Part 18
Je viens de marcher toute la journée, et pour pitance je n'ai eu qu'un peu de pain, de la confiture et un verre d'eau. On ne m'y reprendra plus!
La nourriture de l'hôtel aussi n'est pas de première qualité. Un peu de viande, des pommes de terre et le thé perpétuel: c'est le thé de l'Himalaya, qui agite autant que le café, et empêche de dormir. Le tourment est double lorsque l'air des montagnes donne un appétit dévorant! Si l'estomac est peu content, par contre les oreilles jouissent à loisir. Les deux _miss_ se mettent au piano; l'une accompagne et l'autre chante: les Tasmaniennes s'en tirent certainement mieux que les Anglaises; moins de dureté dans le jeu, plus d'expression dans le sentiment. Elles n'ont aucune de ces tresses empruntées qui forment des montagnes sur la tête de nos dames ou demoiselles d'Europe. La fraîcheur de leur teint est un plus bel ornement que les cheveux étrangers. Durant la route j'avais aussi remarqué que si elles avaient eu les talons ridicules de nos Européennes, elles n'auraient pu marcher durant plusieurs kilomètres, et auraient été un embarras de plus au lieu d'une aide. Est-ce la nécessité, ou une plus forte dose de raison qui rend les gens plus naturels et plus pratiques dans les colonies?
Le lendemain, mon Néo-Zélandais s'en va à Waïrakei, à 8 milles de distance, voir certains geysers dans le genre de ceux de Crow's Nest, et de ceux de Rotomahana. Il m'invite à le suivre, mais j'ai promis de ne plus me laisser prendre à ces excursions fatigantes lorsqu'on n'a pas le moyen de restaurer ses forces. Je préfère rêver sur les bords du lac. Le vent a chassé les nuages, le Tongariro et le Ruapehu apparaissent dans toute leur majesté. En me baignant dans le lac, j'ai craint d'y rester gelé; mais en sortant, la réaction me rend rouge comme un homard et le vent a bientôt séché ma peau. Après le déjeuner je rédige mon journal, et je m'en vais en inspection auprès des cases maoris des bords du lac. Ces braves gens vendent leur terre à 1 ou 2 livres l'acre, et cet argent s'en va bientôt au cabaret, ou plutôt au _bar_. Là, on boit debout et on s'en va, car le cabaret n'est en usage ni en Angleterre, ni dans ses colonies. Hommes et femmes boivent et fument, fument et boivent, puis gesticulent, jasent, font des contorsions à n'en plus finir, et pourtant la loi défend de vendre des liqueurs enivrantes aux Maoris! Ici le maître du _bar_ ne sait résister à la tentation, d'autant plus qu'il vend un schelling le verre de bière coloniale et un schelling le verre à liqueur de vin européen ou colonial.
Les bords du lac sont gracieux, surtout au point où en sort la rivière Waïkato. La pelouse est verte, mais l'herbe ne pousse pas. Le terrain est sablonneux ou volcanique et la contrée sera toujours pauvre. L'agriculture n'y fleurira jamais, et le bétail assez peu; mais la nature donne toujours quelques compensations. Ainsi cette région volcanique pourra quand même prospérer par le concours des malades qui viendront demander la santé aux nombreuses sources minérales.
Le vent continue à souffler, et le lac roule de grandes vagues: il est habituellement en tempête, et les Maoris disent que Taniwha, homme terrible, aux cheveux rouges, qui habite dans la caverne de Motutaïko, est toujours affamé, et met le lac en courroux pour chavirer les canots et dévorer les hommes. Ils refusent même d'approcher d'un certain point plus dangereux, qu'ils appellent le trébuchet de l'homme rouge. Il s'agit probablement là de l'action de quelque volcan sous-marin ou de quelque tourbillon (_whirlwind_). Le soir, nous avons à table un jeune lord irlandais, accompagné d'un docteur anglais. Ils viennent de traverser la Tasmanie et l'île du sud pour arriver ici. L'Anglais déclare qu'au mois de mai, auquel correspond ici le mois de novembre, il n'a jamais eu plus froid en Angleterre qu'il n'a eu ici sur la route. Il est vrai que tout le monde s'accorde à dire que la saison est retardée cette année, et que ces pluies perpétuelles n'ont pas lieu tous les printemps.
CHAPITRE XXII
Départ pour Napier. -- Un _surveyor_. -- Un repas au désert. -- La future ville de Tarewera. -- Un Pa à 2,600 pieds. -- La boîte aux lettres aux bords des chemins. -- Le port et la ville de Napier. -- Les missions catholiques. -- Un typhon entre Napier et Wellington. -- Port Nichelson et la ville de Wellington. -- La corde de sauvetage. -- Mgr Redwood et les Pères Maristes. -- Le Musée. -- L'Observatoire. -- Le kea et ses méfaits. -- Trois jeunes éleveurs français. -- La famille en Nouvelle-Zélande. -- Les méthodes d'enseignement. -- Les oeuvres catholiques. -- Les Chambres. -- L'Athenoeum. -- L'élection du _mayor_. -- La _Wellington meat preserving C{y}_, et la prochaine concurrence aux éleveurs européens. -- Un jeune colon bordelais.
Le 22 novembre, à 5 heures 1/2 du matin, on nous sert le déjeuner. L'heure est un peu matinale pour les oeufs et le beefsteack, mais il faut faire provision, car nous ne rencontrerons pas de maisons en route, et nous avons 50 milles à faire. À 6 heures nous sommes en voiture. J'ai toujours pour compagnons de voyage la famille de Tasmanie, la vieille dame de Christchurch et un jeune homme de Wellington. Les deux _miss_, pour jouir de la vue, occupent le siège à côté du cocher, celui-ci relègue à l'arrière, sur les bagages, le petit aide, enfant de 12 ans; mais, vu la pluie, les passagers se serrent un peu plus et le prennent avec eux dans la voiture.
C'est la Sainte-Cécile, et nous n'avons pour musique que la pluie battante et les sursauts de la voiture dans une route défoncée. Heureusement, les ressorts d'acier sont remplacés par des lanières de cuir, sans quoi la voiture se serait déjà brisée bien des fois.
Nous traversons des plaines et des collines parsemées de pierres ponces que recouvre la fougère ou le titree. La contrée est pauvre et déserte.
Vers midi nous arrivons au coude d'une rivière. Là, le cocher donne l'avoine aux chevaux et nous mangeons nos _sandwich_. Au bord de la rivière, une tente est occupée par un _surveyor_ (architecte) qui lève les plans de la contrée; le gouvernement se propose d'en vendre les terres aux enchères. Un cavalier qui nous suit lui emprunte un chaudron qu'il suspend au bout d'une branche, allume le feu, tire de son sac le thé et le sucre et nous en offre bientôt une tasse. Il passe ensuite au bout d'un bois un morceau de mouton qu'il grille sur le feu. Une demi-heure lui a suffi pour préparer et consommer son repas, et il repart à cheval. Il parcourt le pays et achète des moutons pour la _Freezing sheep Company_ qui vient de se former à Auckland. Plusieurs milliers sont déjà en route pour Cambridge, près Auckland, d'où ils rejoindront l'usine à congélation.
Après une heure de repos, on attelle, et nous continuons notre route. Le paysage devient bientôt plus riant; aux plaines nues succèdent les collines boisées, et nous ne tardons pas à voir les premières stations de moutons. Plus loin, nous apercevons aussi des vaches et des mules; et peu à peu à la fougère succède la verte pelouse des herbes européennes. Cette herbe est semée en automne sur les cendres de la fougère. Celle-ci repousse durant plusieurs années, mais peu à peu finit par disparaître. Les jeunes pousses d'une certaine qualité sont utilisées par les colons, qui les mangent en guise d'asperge. Au Japon j'avais aussi mangé les pousses du bambou, dont le goût rappelle celui du champignon.
Nous traversons un joli vallon où gronde le bruit de la cascade Runanga, et vers 5 heures 1/2 nous arrivons à la future ville de Tarewera, au bord de la rivière. Je dis future ville, car pour le moment je n'y vois que le bureau de poste et télégraphe et un hôtel. Comme la ville existera tôt ou tard, les lots de terrain à bâtir s'y vendent déjà à 40 livres l'acre.
Le maître de l'hôtel est un Danois, qui a commencé par être militaire dans le pays. Il recevait 9 schellings par jour comme _constabulary_ (militaire) de 1re classe. Cette paye ne lui suffisant pas à élever sa nombreuse famille, il s'est fait aubergiste, et a pu construire et payer sa petite maison. Il emploie en ce moment plusieurs Maoris à divers travaux. Il les dit très rusés (_cunning_), et ajoute qu'il est bon d'avoir les yeux bien ouverts en traitant avec eux. Après le souper je descends au bord de la rivière, qui coule paisiblement sous l'ombre des pins séculaires. Au salon, je trouve les journaux qui m'apportent les télégrammes d'Europe. Même au milieu de ces montagnes perdues, je sais ce qui s'est passé hier à Londres, à Paris et dans les divers pays des Antipodes.
Le lendemain, matin à 5 heures 1/2, déjeuner; à 6 heures, départ. La nature devient de plus en plus gracieuse. Les collines boisées rappellent certaines parties de la Suisse. Les lacets du chemin ressemblent parfois à ceux du col de Tende; des véroniques énormes et mille autres buissons que nous cultivons dans nos jardins couvrent ici les bords de la route. Je remarque le _cabbage-tree_ (arbre choux) espèce d'énorme youka, et le _rapu_, que les Anglais appellent _flax_, et dont les Maoris tirent un chanvre qui sert à les habiller. Les Européens l'utilisent aussi, et on l'exploite en grand pour la fabrication des cordes et de la toile grossière.
À Toranga Kuma, la route atteint 2,600 pieds d'altitude, et la vue est magnifique. Près de là un _Pa_ ou _settlement_ maori a éparpillé ses _whares_ ou petites cabanes entourées de poules et de cochons. Comme l'Européen, le Maori brûle maintenant ses forêts, et sur la cendre il sème le gazon qui nourrira ses chevaux. On voit partout les troncs à demi brûlés, cadavres de ces magnifiques forêts qui auront bientôt disparu.
Nous passons à côté d'une maison de bois perchée sur un pic. Elle servait de fort aux troupes dans la dernière guerre. Les Maoris aussi savaient parfaitement organiser leurs camps retranchés au moyen de nombreuses rangées de palissades d'où ils faisaient feu sans s'exposer. Nous descendons dans une riante vallée, et à une station (nom que l'on donne ici aux fermes des éleveurs), une bonne Danoise quitte une troupe de joyeux bébés et monte en voiture.
Les bébés se multiplient comme les moutons dans ces stations, et rendent moins dur l'isolement des habitants. Plus d'un jeune homme qui a fait ses études à Oxford ou à Cambridge ne dédaigne pas ici la charrue, et passe de longues heures à cheval pour surveiller ses nombreux troupeaux. Le genre de vie est dur, mais éminemment moralisateur. Il donne l'aisance et aboutit à la richesse sans risque pour la vertu.
Un cavalier suit la voiture, et de temps en temps il prend dans une boîte, fixée au bout d'un piquet, un portefeuille en cuir contenant la correspondance du district. La veille, il a lui-même laissé ce portefeuille qui lui est renvoyé avec les réponses. J'avais déjà remarqué des boîtes à lettres au bord du chemin à un arbre de la forêt, et par-ci par-là de grands rouleaux de fils de fer au pied des poteaux télégraphiques: provision pour les réparations. Heureux pays celui où l'on peut confier ainsi sans danger le bien public à la bonne foi publique!
Après avoir passé la rivière Moka sur un long pont de bois, à côté d'une jolie cascade, nous gravissons une colline, du sommet de laquelle nous apercevons au loin l'immense plaine azurée de l'Océan. Un peu plus loin, nous arrivons à une pauvre cabane où l'on nous sert du thé et un peu de porc pour notre _lunch_. Cette mesquine demeure est tapissée des illustrations des temps modernes, y compris Gambetta. Le propriétaire, éleveur de chevaux, a payé la terre 30 schellings l'acre.
La voiture atteint bientôt le lit d'une rivière, et le suit pendant longtemps, traversant cinquante-deux fois le courant d'eau aux nombreux détours. Enfin, nous aboutissons à la plaine parsemée de petites cabanes entourées de jardins. À 5 heures, nous passons sur un long pont de bois, jeté sur la baie ou port de Napier, et traversons une colline pour aboutir à la ville au bord de la mer.
Napier est une charmante petite ville de 5 à 6,000 habitants. Elle est divisée en 3 sections: le port pour les navires, la ville basse sur une langue de terre entre la mer et une lagune; là, sont les magasins, les hôtels, les comptoirs et les banques; la ville en colline, où demeure la population aisée, est parsemée de grands et de petits pavillons en bois. Ils sont entourés de jardins où s'épanouissent les roses et toutes les fleurs de nos jardins d'Europe. Je remarque aussi la vigne, le poirier, le pommier, et en général tous nos arbres fruitiers. L'église catholique est desservie par le Père Reynier, mariste, depuis 34 ans dans le pays. Il est resté 9 ans à Rotorua avec les Maoris. Le Père Forest, un des fondateurs de la congrégation des Maristes, venu ici des premiers, il y a 42 ans, est au lit, et le médecin interdit les visites. Il y a 1,600 catholiques à Napier; les écoles sont tenues par des Soeurs et par des Frères. Des collines on jouit d'une vue splendide. À 2 heures, par une forte pluie, je monte sur le petit vapeur qui nous conduit au _Ringarooma_ stationnant au large.
À 3 heures nous prenons la pleine mer. Elle est en courroux. Le _Southern Cross_, autre steamer plus petit, a mis deux jours à tourner le cap _East_. Le _Ringarooma_, plus important (1,096 tonnes) a été plus heureux; mais vers le soir, un terrible typhon arrive du sud, et nous saisit de face. Le navire, constamment couvert par les vagues, semble naviguer entre deux eaux, la nuit est affreuse, je me demande à tout instant si le navire ne va pas s'en aller en miettes par la violence des lames.
Nous devions arriver à Wellington le lendemain matin. C'est à peine si nous pouvons y aborder à 6 heures du soir. Toutefois, le navire a été obligé d'interrompre son voyage. Au lieu de suivre sur Hobart et Melbourne, il s'en va au _dock_ réparer ses voies d'eau. Il a été plus heureux que le _Triumph_, navire de 3,000 tonnes, appartenant à la _Show Savill and Albion C{y}_, qui vient d'échouer au pied du phare à l'île Tiritiri, non loin d'Auckland; et que le _Tasman_ qui a coulé avant-hier à pic, près du Cap Pilar en Tasmanie. Dans les deux naufrages, aucun passager ni aucun matelot n'a péri.
À peine descendu à terre, je rends visite à Mgr Redwood qui m'accueille paternellement. À l'_Occidental Hotel_, grande construction en bois, on me donne une chambre au 2e étage. Je vois avec étonnement dans le couloir une longue corde à noeuds à côté de chaque porte, et j'en demande la destination. C'est, me dit-on, pour qu'en cas d'incendie vous puissiez vous sauver par la fenêtre.--Quoique peu fort en gymnastique, je pourrai encore avec une corde descendre deux étages par la fenêtre; mais les dames?--Si le malheur arrivait, ajoute-t-on, elles ne seraient pas plus embarrassées que vous.
Wellington, capitale de la Nouvelle-Zélande, s'étend gracieusement sur les bords de la vaste baie appelée Port Nicholson. Peuplée d'environ 22,000 habitants, elle est bâtie sur collines. Pour la partie réservée aux affaires on a empiété, et on empiète toutes les fois qu'on en a besoin, sur la baie, au moyen de jetées et de remplissages.
Wellington est aussi chef-lieu de la province Nord de l'île du Nord.
Mgr Redwood me présente au Père Yardin, un des plus anciens Pères maristes de la mission. Ce bon Père veut bien me conduire au Musée et me présenter au directeur, le Dr Hector, bien connu dans le monde savant. Il centralise, par le télégraphe, les données du réseau des Observatoires de Nouvelle-Zélande, Tasmanie et Australie, et les communique à la presse. Il fait passer sous mes yeux les divers bulletins qui sont comme l'histoire du temps dans ces colonies. Ils servent à prévoir presque à coup sûr les tempêtes. Les bulletins du dimanche font régulièrement défaut; c'est le jour que le Seigneur s'est réservé, me dit-il, et tout travail doit s'arrêter ce jour-là. On ne marchande pas avec le Souverain Maître. Au musée je remarque de belles gravures maoris sur bois et une quantité d'instruments de l'âge de pierre. Ils sont identiques à ceux que j'ai vus dans les musées de Suède et de Norwège. Parmi les oiseaux indigènes, je vois le _huia_, gros merle noir avec le bout de la queue blanche, il parle comme le perroquet; le _kiw_ ou _apteria mantelli_, sans queue, avec le bec long et fin et manteau poilu; le _kakapo_ [_stringops habroptilus_], perroquet vert de la forme et de la grosseur d'une poule, et le _kea_, autre sorte de gros perroquet à bec crochu. Il est devenu le fléau des éleveurs. Il était herbivore; mais, depuis l'introduction du mouton, il a pris goût à sa chair, et spécialement au gras des rognons; il plante ses griffes dans la laine du mouton et fait son repas pendant que sa victime saute à droite et à gauche en bêlant, et finit par succomber à une mort lente.
Le Père Yardin me parle de trois jeunes compatriotes venus ici du centre de la France. Ils ont apporté 250,000 fr., qu'ils ont placés à la Banque, et se sont engagés comme bergers. Lorsque après quelques mois, ils ont bien connu le métier d'éleveurs, il ont loué une petite ferme, puis ils l'ont achetée. Ils ont loué de vastes terrains à côté, et viennent de les acheter. Depuis cinq ans à peine dans le pays, ils possèdent déjà plus de 8,000 acres de bonne terre avec des milliers de moutons, chevaux et bétail. Ce fait prouve que le Français, s'il le veut, peut réussir comme l'Anglais; mais à la condition que, comme l'Anglais, il reçoive dans la famille une éducation assez forte, pour qu'à vingt ans on puisse sans danger lui mettre 250,000 fr. dans les mains, et avec la presque certitude de les voir décupler en dix ans.
Le Père Yardin, qui a beaucoup approché et beaucoup connu les colons de la Nouvelle-Zélande, en fait le plus grand éloge. Les familles, soit catholiques, soit protestantes, sont bien unies: les frères aiment les soeurs et celles-ci se disputent le dernier bébé pour l'amuser. Le père trouve dans ses nombreux enfants des aides pour faire prospérer de nombreuses fermes. Il établit ses garçons en leur donnant soit une ferme, soit une somme qui leur permettra de se créer une situation dans l'industrie. Les emplois administratifs, quoique rétribués à 400 ou 500 fr. par mois, sont considérés comme n'aboutissant à rien.
Après la mort du père, le fils aîné prend son lieu et place; la mère et les soeurs lui obéissent comme au chef de famille. Les soeurs, même les aînées, le consultent pour le mariage. Le choix de l'épouse se fait non pour la dot, car il n'y a pas de dot ici, mais pour les qualités et la sympathie. C'est là la première garantie du bonheur dans les ménages. Les époux suivent la loi de la nature, et n'ont pas peur que le pain manque jamais à leurs nombreux enfants, mais ils ne craignent pas de leur inculquer de bonne heure l'amour du devoir, l'esprit du travail, et de leur en donner l'exemple.
Le Père Yardin me montre la Bible traduite en maori par les ministres protestants. Au jugement de la Soeur Joseph, la plus savante en langue maori, c'est un travail colossal et d'une exécution parfaite. Les ministres protestants sont venus ici bien avant les missionnaires catholiques, et le Père me dit qu'un grand nombre d'entre eux ont bien souffert et beaucoup travaillé.
Le Père Le Menant des Chesnais m'avait invité à déjeuner à la paroisse Sainte-Marie. Le Père Yardin veut bien m'y accompagner. Le Père Le Menant a réuni un petit musée et une bibliothèque qu'il destine au Collège que les Maristes vont construire à Wellington. Comme je sais qu'ils ne se recrutent pas assez pour suffire à tous les besoins, je lui demande s'ils auront assez de professeurs. Il me dit qu'avec le système anglais ils peuvent obtenir un bon résultat avec moitié moins de personnel. Dans les sciences, on donne peu de temps à la théorie et beaucoup à la pratique dans les laboratoires. Le latin est enseigné en trois ans, comme on enseigne les autres langues vivantes au moyen de manuels de conversation. Par les tableaux on apprend, autant et plus vite, par les yeux. Il serait désirable que nos Comités d'instruction primaire et secondaire envoient des personnes compétentes, sérieuses, peu amies de la routine, examiner les meilleurs tableaux en usage en Allemagne, en Angleterre et en Amérique, pour en faire profiter nos écoles libres. Ce travail serait plus utile que l'impression de nombreux volumes de controverse.
Aux États-Unis, j'avais remarqué les albums de géographie qui, en quelques semaines, au moyen des yeux, peuvent apprendre aux enfants ce qu'il nous faut des années pour leur faire entrer dans la tête.
Le Père Le Menant est de son temps; il s'est mis à l'oeuvre, a étudié la géologie, la chimie et autres sciences modernes, au nom desquelles on prétend attaquer la vérité. Il fait des _lectures_ ou conférences publiques fort goûtées des protestants et des catholiques. Sa dernière conférence à Auckland avait été présidée par le Maire, un protestant, qui applaudit à tous les arguments par lesquels il démolissait les doctrines des matérialistes et des libres-penseurs; mais il fit des réserves sur l'observation du conférencier, que les défaillances des catholiques ne prouvent rien contre la vérité du catholicisme. Une religion sérieuse, dit-il, doit pouvoir se faire observer. Ainsi, me disait le Père, quoique persuadés souvent de la fausseté de leur doctrine, les protestants sont toujours arrêtés par le trop grand nombre de catholiques qui observent le décalogue moins bien qu'eux.
Le Père Yardin me conduit chez les frères Maristes de la doctrine chrétienne. Le directeur est lyonnais; il me dit qu'on ne lui demande pas s'il est étranger ou s'il a le diplôme pour enseigner. Tout ce qu'on lui demande chaque année, c'est le nombre d'élèves qui fréquentent son école. Il y a 3,000 catholiques à Wellington et les Frères instruisent 250 enfants. Les Soeurs irlandaises, à côté, ont autant d'élèves.
De la plate-forme de l'école, nous voyons au loin, à _Té Haro_, sur la colline, l'hôpital des fous, l'hôpital civil et une prison en construction. Les prisonniers sont employés à charrier et à empiler eux-mêmes les briques pour construire leur cage. C'est sage et économique. Le soir, j'assiste à une conférence de Saint-Vincent de Paul. Il n'y a pas de pauvres à secourir dans ce pays; le gouvernement les empêche de débarquer, et ceux qui tombent malades sont toujours secourus à domicile par le gouvernement ou reçus sans formalité dans les hôpitaux; il ne reste à nos confrères qu'à faire face aux besoins imprévus de quelque passant ou de quelque pauvre honteux.
M. Knorpp, ingénieur des chemins de fer, me remet une lettre pour M. Smith, chef du matériel roulant du railway à Christchurch, et une autre pour M. Maxwell, directeur général des chemins de fer. M. Knorpp a vu à Nice la culture de l'olivier et m'apprend qu'on vient de l'introduire à Auckland avec l'oranger, comme on a introduit la vigne à Napier. Les colons ont aussi importé des abeilles de Naples et elles se sont beaucoup multipliées. Un Italien essaie en ce moment avec succès la culture des vers à soie. Ils ne s'endorment pas, les colons de la Nouvelle-Zélande.
La Chambre des députés est éclairée à l'électricité; les tribunes et l'ensemble est, en petit, ce qu'est la Chambre des Communes à Londres. Je peux en dire autant de la Salle du Sénat à côté; mais ici, pas d'illumination; les sénateurs se réunissent de jour et les députés qui le veulent peuvent assister à leurs séances. Comme à Londres, je remarque le buffet et le cellier et une magnifique bibliothèque. Au rayon des livres français, je vois: Voltaire, Victor Hugo, Diderot et la collection de nos auteurs révolutionnaires. Rien d'étonnant à ce que les Néo-Zélandais aient mauvaise opinion de nous. Je désigne au bibliothécaire les ouvrages de Frédéric Le Play; il en prend note pour les demander aussitôt.