A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde
Chapter 17
Pendant notre excursion, les canotiers ont cuit le _riwai_ (pommes de terre) à la vapeur du volcan. L'hôtelier nous avait fourni deux boîtes de conserve de langues de boeuf, et nous dévorons nos provisions avec le même appétit que les Maoris. Ceux-ci partagent notre nourriture, mais refusent le sel: ils ajoutent que l'habitude du sel rendait le blanc immangeable au temps où ils se plaisaient à le croquer.
Après le repas, nous entrons dans les petits canots maoris. Il est impossible d'y tenir debout, nous y marchons à genoux pour gagner notre place, et nous nous asseyons sur nos talons. Le moindre mouvement de travers mettrait facilement sans dessus dessous ces troncs d'arbre. Nous traversons ainsi le lac Rotomahana (lac chaud). Je tiens une main dans l'eau. Elle change de température à tout instant, selon que nous approchons ou que nous nous éloignons d'une source bouillante. Ce lac n'est pas grand, un quart d'heure suffit aux pagaies des Maoris pour atteindre l'autre bord. Là, laissant les _ladies_ sur la grève, les hommes grimpent seuls la _Otukapuarangi_ ou _pink terrace_ (terrasse rose). Elle est ainsi nommée parce que les stalactites ont une belle couleur rose écaille. Les visiteurs les couvrent de leurs noms; une couche de stalactite transparente recouvre bientôt ces noms, et les caractères demeurent ineffaçables. La _Pink terrace_ est moins grande que la précédente; ses bassins remplis d'eau azurée sont moins nombreux, mais la couleur de ses stalactites est délicieuse. Elle ressemble à l'intérieur de gros coquillages. Au sommet de la terrasse, nous entrons dans la forêt voisine, pour quitter nos habits, et nous prenons notre bain dans les bassins. L'idée de prendre un bain après un copieux repas m'avait paru singulière, et je ne m'y étais soumis que pour faire comme les autres; mais dans ces bains chauds, je comprends que si j'avais eu mon premier appétit, j'aurais été tenté de manger un morceau de ma chair parfaitement bouillie. Aussi notre bain ne fut pas long, et nous reprenons nos vêtements pour venir inviter les dames à s'y rendre à leur tour. Pendant qu'elles sont en train de se bouillir, nous visitons les nombreuses sources plus ou moins brûlantes des environs, et remontons au sommet pour voir le gracieux petit lac bleu qui domine la terrasse. Les stalactites y croissent au fond en forme d'arbres; mais la vapeur qui sort de l'eau nous empêche de les voir bien distinctement. Je recueille quelques beaux morceaux de pierre rouge et les offre aux deux jeunes miss tasmaniennes. Elles avaient déjà accepté une collection de fougères, mais elles refusent ce dernier présent, disant: _It is not allowed_ (ce n'est pas permis). En effet, une affiche que j'avais lue à l'hôtel disait qu'il était défendu aux visiteurs d'emporter des stalactites. J'ai remarqué souvent cet esprit d'obéissance à la loi dans la race anglo-saxonne; c'est là toute sa force. Il est impossible de faire de l'ordre public, lorsque chacun se permet en particulier un petit désordre.
Enfin, vers 2 heures nous quittons ces lieux enchanteurs et prenons le chemin du retour. Les Néo-Zélandais appellent les terrasses de Rotomahana, l'endroit le plus merveilleux du monde. Sans aller si loin, on peut dire que c'est là un ensemble de phénomènes des plus curieux qu'on puisse voir sur la terre[8].
[Note 8: Depuis ma visite, la région de Rotomahana a été complètement bouleversée en 1887 par une éruption qui a fait périr presque tous les habitants de Waïroa et des environs.]
À notre retour, nous voyons près la grande terrasse une multitude de poules sauvages, de canards et autres oiseaux aquatiques qui se prélassent dans l'eau thermale. Nous suivons dans nos canots indigènes la petite rivière qui unit les deux lacs. Après avoir salué la tribu des Maoris qui nous avait conduits dans les canots du pays, nous reprenons sur le Tarawera nos canots européens. Le lac Tarawera s'est mis de mauvaise humeur et pousse de grosses vagues. La pluie, qui n'était pas encore tombée, menace de nous inonder. Nos rameurs s'animent par la cantilène des chansons nationales, et après une heure d'héroïques efforts, ils nous déposent à l'autre bord.
À l'hôtel, nous retrouvons la même multitude de Maoris jouant aux sous avec la même insouciance. Nous prenons notre repas et rentrons le soir à Ohinemutu.
CHAPITRE XXI
Sulphur-point. -- Les bains du gouvernement. -- Perdu et retrouvé. -- Les geysers de Whakarewarewa. -- La fin de Komutumutu. -- Le geyser de Waïkiti. -- Les sépultures. -- Le divorce. -- Route vers Taupo. -- Le Waïkato. -- Un cocher concurrent. -- Débourbés par les Maoris. -- Le Tangariro et sa légende. -- Le lac de Taupo. -- Les bains de M. Lofley. -- À la recherche de la cascade Huka. -- Le Crow's nest. -- Les rêves au bord du lac. -- Taniwha, l'homme aux cheveux rouges.
Je passe ma matinée à rédiger mon journal de voyage, et dans l'après-midi je vais à _Sulphur-point_, visiter les bains du gouvernement. Ils sont encore en construction. Tout y est simple comme dans les pays nouveaux.--Des conduits en bois amènent l'eau de deux sources sulfureuses et alcalines. Une est appelée _Priest Source_, parce qu'un ministre protestant y a été guéri de son rhumatisme; l'autre, _Rachel Source_. Que vient faire ici Rachel? c'est ce qu'on n'a pas su m'expliquer. Les bains pour les messieurs et les bains pour les dames consistent en de petites piscines de 7 à 8 mètres de côté; l'établissement est une baraque en planches. Je m'avance vers les bords du lac à un groupe de sources plus ou moins liquides (la terre bout ici comme l'eau), plus ou moins brûlantes, et je me figure qu'en suivant les bords du lac vers l'ouest, je dois rejoindre Ohinemutu. Géographiquement j'avais raison, mais pratiquement c'était autre chose. Je passe à travers les champs de fougères et j'évite les marais et les trous d'eau bouillante; mais bientôt j'arrive aux _titrees_, qui me barrent le chemin. J'espère que cette barrière franchie, je retrouverai le bord du lac et quelque sentier. Je fais donc de grands efforts, et je perce à travers les _titrees_; mais leur champ n'a point de fin. Par-ci par-là des marais, des trous d'où sort une vapeur sulfureuse, et des étangs bouillants. La nuit approche, l'eau tombe à torrents, je suis trempé jusqu'aux os. Il est bien vrai qu'en Nouvelle-Zélande il n'y a ni reptiles, ni fauves; mais quoi qu'il en soit, la perspective de passer la nuit dans ces buissons détrempé d'eau ne me sourit pas. J'ai un moment de panique; puis la raison me dit que le mieux est de retourner en arrière. Après d'héroïques efforts, je reviens au point de départ et je bénis Dieu d'être sorti de ce mauvais pas. Il est toujours dangereux dans les pays nouveaux de quitter les sentiers. Il est bien tard quand j'arrive à l'hôtel. On s'y était fort peu ému sur mon compte; on pensait que j'avais l'âge de raison.
Le lendemain, la matinée se passe à écrire et l'après-midi à visiter les geysers de Wakarewarewa. Ils sont à trois milles de Ohenimutu, vers la colline. Je suis cette fois une route carrossable, mais c'est celle de Taupo. Je suis obligé de la quitter à un point donné, pour me diriger vers les vapeurs qui s'élèvent des geysers. Toutefois je ne sors pas des sentiers tracés et j'arrive à travers mille trous béants où bouillonnent l'eau et la boue, au bord d'une petite rivière. Je la traverse sur une passerelle de madriers, et j'atteins une vingtaine de _whares_ ou cases maoris. Ils se sont établis là probablement pour économiser le feu qui doit cuire leurs aliments. Un jeune Maori me fait lire le règlement qui assigne tant de schellings à la station et tant au guide, puis me conduit aux geysers à travers les bassins et les trous d'eau bouillante. La terre est si mobile, qu'à tout instant on croit la voir manquer sous ses pas. Dans un de ces trous, Komutumutu, chef des Puja qui occupaient la station, fit bouillir la tête d'un ambassadeur que lui envoyait le chef de la tribu voisine. Celui-ci, après avoir vainement attendu son envoyé, comprit ce qu'il en était advenu. Il tomba avec sa tribu sur les Puja, et fit bouillir la tête de Komutumutu dans le même trou. Le guide me conduit au geyser de Vaïkiti, qui projette de l'eau à une douzaine de pieds. Lorsque le vent souffle du nord-ouest, l'eau s'élève à 30 ou 40 pieds. Mon cicérone me montre sa case; elle est à louer. La case voisine est louée moyennant 5 schellings par semaine à deux Anglais qui prennent ici les bains thermaux. Je veux en essayer un, mais avec peu de profits; j'en sors tout excité. Les eaux minérales sont un agent puissant avec lequel il ne fait pas bon badiner. Elles ont toujours tué plus de monde qu'elles n'en ont guéri. Mon Maori me parle du Père Mac Donald, qui est leur prêtre. Il attend sa venue pour bénir son mariage qui a eu lieu le mois dernier. Le Concile de Trente n'ayant pas été publié ici, le simple consentement mutuel suffit à la validité du mariage. Le Père Mac Donald étant le seul prêtre pour les 30,000 Maoris du diocèse d'Auckland, ne peut guère passer qu'une fois l'an dans chaque _Pa_ pour les mariages et les baptêmes. Une petite case maori est surmontée d'une croix de bois; c'est la chapelle catholique.
À l'occasion des décès, les Maoris ont l'habitude de pleurer longtemps leurs morts, dans une cérémonie qu'ils appellent _tangi_, mais après les larmes ils se livrent à un copieux repas (_kaï_) qui finit souvent par la _haka_ (danse).
La femme qui n'est pas bien traitée par son mari quitte le toit conjugal et s'en va chez un autre. Le mari infidèle est bafoué par la tribu dans un charivari appelé _tana_. C'est le divorce de ce pays. La veuve, comme je l'ai dit, coupe ses cheveux en signe de deuil.
On m'avait dit qu'en l'absence du prêtre, le plus ancien des Maoris, le dimanche, lisait l'évangile et l'épître à la _Carved house_ et présidait à l'office. Je m'y rends donc à l'heure indiquée et par une forte pluie; mais je ne trouve là que quelques Maoris lisant un journal en leur langue. Ils me disent que presque tous leur coreligionnaires sont au _bush_ (forêt) pour les semailles, et qu'il n'y a point d'office. Je remarque à la muraille les portraits de l'empereur Alexandre de Russie et d'Abdul Azis de Turquie. Les Maoris présents savent fort bien me dire qu'ils ont été tous les deux assassinés. Au sortir de la _Carved house_ je vois dans un bassin d'eau minérale des jeunes gens et des jeunes filles en costume de mère nature. Ils y sont si habitués qu'ils n'y trouvent, pas le moindre inconvénient et n'y supposent même pas une malice. Il est regrettable que cette, race si intelligente, hospitalière et chevaleresque, aille en s'éteignant. Les Maoris étaient 100,000 lorsque les premiers missionnaires protestants abordèrent l'île en 1814, et se maintinrent aussi nombreux, malgré, les guerres incessantes de tribu à tribu. Mais ils diminuent à mesure que les blancs augmentent. Ils disent eux-mêmes que, comme le rat anglais a détruit le rat indigène, il faut que le Maori finisse par disparaître devant le blanc. Il est vrai, en effet, que le rat anglais introduit par les navires s'est multiplié, et a voué une guerre à mort au rat noir indigène, qui a presque disparu.
Le reste de la journée se passe à écrire et à boucler ma malle, car demain je compte partir pour le lac de Taupo. Je ferai route avec la famille tasmanienne et la vieille dame que j'ai eues pour compagnes de voyage à Vaïroa et à Rotomahana.
Le 19 novembre, malgré la pluie de la nuit, à 6 heures du matin la voiture attelée de quatre chevaux est à la porte de l'hôtel.
Le char peut tout juste contenir quatre personnes, et nous y sommes six. La vieille dame de Christchurch et les deux, miss occupent le siège du fond; leur oncle, leur frère et moi le siège en face. Impossible de placer quelqu'un à côté du cocher; les malles occupent le siège et la pluie les inonde; nous-mêmes nous n'en sommes en partie préservés que par les toiles cirées qui forment les parois de la voiture.
Claque le fouet, et en avant! Nous traversons une plaine de fougères, gravissons des coteaux pour en redescendre d'autres; toujours les titrees et les fougères. Par-ci par-là quelque belle forêt, des montagnes et des rochers à la forme bizarre, et en général une nature sévère et triste.
À 11 heures nous traversons sur un pont de bois la rivière Vaïkato. Les pluies l'ont grossie et elle roule à travers les rochers une masse d'eau bruyante et verdâtre d'un bel effet. À quelques pas de là, à Ateamuri, nous sommes à moitié chemin. Les chevaux ont déjà fait leurs 28 milles (le mille anglais est de 1,600 mètres) et ils prennent leur avoine. Nous laissons les dames dans la voiture, car la pluie continue, et nous mangeons notre _sandwich_ dans une baraque faite d'herbes aquatiques; 5 chiens et 4 chats, tous plus maigres les uns que les autres, demandent à partager notre mince repas. Un jeune Neo-Zélandais que j'avais laissé à l'hôtel nous rejoint avec un _buggi_ (petite voiture légère pour une seule personne et le cocher). Après une heure de repos, on attelle de nouveau, et nos chevaux ont encore 28 milles à faire dans une route détrempée d'eau, avec des rampes continuelles. Les pauvres bêtes n'en peuvent bientôt plus, et une d'elles, se refusant à tout service, empêche les autres d'avancer. Nous la reléguons derrière la voiture, et plus loin nous la confions à un homme qui va à Taupo. Souvent les roues enfoncent d'un côté jusqu'au moyeu et la voiture est près de tourner. Il faut alors descendre et pousser les roues, en pataugeant dans la boue. M. Lewis, malgré sa barbe blanche, est du plus grand secours; il ne craint ni la pluie ni la grêle qui nous flagelle par moment; son jeune neveu, garçon de 13 ans, tient la bride du cheval d'avant et prête son aide comme un cocher consommé. Une des jeunes _miss_ daigne même, dans les moments critiques, salir ses gants aux rayons de la roue; mais le plus grand secours nous vient du cocher du petit _buggy_ qui suit derrière nous. Il laisse le cheval aux soins de son voyageur, et à tout instant il aide à son confrère, soit en renouant une courroie cassée, soit en harcelant les chevaux, ou en poussant la voiture. J'apprends que les deux voitures appartiennent à deux maîtres différents qui parcourent la même route, et sont nécessairement en concurrence. J'admire donc l'esprit de fraternelle charité qui pousse un cocher à aider l'autre en retardant lui-même sa course. Dans des conditions semblables, plus d'un cocher d'Europe se serait réjoui de voir son concurrent dans la boue, et l'y aurait laissé patauger: le résultat aurait été peut-être la perte des chevaux et la ruine du concurrent, et en tous cas un appauvrissement pour la communauté. Or, le bien-être général profite à tous.
J'admire encore plus le sang-froid de notre cocher; il n'a pas quitté un instant les guides, faisant de son mieux avec paix et calme. Pas un juron, pas le moindre signe d'impatience; c'est du christianisme en pratique. Même patience et même charité chez les voyageurs; ils font tous leurs efforts pour aider la voiture à sortir de la situation, et jamais une plainte ne vient sur leurs lèvres. Enfin nous arrivons à un _Pa_ (établissement maori) et ce sont encore ces braves gens qui nous tirent d'embarras. Ils n'ont point de chevaux; le seul qu'ils possèdent vient de partir; un d'eux court le rappeler. On l'attelle, et avec ce renfort nous suivons péniblement notre route; montant à pied toutes les rampes et poussant à la roue. Mais tout le monde est content, car tout le monde fait son devoir. On admire partout les progrès étonnants qu'a faits la jeune colonie de la Nouvelle-Zélande dans un temps très court. Le secret de cette réussite est dans l'ensemble des vertus dont j'ai un échantillon sous les yeux.
Enfin, vers 7 heures, nous apercevons une colonne de vapeur; nous rentrons encore une fois dans la région de la terre brûlante. Du sommet de la dernière rampe nous apercevons avec bonheur l'immense nappe d'eau du lac de Taupo. À 8 heures, nous sommes à l'hôtel. Notre premier soin est de nous changer de la tête aux pieds; une partie de mes effets n'a pu échapper à l'eau nonobstant son bon emballage. Durant le souper, malgré la fatigue, on passe en revue les épisodes les plus émouvants de la journée, et on est aussi content que si on avait eu le meilleur temps du monde. Les péripéties dans les voyages ont aussi leur charme!
Un grand feu dans la nuit a séché nos habits, et le matin, à 8 heures, après le déjeuner, on se dispose à explorer la contrée.
Le lac de Taupo a 25 milles de large et 30 de long; il est entouré de collines arides et de montagnes boisées. Au fond, le Tangariro, immense volcan couvert de neiges, couronne le tableau. Sa partie supérieure est conique, comme celle du Vésuve de Naples; comme lui il envoie dans les airs des nuages de fumée blanche. C'est une des grandes cheminées de la terre. Il a 7,000 pieds de haut, et le Ruapehu, à côté de lui, élève ses trois pics neigeux à 9,200 pieds.
Les Maoris, comme tous les peuples, ont des légendes pour expliquer les phénomènes que la nature met sous leurs yeux. À propos du Tangariro et des sources thermales, ils racontent que Ngatoroirangi, un grand chef venu de l'autre monde, arriva ici de Hawaïki, avec sa soeur, qui portait le feu sacré, et Auruhoe, une esclave bien-aimée. Pour explorer la contrée, il monta sur le Tangariro, suivi de son esclave; mais celle-ci fut bientôt saisie par le froid, et Ngatoroirangi appela sa soeur pour porter à la hâte du feu à son secours. Elle courut si vite qu'elle laissa tomber partout des étincelles qui brûlent encore, et ne put arriver que lorsque Auruhoe avait déjà rendu le dernier soupir. Ngatoroirangi en fut si furieux, qu'il prit le feu et le jeta dans le cratère du Tangariro, où il continue à brûler.
L'hôtel où j'écris ces lignes est une des cinq ou six maisons de bois qui forment le village de Tapuwaeharuru, sur la rive nord du lac de Taupo. C'est l'embryon d'une future ville ou station thermale. Une maison est occupée par le bureau de poste et télégraphe. Ce bureau, comme tous ceux de la contrée, reçoit et transmet l'argent par dépêche, prend les dépôts de la caisse d'épargne, reçoit les assurances sur la vie. On trouve là, affiché, le _Journal officiel_, les règlements pour l'arrivée gratuite des immigrants, les allotissements et les ventes de terre, les imprimés pour les déclarations de naissance, de décès, etc. On évite ainsi une armée d'employés qui sont ailleurs la plaie administrative.
Une maison abrite les 20 policemen qui parcourent les routes de leur station; puis un autre hôtel, quelques écuries, et c'est tout pour le moment. Un petit bateau à vapeur parcourait le lac, il permettait aux touristes d'en visiter les plages et la petite île de Motutaïko, mais il ne faisait pas ses frais, et il est maintenant remplacé par un shooner, petit navire à voile.
À 9 heures, je pars avec le jeune Néo-Zélandais de Wellington, et après deux milles de chemin nous arrivons à la source d'eau thermale de M. Edward Lofley. Ce bon Anglais a 40 ans environ, et habite cette solitude depuis dix ans avec sa femme et ses enfants. Il l'a gracieusement ornée de pins, d'eucalyptus et de roses. J'y vois des fraisiers en fleur et des cerises en bouton; il me dit que les unes et les autres seront mûres à la Noël. Au Chili, qui est à peu près sous la même latitude, et dans le même hémisphère, j'avais laissé le printemps au mois d'août, et ici je le retrouve à peine en novembre.
Nous prenons un bain: un ruisseau coule à côté, et on peut passer de l'eau douce à l'eau minérale, du chaud au froid. Enfin nous demandons à M. Lofley de nous indiquer la route pour nous rendre à la cascade Huka, sur le Waïkato. Il nous conduit au sommet d'une haute berge et il nous dit: Prenez ce sentier, vous trouverez un vallon, vous le suivrez, puis vous passerez le long d'un mur en terre pendant 400 pas; au bout du mur vous tournerez le dos à la montagne, marchant droit devant vous jusqu'à un précipice, vous le tournerez à droite, et vous serez arrivé. Puis il ajoute: Si avec cela vous ne trouvez pas, c'est que vous êtes des imbéciles. C'est raide!
Heureusement, mon Zélandais est plus habitué que moi aux déserts de ces contrées; il s'oriente, pose des marques sur ses pas; trace des croix et marche avec attention. Aucun détail ne lui échappe; ici des pieds de chevaux ont laissé des traces fraîches; là il reconnaît des pieds de Maoris. À une intersection, il évite un sentier par le seul fait qu'une araignée l'a barrée par un de ses fils; ce fil, me dit-il, prouve que depuis quelque temps personne n'a passé par là. Enfin nous trouvons le vallon et le mur, pataugeons dans l'eau et nous orientons en tournant le dos à la montagne. Nous traversons des champs de fougères parsemés de genêts en fleur et d'un autre buisson épineux à fleurs jaunes, importé d'Écosse. On l'a introduit pour faire des haies, mais il s'est répandu dans toute la contrée avec une telle rapidité, qu'il en est devenu le fléau.
Nous arrivons au précipice. Il est effrayant: l'eau murmure à 200 mètres en bas et on ne voit que les arbres tapissant les parois. Je remarque quelques magnifiques arbres fougères, si abondants dans ce pays; ils sont moins nourris que ceux de l'Himalaya, mais plus élevés; ils atteignent parfois 7 à 8 mètres de haut. Après une heure de marche, nous voyons le Waïkato rouler ses eaux bleues avec fracas au contre-bas d'une berge haute de plus de 100 mètres. Elle est presque à pic, mais nous en dégringolons quand même, et arrivons sur le bord. L'eau passe dans un canal étroit qu'elle s'est taillé dans le roc: elle roule sur une pente rapide en mille tourbillons et, après un parcours de 200 mètres de rapides, elle tombe en cascade de 30 pieds de haut. Nous admirons longtemps ce jeu de la nature, et nous amusons à jeter des branches de bois qui disparaissent dans le gouffre sans reparaître ensuite. J'ai pu en saisir la raison. Le bois, d'abord précipité, revient à la surface pour être entraîné par l'eau; mais un reflux se forme au pied de la chute et repousse l'objet sous la chute elle-même qui le pulvérise alors sous son poids comme sous une forte enclume. J'ai pu ainsi comprendre comment les hommes et les canots qui glissent sous la chute du Niagara ne reparaissent plus; ils s'en vont en poussière.
Revenant sur nos pas, nous refaisons la route en sens inverse, nous aidant des marques laissées en venant. Depuis le matin à 8 heures, nous n'avons rien mangé et avons toujours marché. Nous demandons un _lunch_, on ne peut nous servir que du pain et de la confiture. C'est peu réconfortant.
Nous poussons plus loin visiter un geyser appelé Crow's Nest, à cause de sa forme en cône, ressemblant à un immense nid de corbeaux.
N'ayant plus été menacés ici de passer pour des imbéciles, nous nous tenons moins sur nos gardes et nous nous égarons. Nous marchons longtemps au milieu des pierres ponce dont le sol est parsemé, et nous nous dirigeons vers les vapeurs qui, par-ci par-là, sortent du sol. Ce sont des eaux bouillantes, de la boue que l'on prendrait pour de la chaux lorsque les maçons la détrempent: partout trous et crevasses menacent de nous engloutir. Je ne puis appuyer mon ombrelle sans qu'elle fasse sortir de l'eau bouillante et de la vapeur; s'il était nuit notre position serait critique. Enfin nous retrouvons le Crow's Nest. Il est tranquille en ce moment. Ces geysers ont leurs caprices, tantôt ils travaillent et tantôt ils se reposent. Après une longue attente, du trou béant qui a 3 mètres de diamètre s'élève une colonne d'eau à 40 pieds de hauteur et elle retombe avec fracas en nappes d'argent sur le cône de pierre ponce qui entoure l'ouverture. L'opération recommence à chaque 2 minutes, montre en main. Il est près de 5 heures lorsque je rentre à l'hôtel.