À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie.

Part 2

Chapter 23,984 wordsPublic domain

L'hôpital, bâti sur le versant d'une colline à 2 kilomètres de Panama, se compose d'un groupe de 12 maisons ou salles recevant séparément les divers genres de maladie. Ces 12 salles contiennent chacune 24 lits. Une maison est réservée aux employés: ceux-ci vont passer leur convalescence à l'île de Taboga, où l'air est pur et le climat sain. Les Soeurs de Charité, au nombre de 21, prennent soin des malades; le docteur en chef, avec lequel j'ai beaucoup causé, rend hommage à leur dévouement. La supérieure, qui m'a renseigné sur tous les détails du service, m'a paru une maîtresse femme remplie de tact. Les malades appartiennent à toutes les nations: Italiens, Américains, Anglais, Français, Allemands, nègres, et sont tous également bien traités. Les nègres souffrent, comme partout, de plaies aux jambes; les blancs sont facilement sujets à la fièvre paludéenne et à la dysenterie. Il y a eu quelques cas de fièvre jaune, mais à l'état endémique. Chaque section a aussi son médecin, ce qui en porte le nombre à 15.--500 ouvriers étaient en train d'entourer d'un superbe parc les bâtiments de l'hôpital. Près de là sont les écuries, dirigées par M. Trippier: la Compagnie possède, en ce moment 280 chevaux, mules et ânes, pour les divers services.

À la poste, je trouve de nombreuses lettres d'Europe; parents et amis vont bien, Dieu soit béni! mais j'ai moins de satisfaction par les renseignements des Compagnies de bateaux à vapeur. Celui qui va à San-Francisco ne part que le 12 septembre. Que faire pendant 8 jours sous le soleil de Panama? De plus, il arrive vers le 30 à San-Francisco, lorsque le steamer pour l'Australie est parti le 22, et que le suivant ne part que le 20 octobre. Que faire donc durant 20 jours à San-Francisco?

Je me décide à passer à Cuba, de là à Mexico et à la Nouvelle-Orléans, pour gagner San-Francisco par terre.

5 septembre.--M. Demarteau, qui se rend à Colon, veut bien m'admettre en sa compagnie, et le comte de Kérouan, inspecteur, m'explique minutieusement durant le trajet l'état des travaux.

Le tracé a 47 milles anglais, environ 80 kilomètres, et suit en grande partie la ligne du chemin de fer. Afin de ne pas être gêné pour le transport du matériel, la Compagnie du canal a acheté les 9/10 des actions de ce chemin de fer. On sait que, pour ce petit parcours, les voyageurs paient 25 dollars, ce qui a permis à la Compagnie primitive de réaliser d'importants bénéfices. Mais comme ce chemin est à voie unique; et qu'il; doit faire le service des voyageurs et des marchandises entre les deux océans, il est à craindre qu'à un moment donné il ne devienne insuffisant, surtout lorsque les travaux seront entrés dans la grande période d'exécution.

Pour le moment, la période de préparation touche à sa fin. La forêt vierge est coupée sur tout le parcours On abat les arbres et les lianes. Après la saison des pluies ils sèchent et on y met le feu. Presque partout on a poussé activement les voies ferrées destinées à la décharge des déblais. Dans une section, celle d'_Imperador_, dirigée par M. Jacquemain, on a déjà creusé le canal sur toute sa largeur à la profondeur de 1 mètre Le canal sera large de 100 mètres et profond de 8 mètres 1/2.

Le canal de Suez n'a que 7 mètres de profondeur, 100 mètres de large seulement dans les gares, et 140 kilomètres de long. Par contre, le canal de Panama, s'il est plus court, a des déblais plus durs et plus importants. On calcule que le quart sera roche dure ou demi-dure, et les talus varieront de 1 mètre jusqu'à 100 mètres au point culminant. Le terrain, en effet, sur la moitié de son parcours est ondulé, et quoique le tracé fasse plusieurs courbes pour éviter les collines, on ne peut faire à moins que d'en couper quelques-unes.

Nous voyons par-ci par-là fonctionner les excavateurs; ils sont de deux sortes: l'excavateur américain à une seule pelle, qui fonctionne comme les dragues marines. Le bout de la pelle est garni de trois pointes qui s'enfoncent dans le sol. La pelle se remplit de 2 mètres cubes de terre; élevée en l'air, on laisse tomber la paroi inférieure et la terre s'en va dans les wagons de décharge. Un excavateur peut ainsi enlever de 500 à 800 mètres cubes par jour. L'excavateur français est à godets sans fin, prenant la terre et la versant dans les wagons de décharge. Il remue à peu près le même nombre de mètres cubes que l'excavateur américain; l'un et l'autre coûtent environ 40,000 fr. Il y en a vingt-cinq en fonction en ce moment, mais le nombre en sera bientôt plus que triplé. Nous voyons aussi de nombreux ouvriers amener les wagons à main sur les petits rails mobiles: ce système rend bien des services.

Aux diverses stations, on a choisi un point élevé pour y construire les jolis chalets destinés aux employés. L'un d'entre eux, qui est dans notre wagon, emmène sa jeune épouse à la station qui lui est assignée. Il faut bien que ces anges du foyer aient leur part de peine et de courage dans ce grand travail qui honore notre pays. Les chefs en sont heureux, car jeune homme marié, jeune homme rangé; mais ils redoutent les dames aux pantalons.

À côté des chalets destinés aux employés, sont les cabanes de chaume à forme pyramidale en usage dans le pays. Elles servent d'habitation aux ouvriers. Près de là, les cantines, tenues par des hommes de confiance, leur fournissent le nécessaire à des prix raisonnables. Les tâcherons appartiennent à toutes les nations. Les ouvriers viennent en majorité des Antilles et gagnent de 5 à 6 fr. par jour. Ils travaillent presque tous à la tâche. On calcule qu'il faudra déplacer 100,000,000 de mètres cubes pour le canal; la moyenne du déplacement est de 5 fr. le mètre cube, ce qui fera un demi-milliard de francs. Jusqu'à ce jour, la Compagnie a émis pour 300,000,000 d'actions, sur lesquels un tiers est dépensé.

La Compagnie a passé avec des entrepreneurs divers de nombreux contrats pour l'excavation et le transport de millions de mètres cubes de terre dans un espace d'un à deux ans. Si les prévisions se réalisent, le canal sera achevé en 1888. Plusieurs, surtout parmi les Américains, pensent qu'il faudra vingt ans et un milliard et demi pour venir à bout de cette entreprise colossale. Quoi qu'il en soit, c'est déjà beaucoup qu'aujourd'hui on ne la déclare plus impossible et que la question se réduise aux chiffres d'argent et de temps.

Le travail le plus colossal sera le barrage du Chagre qui aboutit aujourd'hui au port de Colon. Cette rivière, lors des pluies diluviennes, s'élève de 18 à 24 pieds en quelques heures, et comme elle suit en partie le parcours du canal, il faut la déplacer et la rejeter vers Panama. On compte le faire au moyen d'un barrage qui sera le plus grand du monde et qu'on obtiendra par les millions de mètres cubes de déblais du canal.

La Compagnie a occupé gratuitement le terrain appartenant à l'État, mais elle a dû acheter tout celui qui appartenait aux particuliers. La moyenne des prix n'a pas dépassé 112 fr. l'hectare; il s'est élevé jusqu'à 500 fr. dans les parties plantées en bananes: on estime à environ 5 fr. le pied de bananier. Sur la route, nous en voyons des champs immenses avec des régimes dépassant le poids de 50 kilogrammes. On les coupe et on les expédie à New-York.

La Compagnie a en outre reçu comme gratification 600,000 hectares de terre qu'une commission d'arpenteurs va délimiter. Sur ces terres existent des mines d'or et de charbon.

À peine sortis de la région des collines, nous trouvons les marais, qui bordent la ligne du chemin de fer des deux côtés. Infailliblement, ils doivent engendrer les fièvres; on me dit que même les hirondelles en sont prises parfois et tombent, mais, l'accès passé, elles reprennent leur vol.

Le canal sera un vaste drainage qui recevra les rigoles latérales. Quand il sera achevé, la santé fleurira dans le pays. On pourra alors y cultiver la canne à sucre et toutes les plantes tropicales. Ceux qui jouiront de ces bienfaits penseront aux pionniers qui les leur auront procurés par le sacrifice de leur vie. Il en est ainsi pour tous les pays nouveaux. Il faut que l'homme soit semé, pour que la civilisation pousse dessus.

À la station de Buenavista, le tracé du canal quitte la ligne du chemin de fer et ne la retrouve qu'à environ 30 kilomètres plus loin, à la cité de Lesseps, près Colon. Là, des dragues creusent le port intérieur et on comble un marais qui fournira plusieurs hectares de terrain pour les quais et entrepôts.

Aussitôt que les nombreux excavateurs commandés seront arrivés et montés, la Compagnie pourra employer jusqu'à 40,000 ouvriers, et à mesure qu'on remplira les marais, et que le travail avancera, l'état sanitaire s'améliorera.

Colon, lui aussi, commence à prendre de grandes proportions par l'affluence des ouvriers.

Il en sera du canal de Panama comme de celui de Suez. Les plus intéressés, qui ne voulaient pas y croire et faisaient leur possible pour l'entraver, seront les premiers à en profiter, et un beau jour les journaux de tous les pays annonceront l'inauguration du grand canal interocéanique.

Ce sera un grand jour et comme l'aurore de la résurrection de l'Amérique centrale. En effet, ces pays, actuellement presque inabordables, seront alors accessibles à l'immigration européenne qui viendra et absorbera le noyau batailleur et sauvage de l'actuelle génération espagnole, et ces vastes contrées, qui se perdent aujourd'hui en révolutions périodiques, grandiront par l'application au travail et la mise à profit des immenses ressources du sol.

Les deux canaux de M. de Lesseps sont une oeuvre providentielle de progrès et de paix. Comme les chemins de fer, ils auront contribué grandement à rapprocher les diverses branches de la famille humaine!

Après avoir laissé aux soins d'un agent de la Compagnie une caisse à expédier à la Société de Géographie de Lyon, je quitte M. Dumarteau et ses collaborateurs, tous si prévenants pour le voyageur, et à 6 heures du soir, je monte sur le _Para_, navire de 3,800 tonnes de la Royal-Mail, qui doit me porter à la Jamaïque, à Porto-Rico et à Saint-Thomas.

6 septembre.--Navigation par une mer houleuse. Des nuées de poissons volants accompagnent le navire.

7 septembre.--Navigation plus tranquille. Chaleur étouffante, 40°. Le soir, à 6 heures, nous arrivons devant Port-Royal, à l'entrée de la baie de Kingstown, capitale de la Jamaïque. L'officier de santé vient à bord et nous permet l'entrée.

CHAPITRE III

Les Antilles.

La Jamaïque. -- Situation. -- Surface. -- Produits. -- Température. -- Histoire. -- Population. -- Justice. -- Contributions. -- Les coolies hindous. -- Irrigation. -- Chemins de fer. -- Importation. -- Exportation. -- Main-d'oeuvre. -- Les Building Societies. -- Les îles annexes. -- La ville de Kingstown. -- Le marché. -- Une école professionnelle. -- Une plantation de cannes à sucre. -- Les campagnards. -- La garnison.

Port-Royal ne contient maintenant que peu de maisons entourées de cocotiers. Elle était la capitale de l'île avant 1692; mais le 7 juin de cette année, un terrible tremblement de terre secoua la ville, et la mer soulevée la submergea. Des milliers de personnes périrent englouties dans les flots ou ensevelies dans les crevasses. Quelques-unes, après avoir été prises dans les fissures de la terre entr'ouverte, furent rejetées par des secousses postérieures et purent vivre encore de longues années. Port-Royal fut encore plusieurs fois reconstruite et plusieurs fois dévorée par les flammes. À la fin, ses habitants se transportèrent à Kingstown, à l'extrémité de la baie, et en firent la capitale.

Cette baie est vaste et sûre, mais peu profonde. On a creusé des canaux pour l'approche des navires, et un pilote est nécessaire. Nous laissons à gauche les bâtiments servant de lazaret, passons devant un fort, et accostons au môle à Kingstown. Partout la végétation est tropicale, les cocotiers élèvent leurs plumets même au-dessus du phare.

L'île de la Jamaïque est une des quatre grandes Antilles. Les trois autres sont Cuba, Haïti, Porto-Rico. Elle est située entre le 17° 43' et 18° 32' latitude nord et le 76° 11' et 78° 20' longitude ouest. Elle est distante d'environ 5,000 milles de l'Angleterre, 100 milles de Saint-Domingue, 90 milles de Cuba, 445 milles de Carthagène et 540 milles de Colon. Son nom est composé de mots indiens qui signifient eau et bois, deux choses qui abondent dans l'île. La longueur de _Jamaïca_, comme l'appellent les Anglais, est de 144 milles; sa largeur de 49; sa surface de 4,193 milles carrés, dont 646 seulement en plaines. Elle est divisée en trois comtés. La température est de 35° à 40° au bord de la mer, mais elle descend jusqu'à 15° ou 20° dans les montagnes qui couvrent presque toute l'île. Celles-ci atteignent au centre l'altitude de 7,360 pieds au pic des Montagnes Bleues. Dans les plaines, on cultive la canne à sucre; sur les coteaux, le café, et vers les sommets, le quinquina, espèce particulière qui vient ici en forme d'arbuste.

L'Île abonde en eaux minérales; les principales sources utilisées pour les bains sont: _Bath_, eaux sulfureuses, et _Milk-river spring_, eaux thermales salées.

La Jamaïque a été découverte le 3 mai 1494 par Christophe Colomb dans son deuxième voyage. Son fils Diego Colomb la gouverna après lui, mais par la suite, les Espagnols se montrèrent cruels envers les Indiens au point qu'en 60 ans ils firent périr 60,000 familles. L'île ne possédait plus que 4 à 5,000 habitants lorsque l'amiral Penn, le 3 mai 1655, s'en rendit maître au nom de l'Angleterre. On encouragea les plantations, on amena des nègres d'Afrique, et en 1673, un premier envoi de sucre fut fait en Angleterre. Le recensement de cette année donne pour l'île 4,050 hommes, 2,006 femmes, 1,712 enfants, 9,504 noirs, en tout 17,272 âmes.

En 1791, la population s'élève à 291,400 âmes, dont 250,000 esclaves. En 1871, la population compte 506,154 âmes, dont 13,101 blancs, 100,346 de couleur et 392,707 noirs. En 1881, la population atteint 580,804 âmes, soit une augmentation de plus de 74,000 en dix ans.

Conformément aux traditions anglaises, l'île est divisée en comtés et paroisses, et possède environ 2,000 électeurs. Elle est administrée par un gouverneur nommé par la Reine et assisté d'un Conseil. Les députés élus coopèrent à la formation des lois. La justice est rendue par des juges de paix, par les _petty sessions_ dans les districts, avec droit d'appel à la Cour suprême.

Le terrain est frappé de contributions diverses selon le genre de culture; ainsi on paie 3 pence par acre de terrain planté en cannes à sucre, café, genièvre, arrowroot, blé, noisettes de terre, coton, tabac, cacao et légumes. On ne paie que la moitié de ce prix si le terrain est semé d'herbe de Guinée, qui est ici le meilleur foin. On paie 3/4 de penny pour un acre de terrain cultivé en piment ou destiné au pâturage; et 1/4 de penny pour un acre de terrain en bois. Le droit varie de 1 à 11 schellings par tête de bétail de trait; les chiens paient 5 fr. Les droits d'importation sont 6 pence par gallon de bière, 2 par livre de jambon, 4 par boisseau d'orge, 1 schelling par 200 livres de boeuf séché ou salé, 6 schellings par 100 livres de pain ou de biscuit, 2 pence par livre de chandelle, 10 schellings par tête de bétail, 3 schellings 1/2 par 100 livres de poisson séché ou salé, 8 schellings par 196 livres de farine, 2 schellings par gallon de vin.

Pour faciliter la culture de la canne à sucre, le gouvernement de l'île a eu recours aux coolies hindous. Il en existe maintenant une quinzaine de mille en _Jamaïca_. Tous les ans, un navire va les chercher aux Indes orientales, et ramène ceux qui, après 10 ans de séjour, demandent à être rapatriés. Le voyage et le retour sont aux frais du gouvernement. L'engagement est pour 10 ans, le coolie doit en passer 5 à la campagne. Pour les 5 autres, il pourra travailler où il voudra. Le propriétaire qui accepte le coolie doit lui fournir la nourriture, consistant en riz et poissons, et 1 schelling par jour. Pour les femmes, la nourriture et 9 pence par jour. Deux fois le mois, l'inspecteur passe dans chaque établissement qui occupe des coolies, pour voir comment ils se comportent et comment ils sont traités. S'ils sont légèrement malades, ils sont soignés à la ferme; s'ils le sont gravement, ils vont à l'hôpital. Après 10 ans, s'ils consentent à rester librement dans le pays, ils reçoivent une prime de 10 livres sterling. Ils sont plus intelligents que les noirs, et ceux qui se comportent bien se créent de bonnes situations.

Il y a déjà quelques petits tronçons de chemins de fer dans l'île. Les principales villes sont éclairées au gaz et fournies d'eau. On a même construit divers canaux d'irrigation, dont le principal, celui de Riocobre, compte au moins 60 kilomètres. Le service des prisons a été amélioré, les prisonniers sont séparés selon le degré de condamnation, et moralisés par le travail.

En 1881, l'importation a été de 1,392,668 livres sterling, et l'exportation de 1,178,594 livres sterling. Les articles principaux d'exportation ont été: le sucre pour 336,901 l. stg., le rhum pour 174,406 l. stg., le café pour 231,383 l. stg., le piment pour 87,843 l. stg., le bois de teinture pour 141,296 l. stg., les fruits pour 44,215 l. stg., le tabac pour 16,412 l. stg.

En 1881, étaient cultivées en canne à sucre 39,712 acres ou arpents; en café, 18,456 acres; en genièvre, 100 acres; en tabac, 408 acres; en cacao, 26 acres; en légumes, 51,363 acres; en herbe de Guinée, 120,443 acres; en pâturages, 253,470 acres; en prés et pâturages, 52,646 acres; en piment, 1,689 acres, soit un total de 538,313 acres de terre en culture.

La main-d'oeuvre est, pour l'homme de peine, de 1 schelling 6 pence à 1 schelling 9 pence par jour. Les femmes se paient 1 schelling par jour. Le charpentier gagne 2 schellings 9 pence, le serrurier de 3 à 4 schellings. Une charrette et mule coûte 5 schellings par jour et 7 schellings avec 2 mules.

Le prix des objets de nourriture est de 3 pence la livre de pain, 2 pence 1/4 la livre de sucre, 6 pence la livre de boeuf, 9 pence la livre de volaille, 8 pence la livre de porc.

Comme dans toutes les colonies anglaises, il y a ici un grand nombre de _building societies_, qui ont pour but d'avancer l'argent nécessaire à la construction ou achat de maisons, remboursable mensuellement.

La _Jamaïca permanent building Society_, qui est une des principales, sur un prêt de 100 livres sterling, prend pour intérêt l. stg. 2-10-10 par mois durant 48 mois, ou bien l. stg. 2-6 durant 60 mois, ou l. stg. 1-17-1 durant 72 mois, et ainsi graduellement jusqu'à l. stg. 1-5-10 durant 120 mois.

Ces compagnies, tout en rendant un immense service aux habitants, qui trouvent par elles moyen de se former leur _home_, rapportent encore de beaux bénéfices, et il serait désirable de voir des sociétés semblables se former dans nos villes de France.

En 1881, il y avait dans l'île 53,635 hommes mariés, et 54,209 femmes mariées; les naissances se sont élevées à 21,340, soit 36 par 1,000 de la population; les morts ont été de 15,125, soit 26 pour 1,000.

La Jamaïque a comme annexes les petites îles Caïmans et les rochers Morant et Pedro. Le gouvernement, moyennant 50 l. stg. _par an_, permet aux personnes qui en font la demande, d'y recueillir le guano, les tortues et les oeufs d'oiseaux marins.

La ville de Kingstown compte 38,000 habitants, ses rues ont 8 mètres de large et quelques-unes le double; les maisons sont en bois ou brique avec couverture en lames de bois; 600 maisons ont disparu dans le grand incendie du 11 décembre dernier, on les reconstruit et on fait les toitures en zinc.

Je descends à terre et parcours diverses rues: le gaz était remplacé par le clair de lune; c'est une bonne économie, car il coûte ici plus de 0 fr. 50 le mètre cube. La chaleur est suffocante, on voit partout derrière les persiennes sous les verandah, les gens étendus cherchant l'air respirable.

Les trottoirs sont couverts de portiques en bois.

Les Pères Jésuites desservent la mission.

Les Franciscaines du tiers ordre s'occupent d'instruction; elles ont 15 internes, 30 demi-pensionnaires et plus de 100 externes gratuites. Le parc, au centre de la ville, est fort gracieux. On y voit les statues des gouverneurs et autres hommes de mérite qui ont illustré le pays.

C'est samedi jour de marché, les halles sont fort animées. Plusieurs rues reçoivent le trop plein des vendeurs; ces bonnes gens portent au marché des mangos, des poires à beurre végétal, des bananes, diverses autres sortes de fruits tropicaux, des cannes, de la mélasse, des racines, des piments, des ananas, des légumes, etc. La viande a très bonne apparence.

Le Père Ryan a la bonté de me retenir à déjeuner. Sa maison est vaste et bien aérée, néanmoins le thermomètre, dans sa chambre, marque 37°. Les Pères ont le soin spirituel de 11,000 catholiques dans l'île, le reste de la population appartient aux diverses sectes protestantes. Le Père Dupon est depuis 35 ans dans l'île, où il est connu, estimé et aimé de tout le monde. Après une excursion à la campagne, au déjeuner on me sert les principaux fruits et légumes du pays, le tout assaisonné par du madère et le fameux rhum de la Jamaïque. Le bon Père veut me faire connaître une institution de création récente; c'est une maison d'instruction professionnelle qui vient d'être confiée à une congrégation de religieuses indigènes. À quelques milles dans la campagne, une maisonnette dans un vaste jardin reçoit 25 filles. Je les trouve en prières, mais leur temps est surtout occupé à apprendre les divers métiers réservés aux femmes. L'homme ne vit pas seulement de pain; mais il lui faut pourtant le pain, et les saints, toujours pratiques, se sont sans cesse préoccupés de fournir aux populations un gagne-pain nécessaire. Saint François Régis a introduit dans le Velay l'industrie des dentelles qui fait vivre tant de gens de la campagne, et dom Bosco fait de ses enfants des tailleurs, des menuisiers, des serruriers, etc.

La supérieure de la nouvelle Congrégation nous fait parcourir le jardin, où je vois le caféier, le cacaotier, le cocotier et tous les fruits tropicaux à côté des légumes européens. Puis le Père me conduit au tramway qui va hors la ville à plusieurs milles de distance. Là où il s'arrête, une voiture me prend et me conduit à 6 milles à _Constant Spring_, plantation de cannes que je désirais visiter. Sur la route les gens de la campagne forment une longue procession de va-et-vient. Les uns sont sur des chars, les autres sur des mules ou sur des ânes, le plus grand nombre à pied. Les femmes sont en majorité et portent sur la tête une corbeille ronde remplie de fruits qui leur rapportera environ un schelling, de quoi acheter sel, morue, et autres provisions qu'elles rapportent ensuite. Ces braves gens ont fait souvent 10, 15 et 20 milles, marchant parfois la nuit pour venir faire ces petits échanges. Ils sont de toutes les couleurs, du brun clair au noir obscur; les vêtements sont généralement blancs ou de couleurs voyantes, le tempérament est gai, on rit et on jase.

M. Georges, propriétaire de _Constant Spring_, a la bonté de me faire ouvrir l'usine qu'on répare en ce moment. Les cylindres, les chaudières, les clarificateurs sont semblables à ceux que j'ai décrit pour l'Infanta près de Lima[1], mais tout est ici sur une beaucoup plus petite échelle. En effet, M. Georges n'a que 220 acres plantées, lui produisant 220 tonnes de cannes, desquelles il tire 8% de sucre et 100 gallons de rhum (environ 400 litres) par tonne de canne. Il le vend en Angleterre au prix de 2 à 3 schellings le gallon; le droit et fret ne dépassent pas 7 à 8 pence par gallon.

[Note 1: Voir _À travers l'Hémisphère sud_, 1er vol., Palmé.]