Part 25
Les vignes sont de toute beauté; je compte jusqu'à 20 et 30 grappes sur chaque cep. Ici sont les chasselas suisses, là les ceps venus de l'Hermitage, sur le Rhône; ailleurs ceux de Bourgogne, ceux de Bordeaux, de Champagne et ceux du Rhin. Chacun donne un vin analogue au pays d'origine. 500,000 pieds sont déjà en rapport, et on continue la plantation. Le défoncement se fait par une triple charrue, et on plante les boutures à 2 mètres de distance en tous sens. On les plantait auparavant à 1 mètre, mais la vigne prenant un grand développement dans ce pays, le premier système rapporte autant que le second et épargne la moitié de main-d'oeuvre. Les pampres sont étendus sur fil de fer, et le terrain nettoyé à la charrue deux ou trois fois l'an. Le phylloxéra n'a pas encore paru, mais l'oïdium se voit quelquefois; on le prévient par l'emploi du soufre. Un ennemi bien plus dangereux est la petite sauterelle; lorsque la grappe est encore jeune, elle se pose sur sa tige et en ronge l'écorce; la grappe tombe par son propre poids et le raisin est perdu. M. de Castella compte que ces malheureuses petites bêtes lui ont fait perdre, dans une seule année, plus de 50,000 gallons de vin. Après avoir essayé, mais en vain, plusieurs moyens de s'en débarrasser, il finit par placer dans ses vignes 300 dindons; ceux-ci furent de précieux auxiliaires tant que le raisin était vert; mais, dès qu'il fut mûr, ils préférèrent le raisin aux sauterelles, et on eut deux destructeurs au lieu d'un. Heureusement les sauterelles ne sont pas tous les ans si nombreuses. La grosse chenille est aussi parfois un ennemi à redouter. Ce n'est pas sans peine qu'on se fait vigneron dans les colonies, lorsqu'on ne l'a pas été d'abord dans la mère patrie. On marche par tâtonnements, on perd du temps et souvent les produits: écoutons plutôt M. de Castella lui-même. Dans une brochure qu'il adresse à la Société philomathique de Bordeaux, il dit: «Pour nous éclairer sur le choix à faire parmi tant de méthodes, nous nous mîmes à lire tous les livres sur le vin, que nous pûmes nous procurer: Chaptal, Pellicot, le comte Odart, d'Armailhac, Guyot, Vergnette, Lamotte, et d'autres encore. Malheureusement, notre manque d'éducation viticole préalable nous empêchait souvent de les comprendre, et notre expérience était trop restreinte pour nous mettre à même de choisir parmi tant d'enseignements divers ce qui convenait à chacun de nous, selon le climat et la nature des cépages.» Durant plusieurs années, le vigneron inexpérimenté fut obligé de passer à l'alambic une grande partie de sa récolte. Quelquefois ce fut le hasard qui vint à son aide et voici comment il le raconte lui-même dans sa brochure: «À plusieurs reprises des tonneaux de vin blanc placés à l'écart à la vendange se trouvèrent oubliés et ne furent pas remplis en même temps que les autres: L'un d'eux, un fût de 20 hectolitres environ, fut trouvé en vidange cinq semaines après qu'il avait été rempli de moût, le vin en était parfait; et, conservé longtemps, à dessein, il demeura un des meilleurs de ma cave. Par degré, à chaque vendange, je prolongeai l'intervalle entre le jour d'entonnement du moût, et le jour du remplissage jusqu'à la bonde.»
Néanmoins, tant de persévérance et de sacrifices étaient encore loin de recevoir leur récompense. Les Australiens aimaient le vin alcoolisé, la plupart des vignerons le droguaient avec de l'alcool et du sucre, et la réputation des vins coloniaux était tombée si bas que «douze ans après que j'avais commencé à planter, dit encore l'auteur de la brochure, la vigne était devenue une propriété si mauvaise que le coût d'arrachement était calculé dans toute évaluation de terre cultivée en vignes.»
Enfin des jours meilleurs arrivèrent pour les vignerons, grâce à la persévérance des plus intelligents.
À l'exposition universelle de Melbourne, l'empereur d'Allemagne avait offert un prix composé de 7 surtouts d'argent doré, d'une valeur de 25,000 fr., qui devait être adjugé à celui des exposants australiens dont le mérite artistique et industriel serait le mieux démontré par les hautes qualités de son produit. Le jury alloua ce prix à M. de Castella pour les vins de Saint-Hubert. Plusieurs autres récompenses, à diverses expositions, suivirent cette première distinction; les acheteurs se multiplièrent, et aujourd'hui c'est non seulement d'Australie, mais de Londres que M. de Castella reçoit des commandes de vin.
La moyenne de rendement est de 40 hectolitres par hectare et le coût du travail de 150 fr. par hectare et par an. Le prix du vin varie entre 15 et 35 schellings par caisse de 12 bouteilles.
La soirée se passe à bercer les gentils bébés à la balançoire et en causeries diverses, sous le ciel étoile. Le lendemain nous visitons la cave. Elle est à 2 étages et couvre 2,000 mètres carrés. Tout y est combiné pour diminuer la main-d'oeuvre. Les charrettes apportent les paniers sous une bascule qui les prend et les déverse dans une machine à broyer. Le jus passe au tamis et s'en va dans les cuves; 25,000 kilos par jour sont ainsi broyés: Après 8 à 10 jours, le vin s'en va dans d'immenses fûts par des tuyaux en caoutchouc, et celui du pressoir est mis à part. Par ce système, le vigneron évite la nécessité de soutirer fréquemment les vins pour enlever le déchet. Il ne les soutire qu'une fois en 2 ans, les clarifie pour, mettre en verre, et les vend après 6 mois de bouteille. La cave renferme à l'heure actuelle pour plus d'un million de francs de vin. J'en déguste les diverses variétés; ils correspondent aux noms qu'ils portent: Hermitage, Bordeaux, Rhin, etc.; mais ils sont naturellement un peu plus forts à cause du climat plus chaud.
M. de Castella emploie une quarantaine d'ouvriers qu'il traite en bon père de famille; je le vois ordonner une distribution de vin, et il rend heureux son jardinier en lui remettant une belle pipe neuve. Même à Saint-Hubert, je trouve un Piémontais que M. de Castella emploie comme charron: il n'y a pas un coin du globe où je n'aie trouvé ces enfants des Alpes les plus endurants parmi les travailleurs.
M. de Castella ne cultive pas seulement la vigne; sa propriété compte 1,500 hectares, il en loue une partie au prix d'environ 25 fr. l'hectare, nourrit 3,000 moutons, et sème de l'avoine qui produit de 30 à 40 hectolitres à l'hectare. En ce moment, il projette une industrie nouvelle, la préparation du lait concentré.
L'aimable propriétaire aurait voulu me retenir encore un jour pour me conduire chez son frère, qui a un vignoble près de là, et me faire visiter dans les environs de belles cultures de houblon tenues par les indigènes de race croisée; mais je dispose de peu de temps, et j'ai déjà organisé pour le lendemain une excursion à Ballarat.
Je prends donc congé de Mme de Castella; Monsieur m'accompagne en voiture avec plusieurs enfants. Nathalie, jeune fille de 10 ans, tient les rênes, et bientôt, au point où je trouve la diligence, je donne le dernier adieu à M. de Castella et à ses enfants. Je souhaite mille bénédictions à cette bonne famille, et poursuis ma route dans le nouveau véhicule. J'y trouve deux familles qui reviennent d'une excursion aux montagnes voisines couvertes de _sassafras_ et de fougères arborescentes. Apprenant que je suis Français, les deux maris me prient sérieusement de faire mon possible pour que mon pays n'envoie pas les convicts en Océanie. Les journaux les ont tellement effrayés, que sur ce point ils ont presque perdu leur calme raison. Je les rassure de mon mieux, et leur fais observer que l'Australie avec ses colonies si prospères a pourtant eu les convicts pour point de départ. Nous traversons de nouveau les belles, forêts d'eucalyptus dans leurs innombrables variétés, et descendons à Leledale 2 heures avant l'arrivée du train. J'en profite pour visiter la ville. Avec ses 350 habitants elle est plutôt une ville future. Il y a presque autant d'églises que de maisons. J'en vois une qui porte pour titre _Leledale Tabernacle_, serait-ce pour des Mormons? Au sortir de la ville, je m'assieds près d'un grand arbre pour écouter le chant d'une bergère qui pousse ses vaches devant elle; ce doit être une Irlandaise. Enfin, le sifflet de la locomotive se fait entendre, et quelques heures après je suis à Melbourne.
Le 20 janvier, à 6 heures 1/2 du matin, je monte en chemin de fer en route pour Ballarat. La voie suit la baie jusqu'à Geelong, second port de Victoria. Après Melbourne c'est là qu'on embarque le plus de laine et de suif. La route ensuite pénètre dans les forêts d'eucalyptus; cet arbre a de nombreuses variétés: les uns sont blancs et perdent l'écorce, c'est l'eucalyptus globolus qu'on a propagé en Europe. Le bois en est léger, peu compacte et impropre à tout usage; le _string bark_, par contre, a une rude écorce qu'on détache pour la toiture ou les parois des maisons du pionnier; son bois est très dur et bon pour la construction; les autres variétés ont chacune leur spécialité pour l'emploi du bois ou de la feuille. Celle-ci est distillée et donne une huile qu'on dépure, on l'emploie beaucoup comme désinfectant, et pour combattre les maladies des voies respiratoires. On le prend par intervalles de 4 heures, à la dose de 6 gouttes, sur un morceau de sucre, ou bien réduit en teinture et par quelques gouttes délayées dans 1/4 de verre d'eau; ou bien encore par aspiration, en mettant quelques gouttes dans l'eau bouillante versée dans un plat. On le couvre d'un linge et on passe la tête dessous pour respirer la vapeur.
On l'emploie aussi pour la composition d'un baume excellent pour les plaies. Au milieu de tous ces eucalyptus, je lis les journaux du jour.
Pendant que j'étais à Melbourne, on venait de condamner à 12 mois de prison avec travaux forcés, un certain Samuel Nathan, propriétaire de maisons, pour le fait d'avoir loué des chambres meublées à des filles légères. Le jugement disait que c'était là travailler à la démoralisation de la communauté et à la perte des jeunes gens. Je m'attendais à voir les journaux protester et crier à l'intolérance. Au lieu de cela, je trouve dans leurs colonnes une lettre par laquelle le chef de police félicite le policeman qui a fait le procès-verbal, et les journaux, non seulement applaudissent, mais ils ajoutent qu'il ne suffit pas d'éloigner ces malheureuses que la société repousse, et qui sont forcées de porter plus loin leur triste industrie; mais qu'il faut encore couper le mal à la racine en obligeant tout séducteur à réparer sa faute en épousant sa victime. Qu'on est loin de ces idées dans d'autres pays!
Une des plaies des pays anglo-saxons, c'est la manie des paris durant les courses de chevaux. On voit en Angleterre, pour les courses du Derby, le Parlement suspendre ses séances, et on dirait que les Anglais se transforment dans ces occasions en autant de Chinois. Ici les honnêtes gens et le gouvernement font des efforts pour diminuer ce mal. En Victoria, non seulement on condamne les organisateurs de _sweeps_ qui recueillent des sommes à parier sur tel ou tel cheval; mais la poste a même la faculté d'ouvrir toute lettre qu'on suppose contenir une correspondance à propos de _sweeps_.
Tous les jours les journaux donnent le compte rendu des séances des tribunaux. J'y lis toujours une quantité de condamnations à l'amende ou à la prison contre les blasphémateurs, les teneurs de mauvais propos, les insulteurs de femmes, et contre ceux qui vendent ou qui travaillent le dimanche.
Tout Australien trouve bien naturel que les tribunaux prennent souci de la morale publique et de la loi divine; il sait que toute violation de l'une ou de l'autre ne peut être qu'au préjudice de toute la communauté. Dans une occasion, un témoin s'est refusé à prêter le serment en justice, en protestant qu'il ne savait ce que c'était; mais il revint bientôt à d'autres sentiments et s'exécuta lorsqu'il se vit menacé de deux jours de prison pour mépris de la Cour. Les condamnations pour mauvais traitement des animaux sont aussi assez fréquentes.
Un journal, sous le titre de _Struggle for life_ (lutte pour la vie), fait une curieuse statistique pour savoir qui du riche ou du pauvre vit plus longtemps. Il trouve que sur 1,000 personnes nées dans les familles aisées, après 5 ans il y en a encore 943 en vie; pendant que sur 1,000 personnes nées dans les familles pauvres, il n'en reste plus que 655. Après 50 ans, il reste des premiers 557 et des seconds 273. À 70 ans, les riches sont encore 235 et les pauvres 65. La moyenne de la vie, parmi ceux qui sont nés dans l'aisance, est de 65 ans, et celle de leurs frères pauvres est de 32 ans.
Depuis 3 jours les journaux sont remplis de dépêches, à propos de 3 enfants égarés dans la forêt, et aujourd'hui ils chantent victoire: les bébés sont retrouvés.
Le fait s'est passé à Stawell, petite ville de 7 à 8,000 âmes, à 176 milles de Melbourne; 3 petites filles de 6, 4 et 3 ans s'étaient égarées dans les bois. Les premières recherches n'ayant donné aucun résultat, et la population s'apitoyant sur le sort des parents et des enfants, le maire convoqua les personnes de bonne volonté. Tous les travaux sont suspendus pour que chacun puisse prêter son aide; les écoles mêmes sont fermées, afin que les enfants les plus grands aident à la recherche. On forme un plan, on se partage les quartiers et 3,000 personnes, hommes et femmes, les uns à cheval, les autres à pied, partent dans toutes les directions, à la recherche des égarées. Le soir, la plupart sont rentrés, mais sans les enfants. Le lendemain on combine un plan nouveau, les bandes s'éparpillent davantage, et enfin la grande cloche annonce que les enfants sont retrouvées; une voiture les ramène enveloppées dans des couvertures et a peine à fendre la foule pour arriver aux parents. Tout le monde est dans la jubilation. Voici ce qui s'était passé: 5 enfants, dont 2 garçons, jouaient au bord de la forêt et cueillaient des fleurs lorsqu'une discussion s'éleva à propos d'un bouquet et sur le chemin à prendre au retour. Les 2 garçons revinrent à la maison, les 3 petites suivirent une autre direction qu'elles croyaient la bonne. Les garçons rapportèrent que leurs compagnes avaient pris une fausse direction; mais, on en fit peu de cas. Ce n'est que le lendemain que l'on se mit à la recherche. L'aînée des petites filles prit les deux autres, une à chaque main, et continua à marcher droit devant elle. Lorsque la nuit arriva, elles posèrent leur chapeaux et s'endormirent sur l'herbe en regardant la lune qui était, disaient-elles, sur un grand arbre. Le lendemain, lorsque le jour parut, elles continuèrent à marcher; elles arrivèrent à une maison inhabitée et trouvèrent un pommier; l'aînée cueillit des pommes et en donna à ses petites compagnes; puis arrivée à un ruisseau, elle prit de l'eau dans son chapeau et leur en donna à boire. Elles continuèrent ainsi à marcher pendant le jour, et à dormir la nuit sur l'herbe, lorsqu'elles furent rejointes par un policeman à 11 milles (environ 17 kil.) du point de départ. Il est beau de voir, cet esprit de solidarité qui pousse toute une population à quitter ses travaux pour se mettre à la recherche de ces 3 petits êtres!
CHAPITRE XXVIII
Ballarat. -- Une distribution de prix. -- À la visite d'une mine d'or. -- Le cheval _Charlee_. -- Creswick. -- La mine d'or alluviale de Mme Berry. -- Les salaires. -- Arendale et l'ouvrier gentleman. -- Le lac Windermere. -- Le lac Burumbeet. -- Huit kilomètres à travers les paddocks. -- La station d'Ercildonne. -- Un mérinos de 200 livres. -- Les enchères chez Samuel Wilson. -- Au galop avec un apprenti. -- Départ pour Sydney. -- Les vacances de Noël. -- Un propriétaire et le jury. -- Un vélocipédiste imprudent. -- Encore l'eucalyptus. -- Wodonga. -- Albury. -- Les _Fallon's-Cellars_. -- La famille Frère. -- La villa Saint-Hilaire. -- Un laboureur apprenti. -- On se fait maçon et menuisier. -- Dix-huit kilomètres à cheval. -- Coût et produit d'une vigne. -- La nouvelle loi agraire. -- Budget d'un squatter débutant. -- Les colons allemands. -- Pour cantonnier une lanterne et un drapeau. -- Un _run_ de 600,000 moutons. -- Arrivée à Sydney.
Ballarat, la ville de l'or, date de 1851, époque où le premier or y fut découvert. Elle compte déjà environ 40,000 habitants. Elle est divisée en deux: Ballarat _est_ et Ballarat _ouest_, ayant chacune sa municipalité. Les rues sont larges et flanquées de beaux hôtels et de riches maisons de banque. En quittant les quelques rues destinées aux affaires, on entre dans de belles avenues de 40 mètres de large, plantées de chênes, d'eucalyptus, de peupliers, et bordées de gracieuses maisonnettes entourées de jardins fleuris. La cathédrale catholique, l'hôpital, l'orphelinat sont de beaux monuments. Je me dirige vers l'habitation de l'évêque, située au bout de la ville, dans un splendide jardin. Mgr Moore n'est pas chez lui, il préside la distribution des prix au couvent de Lorette; je m'y rends aussitôt. Les parents remplissent la vaste salle décorée de dessins, de broderies et tapisseries exécutés par les élèves. La fête commence par la récitation d'un compliment à Monseigneur, puis une réunion de grandes jeunes filles vêtues de blanc s'avance et récite une petite pièce; une autre troupe d'élèves plus petites, vêtues de jaune, montrent leur talent musical dans l'exécution d'un morceau à 16 mains; ensuite arrive la 3e division, qui subit l'examen de catéchisme, enfin les bébés-fillettes, puis les bébés-garçons montrent aussi leur petit savoir par des fables et poésies.
Le nombre d'élèves est de 120; il n'y a point d'internat; ils sont bien l'exception dans ces colonies, et elles ne s'en trouvent que mieux.
Monseigneur m'adresse à une personne qui me donne des lettres pour visiter tout ce qu'il y a d'intéressant dans le pays et dans les environs. Sans lettres, on risquerait de ne point être reçu.
Je me rends d'abord à la mine connue sous le nom de _Band and Albion Consols C{y}_. C'est une des plus importantes et située non loin de la ville. Je vois en passant une grande filature de laine et partout des puits de mines avec leur machine à vapeur, et un grand échafaudage pour l'extraction du minerai. Arrivé à l'usine, guidé par un agent de la Compagnie, je revêts un costume en toile cirée, chapeau _idem_ et grosses bottes; puis je passe sur la cage qui doit me descendre au fond du puits. Ce n'est pas sans émotion que je me vois précipiter dans les ténèbres, sentant l'eau couler de tous côtés. Je me rappelle qu'il y a 3 jours, 4 ouvriers ont été jetés au fond de ce même puits, et y ont trouvé la mort par une simple inadvertance de celui qui fait fonctionner la machine. Mais je ranime ma confiance dans mon bon ange et j'arrive au fond à 700 pieds de profondeur. Là on allume une bougie, et nous marchons par l'eau et par la boue dans une infinité de galeries pour trouver la veine où travaillent les ouvriers. Ils emploient la poudre, et dans les endroits humides la dynamite; ils faisaient usage, pour le percement, d'une machine à vrille, mais on y a renoncé: la Compagnie a aussi éclairé la mine à l'électricité pour quelque temps, mais elle trouvait son emploi trop cher, et ne se sert plus que de bougies. Les ouvriers sont en petit nombre en ce moment; la veine est peu productive; 3 escouades de 40 hommes chacune se succèdent chaque 8 heures; ils gagnent environ 50 fr. par semaine. Ils paient 6 pence par semaine à la caisse de secours mutuels, et en cas de maladie ou de blessures occasionnées par la mine, ils reçoivent 25 fr. par semaine pour la première année, et 15 schellings durant les 6 mois suivants. La mine a déjà donné 22 tonnes d'or. C'est avec bonheur que je reviens à la surface, et que je revois le soleil. Mon cicérone me montrant le directeur, qui est un colosse, me dit: Il a déjà eu pour sa part plus d'or qu'il ne pèse. Les 20,000 actions de 1 l. stg. chaque ont valu jusqu'à 10 l. et donné un dividende de 2 sch. par semaine. Nous visitons l'usine. Le minerai porté à la surface est pilé sous des marteaux et grillé pour le délivrer du soufre et de l'arsenic, puis tourné dans des tonneaux avec le mercure qui l'amalgame. On sépare un oxyde de fer qui est vendu pour couleur, puis l'or séparé du mercure par évaporation est passé au creuset et réduit en lingots. On pile en ce moment 150 tonnes de minerai par jour.
En quittant l'usine, je vois qu'il ne me reste que peu de temps pour me rendre à la gare et prendre le train. J'aperçois une voiture arrêtée, et j'y prends place, priant le conducteur de me conduire à la gare: je l'avais pris pour un cocher; il était marchand ambulant. À tout instant il parle à son cheval, _go on my Charlee_; la grosse bête est alourdie par la graisse pendant que son maître s'amaigrit à crier après elle en termes polis. À la fin, voyant mon impatience et ma crainte de manquer le train, il crie: _get up, rascal Charlee, will you?_ (Allons donc, vilain Charles, veux-tu?) À ce gros mot, Charlee comprend que son maître se fâche, il prend le galop, et bientôt je suis à la gare. Là, je veux payer, mais le maître de Charlee refuse, et ajoute: «Je ne suis pas cocher, c'est pour vous rendre service que je vous ai conduit.»
Le train se met en marche, et après une demi-heure il me dépose à Creswick. Je venais de visiter à Ballarat la meilleure mine d'or dans le quartz; je voulais visiter dans les environs de Creswick une mine d'or alluviale. On m'avait signalé celle connue sous le nom de Mme Berry comme la plus importante.
Il est trop tard pour y aller le soir même; mais le comptable, qui a habité l'Égypte et parle bien le français, combine l'excursion pour le lendemain matin à 5 heures, en autorisant un de ses clercs à m'accompagner. Il reçoit 50 l. stg. par semaine pour tenir les comptes de la Compagnie; il a un associé et 5 clercs.
Le 21 décembre 1883, à 5 heures du matin, la voiture est à la porte. Nous suivons la plaine, traversons villes et villages encore en plein sommeil, et arrivons vers les 6 heures à la mine de Mme Berry. Chemin faisant, nous en voyons plusieurs, les unes en activité, les autres abandonnées. Une d'elles a déjà coûté plus de 1,000,000 sans qu'elle ait encore rien rapporté. L'eau est en si grande quantité que les pompes ne suffisent pas à la sécher; 29 ouvriers y ont été noyés récemment.
À la mine de Mme Berry, le _manager_ est encore au lit, mais il nous passe la clef; nous revêtons l'uniforme de mineur et descendons dans l'abîme à 400 pieds de profondeur. Un contre-maître nous conduit dans les galeries, à la faible lueur de nos bougies; partout on répare l'étayage; on emploie de fortes poutres, mais la poussée est telle qu'elles ne durent que 5 ans.