville en amphithéâtre, et arrivons à la jolie petite baie de Vaïtati. Là une langue de terre s'avance en mer en gracieuses découpures comme à Saint-Hospice, près de Villefranche-sur-Mer. La région ici est boisée et augmente le pittoresque. À 7 heures nous sommes à Port-Chalmers, port de Dunedin. Il est à l'entrée d'une baie longue et étroite qui se prolonge jusqu'à Dunedin, durant plusieurs milles; on y creuse un canal en ce moment, pour permettre aux grands navires d'arriver jusqu'au bout. Actuellement ils sont obligés de s'arrêter à Port-Chalmers: le Glascow de la Nouvelle-Zélande. On y construit, en effet, de beaux navires en bois et en acier. À 7 heures 1/2 nous entrons en gare à Dunedin. Cette capitale de la province d'Otago a été fondée en 1848 par les presbytériens, qui y ont élevé une magnifique cathédrale. Elle compte aujourd'hui, avec les faubourgs, plus de 42,000 âmes. Elle a conservé plus qu'ailleurs son caractère religieux. C'est dimanche; pas un magasin ou un _Bar_ ouvert, pas un train de chemin de fer; j'ai de la peine à l'hôtel à faire cirer mes souliers. J'ai entendu bien souvent mes compatriotes trouver cela insupportable; ils ne regardent pas au grand acte de foi qui en est le mobile, et qui appelle sur ces peuples la bénédiction du souverain législateur!
Au reste, si l'on ne se livre pas à nos joies bruyantes, on ne dédaigne pas les délassements. Je trouve les familles se promenant au jardin public avec leurs nombreux enfants, et le musée est ouvert entre les offices, de 2 à 5 heures.
Les catholiques ne sont venus ici que depuis 12 ans; ils sont déjà 5,000 dans la ville et 18,000 dans le diocèse. L'évêque, Mgr Moran, a dix-huit prêtres pour les besoins du culte, et construit en ce moment une magnifique cathédrale gothique, qui sera le plus beau monument de Dunedin.
L'église actuelle est une construction provisoire. À 11 heures, elle est remplie de peuple pour la grand'messe. Deux Pères maristes y prêchent une mission. Un bon vieillard parle plus d'une heure pour prouver que la mission est la plus grande grâce que Dieu puisse accorder aux fidèles sur la terre; mais, à moins d'être sous le charme d'un Mermillod ou d'un Père Félix, la force d'attention est limitée chez l'homme, et, après un certain temps, la fatigue détruit la bonne impression des premiers moments. Comme résultat pratique, je vois que les chanteurs et les chanteuses sourient et jasent probablement d'autre chose que de la retraite. Saint François de Sales, qui se faisait tout à tous, ne dépassait jamais les 20 minutes dans ses sermons.
La ville de Dunedin est construite partie en plaine (quartier des affaires) et partie en colline. Ces collines ont des pentes de 30° à 45° d'inclinaison, et immédiatement le colon a adopté les tramways de San-Francisco, qui les gravit par un câble sans fin circulant sous la voie. Le char l'atteint au moyen d'une pince qui est dans une rainure, le prend et le quitte à volonté pour marcher ou s'arrêter. Les rues sont larges de 20 mètres. Les rues transversales, plus ou moins en plaine, ont des tramways à chevaux et des tramways à vapeur.
On a réservé de vastes emplacements sur les collines pour la récréation du public. D'importants faubourgs s'y élèvent de tous côtés et donnent ainsi à la ville une grande étendue au milieu des bois et des jardins.
Ce système, généralement adopté ici, donne des villes beaucoup plus saines que dans le système des grandes agglomérations sur un espace restreint. La mortalité n'est que de 12 pour mille, pendant qu'elle est de 24 à Paris et de 21 à Londres. L'inconvénient des distances est atténué par le bon réseau de tramways de toute sorte. L'Anglais ne peut se passer du jardin, où sa nombreuse progéniture a besoin de prendre ses ébats, et, en tout cas, il veut son _home_, sa maison indépendante, son chez-lui.
Dans la ville basse s'élèvent de superbes maisons de pierre en style renaissance comme à Glascow. Ce sont les banques, les hôtels, les grandes maisons de commerce. Les collines sont réservées aux _cottages_, mais on y voit aussi quelques beaux châteaux en style gothique, rappelant les châteaux d'Écosse. Dunedin peut servir de modèle pour la construction des villes en colline.
Le musée se compose d'une seule vaste salle avec deux rangs de galeries. Les objets étrangers et indigènes y sont bien classés. Parmi les phoques du pays je distingue le _seal éléphant_ (phoque éléphant), d'une grosseur extraordinaire. Son cuir est très solide et d'un grand prix. Tous les quartz, sables, graviers, ciments et pierres aurifères du pays ont été groupés en une belle collection avec les noms des localités et la quantité d'or qu'elles contiennent. Une collection d'insectes en verre montre en grand la forme et la construction des insectes microscopiques ou microbes des dernières découvertes. Les matières premières, les objets manufacturés sont aussi classés de manière à instruire facilement le public.
Je remarque deux énormes squelettes fossiles de _moa_ et une belle collection d'armes et objets naturels de la Nouvelle-Guinée. Au-delà du musée, le jardin botanique s'étend sur la plaine et la colline boisée.
Mgr Moran a la bonté de me faire visiter ses écoles. Il y a ici 6 Frères irlandais s'occupant de 250 garçons. Il en a encore 14 autres dans les diverses stations du diocèse. À côté des Frères, les Soeurs dominicaines irlandaises ont un pensionnat avec une trentaine d'élèves et 200 à 300 externes. Quelques Soeurs, parlent le français et l'enseignent dans la _high school_ (haute classe). Elles enseignent aussi la musique, le dessin et l'italien. Une grande élève a même la bonté, de chanter avec goût et expression une chanson française en l'honneur de l'étranger.
Le consul français, ici comme à Auckland et à Wellington, est anglais: je voulais me renseigner auprès de lui sur les Français habitant la contrée, mais il est absent. Je m'adresse donc à un Français qui tient un hôtel; il me dit que les rares nationaux dans le pays sont des échappés de la Nouvelle-Calédonie ou des marins déserteurs, et qu'il ne veut pas les connaître. Quant à lui, il est un des chefs de la Maçonnerie, mais il laisse sa femme aller à l'église et son fils chez les Frères. Il n'entretient aucune relation avec les Loges françaises, parce qu'elles sont athées.
Je rends visite à M. Perrin, directeur du _New-Zealand Tablet_. Il est Irlandais, mais descendant de Français. Ses ancêtres, huguenots, se réfugièrent en Irlande après la révocation de l'édit de Nantes. Il a un frère ministre protestant et un oncle juge en Irlande. Lui-même est un converti; il était ministre protestant. Enfin, je prends le tramway et grimpe sur les collines, d'où l'on a une vue magnifique sur la baie, sur la ville et sur la mer. La région ressemble fort à l'Écosse, mais le climat est moins rude; toutefois, on a assez souvent la neige et la glace durant l'hiver et assez de pluie dans les autres saisons. Le climat devient plus froid à mesure qu'on avance vers le sud.
Un ami de Londres m'avait remis une lettre pour un jeune ménage qui est venu élever des moutons en Otago. J'aurais voulu les voir à l'oeuvre, mais il est à 150 milles d'ici et il faut y aller en voiture et à cheval. J'en aurais profité pour voir les beaux lacs de Wakatipu, Hawea, Wanaka, qui occupent ces régions; mais cela m'aurait pris une quinzaine de jours, et il me reste encore bien du chemin à faire. J'y renonce donc et pars pour Lawrence visiter un _goldenfield_ (terrain aurifère).
CHAPITRE XXIV
Route vers le Sud. -- Facilités aux émigrants. -- De Milton à Lawrence. -- La cabane du pionnier. -- Les diggers chinois à Waïtahuna. -- Le quartier chinois à Lawrence. -- La cabane d'un avare. -- L'école. -- Une station de moutons dans la région des lacs. -- Le lapin fléau public. -- Les goldfields du Gabriel Gully. -- M. Perry et sa nouvelle méthode. -- Un dépôt de cemen aurifère. -- Route à Invercargill. -- Bismarck et ses informations. -- La ferme d'Edendale et la _New-Zealand loan C{y}_. -- Un clerc méfiant. -- Cherté de la main-d'oeuvre. -- La ville d'Invercargill. -- Le presbytère. -- La prison. -- Route vers Bluff. -- Le steamer _Le Manipoori_. -- Réflexions sur la Nouvelle Zélande. -- Le 8 décembre en mer. -- Le service du dimanche. -- Une dernière tempête.
Le 5 décembre, à 5 heures du matin, je rédige mon journal de voyage, et à 8 heures je suis à la gare. Le train se dirige vers le sud, traverse la ville et passe les faubourgs. Au sortir d'un grand tunnel, nous sommes au marché aux bestiaux; de grands troupeaux de boeufs et de moutons arrivent de toute part. Une usine pour les geler est en face du marché. Pauvres moutons! il y a peu de temps on les faisait bouillir pour le suif, aujourd'hui on les gèle; j'ignore si, sur les deux procédés, ils ont une préférence.
Un peu plus loin, à Mosgiel je vois une grande filature de laine et une filature de drap. Nous suivons une riante vallée que sillonne une blonde rivière, le Taïri. On la prendrait pour le Tibre. Elle se jette bientôt dans un petit lac. À droite, de petites montagnes ont leur cime couverte de neige fraîchement tombée; partout le laboureur emploie les dernières machines d'Europe et d'Amérique, partout les moutons et les boeufs paissent dans des compartiments séparés par des haies vives ou par des barrières en bois ou en fil de fer.
À 10 heures nous sommes à Milton, où je dois prendre l'embranchement de Lawrence. Pendant qu'on prépare le train, je lis le règlement pour les immigrants, affiché ici comme dans toutes les gares et bureaux de poste. Le prix du passage d'Angleterre à la Nouvelle-Zélande pour un homme marié au-dessous de 45 ans, ou pour un homme seul au-dessous de 35 ans, est de 5 livres (125 fr.). La femme mariée au-dessous de 45 ans, et la femme seule au-dessous de 35 ans, a le passage gratuit. Il en est de même pour la veuve au-dessous de 35 ans et sans petits enfants. Les enfants jusqu'à un certain âge ont le passage libre. Pour les autres personnes, le prix du passage est de 14 livres 7 schellings. Les parents et amis peuvent, payer ici le passage pour les personnes qu'ils désirent faire venir.
Je remonte en wagon. Sur cet embranchement les voitures ressemblent à des wagons-salons. La voie suit une petite rivière et s'engage dans un labyrinthe de collines qu'il contourne et escalade dans tous les sens. Par-ci par-là le vert gazon anglais et quelques maisons de fermiers entourées de jolis parcs. Plus loin, quelques cabanes en mottes de terre, couvertes en chaume; c'est le pionnier qui arrive avec un peu d'argent. Lorsqu'il a pu payer à l'État le premier terme du loyer, il empile quelques mottes de terre et fait sa maison; il couche sur sa malle et perce de plusieurs trous le tonneau de bière et la caisse des provisions qu'il suspend en l'air pour servir de pigeonnier. Bientôt les poules lui donneront des oeufs, les oies, les canards, et les agneaux de la chair. Après la première récolte, il pourra se payer un lit, et après la première vente d'animaux, il se construira une maisonnette en planches, qui deviendra plus tard le château. Ces rudes travailleurs qui ont gagné la fortune à la sueur de leur front sont souvent les meilleurs conseillers dans les communes, les législateurs les plus sensés dans le Parlement.
Vers midi nous sommes à Waïtahuna, où les Chinois commencent à bouleverser le sol pour y chercher l'or. Ils viennent de louer à un particulier une quantité d'acres de terrain à 50 livres l'acre, à condition de remettre en son premier état la terre cultivable, après avoir lavé le sol intérieur. Le Chinois est le plus patient des _diggers_. Un peu plus loin, j'en vois un grand nombre occupés à laver dans le ruisseau, pour la troisième fois, un gravier que les Européens ont déjà lavé plusieurs fois. Ils ont quitté ici leur costume national; toutefois ils conservent la queue, qu'ils enroulent sur la tête et cachent dans leur chapeau: les enfants s'amusent à la leur tirer lorsqu'ils la voient pendante. Quelques-uns se marient dans le pays; ils font de bons époux, mais ils restent païens. Par-ci par-là quelques champs parsemés de _sorel_, herbe rouge qui indique la pauvreté du sol.
Les colons y ont multiplié pendant de longues et successives années les récoltes de grains, et ils ne peuvent maintenant les obtenir de nouveau qu'en engraissant la terre par le fumier.
À midi 1/2 je suis à Lawrence, et je me rends chez le Père O'Leary, pour lequel Mgr Moran m'avait remis une lettre. Il est très patriote, a habité deux ans la Normandie et parle assez bien le français. Comme tout bon Irlandais, il sympathise avec notre nation et m'accueille en frère. Pendant que le dîner se prépare, il me conduit visiter le quartier chinois. Il est situé à 20 minutes de la ville et occupé par 200 ou 300 Chinois, entassés dans des cabanes de bois ou dans des huttes de terre. Il y a aussi plusieurs communions chez eux; je vois deux églises. Dans celle des Confuciens, il n'y a sur l'autel que la tablette du sage, et sur les parois sont tapissées ses sentences. L'église des Bouddhistes a sur l'autel un gros Bouddha, vases de fleurs, chandeliers et encensoirs, comme dans nos églises.
Le Père me fait remarquer sur la route une petite cabane en zinc, grande comme une cabine de bateau à vapeur; là vit pauvrement un _digger_ anglais, qui a amassé des milliers de livres sterling, et qui prête son or aux banques et à la commune. L'_auri sacra fames_ est encore de nos jours, et fleurit surtout dans les pays de l'or.
Au retour, nous visitons l'école, vaste salle en bois qui a coûté 1,000 l. stg. Le jour elle sert d'école aux garçons et aux filles, et le dimanche d'église pour la messe. Les enfants sont environ 80, confiés à un jeune ménage qui reçoit pour cela 200 l. (5,000 fr.) par an et le logement.
Il y a un millier d'habitants à Lawrence et 5 églises. Chaque communion veut avoir la sienne. Les 200 ou 300 catholiques de l'endroit ont la messe deux fois par mois: une autre fois, le Père va la célébrer dans un village plus loin, et le premier dimanche du mois, dans un village à 40 milles.
Le Père a occupé le poste de la région des lacs et me donne des renseignements sur la station que j'aurais voulu aller visiter. Elle comprend un terrain de 30 milles de long sur 15 milles de large (le mille est de 1,600 mètres.)
Elle a été louée au gouvernement pour 10 ans, et pour peu de chose, par une société de trois personnes: une d'elles n'a jamais quitté l'Angleterre, mais elle a envoyé son fils, qui a appris ici le métier et est maintenant le gérant de la société. À l'échéance on a renouvelé le bail pour 10 ans, mais les enchères ont fait quadrupler le prix, qui dépasse aujourd'hui 1,000 l. l'an. Il y a plus de 30,000 moutons dans la station, sans compter les boeufs et les chevaux. À la fin du bail, le nouveau locataire, s'il y a changement, doit indemniser le premier locataire pour les maisons, les haies et autres améliorations.
Les lapins ont causé beaucoup de pertes à la station en dévorant l'herbe des brebis. Les deux paires importées ici d'Angleterre, il y a 12 ans, par un amateur de chasse, se sont tellement multipliées, qu'en 1881 on a exporté de la Nouvelle-Zélande environ 9,000,000 de peaux de lapins; ils sont si nombreux dans certains districts qu'on peut presque marcher sur eux. On les détruit l'hiver avec de l'avoine imbibée d'eau empoisonnée. Combien de nos chasseurs seraient contents ici! Il en est de même pour les lièvres dans certains districts, et les faisans abondent également.
Après le dîner, le bon Père fait atteler son cheval et nous nous dirigeons vers les _goldfields_, à une lieue de distance, sur les bords du Gabriel-Gully. Cette petite rivière est le premier endroit en Nouvelle-Zélande où l'or ait été trouvé accidentellement, par un nommé Gabriel, pendant qu'il gardait les moutons. Le sol est partout bouleversé, il a été tourné, lavé et relavé plusieurs fois.
Nous arrivons à un endroit où une compagnie lave pour la sixième fois les sables lavés par d'autres, et en obtient de grands bénéfices par la méthode hydraulique. Le directeur, M. Perry, arrive en même temps et m'explique tout le mécanisme. Ce monsieur est d'Oxford; l'Université ne lui a pas donné le diplôme, mais la nature l'a fait ingénieur; il vient de trouver un système appliqué ici pour la première fois et qui a une grande importance. Une chute d'eau, qui descend de 400 pieds, est amenée de la montagne par de grands tubes de 0m 30 de diamètre; le dernier tube est resserré, en forme de lance, et jette l'eau avec une telle force qu'il démolit en quelques minutes autant de terrain que plusieurs hommes pourraient en remuer en un jour. L'eau emporte la terre et entraîne le gravier; celui-ci vient frapper contre la bouche d'un tube excessivement épais, et une autre colonne d'eau le prend en travers avec une telle force qu'il le rejette dans une conduite vis-à-vis, faisant fonction de siphon. Le sable et le gravier remontent ainsi de l'autre côté du vallon à 40 pieds de hauteur, et parcourent un canal en planches large d'un mètre, long de 20 mètres. Le fond de ce canal est recouvert d'un drap parsemé d'obstacles en fer; contre ces obstacles, le sable aurifère s'arrête. Chaque deux jours on le recueille et on le lave dans des petits bassins pour avoir l'or pur. Cette méthode est si économique, qu'un vingtième d'once par tonne rend le travail rémunérateur, pendant qu'il faut au moins 1/2 once par tonne dans l'ancien système. Il est vrai que l'eau emporte une partie de l'or et que les pierres rejetées ne donnent pas l'or qu'elles peuvent renfermer.
À quelques pas de là 3 compagnies creusent une espèce de ciment bleuâtre aurifère concentré sur un petit espace et d'une épaisseur d'environ 100 mètres. On peut difficilement s'expliquer ce dépôt singulier. On suppose que c'est le résultat d'une _morraine_. Il est tellement bouleversé qu'il offre en ce moment le spectacle de certains glaciers de la Suisse. Les éboulements sont fréquents et ont enseveli ou blessé bien des hommes. Le ciment graveleux est porté sous des pilons, et le sable aurifère est ensuite lavé dans des bassins: M. Perry voudrait employer là son système hydraulique, mais les 3 compagnies ne peuvent se mettre d'accord et persévèrent dans l'ancien emploi de la pioche et de la poudre, très coûteux par la main-d'oeuvre. Nous grimpons sur une élévation où sont parsemées les maisonnettes des ouvriers; elles ont toutes leur potager et leur verger.
Durant le jour il a plu, neigé et soufflé un vent glacial; on se trouve bien alors le soir près du feu et plus tard sous la couverture.