A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde

Chapter 12

Chapter 123,882 wordsPublic domain

Des affiches et des programmes, qu'on nous distribue à l'hôtel, recommandent la station de Yuma pour les malades. Ces programmes disent que le thermomètre ne descend l'hiver qu'à quelques degrés au dessous de 0, et que l'été il ne dépasse pas 107° Farenheit, soit 34° centigrades. Bon pour se faire rôtir! La voie descend, et à Indio, elle est à 100 pieds sous le niveau de la mer. Nous sommes dans un désert, qui a 70 milles de large et 140 de long. Nous le suivons pendant longtemps; la poussière trouve moyen de pénétrer et de nous suffoquer dans le wagon malgré les doubles vitres. Toujours du sable et quelques buissons comme entre la Sierra-Nevada et les Montagnes Rocheuses. La voie recommence à monter. Nous sommes à 300 mètres d'altitude, lorsque nous voyons devant nous de hautes montagnes avec des forêts de sapin blanchies de neige. À certaines stations, je remarque des groupes d'Indiens, les uns nus, les autres vêtus. Leurs cheveux sont longs, noirs et épars, leur peau est rougeâtre. Quelques-uns ont le coutelas à la ceinture. Tous ces Indiens de l'Amérique du Nord ne peuvent pas toujours se comprendre entre eux par la parole, car ils parlent 76 dialectes différents. Toutefois ils s'entendent toujours parfaitement par signes. Ils s'appellent le jour en faisant un feu de branches vertes sous une couverture. En retirant la couverture, la colonne de fumée qui s'élève est le signe de ralliement. La nuit, ils font un feu d'herbes sèches. Un cavalier galopant rapidement en rond est le signe d'un danger. Quand ils marchent, ils tracent sur le sable des figures d'animaux, qui disent à ceux qui suivent ce qu'ils auront à faire. Quand ils se rencontrent, ils peuvent se raconter par signe l'action des ennemis, les épisodes d'un combat, etc.

À Colton, nous laissons un embranchement qui s'en va à San Diego, sur le Pacifique.

CHAPITRE XV

La Californie. -- Los Angeles. -- La production de l'or. -- Les produits agricoles. -- Le papier-monnaie. -- La vallée de Yosemity et les arbres géants. -- Oakland. -- San-Francisco. -- La baie. -- La crise. -- Le nouveau traité avec la Chine et la question chinoise. -- Les coolies et l'opium. -- La richesse des États-Unis. -- La rémunération du travail et du capital. -- Les divorces et les avortements. -- Les monopoles et la concurrence. -- La population. -- Importation. -- Exportation. -- Revenus. -- Dette. -- Chemins de fer. -- Les Américains ne nous aiment pas. -- Les réformes nécessaires pour former un peuple fort et sérieux.

Vers le soir, nous traversons de belles fermes, puis viennent les vignes, les fruits et les légumes; nous sommes à Los Angeles. La salle du restaurant est toute enguirlandée de fleurs. Un groupe de francs-maçons de l'_Est_ a visité l'_Ouest_, et on les a fêtés. La petite ville de Los Angeles a ses maisons en bois et plusieurs églises; elle compte 20,000 habitants. Les Lazaristes y ont un collège. Elle centralise les produits de la région; partout d'immenses entrepôts de blé et de laine. On cultive maintenant la terre en Californie. Au début on n'y cherchait que l'or. L'or a presque toujours été l'attrait providentiel qui a amené les hommes dans les contrées nouvelles. Sans lui on n'aurait jamais pensé à les peupler. L'or attire l'homme comme le sucre les fourmis; quand les fourmis ont mangé le sucre, elles restent et font leurs maisons. On calcule que l'or employé aux arts atteint maintenant 80,000,000 de dollars. Les mines d'or de Californie entre 1850 et 1860 ont produit 610,000,000 de dollars. De 1860 à 1870, 369,000,000 de dollars, et de 1870 à 1880, 193,386,000.

Mais si elle produit moins d'or, la Californie donne tous les ans plus de produits agricoles. En 1880, elle a donné presque 2,000,000 de boisseaux de maïs (le boisseau équivaut à 35 litres); 30,000,000 de boisseaux de blé; 1,500,000 boisseaux d'avoine, et 12,500,000 boisseaux d'orge; ce qui vaut bien des millions de dollars. Ajoutez à cela 2,000,000 de livres de fruits, sans compter le vin. La production en augmente tous les ans; ainsi, seulement dans les premiers mois de 1883, l'exportation des fruits a déjà dépassé 14,500,000 livres. Sur ce chiffre, Los Angeles entre pour presque 5,000,000 de livres.

On fait la guerre à l'argent et on veut le démonétiser, mais c'est plutôt aux petits chiffons de papier, qu'on voit encore dans plusieurs États, qu'il faudrait faire la guerre. Ils communiquent la gale, se déchirent, se brûlent, se perdent, et c'est surtout le petit peuple qui en souffre le plus, car il n'a pas de coffre-fort pour les préserver des rats. Sur 46,000,000 de dollars de papier-monnaie aux États-Unis, environ 17,000,000 ne sont plus rentrés et ont été considérés comme perdus. Cela fait un joli profit pour l'État, et il en est de même pour les banques.

Los Angeles est la capitale du Sud et semble appelée à un grand avenir.

Le 19 octobre, à 6 heures 1/2 du matin, lorsque je quitte mon lit, le train arrive à Madera. C'est de là que part tous les matins la diligence pour Josemity-Valley. J'ai déjà dit dans mon voyage aux États-Unis[5] que dans les environs de cette curieuse vallée on voit les fameux _big trees_, _sequoia gigantea_ qui ont 400 pieds de haut et 35 pieds de diamètre.

[Note 5: Voir _le Tour du monde en 240 jours_, librairie du Patronage Saint-Pierre, à Nice.]

Plus loin, à Merced, nous déjeunons dans un hôtel élégant. Ensuite la voie traverse une plaine sablonneuse et sillonnée de petits cours d'eau. Elle atteint enfin la rivière Sacramento, que remontent de nombreux steamers, dont la seule roue, de grande dimension, se trouve à l'arrière. Nous commençons à voir de nombreuses cheminées indiquant la présence d'une population industrieuse. Nous sommes à Oakland (terre du chêne). La ville s'est encore étendue vers la colline depuis que je l'ai vue il y a 2 ans. En quittant le train nous prenons place dans la salle d'attente du _pier_ (môle), et bientôt nous passons au premier étage de l'immense _ferry-boat_ qui en 20 minutes nous déposera de l'autre côté de la baie.

Cette baie a 60 milles de long et 3 de large. Elle est donc plus grande que celle de Rio-Janeiro, mais elle est loin d'être aussi gracieuse. Ses rives sont nues, et ses quelques îles, des rochers arides, pendant qu'à Rio les bords et les îles sont revêtus d'une végétation tropicale.

San-Francisco, sur une langue de terre, entre la baie et l'Océan, est presque toujours enveloppée de brumes. Nous commençons par apercevoir les mâts des nombreux navires, puis les clochers et les maisons. À 2 heures 1/2 nous débarquons à Market street. Je dépose mes bagages au _Palace-Hôtel_, et je cours à la banque. J'y arrive au moment où l'on allait fermer la porte, mais assez à temps pour obtenir l'argent dont j'ai besoin pour atteindre l'Australie.

L'Américain est si pratique pour tout ce qui concerne l'argent, que je trouve dans un journal, sur un petit carré, la méthode pour calculer les intérêts depuis le 4 jusqu'au 20%. Une note au dessous dit: Coupe ce carré et colle-le dans ton chapeau.

Je passe ma soirée à voir les amis que j'avais connus il y a 2 ans. À la poste, je trouve de nombreuses lettres, et comme le navire part le lendemain, je n'ai que la nuit pour les lire et y répondre. Après 6 jours de diligence et plusieurs jours de railway, j'aurais bien voulu me reposer quelques jours, ou tout au moins quelques nuits; mais on ne fait pas toujours ce que l'on veut, et le plus souvent ce que l'on peut. Le travail est pour cette vie, l'éternité pour le repos.

Le lendemain, je parcourus encore une fois, avec plaisir, San-Francisco, cette immense et riche capitale de la Californie que j'ai décrite dans mon premier tour du monde. Je l'avais laissée sur une crise; elle en sort maintenant. Avant le chemin de fer, son port desservait une partie de l'intérieur; la voie ferrée lui a supprimé ce transit. Les mines ont été en partie délaissées. Malgré cela, son agriculture a fait face à tout, et le pays devient de plus en plus prospère. On cite plusieurs individus qui possèdent plus de 100,000,000 de dollars.

Une autre crise est à craindre par le manque de main-d'oeuvre. En effet, depuis quelques mois est entré en vigueur le nouveau traité avec la Chine. En vertu de ce traité, ne peuvent venir aux États-Unis que les Chinois voyageant pour étude ou agrément, et les commerçants. C'est l'exclusion des coolies. On les déteste parce qu'ils font baisser les salaires, parce qu'ils restent Chinois, économisent et emportent l'argent.

L'immigration, qui l'an dernier atteignait encore près de 8,000 individus, est descendue de ce fait, cette année, à quelques centaines. Comment continuera-t-on à faire les chemins de fer et à ramasser les récoltes?

Les salaires sont assez chers et augmenteront encore.

On paie un journalier de 1 à 2 dollars par jour, un briquetier gagne de 2 à 3 dollars; les maçons, les peintres, les forgerons, de 3 à 4 dollars; les cordonniers, les tailleurs, 16 dollars par semaine; les garçons de ferme reçoivent de 20 à 30 dollars par mois, logement et nourriture en sus.

On cultive toujours plus les fruits et la vigne; je lis dans un journal l'avis d'un propriétaire indiquant qu'il a plus de pommes qu'il n'en peut recueillir, et invite le public à aller les prendre. Les pieds de vigne se plantent par millions, j'apprends avec plaisir que parmi les plus grands planteurs figurent plusieurs Français. Mais qui vendangera dans 3 ans?

On fait de grands efforts pour amener l'immigration européenne. En vertu de la loi d'_homestead_, tout individu qui déclare vouloir devenir citoyen américain reçoit gratuitement 160 acres de terre, à la condition qu'il y séjourne et la cultive pendant 5 ans. Les Compagnies des chemins de fer vendent leurs terres de 2 à 5 dollars l'acre; mais les immigrants sont attirés en route par d'autres États qui se les partagent. Le parti démocrate voudrait donc rappeler les Chinois.

Ceux-ci, au reste, cherchent à passer de contrebande. L'autorité chinoise n'est pas difficile à donner des certificats de commerçants; elle en donne aux vendeurs de fruits, de légumes et d'allumettes, et la police à San-Francisco est embarrassée. En somme, la question chinoise a changé de face, mais elle reste debout. Je ne puis voir un Chinois qui ne pue l'opium. À ce propos, je ne sais comprendre comment l'Angleterre, qui a été assez généreuse pour se mettre à la tête de la croisade contre l'esclavage, continue à empoisonner un peuple de 450,000,000 d'habitants avec sa drogue des Indes, et cela pour un simple gain matériel. En 1843, l'Angleterre importait, de contrebande, en Chine, 26,000 caisses d'opium. Après qu'en 1860, nous l'avons aidée à obtenir la libre entrée de l'opium, moyennant un droit de 30 taels (230 fr.) par picul (60 kilog. 1/2), l'importation a pris des proportions effrayantes. En 1873, elle atteignait 52,000 caisses au prix moyen de 3,200 fr. la caisse, et en 1881, elle représentait une valeur de 37,592,000 taels, environ 270,000,000 de francs. Je sais qu'il y a des âmes généreuses en Angleterre qui protestent contre cet empoisonnement d'un peuple qui est le quart de la race humaine. Je souhaite que leur action aboutisse bientôt à la suppression du scandaleux trafic, car si Dieu parfois paie tard, il paie toujours et il paie juste! Ce n'est jamais impunément qu'on viole la maxime de l'Évangile: Ne faites pas à autrui ce que vous n'aimeriez pas qu'on vous fît.

Les États-Unis se vantent d'être plus riches que la Grande-Bretagne. Leur richesse en terres, capitaux, chemins de fer, est évaluée à 50 milliards de dollars (250 milliards de francs) pendant que celle du Royaume-Uni n'atteint que 40 milliards. Par contre, la richesse en Angleterre atteint 1,160 dollars par tête d'habitants et seulement 995 dollars en Amérique. Quant à la rémunération du travail, d'après le _Times_ de Londres, elle serait la suivante: Dans la Grande-Bretagne, sur 100 parts, 56 vont au travail, 21 au capital, et 23 au gouvernement; en France 41 vont au travail, 36 au capital et 23 au gouvernement; aux États-Unis 72 parts vont au travail, 23 au capital et 5 au gouvernement. Le gouvernement est donc 5 fois meilleur marché ici qu'en France et en Angleterre. En effet, presque pas d'armée, presque pas de marine. Ces milliers de bras qui languissent dans nos casernes et qui coûtent si cher sont employés ici au travail productif. Mais tout n'est pas parfait, et il y a aussi des taches de ce côté de l'Océan. Les divorces se multiplient dans une proportion effrayante, et la plaie des avortements criminels continue à s'étendre dans les États de l'Est. Sur les journaux, on voit des annonces comme celles-ci: Divorces, M. X..., rue ..., nº ..., Attorney-at-laws, avis gratuits, 18 ans d'expérience...; affaires traitées légalement et sans bruit. Dans la ville de Philadelphie, on a découvert dernièrement 65 foetus dans la maison d'un seul médecin!

Le suffrage universel, malgré une connaissance des affaires du pays plus répandue ici dans le peuple qu'en Europe, porte des fruits de corruption. Après la guerre de sécession, on a créé des impôts indirects et une armée de fonctionnaires pour les percevoir. Ceux-ci sont à la discrétion des gouvernants, et d'autre part le besogneux sera partout et toujours plus ou moins à vendre. Les grandes Compagnies de télégraphe, de chemins de fer, des eaux, du gaz, etc., et les banques font sentir le poids de leur monopole un peu partout. Heureusement on sait encore lutter dans ce pays. On est peu habitué à tout attendre du gouvernement, et la presse et la parole sont mises largement à profit contre les exploiteurs. Déjà on espère se débarrasser ici du joug des deux anciennes Compagnies de chemin de fer du Pacifique. La _Central-Union_ et la _South-Pacific_ s'étaient étendues; leurs tarifs étaient si exorbitants que les marchandises du Japon prenaient le chemin de l'Europe pour venir à New-York. Une troisième compagnie, la _Northern-Pacific_, a ouvert sa ligne, et une quatrième ligne directe de Saint-Louis à San-Francisco va être inaugurée incessamment. La _Northern-Pacific_ refuse de se liguer avec les autres et la concurrence va faire son oeuvre.

La population des États-Unis, qui en 1870 comptait 33,000,000 de blancs, 5,000,000 de nègres et 63,000 Chinois, en 1880 compte 43,000,000 de blancs, 7,000,000 de nègres et 100,000 Chinois. Ceux-ci ont donc augmenté en 10 ans de 66%; les noirs de 34% et les blancs de 29%. En suivant la même progression, en 30 ans on dépassera 100 millions. L'État de Californie, qui a presque la surface de la France, figure actuellement dans la population pour un peu moins d'un million. Pour tous les États-Unis en 1882, l'importation a atteint en chiffre rond 767 millions de dollars, et l'exportation 800,000,000 de dollars. Le revenu a été de 403,000,000 de dollars, et la dépense, sauf l'intérêt de la dette, de 186,000,000 de dollars. La dette, qui dépassait encore 2 milliards de dollars en 1870, est réduite de plus de 1/2 milliard de dollars en 1882.

Pour servir de comparaison nous plaçons le tableau ci-dessous pour 1882 en dollars et en chiffres ronds:

DETTE PUBLIQUE REVENU DÉPENSES IMPORTATION EXPORTATION Angleterre 4,000,000,000 429,000,000 427,000,000 2,137,000,000 1,491,000,000 France 4,683,000,000 712,000,000 714,000,000 987,000,000 722,000,000 Allemagne 1,340,000,000 900,000,000 620,000,000 719,000,000 774,000,000 Autriche 1,107,000,000 47,000,000 47,000,000 259,000,000 286,000,000 Italie 2,000,000,000 440,000,000 435,000,000 266,000,000 239,000,000 Russie 4,000,000,000 503,000,000 524,000,000 410,000,000 429,000,000

Sur 265,000 milles de chemins de fer qui, en 1882, sillonnent le monde entier, les États-Unis en possèdent 118,000, presque la moitié. L'Europe en possède 106,000, l'Asie 14,000, l'Afrique 3,000, l'Australie 6,000, l'Amérique du Sud 7,000, l'Amérique Centrale 1,000, toute l'Amérique du Nord 128,000. En Europe, l'Allemagne en possède 22,000, l'Angleterre 18,000, la France 17,000, la Russie 14,000, l'Autriche 12,000.

J'ai trouvé ici les dernières nouvelles de France, tant de l'intérieur que de Madagascar et du Tonkin. Je remarque qu'aucun des journaux ne nous est sympathique. Comment en serait-il autrement? Les Américains du Nord sont des Anglais et des Allemands, et d'autre part nos divisions intérieures et la succession de nos ministères, qui passent comme devant une lanterne magique, sont peu faits pour nous concilier le respect de l'étranger. Quand aimerons-nous notre pays avant notre parti, et quand prendrons-nous pied sur une base stable! Le jour où nous reviendrons au Décalogue. Ce jour-là, nous rétablirons l'autorité paternelle par une plus grande extension de la portion disponible et nous passerons de la famille instable à la famille souche qui donne les nombreux rejetons pour l'armée, le clergé, les arts et la colonisation; nous rétablirons la protection de la femme par une situation assurée à la veuve et par la punition des séducteurs; nous rétablirons le respect de la divinité par la sanctification du septième jour; et, à côté, des droits de l'homme, nous mettrons l'inscription de ses devoirs, les uns et les autres sous la proclamation des droits de Dieu.

Mais il faudra rendre plus forte l'éducation de nos enfants en les habituant de bonne heure aux luttes de la vie et au sentiment du devoir. Les familles s'en déchargent trop sur les pensionnats, qui ne se préoccupent que de les préserver du danger en les enfermant dans des murs. Les Corporations enseignantes sont faites pour aider, non pour suppléer la famille, et l'enfant qui n'a vu que des murs jusqu'à vingt ans, n'a appris qu'à les haïr. Sans expérience de la vie, plein d'illusions, il fera presque certainement naufrage. Cela est d'autant plus naturel qu'au moment où il aurait le plus besoin des conseils des instituteurs et de l'appui des parents, vers vingt ans, lorsque les passions bouillonnent, il est envoyé dans une grande ville pour les études supérieures, et là les parents lui manquent, et du collège il ne conserve que le souvenir de la contrainte. Le jeune libéré se livre donc aux caprices de son âge, et ce n'est qu'à trente ans qu'il commence à comprendre qu'il doit se faire sa place dans la société en devenant sérieux. Au même âge, l'Anglais et l'Allemand reviennent d'Australie ou d'Amérique rapportant une fortune.

Je quitte mes amis et rentre à l'hôtel pour répondre à mes nombreuses lettres avant de mettre encore le Pacifique entre moi et l'Europe.

CHAPITRE XVI

Les îles Hawaï.

Départ de San-Francisco. -- Navigation vers les îles Sandwich. -- Le navire _La Zelandia_. -- Manière d'occuper le temps. -- Arrivée à Honolulu. -- Les îles Hawaï. -- Surface. -- Population. -- Gouvernement. -- Les femmes sénateurs. -- Impôts. -- Les plantations de canne. -- Importation. -- Exportation. -- Navigation. -- Droits de douane. -- Revenus. -- Changement de dynastie. -- Los Missions. -- Le volcan Kilaouea. -- Le monument du capitaine Cook. -- La végétation. -- Les habitations. -- Les Canaques. -- Moeurs et coutumes. -- Les écoles. -- L'hôpital.

Le soir du 20 octobre 1883, à 4 heures 1/2, j'interromps la rédaction de mes nombreuses lettres, et j'arrive au navire _La Zelandia_ de la _Pacific Mail-Steamship-Company_. Ce steamer, long de 340 pieds, large de 42, et très peu profond, jauge 3,000 tonnes. Les premières sont à l'avant, ce qui leur évite la secousse et le bruit de l'hélice. Comme j'arrive le dernier, j'ai de la peine à obtenir une cabine sur le pont. Celle qu'on me donne a 2 mètres de large, 2 de long, 2 de haut, et je la partage avec un gros capitaine américain et protestant qui fait régulièrement, soir et matin, sa prière à genoux. Lorsque les adieux sont finis et que les nombreux amis accompagnant des _voyageurs_ ont quitté le bord, je compte à table environ 70 passagers de première, tous Allemands, Anglais et Américains; je suis le seul Français. À minuit, la malle anglaise, qui arrive de Londres pour l'Australie, est installée à bord, le canon se fait entendre et on part. Je revois encore une fois les _golden gates_, ces portes d'or à l'entrée de la rade que j'avais vues il y a deux ans, lorsque je me dirigeais vers le Japon. Bientôt après, nous voilà en haute mer avec un roulis désagréable.

Le lendemain le roulis augmente et tous les passagers souffrent plus ou moins. Le service de la table, comme celui du navire, est fait par des blancs et des jaunes; la moitié sont Américains, la moitié Chinois. Les cuisiniers sont tous Chinois et la nourriture est meilleure que sur les navires anglais, mais les cabines sont inhabitables. La partie du pont réservée aux passagers est encombrée de caisses d'oignons qui exhalent une odeur nauséabonde.

C'est dimanche: à 10 heures commence le service religieux dans le salon. Personne n'est forcé de s'y rendre, mais presque tous les passagers, jeunes et vieux, hommes et femmes, y assistent avec recueillement. À défaut de ministre, le capitaine lit un chapitre du prophète Zacharie, récite des prières, auxquelles on répond, et on entonne des chants exécutés avec ensemble et gravité. Le premier est un hymne dans lequel l'homme reconnaissant sa misère a recours à Notre-Seigneur; j'en retiens le refrain:

_Nothing in my hand I bring; Simply to thy Cross I cling: Naked come to Thee for grace; Foul, I to the Fountain fly; Wash me, Saviour, or I die._

Je ne porte rien dans mes mains; Simplement j'adhère à ta Croix: Nu, je viens te demander grâce; Impur je me sauve à la Fontaine; Lave-moi, mon Sauveur, ou je meurs.

Après ce cantique, le capitaine lit un chapitre de saint Luc et recommence des prières, puis on finit par le cantique de la mer:

_From rock and tempest, fire, and foe Protect us wheresoever we go. Thus evermore shall rise to Thee Glad hymns of praise from land and sea._

Des rochers et des tempêtes, du feu et de l'ennemi Protège-nous, partout où nous allons. Ainsi de plus en plus s'élèvera vers toi Un hymne joyeux de louange de la terre et de la mer.

22-23 octobre. La mer devient, de plus en plus houleuse, les vagues déferlent furieuses sur le flanc du navire et souvent inondent le bord; pas un bateau à l'horizon; par-ci par-là quelques baleines. Nous avons 2,103 milles à parcourir pour rejoindre Honolulu; nous filons 12 noeuds et nous faisons une moyenne de 300 milles par 24 heures.

Le quatrième jour, les estomacs se sont habitués au balancement; la vie renaît à bord, le soir on organise même un grand bal. Plus d'une fois les valseurs et les polkeurs ont roulé les uns sur les autres, mais la gaieté est générale et de bon ton. D'autres soirs, le bal est remplacé par le concert ou par des _lectures_: espèce de déclamation. On fait le possible pour se garer de la monotonie. Durant le jour, je fais quelques parties au _bull_[6] pour donner au corps le mouvement nécessaire, et je passe de longues heures à rédiger mon journal de voyage.

[Note 6: Jeu en usage sur tous les navires des deux océans. Il consiste à lancer dans certains carrés numérotés des cerceaux de corde, celui des deux partis qui a le plus vite atteint le chiffre 100 gagne, mais s'il le dépasse, il doit atteindre la case supérieure qui le fait reculer de 10 points, et en ajouter d'autres, jusqu'à ce qu'il atteigne sans le dépasser, le chiffre 100.]

En approchant d'Honolulu, on exige de chaque passager qui y débarque une cotisation de 2 dollars, destinée à l'hôpital du pays.