Part 22
Dans ma visite au Musée, je remarque une belle collection, d'objets ethnographiques appartenant à la race des indigènes de Tasmanie et des habitants des diverses autres îles de l'Océanie. Une voiture nous conduit à la belle promenade de Queen's-Dominion. Elle contourne une colline boisée d'eucalyptus. On voit au loin le _Betlehem-Wall_, rocher abrupte en forme de fer à cheval et qu'on prendrait pour le fameux roc de Saint-Jeannet, sur le Var. Ici, les jeunes gens jouent leur partie de lawn-tennis; plus loin ce sont les hommes puis les demoiselles; le plus souvent, jeunes gens et jeunes filles font la partie ensemble. Il n'y a pas ici sur ce point la même rigueur que dans notre pays, mais la tenue est convenable et digne; le moindre badinage inconvenant serait une cause d'exclusion immédiate. Il est aussi d'usage dans ce pays que les jeunes gens et les jeunes filles avec leurs parents fassent de fréquents pique-nique à la campagne; la jeunesse a par là occasion de se voir et de se connaître, et moins que chez nous le mariage est une loterie.
La maison du gouverneur ressemble à un château d'Écosse. Vient ensuite le jardin botanique, qui étage ses buissons de fleurs sur la rive du Derwent; et continuant à contourner la colline, je rentre en ville par les faubourgs qui s'étendent au loin.
Ma soirée se passe à lire les journaux du pays et à causer avec un Américain, en tournée de placement de marbre du Vermont sur l'Atlantique; il en vend partout au prix de 2 dollars 1/2 jusqu'à 40 dollars le pied cube. Pourquoi les Italiens ne viennent-ils pas placer ici leur marbre de Carrare, bien supérieur?
Le lendemain, à 5 heures du matin, j'écris mon journal, et à 8 heures je suis à la gare, en route pour Lanceston. La distance est de 133 milles, et la voie traverse l'île du sud au nord. Les rails sont espacés à 3 pieds 1/2; les wagons ont leurs bancs sur les côtés. Nous suivons d'abord la rivière Derwent pendant plusieurs milles; ses tours et détours multiples sont fort gracieux; de pittoresques presqu'îles s'y dessinent sous toutes les formes. Les vertes prairies alternent avec les mimosas ou des champs d'églantiers en fleurs. À droite et à gauche la double chaîne de montagnes qui traversent l'île laisse voir leurs rochers, tantôt à pic, tantôt boisés. Plus loin, nous traversons la rivière sur un long pont de bois et nous pénétrons dans la forêt d'eucalyptus. Nous contournons des vallons par des courbes serrées, grimpons des collines pour les redescendre; nous sommes dans un labyrinthe ravissant. Par-ci, par-là, la cabane de quelque pionnier; les cantonniers aussi brûlent une partie de la forêt et sèment leur blé. Us remplacent la fougère et l'herbe dure indigène par la belle herbe européenne que broutent les moutons. Enfin, après un long tunnel nous entrons dans une région plus plate; le terrain est encore ondulé, les moutons et les boeufs paissent sur les verts mamelons, mais plus loin le bassin s'élargit et s'aplatit. Les gares sont des cabanes couvertes en lames de bois. Quelques stations portent le nom de Jéricho, Jérusalem et autres lieux de Palestine; les villages ont parfois à peine quelques maisonnettes à côté de la modeste maison d'école en planches. Les amateurs de paysage seraient ici contents. Les fermes deviennent plus nombreuses, puis nous apercevons les maisons de campagne, qui indiquent l'approche d'une ville; à 1 heure 3/4 nous sommes à Lanceston, capitale du Nord.
Elle compte 12,000 habitants: ses rues ont 15 mètres de large et s'étendent en plaine sur les bords de la rivière Tamar; les collines environnantes sont couvertes d'eucalyptus et parsemées de gracieux cottages. Un joli square au centre de la ville est orné d'une belle fontaine en bronze; les bébés y jouent à loisir sur la verte pelouse.
C'est à Lanceston qu'on fond l'étain des fameux dépôts d'alluvion du Mount-Bischoff. Ils furent découverts par le colon James Smith, et une compagnie fut formée en 1873 au capital de 60,000 liv. stg. en 12,000 actions de 5 l. stg. Le tiers des actions a été libéré, les deux autres tiers ne sont libérés que d'une l. stg., et pourtant ces actions sont maintenant cotées à 60 l. stg. chaque. À la fin décembre 1882, la quantité d'étain retirée s'élevait à 15,604 tonnes, vendues à Londres au prix d'environ 85 l. stg. la tonne. La fonderie que je visite à Lanceston comprend plusieurs fours de fonte et divers chaudrons de raffinage. Neuf heures suffisent à la fonte du minerai; le charbon est tiré de New-Castle (Australie); l'opération du raffinage demande 5 heures. On raffine en ce moment environ 250 tonnes par mois, et le minerai donne une moyenne de 73% d'étain pur. Plus loin, je visite une autre fonderie où les propriétaires de diverses mines et dépôts d'alluvion viennent fondre leur minerai moyennant un certain prix.
Je voulais voir les mines d'or de Beaconfield, sur le Tamar, à quelques lieues de Lanceston. Un petit navire y conduit tous les matins, mais le steamer qui va à Melbourne ne s'y arrête pas pour prendre les voyageurs, et je ne pouvais retourner à temps pour l'atteindre à Lanceston. Je passe donc une partie de la journée à rédiger mon journal, et rends visite au P. Gleeson, curé de cette ville. Il me conduit aux écoles; les Soeurs instruisent 200 élèves; les garçons ont pour maîtres 2 laïques et ne sont que 70. Le bon Père m'invite à dîner, et pendant le repas, la maison se met à danser comme un navire sur l'eau; c'est un tremblement de terre. Le Père me fait remarquer que tout le mortier du plafond a été enlevé pour éviter de le recevoir sur le nez. Ces tremblements sont si fréquents que le Père, par précaution, dort dans le jardin, sous les planches légères d'une petite cabane. Il me raconte qu'il a fait durant la semaine 115 lieues à cheval pour visiter les nombreuses familles des campagnes, entendre les confessions, faire le catéchisme, etc. Le clergé est rétribué par les familles et les entoure du plus grand soin; à leur tour, les familles tiennent à ce que leur curé aie le nécessaire, et il en résulte une union et une solidarité fécondes en bons résultats. Voyez, me dit le bon Père, que je ne manque de rien; je suis dans une aisance convenable; j'ai mon cheval et ma voiture, et il me reste toujours assez pour faire des aumônes.
En rentrant, j'entends une fanfare avec tambour et grosse caisse. Des curieux la suivent, et je fais comme eux. On parcourt plusieurs rues et on arrive à une grande salle en planches pouvant contenir 2,000 personnes. Bientôt, elle se remplit et la représentation commence. C'est la _Salvation army_ (armée du salut).
Les chefs ont une espèce d'uniforme militaire. On commence par un chant rapide dont le refrain revient après chaque couplet:
_The Lamb, the Lamb, the bleeding Lamb I love the sound of Jesus' name It sets my spirit all in flame Glory to the bleeding Lamb._
L'Agneau, l'Agneau, l'Agneau sanglant! J'aime le son du nom de Jésus; Il met mon esprit en flamme. Gloire à l'Agneau sanglant!
Le chef récite ensuite le _Pater_ d'un ton solennel, et lit le chapitre de l'Évangile de saint Marc relatif à l'aveugle de Jéricho; puis il le commente d'une manière fort pratique: «Pécheurs, ouvrez les yeux, le Seigneur vous appelle, quittez la voie du mal, rentrez dans le chemin des élus; ivrognes, revenez à la tempérance; impudiques à la pureté; ennemis, réconciliez-vous; vous êtes faits pour le bonheur, le bonheur n'est que dans la vertu.» Pendant qu'il parle, un jeune homme crie de temps en temps: _Alleluia!_ probablement pour exciter l'attention. Le public commence par rire, puis il écoute et s'émeut.
Les chants recommencent:
_Jesus, the name high over all In hell, or earth, or sky; Angels and men before Thee fall And devils fear and fly._
Jésus, nom au-dessus de tout, Dans les enfers, sur la terre et au ciel, Les anges et les hommes devant Toi se prosternent, Les démons craignent et s'enfuient.
Un jeune homme bat la mesure en agitant une écharpe; quelques chanteurs la marquent avec leurs bras. Vient ensuite la confession publique. Un monsieur s'avance et déclare que depuis 25 ans il s'était éloigné du bien, lorsque l'armée du salut l'a ramené sur le chemin de la vertu. Sa maison était un enfer; il arrivait ivre, battait sa femme et ses enfants; maintenant, il a quitté l'ivrognerie, et sa maison a retrouvé la paix et la joie des justes: il engage le public à s'enrôler dans l'armée du salut. Un vieillard à barbe blanche lui succède; il raconte sa misérable existence et sa conversion par l'armée du salut; et ainsi de suite plusieurs viennent confesser leurs péchés. Arrive aussi le tour des femmes et des jeunes filles; elles sont plus timides; quelques-unes hésitent, mais finissent toutes par confesser qu'elles étaient malheureuses loin du droit sentier, et que l'armée du salut leur a redonné le bonheur en les ramenant à Dieu et à sa loi. La jeune femme du chef, vêtue de noir, semble plus fortement convaincue. Dans un speech émouvant, elle parle de la brièveté de la vie, de l'heure incertaine de la mort; adresse un pressant appel à la jeunesse, puis elle entonne un cantique de repentir et de componction. Plusieurs s'inscrivent et montent sur l'estrade à côté des anciens. Après une quête et la prière du soir, l'assemblée se disperse. Le tout présente un ensemble moitié sérieux, moitié comique, et on se demande lequel des deux prendra le dessus? Plusieurs pensent que cette manière de parodier la prédication ne peut que faire tort aux prédicateurs de l'Évangile; d'autres affirment que les intentions des adeptes étant droites, il est probable qu'ils sont agréables à Dieu. Ils ajoutent que, devant juger l'arbre par le fruit, on ne peut le trouver mauvais, puisque les adeptes gardent les commandements, et qu'à leur appel bon nombre de pécheurs quittent leur mauvaise voie. On pourrait dire ce que Nicodème disait au Conseil des anciens: «Laissez-les faire, car leur oeuvre est de Dieu ou des hommes; si elle est des hommes, elle s'éteindra d'elle-même sous le mépris public.»
Les Apôtres aussi vinrent un jour au Seigneur et lui dirent: «Maître, nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en votre nom, et qui ne nous suit pas, et nous l'en avons empêché. Mais Jésus leur répondit: Ne l'en empêchez point; car il n'y a personne qui fasse un miracle en mon nom et qui puisse incontinent mal parler de moi; car, qui n'est pas contre vous est pour vous (Marc, IX, 37).»
Je vois par les journaux qu'à la suite de ces prédications un si grand nombre de filles perdues sont venues à repentance que l'armée du salut, aidée par des dames charitables, a loué à Lanceston une maison pour les recevoir et les occuper à un travail utile. Elle en a fait de même à Melbourne, où elle a d'abord loué puis acheté deux maisons dans les faubourgs pour y recueillir les Madeleines.
En ville je demande à l'hôtel, dans les magasins, aux personnes du peuple, ce qu'ils pensent de l'armée du salut: _It is a little funny_ (c'est un peu burlesque) dit-on généralement, mais il y a du bon. On dit des choses justes, et plusieurs en sont frappés et se corrigent.
Je vois partout des gens portant ostensiblement à la boutonnière un ruban bleu; c'est la confrérie du _blue ribbon_. Comme les Nazaréens, ils prennent l'engagement de ne jamais rien boire de ce qui peut enivrer: ils sont déjà plus de 20,000.
Avant de quitter la Tasmanie, il est bon de dire ce qu'a été et ce qu'est cette colonie.
L'île de Tasmanie est située entre le 40° 15' et 43° 45' latitude sud; et entre le 144° 45' et le 148° 30' longitude est. Elle est séparée de l'Australie par le détroit de Bass, large de 120 milles. Le Pacifique la baigne à l'Est et l'océan Indien à l'ouest. Tasman, navigateur hollandais, qui la découvrit, l'appela d'abord Terre de Van Diémen, du nom du gouverneur de Batavia; au XVIIe siècle; plus tard, avec plus de justice, elle fut appelée du nom de son inventeur, Tasmania. Sa plus grande longueur est de 230 milles et sa plus grande largeur de 190. Sa surface est de 24,000 milles carrés, soit 4,000 milles carrés de moins que l'Irlande. Elle compte plus de 16,000,000 d'acres ou arpents. L'île est montagneuse; quelques pics atteignent jusqu'à 2,000 mètres. Elle a plusieurs lacs sur les hauts plateaux d'où coulent ses rivières. Les principales sont le Derwent, sur lequel se trouve Hobart, la capitale. Son estuaire forme un des plus beaux ports de l'hémisphère sud; vient ensuite dans le nord la rivière Tamar, sur laquelle se trouve Lanceston; elle a 45 milles de long. Le Davey et le Huon dans le sud sont aussi navigables, et dans le détroit de Bass seulement, se déversent 16 rivières; 55 îles entourent la Tasmanie et font partie de la colonie; elles sont surtout habitées par des métis qui vivent de la pêche de la baleine. L'île est divisée en 16 comtés et en 32 districts électoraux; elle a 21 municipalités élues.
Le climat est très sain, la mortalité n'est que de 14 par 1,000. La moyenne barométrique de ces trente-cinq dernières années a été de 29,821 et la moyenne thermométrique de 55,41 Farenheit; la moyenne des jours de pluie 12, et la moyenne d'eau 2 pouces. Les vents dominants sont le nord-est et le sud-ouest, avec une force moyenne de 64 liv. par pied carré. L'hiver, la neige couvre ordinairement ses montagnes.
La colonie de Tasmanie, comme celle de la Nouvelle-Galle du sud et du Queensland, a commencé par les convicts. Les premiers criminels y arrivèrent de Sydney en 1803 avec le capitaine Bowen, qui s'établit à Risdon, sur le Derwent, un peu au-dessus du lieu où s'élève aujourd'hui la ville de Hobart. La population, au 31 décembre 1882, comptait 122,500 habitants, sur lesquels 64% savent lire et écrire, et 8% lire seulement.
Le gouvernement est constitutionnel. Un gouverneur, nommé par la reine, reçoit de la colonie 3,500. l. stg. l'an, plus 1,000 l. stg. pour frais de représentation. Le Conseil exécutif comprend les ministres de la Couronne, passés et présents: ils ont le titre d'_honourable_. Le cabinet comprend quatre ministres salariés; les deux chambres sont électives; elles s'appellent le Conseil législatif et l'Assemblée. Le Conseil législatif est composé de 16 membres, qui sont élus pour 6 ans; ils doivent être nationaux ou naturalisés, et avoir 30 ans d'âge. Les électeurs du Conseil législatif doivent être nationaux ou naturalisés, avoir 21 ans, et posséder une propriété d'un revenu de 750 fr. l'an, ou payer un loyer de 5,000 fr. pendant au moins cinq ans. Sont aussi électeurs les avocats, avoués, médecins, officiers de terre et de mer en retraite, et les ministres du culte en fonction.
L'Assemblée est composée de 32 membres, élus pour cinq ans; ils doivent avoir 21 ans, être nationaux ou naturalisés. Les électeurs de l'Assemblée doivent avoir 21 ans, être nationaux ou naturalisés, posséder une propriété de la valeur de 1,250 fr. ou occuper une maison rapportant 175 fr. l'an, ou payer un loyer 175 fr. l'an, ou gagner un salaire de 2,000 fr. l'an qui ne soit pas payé par semaine, ou avoir une profession libérale ou être officier de l'armée ou de la marine en retraite.
Les électeurs inscrits pour le Conseil législatif sont au nombre de 3,380; ceux inscrits pour l'Assemblée sont 16,420.
Les principaux produits sont l'étain, l'or, la laine, le blé, l'avoine, l'orge, les pommes de terre, les bois de construction, le houblon, les fruits et conserves de fruits, l'huile de baleine, etc.
L'étain et l'or exportés dans les cinq dernières années atteignent 2,278,625 l. stg., et la laine 2,449,921 l. stg. L'extension que prend l'industrie minière, où les ouvriers sont payés 10 à 12 schellings par jour, a fait un peu délaisser l'agriculture. Néanmoins, elle fournit encore aux besoins de la colonie, et a exporté l'an dernier pour 23,726 l. stg. Le bois de construction exporté en 1881 atteint la valeur de 56,605 l. stg; 668,846 livres de houblon ont été récoltées en 1881, et on en a exporté pour 23,663 l. stg. Les conserves de fruits exportées en 1881 atteignent la valeur de 194,566 l. stg. Dans la même année, dix navires, occupés à la pêche de la baleine, ont rapporté 316 tonnes d'huile, évaluées à 22,120 l. stg. La Tasmanie possède aussi du charbon, du _shale_ ou charbon à pétrole, des pierres de construction, des ardoises, des marbres, de la terre glaise, du fer, du sable à verre, du plomb argentifère. L'industrie comprend des brasseries, des briqueteries, fabriques de souliers, pulvérisation des os, fabriques de chandelles, de savons, de voitures, d'habits, de fromages, tanneries, teintureries, chapelleries, poteries, scieries, imprimeries, fonderies, filatures de laine. Le gouvernement donne des prix pour l'encouragement et la diffusion de l'industrie. L'importation pour 1881 a atteint 1,431,444 l. stg., et l'exportation 1,555,576 l. stg. Dans la même année, 694 navires, avec un tonnage de 192,024 tonnes, sont entrés dans les ports de la Tasmanie.
Il y a 5 banques dans la colonie. Le revenu de la propriété urbaine et rurale est estimé à 714,112 l. stg.; l'accroissement annuel est d'environ 19%.
Pour utiliser les terres de la Couronne, on a adopté le système de sélection. Chaque sélecteur peut choisir 320 acres de terre au prix de 1 l. stg. l'acre, payable en 14 ans. S'il se libère d'avance, on lui tient compte de l'intérêt à 5% l'an. Le sélecteur est tenu d'occuper la terre personnellement ou par représentant jusqu'à complet paiement.
Le gouvernement favorise l'immigration de plusieurs manières. Chaque résident en Tasmanie a le droit de désigner tous les ans 20 adultes qu'il désire amener dans la colonie en payant le prix du passage fixé à 125 fr. pour chaque homme, à 75 fr. pour chaque femme, et à 150 fr. pour chaque couple marié. Ces immigrants doivent être sains de corps et d'esprit, ne pas dépasser 40 ans, ou 45 s'ils sont mariés, et appartenir aux classes d'agriculteurs, ouvriers ou domestiques. Les enfants accompagnant leurs parents, et au-dessous de 3 ans, ne paient aucun droit de passage. Ceux entre 3 et 12 paient moitié prix; au-dessus de 12 ans ils paient comme les adultes. Ces immigrants doivent être examinés et approuvés par l'agent d'immigration à Londres.
L'immigrant ainsi importé s'oblige à rester 4 ans au moins dans la colonie, et s'il quitte avant, il doit payer au bureau d'immigration le 1/4, la 1/2, le 1/3, ou tout le prix de passage, fixé à 18 l. stg., selon qu'il quitte la 1re, 2e, 3e ou 4e année.
Les immigrants qui arrivent à leurs frais ont droit de demander une surface de terre de la valeur de 18 l. stg. pour chaque personne au-dessus de 15 ans, et de la valeur de 9 l. stg. pour chaque enfant.
Tout immigrant venu en 1re ou 2e classe a droit de choisir gratuitement dans l'année 30 acres de terre pour lui, 20 pour sa femme, et 10 pour chaque enfant. Après 5 ans de séjour, l'immigrant reçoit le titre de propriété, et, s'il meurt avant, son droit passe aux héritiers, pourvu que sur la terre on ait fait des améliorations correspondant à 1 l. stg. par acre.
En 1882, il y avait en Tasmanie 28,000 chevaux, 130,000 boeufs, 2,000,000 de moutons, 2,000 chèvres, 50,000 porcs, 5 mules et 8 ânes. Les mérinos de Tasmanie sont fort renommés; quelques-uns de ces béliers se vendent jusqu'à 600 guinées, plus de 15,000 fr. La Tasmanie est reliée à l'Australie par un câble sous-marin. Plusieurs steamers vont chaque semaine d'une île à l'autre, et de Tasmanie en Nouvelle-Zélande. Le réseau de chemin de fer continue à s'étendre. On dépense tous les ans de fortes sommes pour multiplier les routes. La poste et le télégraphe unissent au centre les plus petites localités.
L'instruction est obligatoire; les parents sont obligés d'envoyer les enfants à l'école sous peine de 50 fr. d'amende, à moins qu'ils ne soient malades, empêchés, ou instruits chez eux. L'enseignement des écoles publiques est _unsectarian_, c'est-à-dire qu'on ne donne aucun enseignement religieux. Les catholiques, tout en payant la contribution afférente à l'enseignement, ont leurs écoles privées, où leurs enfants reçoivent aussi renseignement religieux.
Le revenu de la colonie pour 1884 est estimé à 572,378 l. stg., et provient en grande partie des droits de douane. La dépense est estimée à 503,531 l. stg. La dette publique est de 2,391,500 l. stg., soit 18 l. stg. 1/2 par tête d'habitant.
Les naturels de l'île sont complètement éteints. La dernière indigène, Lalla Rookh, est morte il y a 3 ans. Il est bon de mentionner ici leur triste histoire. Après Tasman, l'île fut visitée le 4 mars 1772 par le Français Marion de Fresnes. Il fut reçu à coup de pierres et de lances, et une décharge des matelots tua plusieurs sauvages. Le capitaine Cook la visita en 1777, et y laissa des porcs, des vignes, des oranges, des pommes, des prunes, des oignons et des pommes de terre. Cook donne la description de leurs femmes nues et tatouées, avec leurs têtes rasées, vivant comme des bêtes.
Le capitaine Flinders, en 1798, fut aussi mal reçu, mais le capitaine de Surville, qui aborda à _Doubtless-bay_, eut de la nourriture et de l'eau.
L'introduction des criminels rendit la condition des indigènes encore plus misérable. Les évadés s'étaient formés en troupes de vrais, bandits, connus sous le nom de _bushrangers_, pillant et massacrant aussi bien les blancs que les noirs. Les indigènes prirent en haine les blancs, et ne pouvant leur résister ouvertement, les prenaient en détail en embuscade.
Le gouverneur faisait des proclamations qui ne servaient à rien, car les noirs ne savaient pas lire. Il prit alors le parti de les exhiber en peinture. On y voyait des noirs tuant des blancs à coup de lance et les pendant aux arbres; puis des femmes blanches donnant leurs soins à des enfants noirs. Ceci ne produisit guère plus d'effet. Les _bushrangers_ commettaient des crimes horribles, et les noirs, sous la conduite de deux des leurs, Jack et Mosquito, prenaient leur revanche sur tout ce qu'ils trouvaient de blancs, sans épargner femmes et enfants. Des soldats furent envoyés à leur poursuite; ils surprirent une réunion de noirs durant la nuit et en tuèrent un grand nombre. Un soldat prit un enfant et dit: Si tu n'es pas méchant maintenant, tu le seras un jour. Et il lui brisa la tête contre un arbre. La lutte devint féroce. Jack et Mosquito furent pris couverts de blessures et pendus. Mais la guerre ne finit point pour cela: 3,000 blancs partirent en campagne et étaient arrivés à cerner les noirs, lorsqu'un individu se mit à crier: Voilà, voilà du bruit dans ce buisson, feu! feu! On se rassemble, on fait feu, et on s'aperçoit qu'on a tué une pauvre vache qui paissait paisiblement. Pendant ce temps les noirs purent s'enfuir en masse, et les choses étaient à recommencer. Alors, un nommé Robinson, mécanicien, demanda l'autorisation d'aller sans armes auprès des noirs pour les engager à faire la paix. On se moqua de lui, mais on le laissa aller. Ceci se passait en 1830. Les pauvres noirs se mouraient de faim, car leurs plantations étaient dévastées.
Il prit avec lui deux noirs, visita les tribus de quelques îles, et obtint leur acquiescement. Il retourna en Tasmanie, vit les tribus les unes après les autres, faillit plusieurs fois être tué; mais il fut toujours préservé. Lorsqu'il arriva à la dernière tribu, la plus féroce, il était accompagné de deux blancs et de quelques noirs. À leur approche, 150 chiens donnent l'éveil, la tribu est sur pied et en armes; Montpeliata, leur chef, lève sa lance longue de 6 pieds, les femmes portent aussi des paquets de lances. Robinson s'arrête et attend son sort. Son compagnon lui dit: Je pense que nous serons bientôt dans la résurrection,--je le crois aussi, fut sa réponse.