Part 19
À l'Athenoeum, j'assiste à l'élection du _Mayor_(maire). Elle a lieu chaque année: Est électeur tout _householder_, chef de maison, y compris la veuve. Tout se passe dans le plus grand ordre. Le maire reçoit 300 l. stg. d'appointements.
Nous parcourons de nombreuses salles de lecture; les unes sont pour les abonnés, qui paient une guinée par an, les autres gratuites; les unes pour les messieurs, les autres pour les dames. Une bibliothèque gratuite prête les livres à domicile pour une semaine. Les journaux et revues de tous les pays sont à la disposition du public. Il y a même une salle pour les jeux d'échecs, où le silence est de rigueur.
M. Burnes me conduit à la visite de _Wellington meat preserving C{y}_ et le _manager_ ou directeur, M. Wright, son ami, a la bonté de me faire parcourir l'usine en m'expliquant tous les détails. Une machine de 60 chevaux à 3 chaudières comprime l'air froid dans 5 chambres contenant chacune 300 moutons. Ces bêtes sont réunies et tuées à un village voisin. Le train les emmène à côté de l'établissement, et ils passent du wagon aux crochets des chambres réfrigérantes. L'air comprimé se répand pour rétablir l'équilibre, et l'évaporation qui en résulte produit le froid, qui descend à plusieurs degrés sous le zéro. Ce système est bien plus simple et plus économique que celui du refroidissement par l'évaporation de l'éther: l'éther ou tout autre produit chimique coûte, tandis que l'air ne coûte rien. Après 24 heures de séjour dans les salles, les moutons sont complètement gelés, et on les met à part jusqu'à l'arrivée du navire qui les doit recevoir. Dans le navire, on maintient la congélation par le même procédé, et la machine qui fait marcher l'hélice sert aussi à comprimer l'air. À Londres, les moutons sont maintenus en congélation toujours par l'air comprimé, et envoyés au marché au fur et à mesure des besoins. Le coût de la congélation et du fret est de 4 pence la livre, et le prix de vente à Londres, jusqu'à présent, est de 6 pence (0,60) la livre ou 1 fr. 20 le kilog. Il ne reste donc que 2 pence ou 0 fr. 20 la livre, pour le prix de la viande, que retire l'éleveur, mais, comme le prix courant du mouton à Londres est de 2 fr. 50, et qu'on sait parfaitement que le boucher vend à ce prix le mouton de la Nouvelle-Zélande qu'il fait passer pour mouton anglais, les Compagnies se proposent, si l'abus continue, d'établir elles-mêmes des magasins de détail dans les principales villes du Royaume-Uni et d'Europe afin de réaliser pour l'éleveur le bénéfice énorme que le boucher prend pour lui-même. La Compagnie n'a que 3 mois de date: elle n'achète pas les moutons; ils sont gelés, transportés et vendus pour compte des éleveurs. Elle espère congeler 5 à 6,000 moutons par mois, soit de 60 à 80,000 l'an. Une autre Compagnie à Auckland, une à Dunedin, une à Oomaru et une à Bluff en font autant, et plusieurs autres sont en formation aussi bien ici qu'en Australie. La Nouvelle-Zélande possède 13,000,000 de moutons, dont 8,000,000 sont tous les ans passés au chaudron pour suif, faute de débouchés. Elle pourra donc facilement exporter quelques millions de moutons par an, et ils sont aussi bons que ceux d'Angleterre. L'Australie possède 70,000,000 de moutons et pourra en exporter aussi un grand nombre, menaçant l'éleveur européen. Les truites et saumons importés de Californie se sont aussi rapidement multipliés. On pourra les congeler et les exporter. Les lapins, les lièvres et les faisans pourront être exportés en boîtes.
Dans la République Argentine, j'avais vu ces mêmes Anglais entreprenants commencer leurs opérations sur le même pied. On peut donc croire qu'à bref délai l'Europe verra, pour la viande, la même révolution qui a eu lieu pour les grains.
Nos cultivateurs n'ont pu soutenir la concurrence américaine pour les blés, et ont transformé leurs champs en prairies, où paissent les moutons et les boeufs; mais bientôt le mouton et le boeuf d'Amérique et de l'Océanie feront baisser considérablement le prix de la viande, et les tarifs protecteurs, odieux au peuple lorsqu'ils touchent aux objets d'alimentation, seront impuissants à conjurer le fait.
Que reste-t-il donc à faire au propriétaire et au cultivateur français? Il n'a qu'à suivre le courant. La rapidité des voies de communication et les découvertes journalières font que le champ d'action n'est plus la petite France ou la petite Europe, mais le monde entier. Le Français, s'il veut être de son temps, doit semer le blé en Amérique et élever le mouton en Australie, où les terres sont encore entre 25 et 100 fr. l'hectare. Plus tard, il les paiera plus cher, car les prix tendent inévitablement à s'équilibrer. Si un jour il dispose du Tonkin et de Madagascar il devra en faire autre chose que d'y tenir quelques marins et soldats. Or, pour cela il est indispensable de revenir à la famille stable et de rétablir l'autorité paternelle par une plus grande liberté testamentaire, comme chez les peuples prospères. Le père de famille ne craindra pas les nombreux rejetons, lorsqu'il saura qu'il peut assurer le foyer à l'un d'eux qui perpétuera son nom, et que les autres se répandront dans le monde entier. Toutefois, en rétablissant le père de famille dans sa dignité et dans son droit naturel, il sera indispensable de le fortifier dans le sentiment du devoir par la lecture des Livres saints; car il aura une plus forte responsabilité.
Avant de quitter Wellington, je rends visite à M. Cheymol, un des rares Français en Nouvelle-Zélande. Ce jeune Bordelais voulait de bonne heure se rendre aux colonies, mais tous ses efforts pour obtenir des renseignements sérieux en France furent vains. Il lisait les bulletins de la Propagation de la Foi et il eut la pensée de s'adresser au Père Forest en Nouvelle-Zélande. Celui-ci lui répondit: Si le travail ne vous fait pas peur, et si la vertu est votre compagne, vous ferez fortune. Il vint, importa les vins français et fit bientôt fortune; mais un navire qu'il avait fait venir de Bordeaux arriva au moment de la faillite de la Banque de Glascow, et à la suite de la crise financière sa fortune s'est trouvée compromise. Il est en train de la rétablir. Sans ce contretemps, il aurait réussi à détourner en faveur de Bordeaux l'importation des vins français qui se fait en grande partie par Londres.
À 6 heures, je monte sur le _Wanaka_, petit vapeur de 500 tonnes qui doit me conduire à Littletown. Le pavillon est en berne, le directeur de la Compagnie vient de mourir à Dunedin. Cette Compagnie, appelée _Union steamship Company of New Zealand_, possède une trentaine de bateaux à vapeur de 100 à 2,000 tonnes. Elle fait le service des côtes et le service intercolonial entre la Nouvelle-Zélande, la Tasmanie, l'Australie et les îles Fiji.
CHAPITRE XXIII
Départ de Wellington. -- Les projets de confédération. -- Littletown. -- L'assurance par l'État. -- Christchurch. -- La loi morale. -- Les écoles. -- Les Soeurs du Sacré-Coeur de Lyon. -- Le Musée. -- Le Canterbury-College. -- L'enseignement laïcisé. -- Le Jardin public. -- La ferme-école à Lincoln. -- Saint André et les Écossais. -- Akaroa et la colonie française. -- Route vers Dunedin et la plaine de Canterbury. -- Timaru. -- Oomarti. -- Palmerstown. -- La baie de Vaïtati. -- Port-Chalmers. -- Dunedin. -- La ville. -- Le Musée. -- Les écoles catholiques. -- Départ pour Lawrence.
Je parcours encore une fois la vaste baie ou Port Nicholson, et bientôt nous sommes en pleine mer. Elle est calme, ce qui est fort rare sur ces côtes; et j'en profite pour lire les nombreux journaux de la colonie. Ils s'occupent tous de la conférence qui se réunit en ce moment à Sydney. Elle est composée des représentants des cinq colonies d'Australie: Victoria, Nouvelle-Galle du Sud, Australie du Sud, Australie de l'Est et Queensland, de ceux de Tasmanie et de la Nouvelle-Zélande et des îles Fiji. Le but de la Conférence est de s'entendre sur les moyens de réaliser une confédération entre les colonies, et de procéder à l'annexion de la Nouvelle-Guinée, des Nouvelles-Hébrides, des îles Loyalty, de l'archipel des Amis, et en général de toutes les îles océaniennes encore inoccupées. Ils veulent ainsi empêcher que la France ne prenne possession des Nouvelles-Hébrides pour y emmener ses récidivistes. Or, ceci est plutôt un prétexte, et le véritable but des colons est d'assurer à leurs enfants et petits-enfants ces vastes possessions, où ils pourront se répandre et se multiplier à loisir. Ils disent que pour peu la Nouvelle-Zélande a failli être française et qu'il faut aviser à temps pour que ce qui est arrivé à la Nouvelle-Calédonie ne se reproduise pas pour d'autres îles océaniennes. Je ne vois rien dans leurs raisonnements qui indique l'orgueil ou la vantardise; ils considèrent même la grande responsabilité que les annexions projetées feront peser sur eux; mais ils ajoutent: Quoi de plus grand et de plus noble que de prendre possession de ces immenses terres où ne végètent que quelque sauvages, pour y établir un peuple nombreux et chrétien qui servira le Créateur?--La gloire de Dieu, le bien des peuples; nobles pensées qui devraient toujours être le mobile des nations et de ceux qui les gouvernent! Pourquoi n'en ferions-nous pas autant?
Le 29 décembre au matin, nous apercevons à notre droite une rangée de montagnes aux cimes neigeuses: ce sont les Alpes de l'île du Sud. Partout où la nature a formé un port, les Anglais placent une ville.
Littletown, port de Christchurch, se développe gracieusement sur les collines qui entourent la baie. Ses rues sont larges de 20 mètres. Sa population n'est encore que de 2 à 3,000 âmes, mais elle augmente rapidement. On voit au loin les cabanes des éleveurs; partout la fougère a été remplacée par les ray-grass.
À la gare, je vois affichés les plans et conditions de nombreux lots de terrains que le gouvernement met aux enchères. Pour les terres de pâture, la mise à prix est environ de 1 livre (25 fr.) l'acre. Pour les lots urbains, le prix varie de 2 à 40 l. stg. l'acre. Je lis aussi à la gare les tableaux indiquant les conditions de l'assurance sur la vie. Le gouvernement assure à meilleur marché que toutes les autres compagnies. Ainsi pour assurer 500 l. stg. à la mort, les compagnies australiennes font payer une annuité de 10 à 13 schellings à l'individu âgé de 25 ans, et 22 l. stg. 09 sch. à celui qui en a 50. Le gouvernement néo-zélandais les assure moyennant une prime de 8 l. stg. 18 sch. et 20 l. stg.
Pour assurer 1,000 l. stg., soit 25,000 fr. à la mort, les compagnies australiennes font payer une annuité de 21 l. stg. 6 sch. à 25 ans et de 44 l. stg. 16 sch. à 50 ans, et le gouvernement, 17 l. stg. 17 sch. et 40 l. stg. 15 sch.
Ainsi, un individu qui, âgé de 25 ans, paie au gouvernement 5 deniers, soit 50 cent, par jour, et 1 sch. 1 pen. 1/4, soit 1 fr. 32 cent, par jour s'il a 50 ans, et ainsi en proportion entre ces deux âges; à sa mort, ses héritiers reçoivent 500 l. stg., soit 12,500 fr.
Le gouvernement garantit le paiement sur ses revenus, partage le bénéfice entier entre les assurés et leur prête à 7% jusqu'à concurrence de 90 % de la valeur de leur _police_. Les colons ont bientôt compris les avantages de cette combinaison, et les sommes assurées s'élèvent déjà à plus de 6,000,000 de l. stg., soit 150,000,000 de francs. Le revenu annuel est de 140,000 l. stg. et le fond de réserve, de 410,000 l. stg. Le _boni_ distribué aux assurés pour les premiers cinq ans dépasse 12,000 l. stg., soit 300,000 fr. À toutes les gares, à tous les bureaux de poste, le colon peut s'assurer, et par une économie journalière, laisser à sa veuve et à ses enfants de quoi commencer l'industrie ou la ferme qui leur permettra de vivre dans la paix et l'abondance.
À midi 1/2, je pars pour Christchurch. On retrouve avec bonheur les chemins de fer lorsqu'on a voyagé de longues journées entassé dans les diligences, et qu'on quitte les petits bateaux des côtes orageuses.
Le train traverse un tunnel et entre dans les magnifiques plaines de Canterbury. Ce sont des terres d'alluvion que les colons ont drainées; elles rapportent de 20 à 80 pour 1 dans le blé, et donnent de 16 à 20 tonnes de pommes de terre par acre. Aussi ces terres de choix, qui n'ont coûté que quelques schellings, il y a peu d'années, sont vendues actuellement jusqu'à 50 l. stg. l'acre.
La terre est divisée en _paddock_, où paissent les vaches et les moutons. Ceux-ci semblent perdus dans l'herbe haute; aussi s'engraissent-ils rapidement. Lorsqu'un _paddock_ est dévoré, on passe les animaux dans le _paddock_ voisin, et l'herbe repousse bien vite au premier. Je puis comparer ces plaines fertiles à nos plaines arrosées par le Var.
Vingt-cinq minutes après mon départ, je suis à Christchurch. C'est la capitale de la province de Canterbury, partie nord de l'île Sud. Elle se développe dans la plaine en larges rues de 20 mètres. J'y vois les _cabs_ à deux roues de Londres, les tramways à chevaux, les tramways à vapeur, de magnifiques constructions en pierre ou en ciment et beaucoup d'églises. Cette ville a été fondée par des colons, qui se proposaient d'y conserver dans sa pureté l'Église anglicane, mais bien d'autres communions sont venues ensuite, et chacune a son église. Quelle que soit la forme de son culte et le détail de ses croyances, l'Anglais met toujours Dieu avant tout. Ici comme dans les autres villes, je trouve la _Freethought-hall_, salle des libres-penseurs; les loges maçonniques à côté des salles de la _Salvation Army_ (armée du salut), mais aucune association ne prend le caractère athée et personne ne trouve mauvais qu'on punisse ceux qui violent la loi de Dieu. Tous les jours les Cours condamnent à l'amende et à la prison les ivrognes, les blasphémateurs, ceux qui tiennent en public des mauvais propos, ou qui violent le repos du dimanche. Une femme traduite à la barre pour avoir prononcé des jurons chez elle dans une dispute avec son mari, protestait que son domicile était inviolable et que personne n'avait le droit de s'ingérer dans ce qu'elle y faisait ou disait. Elle fut néanmoins condamnée à 20 sch. d'amende, ou à défaut à 7 jours de prison, parce que ses jurons avaient été entendus de la rue. Tous les journaux enregistrent journellement ces faits sans qu'aucun d'eux pense à taxer les juges d'intolérance; ils trouvent tout naturel que la justice punisse comme ennemis publics tous ceux qui cherchent à introduire la démoralisation dans la communauté.
M. Smith, directeur du matériel du chemin de fer, me confie à un de ses amis, M. Gresson, pour me faire visiter une station d'éleveurs. M. Maxwell, directeur général des chemins de fer, a la bonté de mettre à ma disposition un billet gratuit de 1re classe pour tous les chemins de fer, durant le temps de mon séjour en Nouvelle-Zélande. On ne saurait mieux accueillir l'étranger qui vient étudier le pays. Merci à ces messieurs.
Le Père Ginety, mariste irlandais, me fait visiter ses écoles. Il a confié celle des garçons à 3 institutrices et à 2 instituteurs laïques. Il s'en trouve bien. Il est d'avis que la femme réussit mieux que l'homme auprès des garçons au-dessous de 12 ans. J'avais constaté le même fait en Pologne et au Brésil, où les Soeurs de Charité ont aussi des écoles et des orphelinats de garçons. Trois cents élèves sont inscrits. Plusieurs ont de nombreux milles à faire pour arriver de la campagne; ils ont 2 heures 1/2 de classe le matin et autant le soir. Au premier cours, on enseigne le dessein et le français.
Au couvent du Sacré-Coeur (congrégation de Lyon) la supérieure me fait visiter le vaste établissement. Il vient à peine d'être achevé et a coûté 250,000 francs. Les Soeurs ont une cinquantaine d'externes payantes, autant de pensionnaires et 200 gratuites. On leur confie beaucoup d'élèves protestantes et juives. Elles jouissent de l'estime publique de toutes les communions, et la supérieure à son tour fait le plus grand éloge de la droiture des protestants de ce pays. L'internat est l'exception; les parents ne se séparent des enfants que lorsqu'ils habitent, au loin, la campagne. Lorsqu'ils ne sont qu'à quelques milles, ils préfèrent les envoyer à l'école le matin pour revenir le soir. Les élèves apprennent la langue anglaise, le français, le latin, l'histoire, la géographie, la musique, le dessin, la broderie et la couture. Les Soeurs sont obligées de faire apprendre le latin, dans leur noviciat de Lyon, aux sujets destinés à la Nouvelle-Zélande, car l'instruction est considérée ici comme incomplète sans les premiers éléments de cette langue morte. Du haut de l'établissement, on jouit d'une vue superbe sur les Alpes, constamment blanches de neige. L'eau dessert toutes les parties de la maison. Elle provient d'un puits artésien et monte sous les toits par le simple jeu d'une pression atmosphérique, causée par l'eau même pressée sous une petite cloche en fer. Les élèves ici, comme dans tous les pays anglais, ont l'habitude du bain ou douche journalière.
Je vois quelques beaux tableaux exécutés par les élèves. Le vaste jardin de l'établissement est divisé en trois parties, une grande prairie centrale pour les vaches; aux bords un verger et un potager; puis une allée tout autour, plantée d'arbres d'agrément.
Le musée est le plus complet de la Nouvelle-Zélande. Dans de vastes et nombreuses salles sont rangés les divers sujets du règne animal, du règne végétal et du règne minéral, et les principaux produits de tous les pays. Parmi les bois indigènes, on voit d'énormes planches de pins rouges, de pins blancs, de pins noirs, le totora, le black birch (fagus fusca) d'un beau rouge qui sert à faire des meubles et aux Maoris pour creuser leurs canots. On remarque les collections des cotons, des laines, des soies; des modèles de bassins de radoub, des machines employées dans les mines, et tout ce qui, en ce genre, peut faciliter l'instruction du public. La collection des objets indiens des îles Fiji, des îles Samoa et des Maori est aussi bien remarquable. Dans une salle on a réuni la copie des meilleures statues grecques et romaines, mais la pièce la plus curieuse est un _moa_ monstre, deux fois plus grand qu'un homme. On sait que cet immense oiseau était naturel de ces îles, et que les indigènes l'ont détruit pour s'en nourrir.
Le directeur du Canterbury-College me fait parcourir l'établissement: 5 grandes classes ont leurs bancs en amphithéâtre et une salle, vaste comme une église, sert à la collation des grades. Les élèves aussi bien que les professeurs sont en costume: toge noire et toque, et aussi bien les élèves masculins que féminins, car bien des jeunes filles prennent ici leurs grades (importation américaine!)
Les frais des écoles sont considérables; un simple maître élémentaire reçoit de 3 à 5,000 francs par an; mais les ressources sont prises sur les terres réservées pour cet objet. Dans tout établissement nouveau, le gouvernement retient une partie de terres qu'il loue et en affecte les revenus aux écoles. Ces terres s'améliorent et donnent avec le temps un plus fort revenu à mesure que la population augmente. On a débattu longuement et fortement dans ces colonies la question de savoir s'il fallait ou non enseigner la religion dans les écoles: tout le monde était d'accord sur l'indispensable nécessité de la religion; mais quelle croyance enseigner au milieu de l'infinie variété de doctrines dans les communions protestantes? On s'est donc abstenu, laissant le soin de cet enseignement à la famille et aux divers clergés. Bien des protestants déplorent cette décision, et pour en conjurer les effets ils multiplient les _sunday's schools_ (écoles dominicales). Les catholiques se sont empressés d'établir, pour leurs enfants et à leurs frais, des écoles où la religion est enseignée, mais ils se plaignent de ce que, obligés de contribuer à l'enseignement public et de payer leurs propres écoles, ils paient deux fois. Le même fait se reproduit dans l'Amérique du Nord.
Le soleil est radieux, j'en profite pour parcourir le vaste et beau jardin public. Les pervenches, les roses, les mimosas sont en fleurs et parfument l'atmosphère. Une rivière entoure le jardin, et les membres du _Rowing-club_ s'y exercent à ramer. Sous les bouquets de pins et d'eucalyptus, les oiseaux gazouillent leurs amours; il est beau le printemps! parmi les fleurs et les fruits les plus beaux sont les troupes de bébés qui courent et se roulent sur la verte pelouse. Plus loin, les grands garçons font la traditionnelle partie de criket.
Les boutiques ouvrent à 9 heures et ferment à 6; il reste donc assez de temps pour les jouissances de la famille.
Le directeur du Canterbury-College m'avait remis une lettre pour le directeur de la ferme-école ou école d'agriculture. Elle est située à 12 milles, à Lincoln. Le chemin de fer m'y mène en 1 heure. Un vaste et superbe édifice gothique reçoit 5 professeurs et leurs familles et loge une quarantaine d'élèves. Ceux-ci paient 1,000 fr. de pension par an, et travaillent eux-mêmes la ferme; 241 acres sont occupées par les blés, avoines, orges, maïs et autres sortes de grains, et 400 acres reçoivent les nombreuses variétés d'herbes et de racines. On élève de 12 à 1,500 brebis et moutons de toute race; une centaine de vaches et gros, bétail dans leurs variétés, une centaine de porcs et 14 chevaux de labour.
Les élèves apprennent les mathématiques, la chimie, la physique, la biologie, la géologie, et l'art vétérinaire. Ils traient les vaches, préparent le beurre et le fromage, labourent, sèment, récoltent. Les plus travailleurs reçoivent une indemnité; le cours est de 3 ans. On donne peu à la théorie, beaucoup à la pratique. Voici comment sont réparties les heures de travail durant la semaine: agriculture, leçons 2 heures; travail manuel dans la ferme et au laitage, 17 heures; chimie, leçons 2 heures, laboratoire 3 heures 1/2; sciences naturelles, leçons 2 heures, laboratoire 1 heure 1/2; mathématiques, leçons 4 heures; science vétérinaire, 1 heure; horticulture, 2 heures 1/2; maréchalerie et serrurerie, 1 heure; charpenterie et menuiserie, 1 heure 1/2; examens, 2 heures; total 40 heures de travail par semaine outre les heures d'étude. Durant la 2e et 3e année, les élèves ont 2 heures par semaine pour les levés des plans, et 1 heure pour la tenue des livres. Ils ont chacun leur chambre à coucher, et une autre chambre à deux pour l'étude; le bain est quotidien. Les élèves ferrent les chevaux et réparent les charrues; ils composent et essaient les fumiers, tondent les moutons. Passant ainsi de la théorie à la pratique, ils ne peuvent devenir que d'excellents fermiers, tels qu'il les faut dans ces pays. Ici, en effet, la main-d'oeuvre est chère et il faut que le maître ne craigne pas d'employer ses bras.
La moitié des terres est encore inoccupée; celui qui arrive avec un capital de 50 à 100,000 fr. peut bientôt le décupler, mais à la condition de travailler non seulement de sa tête, mais aussi de ses mains.
Avec le directeur je parcours la maison, les musées, les laboratoires; je vois la collection des machines à chevaux et à vapeur, et les celliers où l'on prépare le beurre et le fromage au moyen de machines américaines. Le lait est tenu sous l'eau dans des vases en fer-blanc pour en extraire la crème. Le colon dans ces pays jeunes n'a pas de préférence, pas de routine; il prend les derniers perfectionnements où il les trouve, aussi bien en Amérique qu'en France, en Allemagne et ailleurs. Les journaux et revues le tiennent au courant des découvertes, et il se hâte toujours, d'en profiter. Les potagers, les vergers, quoique récents, sont magnifiques; la ferme ne date que de 5 ans, et a déjà atteint un degré élevé de perfectionnement.