A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde
Chapter 16
La tradition des Maoris sur leur venue en Nouvelle-Zélande. -- Rangatiki et son chien Potaka. -- Hinemou et Tutanekai. -- Le lac Rotorua. -- Les eaux thermales. -- Un Pa. -- Les Maoris, leurs vêtements, leur nourriture. -- Moeurs et usages. -- L'anthropophagie. -- La _carved-house_. -- Tiki et Maui et le récit de la création. -- Raïnga et la route du ciel. -- Les ministres protestants et le traité de Waïtangi. -- Les Pères Maristes. -- La forêt de Tikitapu. -- Le lac Rotakakahi. -- Waïroa. -- Les femmes Maoris et le tabac. -- Costumes et jeux. -- L'école. -- Un examen de géographie. -- L'instruction. -- La cascade. -- La haka ou danse indigène. -- Le lac Tarawera. -- Le Té Tarata ou terrasse blanche. -- Le lac Rotomahana. -- Les geysers. -- Le repas. -- La Aukapuarangi ou terrasse rouge. -- Un bain bouillant. -- Retour à Waïroa et à Ohinemutu.
La tradition des Maoris est qu'ils seraient venus en Nouvelle-Zélande dans de grands canots, sous la conduite d'un certain chef qui, à la suite de querelles, voulut quitter les îles malaises, son pays natal. Ils conservent le nom des divers canots et rapportent les faits et gestes des tribus qui en sont sorties. En tenant compte de leurs récits, on peut croire que leur migration remonte à 20 générations, c'est-à-dire à peu près au XVe siècle.
Pour ce qui concerne la découverte de cette région des lacs, la tradition maori dit qu'un certain Rangatiki, chef du canot Arawa, venu lui aussi avec les autres de Hawaïki (qu'on suppose être Sumatra)[7] débarqua à Maketu et commença à explorer la contrée avec les siens et Potaka, son chien favori. Mais celui-ci disparut bientôt et ne reparut qu'après deux jours. Il était malade, et on s'aperçut qu'il avait eu une indigestion de poissons. Son maître comprit donc que Potaka avait découvert une mer, et suivant ses traces, on arriva au bord d'un lac qu'on nomma Rotoïti (petit lac). Là, comme le chien, le maître et les siens se gorgèrent d'un petit poisson appelé _inanga_. Poursuivant plus loin, ils arrivèrent à un autre lac qu'ils appelèrent Rotorua (second lac). Dans l'île Mokoïa, qui s'élève au milieu, de ce lac, ils trouvèrent une tribu dont le chef, Kawaarero, leur fit bon accueil, mais leur proposa bientôt de manger le chien. N'ayant pu l'obtenir, il surprit un beau jour le pauvre Potaka et le mangea en secret. Mais Rangatiki, à la suite d'une incantation, apprit le fait et le reprocha à Kawaarero, qui s'indigna en le niant. Rangatiki appela le chien en témoignage «_Potaka tawhiti e kai hea koe?_» (mon cher Potaka, où es-tu?) Et le chien répondit en aboyant dans le ventre de Kawaarero. Celui-ci fut donc tué à l'instant, et sa tribu mise en pièces. Rangatiki avec les siens s'établirent à leur place. Plus tard, une jeune fille appelée _Hinemoa_, attirée par les sons de la flûte du jeune _Tutanekai_, traversa le lac à la nage et vécut heureuse avec lui; de là le nom d'Ohinemutu, donné à l'endroit, nom qui signifie _la jeune fille qui traverse à la nage_.
[Note 7: La presqu'île de Malacca, qui s'avance au loin dans la mer et où se trouve la jonction des races jaune et blanche, semble être le point d'où sont parties les diverses migrations qui ont peuplé les îles du Pacifique, y compris le Japon. Quelques expéditions auraient même atteint l'Europe, et les Basques semblent en être les témoins par leur langage d'origine birmane.]
La vue du lac Rotorua est gracieuse, le paysage est verdoyant. Des vapeurs sortent de tous côtés, s'élevant dans les airs comme d'une terre en feu. Partout des sources bouillantes et des trous brûlants. Une petite presqu'île s'avance dans le lac; elle était beaucoup plus grande, mais une bonne partie a disparu sous les flots. Ce qui reste est occupé par une vingtaine de _whares_, cases ou cabanes maoris. Elles ont à la façade principale une porte et une fenêtre et sont couvertes d'une espèce de paille longue, de la famille des genêts. Quelques-unes ont une cheminée, la plupart n'en ont point. Le Maori cuit ses aliments dans l'eau chaude ou à la vapeur des sources qui l'entourent. Ces braves gens ont l'air bien constitué, figure riante, peau brune donnant sur le rouge, lèvres un peu épaisses, yeux noirs et pétillants, belles dents blanches.
Ils sont vêtus à l'européenne, mais la plupart ont les pieds nus et quelques-uns entourent leur corps simplement avec une couverture ou un châle multicolore. Les femmes aussi bien que les hommes ont de beaux cheveux noirs; les veuves les coupent courts comme les hommes en signe de deuil. Les femmes mariées se tatouent les lèvres et le menton, les chefs se tatouent plus ou moins artistement toute la figure avec un os de poisson. Leur nourriture consiste en pommes de terre, en porc et poissons. L'anthropophagie commença à diminuer chez eux dès que le capitaine Cook introduisit ici le cochon, vers la fin du siècle dernier. L'homme qui a faim et qui n'a rien à mettre sous la dent s'attaque nécessairement à son semblable. Il y a deux ans, les survivants de la mission Flatters, à bout de force dans le Sahara, convinrent que chaque matin un d'eux serait tiré au sort et servirait de nourriture aux autres. La mission Greeley au pôle nord a donné les mêmes exemples.
Plusieurs Maoris jettent leurs lignes primitives dans les eaux du lac et en retirent de belles carpes d'importation anglaise. Elles s'y sont tellement multipliées que parfois, à la suite de l'explosion d'une cartouche de dynamite, la surface du lac en est couverte, et elles deviennent ainsi la proie facile du Maori, insouciant de leur destruction. Garçons et filles, hommes et femmes se baignent en costume d'Adam et d'Ève, sans se douter de la moindre inconvenance; j'avais remarqué le même fait au Japon. Lorsqu'il fait froid, au lieu de se baigner dans le lac, ils se plongent dans les bassins d'eau minérale. Cette eau est ici alcaline, là sulfureuse, ailleurs arsenicale. Les blancs s'en servent contre les rhumatismes et les maladies de foie. Au milieu du Pa (_settlement_ ou établissement) s'élève la _Carved house_, maison sculptée: c'est une cabane plus grande que les autres, tapissée de boiseries sculptées; elles représentent des monstres ou figures d'hommes et de femmes tirant leur langue et ayant deux coquillages brillants en guise d'yeux. Presque toutes les cabanes maoris ont à l'entrée une de ces caricatures qui, probablement, dans leur ancienne religion, devaient figurer des dieux protecteurs.
Actuellement ils sont tous chrétiens et la plupart catholiques; mais leur ancienne religion conservait, comme au reste chez tous les peuples, les traces de la tradition des vérités primitives communes au genre humain. Ainsi leur récit de la création raconte qu'une divinité bienfaisante appelée Tiki visita la terre au début de son existence, et forma avec ses mains un homme en terre rouge pétrie avec son sang, et le mit à sécher contre une haie; en séchant la vie vint en lui, et Tiki fut content de son oeuvre. Il forma de la même manière le corps d'une femme et le mit à sécher au soleil, et en séchant la vie vint en elle. Ce premier couple se multiplia et remplit la terre; mais cette génération fut si méchante que Tiki décida de la détruire au moyen d'un déluge qui mit toute la terre sous l'eau. Alors vint une autre divinité appelée _Maui_, qui, avec ses trois frères, se mit à pêcher. Un des frères, avec un grand hameçon formé de la mâchoire d'un de ses ancêtres, prit quelque chose pour laquelle il fallut les efforts de tous les pêcheurs pour la mener à fleur d'eau; or, c'était la Nouvelle Zélande, qu'ils fixèrent sur un bâton, et le monde recommença de nouveau.
Les Maoris croyaient aussi à l'immortalité de l'âme, et plaçaient la route du ciel à travers _Raïnga_, grotte qui se trouve au cap nord de l'île Nord. Après une bataille, ils croyaient entendre le bruit des âmes qui passaient à l'autre monde sur un bâton formé de racines de _pohutukawa_, arbre qui croît en ces lieux. Les grands chefs ne pouvaient y passer qu'en laissant là un de leurs yeux, destiné à devenir une nouvelle étoile dans le firmament. Les méchants allaient à Po, lieu de souffrance où vont tous les mauvais esprits.
Ils conservaient aussi le souvenir d'un certain Tawaki, homme de bien, qui traversa la terre en guérissant, les malades et qui fut enlevé au ciel sans mourir, et de là il veille sur les mortels qui l'invoquent. Probablement cette tradition se rapporte à Élie, et leur vient du peuple juif, avec lequel il dut y avoir communication.
Ohinemutu se compose de trois hôtels, et de quelques écuries.
Après avoir visité les environs et pris un bain d'eau minérale, je pars avec une famille de Tasmanie pour Waïroa. La route traverse d'abord une plaine de 3 milles de long. Le gouvernement y a tracé une future ville et construit un bain, une _Court house_, et le logement d'un médecin. Les terrains ont été lotisés et vendus pour 89 ans selon la méthode anglaise, au profit des Maoris propriétaires. Les enchères ont élevé les prix jusqu'à plus de 50,000 fr. de rente annuelle, mais, faute d'habitants, les pauvres Maoris n'ont pas encore vu le premier sou.
Un clergyman chevauche avec sa fille pour visiter les environs: on me dit que c'est un évêque protestant. Les ministres protestants sont venus ici en 1814, et ils ont si bien manoeuvré, qu'en 1840 ils ont obtenu que la plupart des chefs signent à Waïtangi (eau des pleurs) un traité qui les rendait sujets de la Grande-Bretagne. Les missions catholiques sont venues en 1837 avec les Pères Maristes.
Nous laissons à droite les geysers de Whakarewarewa, qui envoient leur vapeur vers le ciel, et entrons dans la superbe forêt de Tikitapu. Les merles y font entendre leur sifflet monotone et mille sortes d'oiseaux les accompagnent de leurs chants mélodieux. Des pigeons sauvages et des faisans au superbe plumage s'élancent à tout instant à l'approche de notre voiture. Les parasites entourent les arbres, les lianes s'entrecroisent, l'aubépine est en pleine floraison, ainsi que le titree. Les Maoris coupent des arbres séculaires, des _rimu_, des _tawa_ et des _miro_, et y creusent de superbes canots longs de 8 à 10 mètres. Lorsque nous quittons la forêt nous sommes au bord du lac Tikitapu (lac bleu) superbe nappe d'eau azurée, dans laquelle ne vit aucun poisson. Les Maoris tiennent ce lac pour sacré et croient qu'un dragon divin en fait sa demeure. Un bourrelet de terre sépare le lac Tikitapu du lac Rotokakahi (lac vert). Celui-ci est à 70 pieds en contre-bas du premier. Sur ses bords croît en quantité le _wharangi_, espèce de buisson que le bétail mange avec avidité mais dont souvent il meurt. Au milieu du lac Rotokakahi s'élève une petite île pittoresque appelée Motutawa. Ses eaux se déversent dans le ravin par une petite rivière qui à Waïroa se précipite d'une trentaine de mètres en gracieuse cascade.
À midi 1/4, nous arrivons à Waïroa au _Rotomahana hôtel_. Une quantité de Maoris nous entourent et nous saluent gracieusement. Les jeunes filles portent leurs petits frères ou soeurs sur le dos, enveloppés dans un châle; les femmes fument la pipe et nous demandent du tabac. Mon compagnon, qui connaît un peu le langage maori, leur dit: «_Katahi taku mea whakama ko te wahine kïa kaï païpa_» Je suis honteux de voir les femmes fumer.--_Then don't look_, répondit l'une d'elles en parfait anglais: (alors n'y regarde pas). _Maka a tu te païpa_, jette ta pipe, ajoute l'Anglais; _no fear_, répliqua la femme: (pas de crainte).--_Engari me hoko he hopi kana he tupeka_, continua l'Anglais (il est mieux d'acheter du savon que du tabac).--_Kahore!_ répliqua la femme avec un rire moqueur, et les autres criaient: _Kapaï te tupeka_ (le tabac est bon) _no good te hopi_ (le savon n'est pas bon).
Le tabac et l'alcool sont la perte de ce pauvre peuple si bon et si simple. Quoi d'étonnant? l'Anglais lui-même a tant de peine à s'en défendre! Les hommes comme les femmes chez les Maoris portent un seul pendant d'oreille; c'est une longue pierre de jade ou une dent de requin tenue avec de la cire d'Espagne, ou un paquet de plumes attaché à l'oreille avec un fil de laine, ou simplement de la ficelle. Or, souvent son poids allonge hors mesure l'oreille qui le porte et le trou où passe la ficelle s'agrandit. Un autre ornement des deux sexes est aussi un collier portant au centre en pierre verte l'image grotesque d'un homme ou d'une femme ayant pour yeux deux haricots rouges. Une quantité de jeunes filles vêtues de rose, de rouge, de vert, avec des robes à volant, comme des danseuses, jouent dans le chemin avec des garçons ou d'autres jeunes filles en jetant des boutons contre un clou planté à terre. Cette bande joyeuse nous suit à la _Carved house_, maison sculptée dans le genre de celle d'Ohinemutu, mais plus petite. Une vieille femme y fait des tapis de plumes de faisans et de pigeons qui ressemblent assez à de magnifiques peaux d'animaux. Elle en demande fort cher; le moindre coûte 4 livres (100 fr.) il y en a même un grand de 50 guinées (plus de 1,300 fr.). Bon pour les amateurs! C'est avec ces tapis que les anciens chefs couvraient leurs épaules comme d'un manteau royal. On veut me vendre des massues sculptées, et autres armes indigènes en bois, mais elles sont fort chères quoique bien intéressantes. Nous avons de la peine à nous tirer hors de la troupe joyeuse des Maoris pour prendre notre lunch.
Après le repas, nous visitons l'école. Une vingtaine de garçons et de jeunes filles de 7 à 15 ans occupent divers bancs. Une jeune femme de 30 ans, avec sa gravité britannique, a toute la peine du monde à faire tenir tranquille cette jeunesse nerveuse. Son père, vieillard à barbe blanche, vient souvent à son aide. L'école est une simple cabane de bois. Plus pratiques que dans nos pays, les colons de la Nouvelle-Zélande gardent leurs millions pour un meilleur emploi que celui d'élever des palais scolaires dans tous les villages. Par contre, ils répandent l'instruction à profusion et le nombre d'écoliers, quoique dans un pays où 500,000 âmes occupent une surface plus grande que celle du Royaume-Uni, dépasse le nombre de 15 par 1,000 habitants, pendant qu'il n'est que de 13 en Angleterre. Il est vrai qu'on ne les fatigue pas comme dans nos vieux pays. Deux heures d'école le matin et deux heures le soir leur apprennent autant que les longues journées de classe dans nos pays d'Europe. L'attention de l'enfant ne pourrait se prolonger au-delà d'une certaine limite; passé cette limite, forcer la nature c'est du temps perdu.
Les parents sont obligés d'envoyer à l'école leurs enfants depuis 7 jusqu'à 15 ans: les parents négligents sont punis par les _boards of schools_, qui ont pour cela des pouvoirs discrétionnaires. Par une permission spéciale du _board_, on peut envoyer l'enfant dès l'âge de 5 ans et l'y laisser jusqu'à 17. La plupart des écoles sont mixtes, et certes c'est là un inconvénient, mais grandement tempéré par la forte idée du devoir que les Anglais inculquent dès la plus tendre enfance. Dans beaucoup d'endroits, le même maître fait l'école pendant une semaine dans un village et pendant une autre semaine dans le village voisin. Or, souvent les distances sont grandes, mais le maître peut se payer un cheval: il reçoit environ 3,000 fr. l'an. La maîtresse d'école nous dit que 70 enfants sont inscrits, mais que le plus grand nombre sont actuellement avec leurs parents dans le _bush_ (forêt) à quelques milles de distance, pour la semaille des pommes de terre et du maïs. Elle nous montre les cahiers des élèves, dont quelques-uns prouvent l'aptitude du Maori pour la calligraphie. La seule langue enseignée est l'anglais. On passe un petit examen de lecture, puis le maître interroge sur la géographie.--Où se trouve le Congo?--la Tamise?--Et les élèves en indiquent la situation sur la carte.--Où est la Chine?--Un enfant la montre du doigt;--Qu'est-ce qu'on y récolte pour l'exportation?--Un autre répond: Le thé et la soie.--Où se trouve Mauritius?--Un élève en désigne la place--Qu'est-ce qu'on y récolte?--La canne à sucre, qui donne le rhum et le sucre.--Un maître italien aurait demandé à propos de la Chine quels sont ses meilleurs poètes; un maître espagnol, si on y élève de farouches taureaux pour les courses, et un maître français, si on y a proclamé les droits de l'homme. Avant de quitter l'école, la maîtresse prend place à l'harmonium et les élèves nous chantent en bonne mesure et avec harmonie des cantiques anglais et des chansons maoris. Je remarque les nombreux tableaux qui tapissent les murs; ce sont des cartes géographiques, des dessins d'animaux pour l'histoire naturelle, des groupes bibliques pour l'enseignement de l'Ancien et du Nouveau Testament; l'enfant apprend bien plus facilement par les yeux.
Pendant ce temps, la pluie s'est calmée. Je n'ai pas encore vu un jour sans pluie depuis que je suis en Nouvelle-Zélande, et la région des lacs que je visite, avec ses nuages, sa verdure et ses pluies, me rappelle le Catherine-Lock d'Écosse, ou le Windhermere du Cumberland.
Nous profitons de l'éclaircie pour visiter la cascade. À 3 heures, les enfants quittent l'école et nous suivent tous, chantant les chansons indigènes sur une cantilène analogue à celle des chansons arabes. Nous pénétrons dans un vallon profond où croissent les arbres séculaires. Les parois en sont abruptes et glissantes; les deux miss tasmaniennes et leur frère sont à leur aise dans l'étroit sentier aussi bien que les indigènes; mais une vieille dame de Christchurch, qui est de la partie, ne peut tenir debout, et je lui sers de bâton. Après 10 minutes de descente, nous arrivons au fond, et admirons la superbe cascade qui tombe avec fracas dans un bassin. De là l'eau se déverse par des branches multiples dans le torrent, et va se perdre dans le lac voisin. En remontant nous faisons collection de fougères et de mousses qui tapissent le sol, et allons visiter la vieille église de la mission. C'est une baraque de planches couverte de lierre. Ces plantes pénètrent même dans l'intérieur, où elles pendent en lianes. De la fenêtre de l'église on jouit d'une vue délicieuse sur la forêt, la montagne, et sur le lac Tarawera.
Dans la forêt, je suis bientôt arrêté par les lianes; je visite le cimetière, que les Maoris placent toujours dans un endroit élevé. Le _Pa_ (agglomération) de Waïroa est catholique comme la plupart des _Pa_ maoris. À 6 heures, nous rentrons à l'hôtel. Là, les enfants qui nous avaient suivis nous demandent leur rétribution comme guides; mon compagnon leur distribue une quantité de petite monnaie, et les _miss_ leur portent deux corbeilles de morceaux de pain. Celui-ci est bientôt dévoré, et les _pence_ volent en l'air pour jouer à pile ou face. Après le dîner, je demande à voir une _haka_ (danse indigène). Plusieurs s'offrent à l'exécuter moyennant le prix courant, qui est d'un schelling par danseur ou danseuse. J'avais entendu dire que souvent ces danses dégénèrent en scènes scandaleuses, et je préviens mes danseurs qu'ils n'auront rien s'ils manquent à l'honnêteté. Ils m'introduisent dans une de leurs _whares_ (cabanes); je me courbe pour passer par la petite ouverture. Un feu au milieu de la case a servi à cuire les aliments; mais la fumée n'a d'autre issue que la porte et aveugle les habitants. On le pousse au dehors et on allume deux bougies placées à terre dans deux souliers servant de chandeliers. Les danseurs s'alignent et un d'eux commence à battre la mesure en frappant de ses deux mains contre ses genoux; puis il bat du pied droit par terre en cadence, allonge les bras en avant, gesticule des mains, porte les deux bras à droite, puis à gauche, puis en l'air et en bas, continuant la mesure par le son de la voix et le battement du pied; les autres font de même, en sorte qu'on dirait autant de mannequins mus par une seule machine. Après plusieurs reprises de ce jeu fantastique viennent les grimaces, les contorsions de la bouche et des yeux. Craignant que l'excitation n'arrive trop loin, j'arrête le _haka_ et laisse les danseurs et les danseuses jouir en paix de leur petit salaire.
Le lendemain, à 6 heures, le _tamtam_ nous réveille, et une 1/2 heure après, le déjeuner est servi. À 7 heures, nous nous acheminons vers le lac Tarawera. _Sophia_ et _Kate_, les deux guides choisis par les Maoris, nous précèdent. Une d'elles, Sophia, porte la médaille de sauvetage; elle a plongé et pêché un vieillard un jour où le canot a chaviré dans le lac Rotomahana. Nous sommes 10 visiteurs. Arrivés au bord du lac, 6 prennent place dans un canot anglais et 4 dans l'autre moins grand. Le premier a 6 Maoris et le deuxième 4, chacun avec une longue rame, et nous voilà en route. Le lac Tarawera a 8 à 10 milles de long; les rives que nous quittons sont verdoyantes et les montagnes boisées. Plus loin, la nature est moins vivante. Les deux canots font une espèce de régate et jouent à se devancer. Le nôtre a une voile; le vent souffle froid et vif, et nous arrivons les premiers à Tahunatorea, autre _Pa_ maori. Là, nous laissons nos canots européens, et après avoir mis nos effets dans deux canots maoris (troncs d'arbre creusé) qui nous suivront par la petite rivière, nous traversons un isthme d'un mille de large pour arriver au lac Rotomahana. Du haut de la colline nous voyons la _Té Tarata_ ou terrasse blanche. De ce point, elle n'offre rien de surprenant; mais après avoir descendu la pente et pénétré sur son domaine, nous sommes ravis. Nous marchons sur des filigranes de stalactites, à travers mille bassins grands et petits; taillés avec la précision d'un artiste et remplis d'une eau azurée comme le ciel du Japon. On dirait que le grand Architecte s'est plu à orner ce magnifique parc de ce superbe monument. Il est plus large à la base: environ 150 mètres, et va en se rétrécissant au sommet, élevé de 100 pieds sur le niveau du lac. Nous pataugeons dans l'eau, qui devient de plus en plus brûlante à mesure que nous approchons du sommet. Là, un petit cratère de 10 mètres de diamètre et de 50 pieds de profondeur est tantôt vide et on descend au fond, tantôt il se remplit d'une eau bouillante à briser tous les thermomètres. Alors, si le vent du nord-est vient à souffler, une colonne d'eau s'élève jusqu'à 200 pieds de haut, et retombe en superbes nappes d'argent; c'est comme les geysers du Yellowstone Park dans l'Amérique du Nord. Tous les objets qu'on place sur la terrasse sont bientôt pétrifiés. Nous redescendons et parcourons un terrain rempli de geysers moins grands. Je remarque un petit cratère qui lance de la vapeur comme la machine d'un grand navire et fait un bruit qu'on prendrait pour celui d'une immense scierie à vapeur. Un peu plus loin, la terre bout à chaque pas et soulève une sorte d'argile fine que les Maoris mangent volontiers. J'en goûté et n'y trouve que le goût du sulfate de fer. La vapeur fuse de tous les côtés, on ne peut faire un trou en terre avec le parapluie sans qu'il en sorte de l'eau bouillante ou de la vapeur. La terre est pour sûr une grande marmite.
Ce n'est pas sans danger qu'on marche, sur ces volcans plus ou moins actifs; le guide me crie à tout instant: _Follow the path_, ne quittez pas le sentier. Plusieurs ont trouvé la mort dans quelques-uns de ces trous, où ils ont été bouillis en un clin d'oeil.