A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde

Chapter 11

Chapter 113,794 wordsPublic domain

Vers le soir, nous arrivons à la hacienda _la Ventura_, pour y passer la nuit. Le soleil envoie de l'horizon ses derniers rayons qui transforment les nuages en montagnes de feu. Les bergers ramènent leur troupeau, et les chiens, leurs fidèles auxiliaires, poussent les retardataires. Les chevaux viennent s'abreuver à l'étang, qu'ombragent des saules séculaires. Un petit agneau qui s'égare me lèche la main; les poules, les canards et les oies cherchent leur perchoir; le cultivateur rentre sa charrue, les enfants se réunissent et commencent leurs chansons et leurs rondes. Les feux s'allument dans les ranchos et le son doux de quelques harpes se fait entendre. Ceux qui habitent la campagne connaissent le charme des soirées de la ferme à la belle saison. Je jette quelques sous aux enfants, qui courent et se précipitent pour les saisir, et je visite quelques ranchos. La belle scène de la nature a son revers lorsque je rentre à l'auberge. Bientôt la voiture qui vient de Saltillo arrivé et amène des voyageurs. Il n'y a que deux chambres, sans fenêtre, et nous sommes huit. À table, maigre souper; pas de vin et une mauvaise _cerveza_ (bière) à 5 réaux la demi-bouteille. Heureusement, j'ai encore un peu de rhum que j'ai apporté de la Jamaïque. On me dit que la ferme appartient à un général ex-ministre de la guerre et que l'auberge est pour son compte. Si j'étais général et que je voulusse me mêler de faire l'aubergiste, je m'efforcerais de mieux traiter mes hôtes. Après le souper, un superbe clair de lune nous invite à sortir.

Près de la ferme, un moulin à vent, fabriqué à Sant-Antonio, sert à tirer l'eau d'un puits. On voit que nous approchons des États-Unis. Un Indien plein d'expérience et de bon sens me renseigne sur beaucoup de choses. L'hacienda a coûté 10,000 piastres à son propriétaire, il y a deux ans. Il en demande maintenant 40,000. Mon interlocuteur m'en fait le budget annuel: 1,000 fanegas de maïs à 3 piastres, 3,000 piastres; 500 moutons à 3 piastres, 1,500 piastres; 200 mules ou vaches à 20 piastres, 4,000 piastres; produit de l'auberge à une moyenne de 6 voyageurs par jour, à 2 piastres chacun, 4,000 piastres. Total 12,500 piastres. Déduire 2,500 piastres de frais annuels, reste net 10,000 piastres, soit 50,000 fr. Avec cela on peut vivre commodément à l'étranger, se promener au _central Park_ à New-York, ou jouer au billard dans un café de Paris. Mais pendant ce temps le reboisement des collines ne se fait pas; les sources de la montagne ne sont pas utilisées, le défrichement ne se poursuit pas, la situation des pauvres Indiens gardiens de troupeaux ou semeurs de maïs ne s'améliore pas.

Le lendemain matin à 4 heures, au moment où la voiture se met en marche, un grand gaillard armé de coutelas et de revolver entre et s'assied en face de moi. Il s'étend sur son banc pour dormir. On m'avait pourtant dit qu'il n'y avait pas d'autres passagers; qui est cet étranger?--Je lui demande où il va; il me répond: À une _hacienda_. Pour la première fois dans ma route, j'ai un peu d'appréhension, mon dernier jour de voiture serait-il le moins heureux? Je surveille l'inconnu et attends l'aube avec impatience.

Lorsque le jour arrive, j'éveille l'étrange compagnon et lui demande divers renseignements. Il m'apprend qu'il est le chef de la poste et qu'il va visiter une station voisine. J'en profite pour me renseigner sur tout ce que je vois. Un Indien à cheval ramène au bout du lazo un _teçon_, espèce de porc épic. Je vois sur une charrette un jeune cerf, et j'apprends que cet animal abonde dans les environs: de temps en temps quelque carcasse de vache ou de cheval; ce sont les léopards, les petits lions d'Amérique et les ours qui les tuent et en font leur pâture. Mon compagnon me quitte et je continue ma route à travers des collines rocailleuses et désertes. L'immense plaine que je traverse depuis 6 jours est à 16 et 1,800 mètres d'altitude. Le thermomètre montait à 30° dans le jour et descendait à 20° durant la nuit.

Cette plaine ressemble à celle du Punjab dans l'Hindoustan. Mais là l'Hindou a creusé partout des puits par lesquels il arrose son blé, et la population s'est multipliée. Ici l'Indien n'est pas propriétaire, il ne peut penser à aucune amélioration; il languit et la population diminue.

Lorsqu'en un pays assez grand et assez riche pour nourrir dans l'abondance de nombreux millions d'habitants, on en voit languir un petit nombre, il faut croire que l'organisation sociale laisse à désirer. Avant la conquête espagnole, le Mexique nourrissait 16,000,000 d'habitants, et il n'y avait alors ni les voies de communication qui empêchent les famines, ni les machines perfectionnées qui multiplient l'action de l'homme. Le Mexique devrait nourrir maintenant dans l'abondance au moins 100,000,000 d'habitants, et il n'en contient que 10,000,000!

Le soir, à 5 heures, j'arrive à Saltillo, à l'hôtel _Escoban_.

Saltillo, à 1,500 mètres d'altitude, est dans l'État de Coahuila et contient 18,000 habitants.

La ville est assez bien tracée; une _alameda_ fournit aux habitants une promenade ombragée. L'église est surchargée de sculptures; au marché je remarque de nombreux restaurants pour le peuple. Sur les murs, les perpétuelles affiches de _Corrida de Toros_.

J'espère enfin trouver un bain. On m'adresse à un établissement hors la ville. On s'y baigne dans un réservoir à eau courante.

Dans quelques mois les deux républiques de l'Amérique du Nord seront reliées par le chemin de fer. Le voyageur ne sera plus balloté durant de longues journées dans la diligence, mais je ne regrette pas ma course: elle m'a permis de voir et de juger sur place l'intérieur du pays.

14 octobre.--Le temps presse, et quoique je n'aime pas voyager le dimanche, je suis forcé de continuer ma route. À 5 heures du matin je trouve l'église encore fermée et le peuple attendant à la porte. À 6 heures je suis à la gare pour le départ. Cette gare est un simple wagon où l'on prend son billet; une tente sert de bureau pour l'enregistrement des bagages. Le tronçon de Monterey à Saltillo n'est ouvert que depuis un mois. La voie a 0m 93 de large; les traverses sont en sapin; les rails, en acier, y sont tenus par un clou.

La campagne est bien cultivée: les pommes, les poires et le raisin viennent à merveille. Les animaux s'effraient et fuient au passage des trains. Les premiers jours les Indiens en faisaient autant. Bientôt nous entrons dans une région montagneuse, et nous descendons rapidement. À Pescheria on me parle d'une grotte gigantesque des environs. D'après la description qu'on m'en fait, elle dépasserait en grandeur et en beauté la fameuse grotte Adelberg des environs de Trieste. Un jeune Français que je trouve dans le train m'apprend que son père est propriétaire d'une des 5 filatures de coton de Saltillo. Sa filature a 1,000 broches. Cette industrie est en progrès, mais les impôts sont en train de la ruiner.

Nous voyons encore quelques chiens des prairies; ils sont très habiles à chasser le lièvre. À cet effet, ils se réunissent par bandes. Les uns se postent comme nos chasseurs, et les autres font la battue. Lorsqu'un d'eux a saisi le gibier, il appelle et attend les autres pour le partage. Les _zorra_ ou renards abondent aussi, et parmi les serpents, celui à sonnette est le plus commun.

La voie continue à descendre et traverse les cours d'eau sur des ponts de bois. À Santa-Cattarina, mon baromètre anéroïde ne marque plus que 500 mètres d'altitude, et je revois la canne à sucre. La sécheresse persiste ici comme dans tout le nord du Mexique. La récolte de maïs est perdue, le prix en doublera et la maigre pitance du peuple en sera encore réduite. Les wagons portent écrit en langue anglaise et en langue espagnole la défense de fumer. Tous les Mexicains fument, les Américains du Nord se plient à la consigne. J'ai déjà remarqué bien des fois le penchant à faire peu de cas de la loi chez les nations latines, et l'habitude contraire chez les Anglo-Saxons.

À Monterey, capitale de Nueva-Leon, j'aperçois, au pied d'une colline, une chapelle de Notre-Dame de Lourdes. Enfin, nous sortons des montagnes et abordons la plaine sans fin. Vers 7 heures du soir, à Laredo, nous atteignons le Rio-Grande, que nous traversons sur un pont de bois. Cette rivière m'a paru fort étroite et ment à son nom. La petite ville de Laredo est à cheval sur les deux rives; nous stoppons sur la rive des États-Unis de l'Amérique du Nord, et je change mon wagon contre un Pullmann sleeping-car. Le matin, quand je quitte mon lit, je me trouve à la gare de Sant-Antonio, capitale du Texas.

CHAPITRE XIV

États-Unis.

Le Texas. -- Les progrès depuis l'abolition de l'esclavage. -- Les Congrégations religieuses. -- Prix des terres. -- Les casernes. -- Les Nègres et leur ostracisme. -- Départ pour San-Francisco. -- Les métiers d'un Yankee. -- Les plantations de coton. -- Les _cliffs_ du Rio-Grande. -- Les stations dans le désert. -- La consommation de la bière. -- Le Nouveau Mexique. -- L'Arizona. -- Les Mormons. -- Les Chinois. -- Le Rio-Colorado. -- Yuma. -- Indio. -- Le désert du Colorado.

Le Texas appartenait au Mexique: il fut annexé aux États-Unis avec le Nouveau Mexique et la Haute-Californie, en 1848, à la suite d'une guerre acharnée qui amena les Américains du Nord jusqu'à Mexico. Le Texas est l'État le plus vaste des États-Unis; il comprend 170,000,000 d'acres ou 266,000 milles carrés, avec plus d'un million et demi d'habitants. Il nourrissait en 1881 plus de 14,000,000 d'animaux, dont 1,000,000 de chevaux, 5,500,000 moutons, 5,000,000 de boeufs et 2,000,000 de porcs. Depuis 1881, ce nombre a augmenté de plus de 4,000,000. Les États du Sud, si éprouvés par la guerre de sécession, ont non seulement retrouvé leur ancienne prospérité, mais l'ont augmentée. La culture du coton est plus que doublée et une grande partie est déjà filée sur place. Sur le Mississipi on utilise même les peaux de crocodile: je lis dans un journal une annonce qui en demande 5,000 à l'instant. L'ancien état de servitude pouvait bien enrichir un certain nombre de planteurs, mais tout état contre nature n'est jamais profitable. Depuis l'abolition de l'esclavage, un plus grand nombre de gens libres vivent sur ces états et y prospèrent.

Les maisons d'adobe ont fait place aux maisons de bois; les rues étroites, aux larges avenues plantées d'arbres et bordées de jardins. Nous sommes dans l'Amérique anglo-saxonne. Dans le quartier du commerce, on voit de beaux édifices en pierre; les abords de la ville sont semés de gracieuses villas. L'Anglo-Saxon ne veut de la ville que pour les affaires. Pour ses enfants, il préfère l'air bienfaisant des champs, et le jardin où ils prennent leurs ébats.

La petite ville de Sant-Antonio, qui ne comptait que 20,000 habitants en 1881, en a gagné 10,000 de plus en deux ans. C'est une ville en construction. On voit partout de hautes cheminées qui indiquent la présence de la vapeur.

Mon premier soin est de m'informer du moyen d'atteindre San-Francisco. J'apprends qu'une ligne, récemment ouverte, m'y conduira en quatre jours, moyennant 79 dollars et 11 dollars en plus pour le sleeping-car, je pourrai ainsi arriver la veille du départ de mon steamer. Le train part le soir; j'ai donc toute la journée pour Sant-Antonio. Je me dirige vers un changeur pour avoir de la monnaie du pays; c'est l'ennui du voyageur chaque fois qu'il passe une frontière. Comme je l'ai déjà observé, une monnaie de valeur identique pour le monde entier nous délivrerait des changeurs et de leurs spéculations.

À Sant-Antonio, je visite l'hôpital tenu par les Soeurs du Verbe Incarné, dont la maison mère est à Lyon, en France. Elles ont ici 60 novices et desservent de nombreuses écoles et hospices dans le Texas et ailleurs. L'hôpital est plutôt une maison de santé. On y paie une pension de 2 dollars et de 1 dollar 1/2 par jour. Les malades envoyés par la municipalité ne paient que 60 cens (3 fr.).

Les Ursulines tiennent un pensionnat. Les Soeurs de la Providence de Lorraine ont de nombreuses écoles. Sant-Antonio compte 12,000 catholiques irlandais, allemands, mexicains, français. Ils sympathisent peu les uns avec les autres, et il a fallu établir une église pour chaque nationalité. Celle des Français a dû être fermée faute de fidèles. Trop souvent à l'étranger le Français ne prend le chemin de l'église qu'à l'occasion des décès ou des naissances. Je me renseigne auprès de divers bureaux d'affaires. On m'offre des lots de 3, 10, 15, 20 et 200,000 acres au prix de 1 à 3 dollars l'acre (arpent). Les uns servent à la culture du coton, les autres à l'élevage des moutons, des boeufs et des chevaux.

C'est toujours la même nature que j'ai laissée au Mexique; la terre produit des cactus et des mimosas: toujours même sécheresse. Mais pendant que les propriétaires du Mexique restent les bras croisés ou creusent un puits pour y établir un noria avec quelques seaux de cuirs, ici on perce des puits artésiens qui fournissent l'eau en abondance. Les terrains arrosés se vendent plus cher: de 4 à 5 dollars l'acre, les spéculateurs les convertissent en prairies, achètent l'hiver les moutons à 1 dollar 1/2, les engraissent et les revendent le double au printemps. On m'offre aussi dans un Bureau de vente des terrains à fruits et légumes aux environs de la ville. On en demande de 15 à 20 dollars l'acre, y compris la petite maison en bois. Dans un de ces Bureaux je trouve un journal spécialement destiné aux éleveurs de moutons. Il y en a pour les éleveurs de gros bétail, pour les agriculteurs, etc.; toujours et partout en deçà du Rio-Grande, l'association sous toutes les formes fait profiter les uns de l'expérience des autres et multiplie les forces.

Ici, comme à Panama, les bains se prennent chez les perruquiers.

Un landau me conduit dans les environs aux _barracks_ ou casernes. Il est un peu cher: 2 dollars l'heure, mais un nègre en livrée le conduit et un autre nègre sert de valet de pied.

Les États-Unis entretiennent un bon nombre de soldats sur la frontière mexicaine. À 4 milles dans la campagne, j'arrive à un immense bâtiment en pierre à un étage sur rez-de-chaussée. Dans la cour, je vois des fourgons, des affûts, des cordages, etc. Ce sont les chantiers et les magasins. Au milieu de la cour s'élève une haute tour qui sert probablement à observer les mouvements de l'ennemi. À côté de ce bâtiment, un joli parc est semé d'une vingtaine de _cottages_, demeure des officiers et de leurs familles. Les _cottages_ des sous-officiers sont un peu plus loin et plus simples. Je tourne le parc et arrive aux baraques des soldats. On a creusé la terre à 3 mètres sur un hectare environ, et dans ce bas-fond on a élevé les baraques et les tentes du camp, probablement pour les mettre à l'abri des balles sinon des obus.

Au retour, mon nègre me conduit à la station. Ils sont nombreux les nègres au Texas. À Sant-Antonio, ils ont pour eux une église spéciale. Le Yankee, ordinairement si libéral, est intraitable lorsqu'il s'agit du nègre. Il a ruiné jadis les États du Sud pour l'affranchir, mais il ne le veut avec lui ni à l'église, ni au théâtre, ni en chemin de fer, ni au café. Une loi avait été faite pour le mettre sous ce rapport sur le pied d'égalité avec les blancs. Dans les divers États, les nègres avaient réclamé devant les magistrats le bénéfice de cette loi. Une décision de la Cour suprême, à Washington, vient de débouter les nègres, déclarant la loi inconstitutionnelle.

À 6 heures la locomotive siffle et nous emporte; elle traverse une partie de la ville en avertissant par sa cloche les habitants d'avoir à se garer; puis nous voilà dans les champs. Nous avons plus de 3,000 kilomètres de Sant-Antonio à San-Francisco. La locomotive les franchira en moins de 4 jours, à raison de 45 kilomètres à l'heure. Le train le plus rapide en Amérique est celui du Canada entre _Coteau-station_ et Ottawa. Il parcourt 50 milles à l'heure, soit environ 80 kilomètres. Le train entre Londres et Bristol franchit en 2 heures la distance de 118 milles 1/4 qui sépare les deux villes, ce qui fait une vélocité de presque 100 kilomètres à l'heure.

Un Yankee prend place près de moi. Il va inspecter les restaurants qu'il tient dans les gares. C'est son métier actuel et ce ne sera pas le dernier. Il en a déjà fait plusieurs, et entre autres, celui d'armateur. Sans connaître un mot de français, il est allé au Havre avec un navire chargé de blé et de jambons, et l'a ramené plein d'émigrants. Il s'occupe aussi de plantations de coton dans le Texas, et en quatre temps, il me fait le budget de cette culture. Aux récoltes moyennes il faut 2 acres, au Texas, pour produire une balle de coton. Le labourage coûte 2 dollars, l'ensemencement 2 dollars, la main-d'oeuvre, durant les quatre mois qu'exige la culture (avril, mai, juin, juillet) 30 dollars; la récolte 16 dollars; séparer les graines, emballer et envoyer au marché 4 dollars; assurance et courtage 3 dollars. Total: 57 dollars. Or, la balle vaut de 75 à 80 dollars, donc bénéfice net 18 à 23 dollars. Les années heureuses donnent 1 balle 1/2 pour 2 acres.

Le propriétaire qui ne peut assez surveiller son monde donne la récolte à moitié aux nègres; il leur fournit la terre, la graine et les boeufs. Le nègre met le travail et on partage; mais le nègre se fournit du nécessaire à la boutique que le propriétaire entretient sur la ferme. Or, celui-ci règle les prix de manière que le gros bénéfice lui reste. Lorsque le nègre vient chercher sa part du prix de vente, on lui ouvre le registre des avances en nature, et il lui reste bien peu à prendre. On procède à peu près de même dans les métairies à maïs.

La voie, ouverte en février dernier, a une largeur de 1m 30. La Compagnie a reçu gratuitement les terrains qui la bordent, et elle les vend de 2 à 5 dollars l'acre.

On est commodément dans les lits des Pullmann-cars, mais les wagons américains sont suspendus d'une manière malheureuse. Comme je l'ai déjà dit, leur balancement, donne le mal de mer. Vers 5 heures on m'éveille pour jouir du paysage pittoresque. La voie longe le Rio-Grande et pénètre entre des _cliffs_, où des rochers à pic très élevés la surplombent. Nous traversons des tunnels et parcourons un pays très accidenté. À _Eagle's nest_ (nid d'aigle) mon baromètre marque 350 mètres d'altitude et le thermomètre 30° centigrades. Les stations ont parfois quelques tentes, sous lesquelles on voit femmes et enfants; le plus souvent rien que la petite baraque des employés. À juger par les amoncellements de bouteilles vides qui les entourent, ils sont grands buveurs de bière. Dans l'Amérique du Nord, la consommation de la bière atteint 40 bouteilles par habitant; 24 en France, 51 en Hollande, 40 en Suède et Norwège, 39 en Suisse, 34 en Autriche, 115 en Angleterre.

Le combustible de la locomotive est le bois; les puits qui fournissent l'eau ont parfois 200 mètres de profondeur. On voit par-ci par-là des Chinois réparant la route. Ils ont tous un chapeau en jonc forme chinoise. Nous voyons des troupes d'antilopes et de nombreux lapins. À une station 12 cavaliers poussent devant eux un millier de boeufs. Ils ont bien du mal à les faire entrer dans l'enceinte par où ils passeront dans les wagons.

Nous quittons le Texas et entrons dans le Nouveau-Mexique. Des officiers avec leurs femmes descendent sur divers points pour rejoindre Fort Stockton, Fort Davis et autres forts d'où ils surveillent la frontière et les Indiens.

À Murphysville je cherche la ville; je ne vois que 4 baraques. Elle viendra plus tard. La voie continue à monter; à Marpha nous sommes à 1,400 mètres d'altitude. L'air est pur et frais. Le soleil se drape de nuages de feu et disparaît. Je reprends mon lit. Au Paso del Norte, un embranchement rejoint les lignes du Colorado. La nature est toujours la même: le désert et le bétail.

À Demening, nous prenons les voyageurs qui descendent de Denver (Colorado), par Santa-Fé. Parmi eux je distingue un Jésuite qui arrive de Monaco pour enseigner la philosophie au collège de Santa Clara (Californie). Il m'apprend que leurs Pères chassés de France sont venus fonder un collège à la Nouvelle-Orléans. À Demening, on quitte le Nouveau Mexique et on entre dans l'Arizona. Cet État voisin de l'Utah commence à être envahi par les Mormons. L'apôtre Cannon, dans une récente conférence à leur tabernacle, à Salt-Lake-City, a ainsi établi leur dernier recensement. Les Mormons sont dans l'Utah 127,294 membres, représentant 22,000 familles; 37,000 ont moins de 8 ans. Durant les six derniers mois, il y a eu en Utah 2,300 naissances, dont 1,200 du sexe masculin et 1,100 du sexe féminin, et 782 décès. Pendant la même période, le nombre des membres nouvellement admis a été de 23,040. L'Église compte 12 apôtres, 58 patriarches, 3,885 seventies, 11,000 anciens, 1,500 évêques et 4,400 diacres. Les Mormons sont 2,264 en Arizona et le double en Idaho; 81 missionnaires ont été désignés pour propager la foi des _Saints des derniers jours_ en Europe et en Amérique. La polygamie a été recommandée.

Trois arrêts de 20 minutes à trois stations, le matin, vers midi, et le soir, donnent le temps de prendre les repas. Parfois la salle du restaurant n'est qu'un wagon à côté de la voie. La nourriture laisse à désirer: viandes dures, soupe au poivre et légumes sans sel. On paie de 75 cents ou 1 dollar par repas, selon les stations, vin à part. La moindre bouteille coûte 5 fr. L'Américain ne reste jamais plus de 10 minutes à ses repas. On n'ose rester à table quand tout le monde est parti, de crainte que le train ne vous laisse. Le long de la route on voit des affiches indiquant l'hôtel à prendre à Sacramento, à Los Angeles ou autre ville à 1,000 milles de là. Nous laissons un embranchement qui va à Silver-City. Son nom indique les mines d'argent. Plusieurs y ont fait de rapides fortunes. Nous atteignons une espèce de désert argileux. Le mirage est tel que les montagnes éloignées nous paraissent fort près, et comme détachées du sol. À Bensan, nous laissons un embranchement qui descend à Guaymas, dans le golfe de Californie. Une affiche demande 500 ouvriers pour travailler au chemin de fer. Trois wagons amènent 150 coolies chinois qui puent l'opium. À Tucson, un Américain déguisé en Indien vend des bâtons de cactus, des curiosités indiennes, et de prétendues graines de fleurs diverses à 10 sous la graine. Parmi ces graines je distingue des pois-chiches.

Le 18 octobre, à 6 heures du matin, en me levant, je vois le Rio-Colorado à la station de Yuma. Cette rivière sépare l'Arizona de la Californie. Des bateaux à vapeur poussés par une grande roue à l'arrière le remontent depuis le golfe de Californie jusqu'ici à 80 milles, et jusqu'à 300 autres milles au dessus. À Yuma nous prenons l'heure de San-Francisco en reculant nos montres de 2 heures.