A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde
Chapter 15
La ville se dessine à nos yeux, émergeant de la verdure sur un ensemble de collines, des deux côtés de la baie. Les nombreuses églises et la _Court-House_ dominent les maisonnettes cachées dans les arbres; mais, au-dessus de tout, un immense moulin à vent semble veiller comme un géant protecteur sur la cité. Au loin, sur une colline entourée de prairies et de forêts, le plus vaste et le plus bel édifice est l'hôpital public. À 7 heures nous sommes devant le môle ou _wharf_, mais le pilote refuse de l'aborder; il craint que la violence du vent n'y pousse si fort le navire, que le _wharf_ lui-même ne soit emporté. Nous jetons deux ancres et dansons sur place. Elles ne suffisent pas à nous protéger, et nous allions dériver vers un banc de sable, lorsqu'un prompt mouvement de la machine nous ramène à flot; le télégraphe ou signal, qui communique de la passerelle à la machine, est brisé; un officier se tient debout vers la chaudière, reçoit par signes les commandements et les transmet au machiniste. Malgré la pluie, la foule s'est assemblée sur le môle, et attend avec anxiété la fin de nos péripéties. Enfin, vers les 10 heures, le vent souffle moins fort, et le pilote juge bon d'aborder. Nous suivons la manoeuvre avec émotion; les cris succèdent aux cris pour les divers commandements et s'efforcent de dominer le bruit du vent. On va, on court, on revient, l'émoi est général. Au moment de toucher au môle, le commandant semble perdre son sang-froid britannique; il trépigne et crie sans cesse au pilote _go ahead_, mais sa crainte est exagérée, tout se passe pour le mieux et bientôt on sera à terre. Les passagers se disent adieu: plusieurs restent en Nouvelle-Zélande. Pendant trois semaines compagnons de la même infortune, ils se considèrent tous comme une même famille. On salue les officiers et on porte ses effets à la douane. C'est le dimanche: les petits bagages passent, les autres seront visités demain. Le vent enlève les parapluies, et l'eau tombe en déluge, on va quand même: _time is money_. J'ai beaucoup de peine à trouver une voiture pour déposer mes bagages à l'hôtel: _is sunday_. C'est dimanche! Enfin je peux en raccrocher une moyennant un double prix. La poste est fermée et les boutiques aussi; impossible de trouver des timbres poste. Je prie le maître de l'hôtel de m'en faire chercher, car je veux profiter du départ du navire le _Zealandia_, qui s'en va à Sidney dans la nuit. Le maître de l'hôtel me répond qu'on a 6 jours de la semaine pour envoyer les lettres, mais que le dimanche on va à l'église et on ne travaille pas. Un peuple qui a un tel respect de la loi divine est un peuple d'avenir, un futur grand peuple!
Je m'en vais donc à l'église. La petite cathédrale en planches d'Auckland, malgré le mauvais temps, est remplie de fidèles; le Révérend Mac Donald célèbre la grand'messe, les chants, exécutés par des voix d'hommes et de femmes, sont harmonieux.
Après la messe, je salue le bon Père à la sacristie. Une dame, qui est venue de la campagne, à 8 milles, vient le saluer aussi. Elle me prend pour le commandant de l'_Éclaireur_, aviso de guerre français arrivé hier ici de Taïti, et m'invite à une soirée dansante. Elle est d'origine française, et ne veut pas laisser passer un navire français sans lui faire les honneurs de la société néo-zélandaise. Je dissipe son erreur; elle maintient quand même son invitation. L'_Éclaireur_, sorti des chantiers de Toulon en 1878, a 78 mètres de long et 12 de large; il porte 8 canons de 15 centimètres, a une machine de 450 chevaux et un terrible éperon. Le capitaine du _Zealandia_ me l'avait montré dans la baie, et mon émotion fut grande lorsque je lui vis lever le drapeau pour nous saluer. Oh! que j'aurais voulu rencontrer ce drapeau dans toutes les mers aussi souvent que le drapeau britannique! Le R. Mac Donald m'invite à déjeuner; j'accepte d'autant plus volontiers qu'à l'hôtel on m'avait dit que le dimanche le lunch remplacerait le dîner et que le soir on n'avait que le thé, attendu que les domestiques devaient assister au service divin. En France, les catholiques s'imposent le maigre le vendredi; en Italie, le vendredi et le samedi; en Espagne, on ne fait maigre ni le vendredi, ni le samedi. Ici, les protestants ont leur privation le dimanche, et elle a pour cause le désir d'épargner, au septième jour, le travail aux domestiques.
En entrant chez les Pères Missionnaires, un bruit strident et étrange se fait entendre à la porte, et ne cesse que lorsque le concierge est venu s'interposer; un perroquet au blanc plumet monte la garde, et il s'en acquitte aussi bien que le meilleur des chiens. C'est le cockotou d'Australie.
Le R. Mac Donald me présente à un autre prêtre anglais et me parle volontiers du Concile du Vatican, auquel il a assisté, et de divers personnages français qu'il a connus dans ses deux voyages en Europe. Il est ici depuis 28 ans, et son frère s'occupe de l'évangélisation des Maoris depuis 32 ans; il me parle beaucoup de Mgr Pompalier, évêque français qui le premier a porté ici le catholicisme.
Il me dit qu'ici, comme dans presque tous les pays nouveaux, protestants et catholiques vivent en bons rapports, et s'estiment, non selon le plus ou moins de vérité qu'ils possèdent, mais selon le degré de vertu qu'ils pratiquent. Ceux qui ont plus reçu sont évidemment tenus à plus, et la foi ne se donne pas. Je me rappelle que, voulant un jour expliquer à un compatriote que j'avais rencontré dans l'Extrême-Orient, une de nos vérités catholiques qui me paraissait claire comme le jour, je m'étonnais que celui-ci, pourtant nature droite et sincère, ne pût la comprendre; mais il me fit cette observation: «En fait de foi, on ne croit pas ce qu'on veut, mais on croit ce qu'on peut.» Cela me rappela la réponse du cardinal Manning à ses compatriotes. Ils l'accusaient d'avoir changé de religion et lui disaient: Comment se fait-il que vous étiez auparavant fervent protestant et que vous êtes maintenant fervent catholique? Dans une brochure adressée à ses anciens coreligionnaires, le pieux prélat leur dit: «Je ne peux vous donner d'autre réponse que celle de l'aveugle de l'Évangile: Avant je ne voyais pas, à présent je vois. Pourquoi Dieu ouvre-t-il les yeux aux uns plus, aux autres moins? C'est son secret. Tout ce que nous savons, c'est qu'il est le Créateur et Rédempteur de tous les hommes, qu'il les aime tous comme un Père aime ses enfants, et qu'il cherche le salut de tous; mais à chacun il proportionne le fardeau en raison de ses forces.»
Après le déjeuner, le bon Père me montre les habitants de son jardin: le cockotou dont j'ai parlé qui fait mille exercices à son commandement, une tortue qui se promène sur le vert gazon, et une espèce de gros merle blanc et noir qui siffle comme le merle et parle comme le perroquet. Saint Jean avait aussi sa colombe.
Je parcours la ville: la partie centrale réservée aux affaires n'est pas grande: là sont les banques, les compagnies d'assurance et de navigation, la poste, les principaux magasins; mais la ville destinée aux habitations s'étend au loin sur plusieurs collines. Les rues sont larges et plantées de chêne. Nous sommes en effet à Auckland (terre du chêne). Les gentils pavillons qui les bordent sont tous entourés d'un jardin où brillent toutes les fleurs de l'Europe. Les vérandahs qui les ornent prouvent que le climat est chaud en été. Ces pavillons sont la plupart construits en bois et couverts en zinc, en bois, ou en ardoise. Dans le centre, on ne peut plus construire qu'en pierre, en briques ou en ciment, pour diminuer les incendies.
Plus loin, ce ne sont plus des pavillons, habitation de la classe aisée, mais des maisonnettes en bois, habitation de l'ouvrier. Elles sont petites, mais elles ont leur jardin, et l'ouvrier a aussi son _home_ (son chez soi). Des _building societies_ (sociétés de construction) achètent de vastes terrains, y tracent des rues, bâtissent des maisons de diverses grandeurs et les louent ou plutôt les vendent, puisque après le paiement de quelques annuités comprenant l'intérêt et l'amortissement, le locataire reste propriétaire. Ces sociétés, tout en faisant de bonnes affaires, rendent service à la classe ouvrière et à la société. L'ouvrier qui a sa maisonnette et son jardin voit ses nombreux enfants grandir et se développer en bonne santé, pendant que les familles ouvrières entassées dans les mansardes de nos grandes villes donnent une génération sans force et sans énergie; et la plupart des enfants meurent en bas âge.
J'arrive à la maison du gouverneur: elle est en bois et fort simple, mais entourée d'un superbe parc, ouvert au public, le dimanche. Au milieu des chênes séculaires, je vois de magnifiques araucarias, des lauriers-cerises, des lauriers-roses et des lauriers-tins; le cyprès, le saule, le magnolia, l'eucalyptus et tous les arbres et arbustes qui ornent nos parcs d'Europe, le tout encadré dans cette belle pelouse que les Anglais portent partout avec eux.
Près de la _High school_ (haute école), je rencontre le Révérend Mac Donald, qui fait sa promenade à cheval et me met sur le chemin de l'hôpital. Je descends une colline et en remonte une autre, je laisse à droite de superbes vaches paissant dans la prairie, et parcours à gauche les allées ombragées d'une magnifique forêt, appelée le _dominion_ (le domaine), parce qu'elle est réservée au public. Les Anglais, dans le tracé de leurs villes, ont toujours soin de réserver de vastes emplacements pour la récréation du peuple. C'est fort sage; car le petit peuple ne peut se payer l'agrément d'une villa, et la santé du public est en raison de la salubrité de l'air qu'il respire.
Enfin, j'arrive à l'hôpital, vaste édifice en ciment à deux étages sur rez-de-chaussée, dominant la ville et la baie. Le jeune docteur qui le dirige me conduit à la visite de l'établissement. Les salles ne sont pas grandes, mais elles sont nombreuses et ornées de plantes et de fleurs. On peut loger 150 malades. On en a 90 en ce moment. La propreté est irréprochable; je remarque un ascenseur destiné à descendre dans les caves les corps des décédés; des fauteuils roulants pour les rhumatisants, et une salle pour les convalescents. Trop souvent, dans les hôpitaux de nos grandes villes européennes, les convalescents sont renvoyés pour faire place à d'autres. Obligés, pour vivre, de reprendre le travail avant d'en avoir les forces, ils retombent bientôt dans un état pire, et retournent à l'hôpital, auquel ils occasionnent de nouveaux frais. Les administrations des hospices feraient donc une économie bien entendue, et en même temps une oeuvre humanitaire, en établissant dans chaque hôpital une salle pour les convalescents dont on essaierait les forces grandissantes aux travaux de la maison et du jardin, avant de les lancer dans la société, où ils sont obligés de reprendre leur travail quotidien.
Le jeune docteur fait appeler deux Français qui sont en ce moment dans l'établissement: un est de Saint-Malo, et l'autre de Nantes. Venus ici comme matelots, ils y sont restés parce qu'ils y ont trouvé la vie large et facile: occupés dans les champs à garder les vaches, ils étaient logés, nourris, et recevaient 6 schellings par jour (7 fr. 50); ils sont légèrement atteints de la poitrine.
Les gages sont élevés dans ce pays: le moindre ouvrier gagne 6 à 8 schellings par jour; les capitaux sont encore plus chers.
Les banques donnent 6% sur dépôts compte courant, mais elles prêtent à 1% par mois; on prête sur hypothèque à 10%, et comme les terres ne rapportent ordinairement qu'environ 8% malheur au farmer (propriétaire) qui est obligé d'emprunter! Comme en Europe, le fruit de ses travaux ira au capitaliste!
En quittant l'hôpital, je parcours diverses collines et je vois partout les familles se diriger vers les églises. La cloche tinte; il est 6 heures 1/2; l'office commence chez les diverses communions protestantes: celui des catholiques a lieu à 7 heures. J'arrive à Saint-Benedictus, la principale église catholique, desservie par les Bénédictins. Elle est en bois, vaste, et à trois nefs. Son autel est fort simple et se distingue peu de plusieurs églises protestantes, qui adoptent aussi les chandeliers et les cierges. À la tribune, les chants sont exécutés, comme à la cathédrale, par des voies d'hommes et de femmes; on chante les vêpres, et après les vêpres on donne le salut; le recueillement est parfait. Il est bien tard lorsque j'arrive à l'hôtel pour le thé. Je passe la soirée chez le Révérend Mac Donald à parler des hommes et des choses du pays, et à 10 heures je m'en vais au _Zealandia_ donner un dernier adieu aux passagers et aux officiers. Je trouve là le baron de Hübner qui vient de visiter la Nouvelle-Zélande et s'en va à Sidney: il occupera probablement la cabine que j'ai laissée disponible. Ce bon observateur nous a déjà fait connaître, par sa _Promenade autour du monde_, les États-Unis, le Japon et la Chine; il donnera probablement encore au public ses impressions sur les colonies océaniennes et sur les Indes orientales qu'il va visiter.
Enfin, je reviens dans la petite cellule du _Star hôtel_, chercher un repos d'autant mieux mérité que toutes mes courses depuis le matin ont eu lieu avec la pluie sur le dos. Aux fenêtres, pas de persiennes; à 4 heures le jour me réveille, à 5 heures je complète ma correspondance, et un peu plus tard, je me rends chez Mgr Luck, évêque catholique d'Auckland; il demeure à la campagne, à une des extrémités de la ville. Ce bon bénédictin me reçoit avec bonté; il voudrait me retenir chez lui et me fait l'historique de son diocèse, qui a eu bien des péripéties. Il a 12 prêtres pour les 16,000 catholiques répartis dans toute la partie nord de l'île du Nord formant son diocèse, et un seul prêtre pour les 30,000 Maoris, qui sont la plupart catholiques. Point de petit séminaire, pas de séminaire; la grande difficulté est le recrutement d'un clergé sérieux. Ses compatriotes sont, comme la plupart des Anglais, sujets à l'alcoolisme. Pour l'instruction des jeunes filles, 39 Soeurs de la Miséricorde irlandaises lui rendent de grands services. Elles ont 6 maisons et un noviciat. Nous en visitons deux, attenantes à l'habitation épiscopale. Dans une, 30 internes et 40 externes reçoivent l'instruction; dans l'autre, à côté, 80 orphelines apprennent le travail manuel propre à leur sexe. La plupart sont envoyées par le gouvernement, qui a donné le terrain et fournit un secours annuel de 12 livres par orpheline. Nous parcourons les dortoirs, les classes, les ouvroirs: ils sont en bois, bien éclairés, bien aérés, et entourés d'un parc gracieux qui domine la baie. Pour les garçons, Monseigneur n'a qu'une école, confiée à 2 laïques, s'occupant de 70 élèves; les autres vont aux écoles protestantes, nombreuses et bien tenues. Monseigneur attend les Frères Marianites de Lyon, qui pourront relever les écoles de manière à recevoir tous les élèves catholiques. Il espère par là arriver au petit, et plus tard au grand séminaire.
Monseigneur a la bonté de me conduire à son école de garçons, puis chez le consul de France; un bon Écossais qui ne parle qu'anglais, et aux divers bureaux des compagnies de navigation où je dois me renseigner. Ensuite, il m'emmène chez lui pour le dîner, et je le quitte pour me rendre au bateau qui doit me conduire à Tauranga.
Il est 5 heures du soir lorsque ce petit bateau à vapeur quitte le _wharf_ (môle). Le directeur de la Compagnie Mac Gregor, avec lequel j'étais venu depuis San-Francisco, a la bonté de m'accompagner, il me recommande au capitaine. Nous parcourons la belle et vaste baie, admirant encore une fois le superbe panorama de la ville. Je remarque un monsieur à la figure tatouée de hiéroglyphes depuis le menton jusqu'au front; il porte mac-farlane et chapeau haut de forme. On me dit que c'est un chef maori, un de leurs principaux orateurs. Je l'aborde et l'interroge, il est fort aimable et très poli, mais il ne connaît que quelques mots d'anglais et la conversation est difficile. Après le dîner, le salon se convertit en un dortoir où une vingtaine de passagers couchent sur étagères les uns au-dessus des autres.
La mer est extrêmement agitée: ce petit bateau est ballotté comme une coque de noix. On a de la peine à se tenir dans son lit; mais ma fatigue était si grande, que je me réveille le matin, me rappelant, comme dans un rêve, d'avoir fait de continuels efforts pour ne pas être jeté à bas.
À 10 heures du matin, nous entrons dans la gracieuse baie de Tauranga, avec deux heures de retard.
La petite ville de Tauranga compte 4,000 habitants; elle se compose de quelques maisons de bois, parmi lesquelles 2 hôtels, plusieurs boutiques, une église protestante et une cabane en planche servant d'église catholique. Je quitte ici un brave garçon de Lyon; il était venu comme marin, mais il connaissait le métier de boulanger; son esprit d'économie lui permit de prélever un petit pécule sur ses gages élevés, et il est maintenant chef boulanger dans une ville naissante, élevant dans l'aisance une nombreuse famille. Les objets de luxe sont chers, mais le nécessaire à la vie, en moyenne, ne dépasse pas les prix de l'Europe; le pain vaut 6 sous la livre et la viande 10 sous.
À 11 heures je monte dans un break que conduit un robuste Irlandais. J'ai pour compagnon de voyage deux photographes, qui s'en vont sur le lac Taupo prendre les meilleures vues de ce paysage enchanteur. Nous traversons une riche contrée parsemée de fermes. Le _fern_ (fougère) et le _titree_ (buisson de bruyère) est remplacé par un beau gazon vert que broutent les vaches et les chevaux. Les habitations des _farmers_ occupent toujours le monticule dominant; une petite rivière porte ses eaux limpides et murmurantes à travers ces fermes prospères. Mais la population est encore peu nombreuse, et plus loin, les fougères et les titrees couvrent seuls le terrain. Assis à côté du cocher, je cause avec lui: l'Irlandais est communicatif, il prend même volontiers la plaisanterie. Mon cocher est ici depuis 9 ans, et je lui demande s'il se trouve mieux qu'en Irlande. Oui, me dit-il, j'y ai meilleure nourriture. En Irlande, je travaillais une ferme près de Dublin avec mon père et mes frères, et on nous donnait pour cela 6 livres chaque 6 mois. À peine arrivé à Auckland, je recevais 4 livres par semaine comme cocher; j'ai pu bientôt économiser assez pour me mettre patron; mais là je n'ai pas réussi, et j'ai fait faillite. Mon frère alors, qui exploite un hôtel à Ohinemutu et entretient cet omnibus, m'a pris à son service et me paie 4 livres par semaine. Un autre de mes frères a gagné une vingtaine de mille livres aux _goldfields_ (champs d'or) de Thames, près Auckland, et continue à y faire de bonnes affaires en spéculant sur les actions. J'ai encore trois autres frères en Amérique, un à Chicago, un à New-York, et un en Californie: ils ont tous prospéré et élèvent chacun une nombreuse famille.
La route est d'abord excellente; à défaut de pierres, on la charge de coquillages qui couvrent la plage et forment une chaussée très dure; mais dans l'intérieur les coquillages font défaut et la boue commence. Nous arrivons au _Gate-Pa_ où, en 1864, les troupes britanniques, prises d'une panique, s'enfuirent devant les Maoris, abandonnant leurs officiers, qui tous périrent de la main de l'ennemi. Le lendemain, lorsque les troupes revinrent, elles trouvèrent le colonel Booths blessé mortellement; les Maoris avaient mis sous sa tête un coussin d'herbe, et un bassin d'eau à son côté, sans toucher ni à sa montre, ni à sa chaîne. Je doute que des Européens civilisés en eussent fait autant envers leur ennemi. Un peu plus loin nous entrons dans la superbe forêt d'Oropi: elle est ce que les siècles l'ont faite. De gigantesques squelettes d'arbres morts se tiennent à côté d'autres à la fleur de la vie; les lianes s'entrecroisent, les parasites poussent partout: quelques-uns enlacent tellement les arbres, qu'ils les étouffent et végètent à leur place; quelques arbres ont plus de 2 mètres de diamètre, j'en ai vu un à demi brûlé qui avait de 7 à 8 mètres de diamètre. Mais tout est en désordre; la vie est à côté de la mort; les Maoris n'ont pas fréquenté les cours de l'École forestière. Cette forêt, comme le reste de l'île, leur appartenait, et ce n'est qu'à la suite de la dernière guerre que le gouvernement l'a confisquée avec la plupart de leurs terres.
La route suit un terrain onduleux, monte et descend des collines; par-ci, par-là on a fait une chaussée avec des fascines, mais les trous sont nombreux et les sursauts aussi. Nos quatre robustes chevaux ont de la peine à nous sortir de la boue, et la pluie ne discontinue pas. Vers le milieu de la forêt, nous nous arrêtons à une baraque appelée _Mid-way house_. Il est 4 heures, et je n'ai pas mangé depuis le matin; l'appétit fait trouver délicieux le modeste repas. Cet endroit solitaire doit être très sain; nous y voyons une douzaine de petits enfants de l'hôtesse: les familles sont prolifiques dans les pays nouveaux et l'aisance générale prolonge la vie. Les décès, qui sont de 21,6 par mille en Angleterre, n'atteignent que 17,59 en Queensland, 16,22 en Tasmanie, 15,52 en Victoria, 12,15 en Nouvelle-Zélande. Le petit livre indicateur qu'on m'a remis à Tauranga dit à propos de cet endroit par un N. B. et entre parenthèses. (_Even good Templars may drink here with the greatest impunity; it is so very retired!_) Même les bons Templiers (sorte de francs-maçons) peuvent boire ici avec la plus grande impunité; l'endroit est si caché!
Ainsi toute la lecture de la Bible et la plus stricte observation du dimanche n'arrivent pas à extirper de ces populations la plaie de l'alcoolisme! Je crois qu'on y arriverait plus facilement en favorisant la culture de la vigne, de manière à rendre le vin abordable au peuple comme boisson journalière. Le vin mêlé à l'eau est la plus saine et la plus fortifiante des boissons. Le corps humain a besoin pour les fonctions digestives d'une certaine quantité d'alcool; si on ne la lui donne innocente par le vin dans les repas journaliers, il la prendra à intervalles par des drogues malfaisantes. Les _temperance hôtels_, qu'on rencontre partout ici, comme en Angleterre, et dans lesquels on ne boit que de l'eau, seraient mieux nommés _intemperance hôtels_, car tempérance indique juste milieu; et le _rien_ est aussi intempérant que le _trop_. À part quelques heureuses exceptions, l'excès provoque l'excès, et l'alcoolisme n'est pas une plaie spéciale au Maori. Les pays vinicoles sont ceux qui ont le moins d'ivrognes: le corps qui a eu le nécessaire recourt plus difficilement au superflu. À l'heure actuelle l'Australie produit d'excellent vin, et on le vend encore ici à 7 fr. la bouteille; le moindre vin français vaut 10 fr. la bouteille; il est donc inabordable. Les nombreux coteaux de la Nouvelle-Zélande pourraient fournir assez de vin pour que, même à un prix rémunérateur pour le viticulteur, l'habitant puisse le boire à moitié prix de la bière, à la condition que la régie ne perçoive pas le double et le triple du prix du coût.
Une heure après avoir quitté la _Mid-way house_, nous pénétrons dans les magnifiques gorges de Mangorewa. La petite rivière se brise avec fracas de précipice en précipice, et des murailles de rochers s'élèvent à pic à 50 mètres de haut. Enfin, après 18 milles, nous quittons la forêt, et quelques milles après, à 9 heures 1/2 du soir, nous sommes à Ohinemutu, sur le lac Rotorua.
CHAPITRE XX