À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie.

Part 21

Chapter 213,813 wordsPublic domain

Le lendemain matin, à 6 heures 1/2, je quitte Lawrence et reviens à Milton pour descendre vers Invercargill. La voie suit une plaine bien cultivée et sillonnée par une blonde rivière. Par-ci par-là, on voit encore quelques terres couvertes de la dure herbe indigène, mais elle fait place peu à peu à l'herbe européenne que sème le colon. Les petits villages se succèdent; une cabane sert de station, le chef de gare commande les mouvements et les exécute, pousse les wagons ou tourne l'aiguille. Par-ci par-là, de hautes cheminées indiquent la présence de manufactures; ce sont des poteries, des moulins, des tanneries, des filatures, etc.

Chemin faisant, je lis les journaux des diverses villes d'Otago. Les ministres protestants ne sont pas toujours d'accord entre eux, et des comptes rendus qu'ils donnent au public, je vois que dans leurs réunions ils n'emploient pas toujours les termes parlementaires. Je lis aussi une lettre par laquelle le prince de Bismarck, au moyen du consul allemand, demande des renseignements sur la congélation de la viande, le coût, le résultat, et le prix auquel la viande congelée reviendrait en Allemagne; c'est de la sollicitude pour le peuple. Une autre lettre du consul allemand de Londres avertit les éleveurs que leur habitude d'empaqueter la laine dans le _jute_ nuit à la marchandise. Des fibres de jute restent dans la laine et forment des taches sur les tissus, après la teinture; il les prie d'aviser, en adoptant une autre méthode; c'est de la sollicitude pour les filateurs et les tisseurs.

À Mataura, je vois une gracieuse petite ville croissante. Je remarque que presque partout les colons ou le gouvernement ont conservé aux diverses localités les noms maoris. À 3 heures 1/2 je m'arrête à Édendale pour visiter la ferme de la _New-Zealand Loan C{y}_. Cette compagnie avait acheté une immense étendue de terre vierge à bas prix; une livre l'acre et au dessous. Il la vend maintenant, par parcelles, de 6 à 12 livres l'acre. En attendant l'acheteur, elle l'utilise par des prairies et des semailles. Près de la gare, je visite la fabrique de fromage; 400 vaches remplissent tous les jours 2 énormes caisses de lait échauffé à la vapeur, et on en retire environ 700 livres de fromage par jour, exporté au prix de 9 pences (18 sous) la livre. À la ferme, le _manager_ (directeur) est absent et j'ai de la peine à recevoir de son clerc quelques renseignements. Il me dit que son chef reçoit 300 livres (7,500 francs), logé et nourri, qu'ils sèment principalement l'avoine et des navets pour engraisser les moutons; qu'un acre (arpent) donne en moyenne de 60 à 70 boisseaux, vendus à deux schellings 1/2, et que presque tous les travaux sont donnés à forfait. On paie environ 6 schellings pour labourer une acre de terrain; le charron qui répare les machines est logé, nourri, et reçoit 40 schellings par semaine.

Le labourage se faisait à la vapeur, mais le charbon est cher (32 schellings la tonne) et l'avoine bon marché; on est revenu à la charrue à chevaux. Il y a en ce moment un millier de têtes de gros bétail sur la ferme et de 8 à 10,000 moutons. J'ai demandé bien d'autres détails, pour arriver à faire le budget de la dépense et du revenu, mais à mes questions le clerc répond un peu embarrassé _I don't know_ (je ne sais pas). Or, comme il est impossible qu'un teneur de livres ignore ces détails, j'ai vu qu'il y a encore ici des gens ou des compagnies méfiants. Aux États-Unis, ces détails sont imprimés dans des prospectus répandus à profusion dans les hôtels et dans les gares.

Je parcours les champs et suis la manoeuvre des bergers qui poussent soit les boeufs, soit les moutons dans de nouveaux paddocks (compartiments de prairies). Il est curieux de voir comment leurs chiens bien dressés font les trois quarts de la besogne, en aboyant et courant sus aux animaux dans la direction marquée.

J'entre dans un _bush_ (fourré) et j'y vois une telle quantité de lapins que, sans le chien qui les poursuit et les pousse dans les tanières, je crois que j'aurais pu en prendre quelques-uns par la queue. Le long du chemin, ils ont tellement percé la terre au-dessous des haies vives, qu'elles sont presque démolies. Pour s'en défaire, non seulement on les empoisonne, mais on voit souvent de nombreuses annonces sous le nom de _rabbits exterminator_, indiquant divers engins de destruction à leur adresse. Je remarque que la plupart des chemins sont de belles avenues de 20 mètres de large; naturellement la chaussée actuelle en occupe à peine les 3/4 vers le milieu et sur le reste pousse l'herbe; mais plus tard, lorsque le pays sera plus peuplé, on n'aura pas besoin de recourir à l'expropriation pour élargir les voies de communication.

À 6 heures je remonte dans le train, et je me trouve avec divers _farmers_ (propriétaires cultivateurs) qui parlent de leurs affaires. Ils viennent d'amener à Woodland une quantité de moutons. Une nouvelle usine à congélation y a été établie, et je vois à ses abords de nombreux troupeaux qui attendent leur tour. Malgré la cherté du fret, qui, avec le prix de la congélation, revient à 4 pence (0 fr. 40 la livre), il reste encore environ 2 pence ou 0 fr. 20 la livre au farmer; il s'en réjouit parce qu'il a en sus la peau et le suif, et qu'avant cette invention il n'avait que le suif. Les rognons ne peuvent se conserver par la congélation, et on les met en boîtes suivant l'ancien procédé. À 0 fr. 20 la livre, un mouton donne encore souvent 25 fr. au fermier. Ces messieurs se plaignent de la cherté de la main-d'oeuvre. Un ouvrier de ferme reçoit 60 l. stg. (1,500 fr.) par an, logé et nourri, et travaille le moins qu'il peut. Si son voisin lui offre quelques schellings de plus, il change de maître; mais ils n'ajoutent pas qu'eux en font précisément autant lorsque la main-d'oeuvre abonde. La fameuse loi de l'offre et de la demande a été inventée par les économistes anglais, et ce sont eux aussi qui ont trouvé la théorie que le travail est une marchandise. Ils sont donc malvenus à se plaindre si, lorsqu'elle est rare, elle augmente de prix.

Mais nous voici à Invercagill vers 8 heures du soir. À l'église catholique on prépare les chants des prochaines fêtes de Noël. J'entends l'exécution de la messe de Palestrina habituelle au Vatican et à Saint-Pierre. Les voix d'eunuques sont avantageusement remplacées par celles de femmes. En Angleterre et en Amérique, cette musique classique des basiliques de Rome est la musique ordinaire, et je regrette qu'elle ne se généralise pas chez nous; elle a des notes admirables qui pénètrent l'âme.

Au presbytère, un bon prêtre irlandais est occupé à écrire un article à un journal qui vient d'attaquer la France. Nature ouverte et confiante comme le Français, l'Irlandais est bientôt avec lui à son aise, nous causons sur les choses du pays et sur celles de l'Europe. Ces bons Pères voudraient bien avoir ici une Conférence de Saint-Vincent de Paul, mais les pauvres manquent. Ils disent qu'il n'y a qu'un seul pauvre en Nouvelle-Zélande et qu'on n'a jamais pu le trouver. Je réponds qu'il reste les prisons et les hôpitaux à visiter, et les enfants à instruire le dimanche.

Le 7 décembre, de bon matin, je parcours la jeune ville d'Invercargill. Elle contient environ 8,000 âmes, y compris les faubourgs. Deux grandes avenues de 40 mètres de large se coupent à angle droit et s'étendent sur plusieurs milles, les autres rues ont 20 mètres de largeur. D'après le tracé, la ville peut aisément contenir plusieurs centaines de mille âmes. Pour le moment, la plupart des carrés destinés aux futures constructions sont des jardins ou des prairies, mais plus tard on trouvera la régularité et l'aisance sans encourir les fortes dépenses qu'exigent les démolitions et rectifications. C'est le système américain, sagement prévoyant.

Les églises, les banques et les hôtels occupent la plus grande partie de la ville. Il y a 5 ou 6 banques, 7 à 8 églises, et 15 à 20 hôtels. La plupart de ces constructions sont en pierre ou en béton, et c'est là de l'économie bien entendue, car la maison de bois, si elle coûte moins cher, exige plus d'entretien, une plus forte prime d'assurance, dure moins, et est souvent la proie des flammes.

Les montagnes environnantes ont leur cime blanchie de neige. Hier, il nous semblait être en Écosse, la pluie, la grêle, le soleil, alternaient sans cesse; mais il ne faut pas que je médise trop du climat, j'ai trouvé ici les premières cerises.

À l'Athenoeum je vois une belle bibliothèque, une salle de lecture pour les hommes, une pour les femmes, et un commencement de musée. Les 400 abonnés paient 1 l. stg. (25 fr.) l'an.

Le directeur de la prison veut bien me faire visiter son établissement; il occupe le milieu d'une vaste cour entourée de murs. Les prisonniers sont d'un côté, les prisonnières de l'autre, avec séparation complète. Chaque prisonnier a sa petite cellule pour la nuit; le jour il travaille à la chaussée des chemins ou à d'autres travaux communaux. Sa santé s'en trouve mieux, la moralité y gagne et la caisse municipale aussi. Ce système devrait être adopté partout; le mélange des prisonniers finit de gâter ceux qui ne sont pas entièrement mauvais; et le prisonnier qui ne travaille pas s'ennuie et se déprave.

La paresse est même un appât pour quelques-uns qui se trouvent heureux d'être ainsi sans rien faire, nourris aux frais du public. Parmi les cellules, j'en remarque une dont les parois sont entièrement rembourrées; elle est destinée aux fous. Le directeur me dit qu'il en reçoit en moyenne un par semaine. La plupart sont des bergers; ils restent des semaines et des mois en face de leurs brebis, sans voir personne, ils lisent et relisent livres et journaux, et en perdent souvent la raison. L'homme n'est pas fait pour vivre seul! Une autre source de folie est l'alcoolisme. Un pays où la vigne pousse peut toujours s'en débarrasser en favorisant cette culture. Le jour où l'ouvrier aura à tous ses repas sa demi-bouteille de vin à 5 sous, il ne sentira plus le besoin de s'enivrer.

À 11 heures je suis à la gare, j'y rencontre 4 Hindous avec leurs toges et leurs turbans. Un d'eux, avec une belle toge rouge doublée de pelisse, est un respectable vieillard à barbe blanche et à longue chevelure: c'est un docteur de Bombay; les autres sont de Lahore en Punjab. Ils sont venus visiter le pays, mais ils s'empressent de le quitter, ils le trouvent trop froid et lui préfèrent les plaines plus chaudes de l'Australie. En ce moment, ils se rendent à l'exposition internationale de Calcutta organisée par le gouvernement des Indes sous la direction d'un Français, M. Joubert, qui a parfaitement réussi.

Dans le train, je retrouve encore la famille de Tasmanie qui revient du lac Wakatipu, et rentre chez elle.

La locomotive nous emporte à travers plaines et collines, prairies et forêts, et à midi 1/4 nous sommes à Bluff, où le _Manipoori_, steamer de 2,000 tonnes, chauffe pour nous passer en Tasmanie. Je m'installe dans ma cabine et j'écris ces pages sur la table du _Smoking room_ (salle à fumer).

À 6 heures du soir le navire lève l'ancre et il passe entre les rochers rapprochés qui enserrent la baie, et bientôt après il est dans le détroit de Fovean, qui sépare l'île Sud de l'île Stevart. Il n'y a qu'environ 300 pêcheurs sur cette île. Le soleil couchant l'illumine de ses derniers rayons de feu et je suis longtemps de l'oeil ces côtes qui s'éloignent, en repassant dans mon esprit tout ce que j'ai vu. Il y a 40 ans, il n'y avait en Nouvelle-Zélande que 100,000 sauvages, occupés à se faire la guerre de tribu à tribu; aujourd'hui 517,000 habitants, dont plus de la moitié nés dans le pays; 165 villes et villages, dont quelques-uns avec 30 et 40,000 âmes; le pays sillonné de routes et de chemins de fer, avec postes, télégraphe, banques, caisses d'épargne, assistance publique et toutes les institutions des peuples les plus civilisés. Comment un si grand résultat a-t-il pu être obtenu en si peu de temps? Les observateurs ne peuvent se passer d'en chercher les raisons. L'Angleterre, instruite par la triste expérience du siècle dernier avec l'Amérique du Nord, a laissé à ses colonies de l'Océanie la pleine et entière liberté de choisir leur constitution. Le peuple qui est arrivé ici était formé en grande partie de cadets de vieilles familles anglaises où le respect à l'autorité et l'attachement à la religion sont en honneur. La famille est fortement constituée et la transmission intégrale du foyer en assure la perpétuité. Le pays se gouverne par lui-même, et il est capable de ce gouvernement parce que les citoyens ne restent pas étrangers à la chose publique. L'autorité est autrement comprise ici que dans d'autres vieux pays de l'Europe. Tout en la respectant religieusement, les citoyens contrôlent avec rigueur ceux qui en sont investis, les dénoncent par la presse, et ceux-ci ne sont pas longtemps soufferts dès qu'ils manquent à leur devoir; les abus ne sauraient ainsi se prolonger. Peu faiseurs de théories, mais très pratiques, les hommes de ces pays nouveaux essaient timidement les divers systèmes, les acceptent ou les répudient selon les résultats. Il est bien vrai que certaines doctrines subversives commencent à se faire jour, et on parle dans certains journaux de nationalisation de la terre. Certes, empêcher que la terre ne devienne le monopole de compagnies puissantes, ou tombe aux mains de quelques familles, c'est juste et légitime; mais aller dans l'extrême opposé serait entrer dans la période de souffrance. Heureusement on sait combattre dans ce pays; et à peine cette théorie a paru qu'elle a été démolie par la presse, les réunions et les associations. Qu'on le veuille ou non, la vie est une lutte entre le bien et le mal, et ces pays seuls trouvent une paix relative où les bons, comprenant leur devoir, agissent sans relâche pour refouler le mal et faire triompher le bien.

Nous avons 930 milles entre Bluff et Hobart en Tasmanie; le navire les franchira en trois jours. Aujourd'hui la mer est tranquille et la navigation sans accidents. C'est le 8 décembre, grande fête pour les catholiques. J'ai pour temple l'Océan et la voûte du ciel!

Je partage ma cabine avec un ingénieur, propriétaire d'une usine à gaz, près Dunedin. Il me dit que le charbon de la côte ouest de la Nouvelle-Zélande est le meilleur charbon du monde. Une tonne produit 10,700 pieds cubes de gaz et 1,486 livres de coke; et la force éclairante est de 18 bougies par 5 pieds cubes; le prix du gaz en Nouvelle-Zélande varie de 10 à 12 schellings les mille pieds cubes.

Le 9 décembre, dimanche, à 10 heures 1/2, la cloche appelle les passagers au salon: ils s'y rendent tous, au nombre de 40 environ. Le capitaine entonne un chant, puis récite les prières; ensuite il lit le chapitre LV d'Isaïe et le chapitre LVI des Actes des apôtres. On récite des psaumes et le _Te Deum_, et on finit par un cantique. Jeunes et vieux, hommes et femmes sont recueillis et pénétrés du désir d'invoquer Dieu, de le remercier et de lui rendre gloire.

La navigation continue paisible; quelques oiseaux voltigent autour du navire. Le soir, après le dîner, à 7 heures 1/2, second service en tout semblable à celui du matin.

10 décembre.--La nuit a été affreuse, un vent du sud prend le navire en travers et le balance horriblement; la plupart des passagers sont souffrants. Vers minuit nous espérons arriver à Hobart.

CHAPITRE XXV

Tasmanie.

Le naufrage du _Tasman_. -- Le tremblement de terre des îles de la Sonde et les phénomènes qui en résultent. -- Arrivée à Hobart. -- La ville. -- Les environs. -- Cascade-hill. -- Une brasserie. -- Mgr Murphy et le Père Beechenor. -- Les Soeurs de la Présentation. -- Une tombe française. -- Population catholique. -- Le musée. -- Queen's dominion. -- Le lawn-tennis. -- De Hobart à Lanceston. -- Les fonderies d'étain. -- Les mines de Mount-bischoff. -- Les écoles. -- Un tremblement de terre. -- Le clergé irlandais et les fidèles. -- La _Salvation army_. -- La Tasmanie. -- Situation. -- Histoire. -- Surface. -- Population. -- Climat. -- Constitution. -- Produits. -- Importation. -- Exportation. -- Banques. -- Système agraire. -- Immigration. -- Bétail. -- Chemin de fer. -- Poste. -- Télégraphe. -- Instruction publique. -- Revenu. -- Dette. -- Les indigènes. -- Épisodes et extinction.

Le 10 décembre, vers 6 heures du soir, nous apercevons l'île Maria, et nous nous dirigeons vers le cap Pilar. Sur les 8 heures nous laissons à gauche l'île _South Bruni_ et entrons dans la _Storm-bay_. Il y a quelques jours, le _Tasman_, steamer de la _Tasmanian steam navigation Company_, y a coulé à pic, brisé par un rocher: les passagers et les matelots se sont sauvés sur les chaloupes.

À 9 heures, le soleil couchant met le ciel en feu; on dirait une aurore boréale. Le même phénomène se produit en Australie: les savants pensent que c'est encore le résultat du bouleversement occasionné par le terrible tremblement de terre qui a eu lieu il y a quelques mois dans les îles de la Sonde.

À droite et à gauche, les rochers à pic ont un aspect sévère et triste. À 10 heures nous quittons la haute mer pour entrer dans la rivière Derwent, et à 11 heures le navire jette l'ancre devant Hobart. Il est trop tard pour se rendre à terre, je dors dans ma cabine.

Hobart, capitale de l'île et colonie de Tasmanie, compte environ 20,000 habitants. Ses rues sont larges et grimpent ou contournent les collines. La partie réservée aux affaires a de superbes édifices en pierre: le palais de ville, la poste, le musée, et divers établissements de banque sont de petits monuments. Les églises sont nombreuses et quelques-unes fort jolies.

Une magnifique statue de John Franklin, qui a été gouverneur de la colonie en 1840, et qui s'est perdu ensuite à la recherche du pôle nord, orne le milieu d'un joli _square_ au centre de la ville. Ce qui forme le charme principal, c'est l'éparpillement des _cottages_ sur les collines, et les belles forêts d'eucalyptus qui couvrent les monts environnants, et surtout le mont Wellington, qui les domine tous.

Hobart est à cette partie de l'hémisphère sud, ce que Nice et Cannes sont pour notre vieux continent; les médecins y envoient les malades de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, et même des Indes et de l'Angleterre. Le climat est tonique et tempéré, la nature riante. Les environs sont gracieux et les jardins en fleur; le blé mûrit, le foin est coupé, les fèves montrent leurs premières gousses, les cerisiers leur fruit rouge, les figuiers, les poiriers, les vignes, les boutons de leurs fruits. Décembre correspond au mois de juin de chez nous; c'est bien là la végétation de notre mois de juin dans le midi de la France. À une lieue de la ville, à _Cascade-hill_, je trouve une immense brasserie; le directeur me la fait visiter en m'expliquant les diverses opérations dans les nombreux étages où nous montons par l'ascenseur. Il me fait goûter la bière: on en fait 300 gallons par jour (le gallon est d'environ 4 litres 1/2), et de deux sortes; la bière genre allemand, qu'on vend 1 schelling le gallon, et la bière anglaise, plus forte, qu'on vend 3 schellings le gallon, ou 8 schellings les 12 bouteilles. Je poursuis ma course dans les vallons et à travers les forêts; les hirondelles courent après l'insecte; un gentil petit oiseau à queue rouge ne s'effraie pas du promeneur, le torrent murmure à l'ombre des mimosas en fleur; c'est ravissant, je m'assieds sur l'herbe et je rêve un instant au bonheur.

À mon retour, je traverse de belles prairies en colline, où paissent les vaches, les chevaux et les brebis; je vois de grandes plantations de houblon et de framboises; je laisse à gauche une ancienne scierie, transformée en hôpital des fous, et je rentre en ville rendre visite à l'évêque de Tasmanie.

Mgr Murphy, vénérable vieillard qui a été pendant 25 ans évêque à Hyderabad dans l'Hindoustan, m'accueille avec une bonté paternelle, et apprenant que je m'occupe d'oeuvres charitables, me dit: Restez ici, vous dînerez avec moi, et je vous mettrai en relation avec le P. Beechenor, doyen de Lanceston, qui vient d'arriver, il est lui aussi homme d'action, et vous vous entendrez facilement. À l'heure le dîner est servi. Je suis content de causer en italien avec le bon P. Beechenor, élève du collège de _Propaganda fide_, à Rome.

Sur les 115,000 habitants que compte l'île de Tasmanie, 25,000 sont catholiques et presque tous: Irlandais: il y en a 5,000 à Hobart: Le Père me fait visiter la cathédrale, qu'il a construite pendant qu'il était curé ici; c'est un beau et vaste édifice gothique en pierre; la voûte est en bois, les tours sont encore à construire. À côté de la cathédrale, nous visitons le couvent des Soeurs de la Présentation de Cork en Irlande.

La Mère Maria Francesca Xavier Murphy, soeur de l'évêque, les a conduites ici, et à l'heure actuelle elles ont 3 écoles à Lanceston, 6 à Hobart et un grand nombre en d'autres stations de l'île. Une croix de marbre blanc dans le petit cimetière des Soeurs, à côté de la cathédrale, marque l'endroit où repose la dépouille mortelle de la Mère Xavier Murphy. De sa tombe elle encourage encore ses compagnes par le souvenir de ses vertus. Le couvent est au centre d'un gracieux jardin, les Soeurs y instruisent 25 pensionnaires et 200 externes. Elles réunissent les grandes élèves et me prient de leur faire subir l'examen de lecture en langue française; le gouverneur, qui doit assister à leur grand examen, aime qu'elles aient une bonne prononciation. Le P. Beechenor me conduit à l'ancien cimetière catholique, au-dessus du palais épiscopal. Aujourd'hui un nouveau cimetière hors la ville réunit dans des compartiments séparés les morts de toutes les communautés. Au milieu des monuments funéraires, le Père me fait remarquer une pierre sur laquelle je lis ces paroles: «Expédition autour du monde. Corvettes _l'Astrolabe_ et _la Zélée_. À la mémoire de Coupil (Ernest-Auguste), dessinateur; Couteleng (Jean-Marie-Antoine), charpentier; Archier (Honoré-Antoine-Étienne), 2e maître de manoeuvre; Bernard (Pierre-Léon), matelot de 2e classe; Baudoin (Jean-Baptiste-Désiré), matelot de 3e classe; Daniel (Alexandre), matelot, décédés à Hobart-Town, janvier, février, mars, 1840. Hommage d'un prince marin comme eux qui a voulu sauver de l'oubli les noms de ses compatriotes morts dans l'accomplissement d'une mission glorieuse pour la France, septembre 1866. _Finistère_, février. 1881.»

Cette inscription, placée sur une table: de bois par le fils du prince de Joinville, à son passage ici en 1866, fut renouvelée, sur pierre en 1881, par les soins du capitaine du navire de guerre _le Finistère_.

Bonne et patriotique pensée, celle de relever aux yeux de la postérité l'honneur de ceux qui ont bien servi le pays!

En fait d'écoles de garçons, il n'y a à Hobart qu'une école dirigée par deux laïques et fréquentée par 55 élèves. Il serait pourtant utile d'aboutir à un petit et grand séminaire pour le recrutement du clergé: toutefois, quelques-uns pensent qu'il est encore préférable pour le moment d'envoyer le clergé d'Irlande, où il se recrute dans les meilleures classes de la société. Il y a 18 prêtres, pour le diocèse de Tasmanie. Les Soeurs de la Présentation ont encore en ville un orphelinat, avec 35 élèves: la moitié sont pensionnées par le gouvernement. Elles apprennent à tenir une maison, et à 18 ans elles se placent ou se marient.