À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie.

Part 26

Chapter 264,082 wordsPublic domain

Arrivés au chantier, nous voyons la boue et le gravier que les ouvriers mettent en wagonnets. C'est le lit d'une ancienne rivière; elle a 200 mètres de large et contourne une colline. Pour l'atteindre, on a dû percer une croûte de basalte, traverser une couche alluviale, puis une autre stratification de basalte. Quand et comment ces bouleversements se sont-ils produits? C'est aux géologues à le rechercher. On tâtonne pour suivre le lit de la rivière; on perce des trous avec une vrille à diamant, et souvent on manque le bon côté seulement de quelques pas. Tous ces terrains qui produisent maintenant tant d'or étaient la propriété d'un Français; sa femme ne se plaisant pas en Australie, il les a vendus pour 30,000 l. stg., à une compagnie, et celle-ci la loue par lots à d'autres compagnies moyennant une somme fixe et le 7me-1/2 de l'or produit. La mine de Mme Berry a été ouverte il y a 4 ans, et est ainsi nommée du nom de la femme du premier ministre qui assistait à la cérémonie d'ouverture. Elle donne en ce moment 500 onces d'or par semaine. Depuis son origine, elle a donné 51,053 onces, de la valeur de 210,095 l. stg., plus de 5,000,000 de francs. Les actions étaient de 25 fr., et les actionnaires ont déjà reçu en dividendes environ 200 fr. Les 26 mines de Creswick et les 8 mines de Clunes près de là ont déjà donné 1,460,224 onces, de la valeur de 5,931,899 l. stg.; 6 mines sont maintenant en activité à Creswick et 4 à Clunes: les autres sont épuisées. L'or d'Australie est un des meilleurs connus, et l'or de la mine de Mme Berry est le meilleur or de l'Australie. 150 ouvriers travaillent jour et nuit dans les galeries, se remplaçant par escouades de 50.

Après avoir parcouru de longues galeries et passé par de nombreux petits trous, nous revenons au puits; mon conducteur me fait remarquer que le mécanisme qui fait fonctionner la pompe est le même qui envoie l'air au fond des galeries, et il ajoute: si la pompe se dérangeait et cessait de fonctionner, nous serions bientôt noyés.

La cage nous remonte à la surface, et nous grimpons sur un immense échafaudage, sur lequel reposent 3 grandes caisses de fer. La boue et le gravier de la mine y sont versés et lavés; l'eau emporte les parties terreuses; l'or, plus lourd, est retenu dans une petite caisse; on l'obtient ainsi facilement sans aucun recours à l'amalgamation par le mercure. Le produit journalier est d'environ 100 onces. La Compagnie paie 1,100 l. stg. de salaires par semaine.

Au retour, mon cicérone me montre une jolie petite ville bien tracée qui renferme déjà 500 habitants et possède 6 églises. C'est Arendale. Elle appartient à un des ouvriers mineurs. Il a acheté un _Paddock_ (enclos de terrain à paître les animaux), y a tracé la ville et construit des chalets pour les ouvriers mineurs; il les leur loue assez cher; son entreprise a réussi et il est maintenant un seigneur. Nous le rencontrons en effet à Creswick; le clerc me présente à lui, ce n'est plus un ouvrier que j'ai devant moi, mais un parfait _gentleman_ à chapeau haut de forme, bottes vernies, et habit à la dernière mode. Nous faisons route ensemble jusqu'à Ballarat; il cause bien et rend volontiers service. Apprenant que j'ai encore un peu de temps à passer à Ballarat, il appelle un cocher et lui dit: Vous allez conduire ce Monsieur au jardin public et lui ferez faire le tour du lac. Cette promenade m'a paru charmante: il me semblait faire le tour du lac d'Enghien.

À 11 heures, je suis à la gare, et le train me conduit à travers une plaine tantôt cultivée, tantôt boisée. Après quelques kilomètres; nous laissons à gauche le lac Windermere. Son homonyme en Angleterre est encadré de vertes collines, pendant qu'ici je ne vois que des plaines. Après une demi-heure, je descends à la gare de Burrumbeet, sur les bords d'un grand lac salé. Là, je demande au chef de gare la station d'Ercildonne, appartenant à M. Samuel Wilson.--Marchez tout droit devant vous, me dit-il, dans la direction de ce pic; après 5 milles vous trouverez la maison au pied de la colline. C'est donc 8 kilomètres à pied qui me restent à faire. Je prends bon courage, traverse les _paddocks_ et saute les barrières; de temps en temps des vols de pies à plumage noir et blanc font entendre leurs cris désagréables; c'est ici un animal sacré; on serait mal venu de le tuer, car il détruit beaucoup d'insectes. L'herbe est haute et belle; bien souvent quelques beaux lièvres partent à mes pieds, éveillés par le bruit de mes pas. J'en vois un à demi-dévoré par un aigle. Ce roi des airs fond sur sa victime endormie et de son bec crochu lui perce le crâne, puis y prend sa nourriture.

Je remarque aussi quelques trous de lapins, mais on s'en défend par le poison et par certains pièges. On tend même des filets pour les empêcher de pénétrer dans la propriété durant leurs migrations. Elles ont lieu pendant la nuit et par troupes; ils se dirigent généralement vers le nord. Le gouvernement donne aux trappeurs une prime de tant par 100 peaux; avant, il payait tant pour chaque queue, puis pour chaque paire d'oreilles. La multiplication de ce petit animal est effrayante; il est rusé, se tient sous terre, et il n'est pas aisé de le combattre. Le lièvre par contre produit peu, se tient sur terre, et n'est point rusé; on pourrait, avec de l'avoine empoisonnée, les détruire tous dans une nuit sur une propriété.

J'arrive à une maisonnette isolée; la fermière est en train de mettre son pain au four; elle m'indique ma route; je passe près d'un petit lac aux bords boisés. Deux cents moutons sans queue et sans laine se reposent à l'ombre. On coupe toujours la queue aux moutons en Australie, et la tonte commence en octobre.

Plus loin, je remarque de beaux blés et de belles avoines qu'on coupe pour foin. Les haies des _paddocks_ sont partie en bois, partie en fil de fer très épais: ces haies coûtent 1,500 fr. le mille de 1,600 mètres. Le long de la haie, à un mètre ou deux de distance, on a tracé un double sillon destiné à arrêter le feu. En cas d'incendie, l'herbe brûlerait, mais la haie serait préservée. Enfin, j'arrive dans un vaste parc garni de pièces d'eau, rocailles, saules pleureurs et fleurs de toute sorte. Vers le haut du parc un petit château disparaît presque sous la verdure; j'aperçois de loin un groupe de dames, mais elles s'éclipsent à mon arrivée. Je demande le _manager_; on me conduit à sa maison, qu'entoure un charmant jardin; je lui présente une lettre d'introduction, et je demande à visiter la propriété. Il m'offre d'abord un petit _lunch_, puis me donne quelques détails. M. Samuel Wilson et sa famille sont en ce moment en Angleterre; il vient d'acheter à Londres une maison pour 50,000 l. stg. et une propriété pour 200,000 l. stg. Il a donné 30,000 l. stg. pour l'université de Melbourne et a reçu le titre nobilier de _Sir_, Il possède 4 stations (c'est le nom qu'on donne aux terres destinées à l'élevage du bétail) en Victoria et 2 en Queensland; ces deux dernières ont plus de 200,000 moutons. La station de Ercildonne est la plus petite des quatre de Victoria; elle compte 26,000 acres et possède 40 mille moutons. Elle est célèbre par ses mérinos. On sait que ces moutons étaient passés en Espagne et venaient des Argoli mouton sauvage de Colchis et de Milète. Pendant longtemps, l'Espagne défendit sous les peines les plus sévères l'exportation des mérinos; mais en 1765 l'Électeur de Saxe en reçut en cadeau du roi d'Espagne quelques-uns de ses meilleurs. Une partie de cette race fut plus tard achetée en Saxe et transportée en Tasmanie, d'où ils sont passés en Australie. Leur laine est la plus fine connue; on la file pour de la soie, et on la paie à Londres jusqu'à 5 schellings la livre. La propriété expédie annuellement à Londres de 4 à 500 balles de laine de 250 à 300 livres chaque, et en obtient un prix de 16 à 17,000 l. stg. Tous les ans, M. Wilson met aux enchères une centaine de ses béliers qui se vendent de 100 à 400 l. stg. chaque; un d'eux a atteint le poids de 198 livres 1/2. Pour les enchères, les acheteurs trouvent les moutons séparés et numérotés, et une vaste salle où ils prennent leur _lunch_ aux frais du vendeur. Des brochures à couverture en maroquin sont distribuées d'avance dans toutes les directions; elles portent l'historique de la propriété, les prix et la photographié des principaux béliers.

Je demande au _manager_ de me faire visiter la propriété: il me conduit à travers le parc; j'ajoute que nous ne manquons pas de parcs en Europe et que je suis venu pour voir les moutons. Il me dit qu'il n'a pas de chevaux, qu'il n'a pas de voiture: mais bientôt après, passant devant les écuries, je lui montre de nombreux chevaux et voitures. Je comprends enfin à son embarras que Madame a réception et que probablement les chevaux et véhicules sont pour les dames qui se sont éclipsées le matin. Il finit par me donner un apprenti. C'est un jeune homme qui a déjà passé une année dans une station de boeufs: il passe un an dans cette station de moutons pour apprendre le métier, puis il prendra en Queensland une station à son compte. Nous montons à cheval et arrivons aux écuries des béliers: ils ont chacun leur petit compartiment, le pavé est en linteaux espacés pour laisser passer par dessous tout le fumier; les moutons ont là carottes et avoine en abondance et peuvent sortir à volonté pour brouter l'herbe dans un _paddock_ d'une acre par tête. Ils sont recouverts d'une toile pour préserver la laine des taches et de la poussière, car ils figurent généralement dans les expositions et rapportent au maître des médailles d'honneur.

Chemin faisant, le jeune apprenti m'apprend que 6,000 moutons environ sont vendus tous les ans à la station; que les moutons donnent de 8 à 9 livres de gros suif par tête, de 4 à 13 livres de laine, et qu'ils ont souvent une maladie aux pieds qu'on soigne avec une composition d'arsenic passée au pinceau.

Nous galopons à travers plaines et collines et arrivons aux paddocks des vaches et des boeufs. Ils sont 300 et me paraissent de forte taille. Tous les paddocks étant clôturés, les bergers sont superflus; il suffit de quelques hommes pour faire le tour des haies et voir si elles sont en bon état. Ces hommes sont nourris et reçoivent de 6 à 7 sch. par jour, autant que pour une semaine en Angleterre.

Nous voyons en route de fort belles récoltes de blé et d'avoine; elles sont la propriété de divers _selecteurs_ qui, en vertu de la loi, sont venus choisir leur 320 acres sur la propriété pendant qu'elle n'était encore que louée.

Enfin j'arrive à la station pour le départ, et le soir, à 11 heures, je suis à Melbourne.

Le 22 décembre, à 6 heures du matin, je pars pour Sydney; la voie passe par Albury, où je dois visiter le vignoble de M. Fallon, le plus célèbre de la Nouvelle-Galles du Sud; il a pour _manager_ un Français, M. Frère. On multiplie les trains, mais ils sont tous encombrés; tout le monde part en vacances. Ce sont les _Christmas Holidays_ (vacances de Noël). Le chemin de fer accorde l'aller et retour pour le simple prix d'aller. À la sortie des faubourgs, je remarque encore quelques _paddocks_ bien verts, puis nous entrons dans la forêt d'eucalyptus. Cet arbre est joli dès qu'il est jeune, mais il enlaidit en vieillissant; sa couleur verte est sombre; de loin, on le prendrait pour l'olivier.

Les journaux sont remplis de détails sur l'organisation des volontaires, l'achat de torpilles, construction de batteries; est-ce contre les futurs récidivistes qu'on monte un si grand appareil? C'est dépasser le but. L'Australie du Sud a eu bonne récolte de blé calculée à 5,000,000 de l. stg.; elle pourra en exporter 540,000 tonnes. Cette jeune colonie compte aussi 15,000 _blue ribbons_, ou associés de ruban bleu, qui s'engagent à s'abstenir de toute boisson enivrante. Je lis aussi une curieuse aventure d'un grand propriétaire qui demandait 30,000 l. stg. pour une bande de terre que le chemin de fer enlevait à sa propriété; le jury lui a alloué 230 l. stg. Il a obtenu alors un nouveau jury en basant sa demande d'indemnité sur le morcellement de la propriété; le 2e jury lui accorde 260 l. stg. Il a voulu un 3e jury auquel il soumettait la demande d'indemnité pour le danger d'incendie par les étincelles de la locomotive. Ce 3e jury a perdu patience et, calculant les avantages et les dommages, a déclaré ce propriétaire débiteur de 60 l. stg. envers la Compagnie du chemin de fer, bien entendu les frais à la charge du demandeur. Il est probable qu'il ne demandera pas un 4e jury.

À Melbourne, un jeune freluquet est conduit devant le magistrat pour avoir marché sur les trottoirs avec le vélocipède; il est condamné à 5 l. stg. d'amende; il donne pour excuse que le premier ministre en fait autant.--«Qu'on me le dénonce, dit le magistrat, et je le traiterai de la même manière.»

À 1 heure 1/2 j'arrive à la station de Wadonga, la dernière de Victoria; au-delà du Murray, la station d'Albury est déjà en Nouvelle-Galles du sud. L'écartement des rails n'est pas le même dans les deux colonies; il faut changer de train. À 2 heures je suis à Albury, distant de 190 milles de Melbourne et de 384 de Sydney. La station est aussi belle que celle de nos grandes cités. La ville naissante compte de 4 à 5 mille habitants: elle a de belles rues, de larges avenues, beaucoup d'églises et beaucoup de banques. Je rencontre George Frère, jeune homme de 18 ans, aimable et prévenant. Il me fait visiter les caves de M. Fallon. Elles contiennent 300,000 gallons dans des fûts de 80 hectolitres; le prix est de 6 schellings le gallon. J'en déguste plusieurs qualités, de blanc et de rouge, et les trouve excellentes. Après une visite au _Cricket ground_, où le jeune Frère est intéressé à une partie, il me prend dans sa voiture et me conduit chez ses parents à la campagne. Elle est à 9 kilomètres d'Albury; la route est pittoresque; nous grimpons de petites collines, passons devant une chapelle catholique et arrivons à Saint-Hilaire. Les époux Frère, auxquels M. Phalampin m'avait recommandé, m'accueillent comme un compatriote; ils ont chez eux un jeune ménage en vacances de Noël: c'est l'ancien instituteur de la ville voisine qui a appris à George l'anglais et la géométrie. Les bonnes Soeurs du couvent d'Albury ont aussi aidé à son instruction, et sa mère l'a complétée. Le jeune George à 18 ans parle déjà 3 langues: le français, l'anglais et l'allemand. Malgré ces visiteurs, il y aura encore place pour moi dans la maison. Les jardins qui l'entourent sont garnis de fleurs et de fruits; on y voit même un olivier très prospère. La propriété compte 90 hectares, dont 50 sont déjà plantés en vignes et en plein rapport.

Les époux Frère sont venus ici il y a 10 ans. Le mari avait été engagé comme directeur du vignoble de M. Fallon, avec de très beaux appointements. Il a appelé son frère, et tout en dirigeant le vignoble de M. Fallon, ils cultivent la terre qu'ils ont achetée pour leur propre compte. Tous les travaux sont faits par eux; ils ont bâti leur maison, et construisent en ce moment une grande cave. Voyant que, sans être reçu maçons, ils réussissaient dans la maçonnerie, ils ont fait leur menuiserie. Elle ne gagnerait pas le prix de perfection, mais elle mériterait certainement celui d'application. M. Frère, sans avoir jamais connu la charrue, a pourtant commencé à déchirer la terre; les difficultés surgissaient de tous côtés. D'abord les chevaux avaient été habitués aux sons anglais et M. Frère ne parlait que le français; il a fallu refaire leur instruction, et durant l'intervalle les pousser au moyen d'une longue perche. Lorsque les chevaux ont su obéir, il a fallu apprendre à se faire obéir par la charrue.

Saint-Hilaire se trouve sur un monticule; on n'a pour boire que l'eau de la pluie et pour les animaux l'eau d'une mare. Durant les étés chauds, la mare sèche et il faut aller puiser l'eau au Murray, à 10 kilomètres. Mme Frère, à son tour, ne reste pas inactive; elle a pris à sa charge la préparation de la nourriture et l'entretien de la maison. Rien n'a jamais manqué aux travailleurs de bonne volonté; elle sait même le soir charmer leur repos par l'harmonie du piano, en accompagnant le violon du jeune George. Celui-ci, tout en travaillant à son instruction, trouvait encore le temps d'aider à son oncle et d'apprendre avec lui les divers métiers de charpentier, menuisier, laboureur et maçon. Maintenant les jours les plus durs sont passés, et la fortune va entrer dans cette famille. Elle ne pourra tomber en meilleures mains, car on n'apprécie bien que ce qui a bien coûté: elle sera la récompense méritée du travail et de la vertu. Rien d'étonnant à ce que la famille Frère soit honorée et aimée dans le pays. Que n'avons-nous partout à l'étranger de telles familles! elles feraient connaître et aimer la France!

Tout en causant minuit arrive. Le lendemain, c'est dimanche. À 6 heures du matin, George et moi, sommes à cheval, en route pour Albury. Nous avons 18 kilomètres, aller et retour, pour avoir la messe. À la chapelle voisine, on ne la dit qu'une fois par mois. Les mouches sont insupportables; elles s'attaquent aux yeux. George sort de sa poche une espèce de filet, en usage dans le pays; il le passe à mon chapeau, et le balancement des ficelles éloigne ces ennuyeux insectes. En Provence, on emploie un filet analogue pour en préserver les mulets.

Chemin faisant, George m'explique les propriétés des diverses sortes d'eucalyptus; le _white-box_ à feuille ronde n'est bon qu'à brûler, le _string-bark_, par sa première écorce sert à faire des toitures; sa seconde écorce est employée à former des cordes; son bois est très dur et très résistant au sec, mais pourrit à l'humidité: le _red-gum_, par contre, se conserve aussi bien sous terre et dans l'eau, qu'au sec. Nous voyons des vols de merles, de perroquets et des _laphing-jakal_ (oiseau riant), espèce de geai qui imite les éclats de rire de l'homme. Ils se mettent à deux sur une même branche pour faire leur partie de rires; il est défendu de les tuer, parce qu'ils détruisent les serpents et surtout l'iguana, terrible lézard de 4 à 5 pieds de long. Des lièvres fuient devant nous, on les laisse en paix, mais on prend les corbeaux et on les empale pour éloigner les autres; ils sont grands mangeurs de raisin.

À notre retour, M. Frère me donne plusieurs détails sur le pays. La main-d'oeuvre est généralement payée 2 l. stg. par semaine à la ville et 1 l. stg. et nourriture à la campagne. Le chemin de fer paie ses ouvriers 1 sch. (1 fr. 25) l'heure, et ils travaillent 8 heures par jour. Les conducteurs de locomotive en arrivant aux stations trouvent leur nourriture chaude, et leur lit préparé.

La température à Saint-Hilaire atteint quelquefois 46° à l'ombre en janvier, et descend jusqu'à 4° centigrades en juillet. La terre que M. Frère a payée 4 l. stg. l'acre, soit 250 fr. l'hectare, il y a 5 ans, vaut maintenant 10 l. stg. l'acre, soit plus de 625 fr. l'hectare. Il a adopté un système de plantation fort économique et qui lui a bien réussi dans la terre rouge. Il fait un labour simple à 30 centimètres, et plante les boutures de vignes dans un trou profond de 50 centimètres au moyen d'une barre de fer; il remplit le trou avec une pâtée de terre, de fumier de poule et de cendre: le tout adhère bien aux sarments et ceux-ci, ne pouvant se développer de côté, poussent leurs racines au fond. La plantation dans cette forme coûte entre premier et deuxième labour 3 l. stg. par arpent. Son entretien est de 2 l. l'acre par an. Après trois ans, avec le prix d'achat à 4 l., elle a coûté 13 l. l'acre, et donne 60 gallons l'acre; à la quatrième année elle donne 120 gallons, la cinquième année et les années suivantes 200 gallons, et dure en moyenne 35 ans. Elle coûte alors 5 l. par an pour labourage, bêchage autour du cep, attachage, taille, etc. Pour la taille on ne laisse que deux yeux et 8 à 9 branches, selon la force de la vigne. On vend le moût à la récolte de 1 sch. 3 deniers à 1 sch. 1/2 le gallon. Si on veut faire la dépense de la cave et des tonneaux, après un an, on vend le vin 3 sch. le gallon. Dans le premier cas, on a de 250 à 300 sch. l'acre, et 600 sch. dans le second cas. M. Frère fait sa spécialité de la fabrication du champagne.

Le pays fournit aussi de grandes ressources à l'éleveur de moutons. Une loi nouvelle sur la vente et location des terres de la couronne est maintenant en discussion au Parlement à Sydney. Le projet sera certainement modifié, mais ses principales dispositions seront maintenues. Ce projet de loi divise la contrée en trois zones: la zone agricole à l'est, la pastorale à l'ouest, et la zone intermédiaire. Dans la première, toute personne âgée de 16 ans peut choisir 648 acres, en déposant 2 sch. par acre, en clôturant sa propriété, et y résidant pendant 5 ans. Après 3 ans, il paiera 1 sch. 1/2 pendant 15 ans, après quoi il sera propriétaire définitif. Il peut le devenir avant, en soldant le prix, et dans ce cas on lui tient compte de l'intérêt. Dans la deuxième zone, on peut choisir jusqu'à 2,500 acres. Dans la troisième, on peut louer pour 15 ans jusqu'à concurrence de 10,000 acres pour un loyer annuel de 2 pence (20 cent.) par acre.

Mon interlocuteur croit que le jeune homme qui arrive avec une cinquantaine de mille francs peut assez bien réussir. Pour cela, il doit placer son argent à la banque qui lui en donne un bon intérêt; s'en aller sur une station pour au moins six mois, afin de bien apprendre le métier: louer dans la 3e zone 10,000 acres et y placer 1,000 brebis qui lui coûteront 10 francs l'une en moyenne, et lui donneront 5 francs de laine par an. Les agneaux augmenteront le troupeau, et la cinquième année il pourra avoir 4,000 moutons qui lui donneront 20,000 francs de laine; alors l'augmentation du troupeau sert à faire face aux frais d'entretien, et paie la dépense. Il pourra ensuite acheter des terres dans la 2e zone. Bien entendu un tel jeune homme ne doit pas arriver avec gants et badine, mais bien décidé à travailler même de ses mains. Pour faire le _squatter_ en seigneur, il faut avoir facteur, domestiques, etc., et au moins 20,000 moutons pour faire les frais. Une bonne station de 40,000 moutons demande 40,000 acres de bonne terre, et coûtera, moutons compris, environ 2,000,000 de francs; mais ce capital rapportera de 15 à 20% l'an. La plupart de ces squatters vivent en Angleterre, laissant la direction à un _manager_ auquel ils donnent de gros; appointements, ou qu'ils mettent en participation. La contrée est pleine de ressources pour les travailleurs et pour les capitaux.

L'heure du départ est arrivée. La famille Frère m'accompagne à 3 milles à Ettamogah, gare la plus voisine. Chemin faisant, on me montre l'endroit où se sont groupées plusieurs familles allemandes protestantes, et un peu plus loin, plusieurs familles allemandes catholiques, formant ainsi 2 colonies distinctes. Le gouvernement allemand envoie des inspecteurs sur tous les points du globe pour lui rendre compte de l'état des colons. Le dernier inspecteur leur a fait venir ici, sur leur demande, un pasteur et un maître d'école allemand. Je demande à mon tour à M. Frère quelle est des deux colonies catholique et protestante celle qui réussit le mieux; il me répond que pour l'honneur de la vérité il doit dire que les protestants réussissent mieux, parce qu'ils sont plus travailleurs; il fait exception pour 2 familles catholiques qui, étant aussi travailleuses, sont arrivées à la prospérité. À la gare d'Ettamogah, je ne vois ni cantonnier, ni employé, le personnel coûte cher, et on l'économise le plus possible. Un drapeau et une lanterne forment tout l'ameublement; lorsque des voyageurs veulent monter dans le train, ils agitent le drapeau, et le train s'arrête; de nuit ils agitent la lanterne. S'il n'y a point de voyageurs, le train continue sa route.