Part 13
Le 28 octobre, de grand matin, le sifflet de la machine nous apprend qu'on aperçoit la terre; on se lève à 6 heures et l'on voit bientôt le _diamant-point_, rocher nu qui s'avance dans la mer. Nous pénétrons dans la baie en sondant le milieu d'une double rangée de bouées qui marquent la route. Des deux côtés la mer déferle sur des rochers à fleur d'eau. À 7 heures, le canon annonce l'arrivée. M. Trousseau, médecin français au service du gouvernement des îles Hawaï, vient à bord pour les formalités d'usage; à 7 heures 1/2 on sert le déjeuner et à 8 heures nous sommes à terre.
Les îles Hawaï, plus connues en Europe sous le nom d'îles Sandwich, sont situées entre le 19° et 23° latitude nord et entre le 155° et 161° longitude ouest. Elles sont au nombre de 8, dont voici les noms et la surface: Hawaï, avec 4,210 milles carrés; Maui, avec 270; Oahu, avec 600; Kauaï, avec 590; Molokaï, avec 270; Lanaï, avec 150; Niihau, avec 97; et Kahoolawe, avec 63 milles carrés. La population, pour toutes les îles, atteint le chiffre de 75,000 habitants, ainsi répartis: 10,000 blancs, 15,000 Chinois, et le reste indigènes. Il faut ajouter un _settlement_ de 300 mormons et quelques nègres.
Le gouvernement est monarchique-constitutionnel avec deux Chambres siégeant ensemble. Dans la Chambre des nobles, les membres sont nommés par le roi et les femmes peuvent en faire partie; les femmes de la famille royale en font partie de droit. La Chambre des représentants est élue au suffrage universel. Est électeur tout indigène prouvant qu'il a payé sa taxe ou impôt. Cet impôt est une capitation de 3 dollars par personne, plus 2 dollars pour les routes, et 2 pour les écoles. La propriété et les marchandises paient tous les ans un impôt calculé sur 3/4% ou 0 fr. 75% de leur valeur; les marchandises paient cette taxe en plus des droits de douane. Cela, avec divers autres droits de patente, timbre, amendes, etc., fait à l'État un revenu d'environ 5,000,000 de dollars par an, soit 25,000,000 de francs. Pas d'armée: 200 ou 300 soldats à peine, équipés à la prussienne, et pas de marine. La dette était à peu près nulle, mais la dernière législature a voté un emprunt de 2,000,000 de dollars pour frais d'immigration. On importe des milliers de Portugais des Açores, qui sont de très bons planteurs de canne à sucre. Les principales ressources du pays sont le riz, que les Chinois cultivent à merveille, et la canne à sucre, dont toutes les plantations sont aux mains d'Anglais, d'Allemands et d'Américains. Un traité passé avec les États-Unis a exempté, durant 7 ans, des droits d'entrée, les sucres et les riz hawaïens, envoyés dans l'Amérique du Nord; et comme ces droits sont de 2 sous 1/2 par livre, cela a fait la fortune des planteurs. Le traité expire cette année; on ignore s'il sera renouvelé.
La main-d'oeuvre est bien rétribuée; les ouvriers, dans les plantations, reçoivent 25 dollars par mois, pendant qu'à Cuba, au Brésil et autres contrées à sucre, la main-d'oeuvre esclave coûte fort peu, et que dans les colonies anglaises la main-d'oeuvre des coolies importés de l'Hindoustan coûte à peine la moitié de ce qu'on paie aux îles Hawaï. Au Pérou, les Chinois reçoivent dans les plantations de 2 à 3 fr. par jour.
La canne à sucre ici est très productive: elle donne 60% de jus, et ce jus est lui-même fort riche; il donne 22% de sucre jaune, ce qui fait environ 120 kilog. de sucre par tonne de cannes. Dans certains endroits où le terrain est sec, on arrose la canne, et dans ce but on a creusé plusieurs puits artésiens. La même racine ne dure que deux ans et donne deux récoltes: après il faut la replanter. Dans les grandes plantations, on replante 3,000 acres par an. La plupart des planteurs ont leurs machines et fabriquent leur sucre: les petits planteurs donnent leurs cannes à des propriétaires d'usines qui extraient le sucre et partagent le produit.
Quatre puissances: l'Angleterre, la France, les États-Unis et le Portugal, ont ici un consul qui est en même temps commissaire pour leur gouvernement. Notre consul, M. Feer, me remet les états de la douane, d'où je relève qu'en 1882 l'importation a atteint la valeur de 4,974,510 dollars, et l'exportation, 8,229,016 dollars; 5,475 passagers sont arrivés dans les îles, et 2,598 en sont partis. Des 200 navires jaugeant 88,976 tonneaux arrivés ici, 124 sont américains, 44 anglais, 16 hawaïens, 11 allemands et 1 français; 4 de diverses nations. Les droits de douane ont atteint 505,390 dollars, dépassant de 82,198 dollars les entrées de l'année précédente.
Les missionnaires protestants ont été les premiers à pénétrer dans les îles Hawaï; les missions catholiques sont venues ensuite, et ont été confiées aux Pères des Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie, connus plus communément sous le nom de Pères de Picpus.
Actuellement, le tiers de la population est catholique. Depuis l'arrivée des Européens en 1753, on compte 7 rois. Les cinq premiers portaient le nom de Kamehameha, et le sixième, Lunalilo, n'a régné qu'un an, mourant sans descendants et sans désigner d'héritiers. Dans cette situation, on a procédé à l'élection d'une nouvelle dynastie, et a été élu Kalakaua I, roi actuel, qui occupe le trône depuis 9 ans.
Plusieurs steamers font le service entre les îles, et on peut ainsi visiter à l'île Hawaï la plus grande des huit, le volcan Kilaouea, qu'on dit le plus important du monde. Les anciens indigènes y plaçaient le séjour de leur déesse Pélé. En 1880-81, il a jeté une si grande quantité de lave qu'une partie de l'île en a été couverte. Cette île possède aussi 2 pics d'environ 14,000 pieds d'altitude: le Mannokea et le Mannoloa.
C'est aussi dans cette île que fut massacré par les indigènes, en 1779, le célèbre navigateur capitaine Cook. Un monument en son honneur a été élevé à Kealakekua-bay, à l'endroit du sinistre événement.
Honolulu, la capitale, est située au sud de l'île Oahu. Elle compte 16,000 habitants. La végétation est si puissante qu'elle cache les maisons; on dirait une ville noyée dans la verdure. Les acacias, les tamarins, les palmea gigantea atteignent des proportions colossales; une forêt de cocotiers jette ses hauts plumets dans les airs. Je parcours la ville; les rues sont larges et droites; les maisons, en bois, en tuf, en ciment, n'ont qu'un rez-de-chaussée, rarement un étage; la plupart sont entourées de superbes jardins et garnies de portiques et vérandahs d'où pendent les plantes grimpantes. Quelques-unes des plus jolies appartiennent à des Chinois. Ces fils du Céleste Empire connaissent le confortable et ne manquent pas de goût. Le palais du roi, en bois, à deux étages, entouré de portiques et surmonté d'une tour, est d'un bel effet; le palais du Parlement est aussi de bon goût, et adapté au climat.
Les indigènes, à terre, vendent des oranges, des bananes et des travaux en coquillages ou en graines de caroube. Les femmes portent une espèce de robe de chambre, les hommes veste et pantalon. Les deux sexes aiment à orner leur tête et leur cou de couronnes et de colliers en plumes d'oiseau et fleurs de chrysanthème. Leur couleur est bronzée, le plus grand nombre sont gras, ont les lèvres grosses, les yeux noirs, le regard bienveillant, le nez et le front réguliers.
C'est dimanche: les magasins sont fermés, le travail suspendu. Ces prétendus pays sauvages ne donnent pas le scandale, habituel chez les nations catholiques de l'Europe, de la violation du troisième commandement. L'Église est vaste et remplie de fidèles. Je remarque quelques Chinois au milieu des blancs et des indigènes; les Portugais des Açores sont presque noirs. Les chants, exécutés par des voix d'hommes et de femmes, sont très harmonieux; le sermon est en langue indigène. Monseigneur Hermann, vicaire apostolique, me reçoit avec bonté, et me donne des détails sur ces contrées qu'il évangélise depuis de nombreuses années. Les missionnaires sont aimés; on trouve qu'ils vivent bien mesquinement à côté du confort des ministres protestants: mais ils ont aussi du superflu dont les pauvres profitent; c'est plus évangélique. Je visite l'école des Soeurs des Sacrés-Coeurs. Je les avais vues à l'oeuvre à Lima et à Guayaquil. Elles ont ici 80 pensionnaires, 100 externes payantes, 120 gratuites. Des Frères américains instruisent à peu près autant de garçons.
Les indigènes sont intelligents, leur mémoire est prodigieuse. Ils apprennent rapidement la musique et l'arithmétique, mais ils ne vont guère au-delà d'une certaine limite.
Ils saisissent difficilement les idées abstraites et les notions géographiques. Pauvres gens! ils n'ont jamais vu que leur petit coin de terre!
Par contre, ils sont fort hospitaliers; ils partagent volontiers avec les autres ce qu'ils possèdent, et s'il n'y a pas de riches parmi eux, il n'y a aussi pas de pauvres.
Les blancs, en achetant leurs terres, finissent par les déposséder et les réduisent à la condition de domestiques; l'introduction des liqueurs leur a été fatale, comme partout chez la race indienne. Une loi défendait de leur vendre des boissons enivrantes, mais les Chinois leur en vendaient fort cher et de mauvaise qualité en contrebande. C'est pourquoi la prohibition vient d'être abrogée.
M. Feer, notre consul, m'apprend encore beaucoup de choses sur le pays; entre autres, qu'il contient une quinzaine de Français.
L'hôpital est situé au milieu d'un vaste et riche parc où des vols de merles se promènent sans crainte sur les pelouses. Un _Trustee_, ou administrateur, arrive en même temps que moi et me conduit à la visite des diverses salles. Au rez-de-chaussée sont les Chinois; ils paient 60 cents (3 fr.) par jour. J'en vois un grand nombre avec le _berri-berri_, maladie qui fait enfler les jambes et rend la marche impossible. Cette maladie, que les Japonais appellent _caké_, n'attaque pas les blancs, ni les Polynésiens; elle est spéciale à la race jaune; elle sévit pourtant parfois dans le nord du Brésil.
Les indigènes sont reçus gratuitement.
La maladie dominante est la syphilis, importée par les blancs. Je remarque un pauvre Portugais qui se meurt de la fièvre typhoïde. Il y a de nombreux lépreux, mais ils ne sont pas là. On les a relégués à une autre île, dans un établissement spécial. Au premier étage sont les femmes, et dans un pavillon annexe les Européens et les Américains. Ceux-ci paient 1 dollar 1/2 par jour. Les frais sont couverts par les pensions, par les dons, les souscriptions et les subventions de l'État.
Les administrateurs sont nommés partie par le gouvernement, partie par les souscripteurs.
J'aurais encore voulu parcourir la campagne, visiter une plantation, mais l'heure du départ approche et je me rends au navire, qui lève l'ancre à 2 heures.
CHAPITRE XVII
Navigation vers la Nouvelle-Zélande. -- Curieux problème dans une succession. -- Deux bébés à la recherche du ciel. -- Une éclipse totale du soleil. -- Les Saints et les Morts. -- Passage de l'Équateur. -- Une visite de l'Océan. -- La visite réglementaire. -- La manoeuvre du feu. -- Le service religieux. -- L'île Tutuila et l'archipel des Navigateurs. -- Une Cour d'assises. -- Une tempête sous le tropique. -- Scènes comiques. -- Le 180e parallèle et la semaine de 6 jours. -- Arrivée en Nouvelle-Zélande.
Jusqu'ici nous avions marché au sud-ouest par une seule ligne droite. La boussole avait marqué tout le temps 40°; maintenant nous prenons la direction du sud, et la boussole est sur le 10°. Nous avons 5,600 milles d'ici à Auckland; nous comptons les parcourir en 12 jours. La mer continue à être désagréable.
Pour occuper le temps, on relit les vieux journaux. L'un d'eux raconte que dans le Kentucky, un testateur a laissé à sa femme enceinte, au moment de sa mort, la moitié de ses biens, et l'autre moitié à sa fille, si elle accouchait d'une fille; mais si le nouveau-né était un garçon, la mère aurait 1/3 et l'enfant les 2/3. Or, après la mort du père, 2 jumeaux sont venus au monde, un garçon et une fille; la mère réclame d'une part la 1/2 puisqu'elle a une fille, et 1/3 puisqu'elle a un garçon, mais le curateur du garçon réclame pour son protégé les 2/3, et celui de la fille la moitié. Quel est le Salomon qui résoudra ce problème?
Je trouve aussi par-ci par-là des poésies, dont quelques-unes ne manquent pas de grâce; j'en insère une qui m'a paru délicieuse de grâce et de sentiment.
WHERE IS HEAVEN?
_Two little children, weeping sore, Went wandering, sorely down the street, Poor waifs upon life's stormy shore With shivering forms and naked feet. And when they met me, as they saw Their woe had touched my sympathies, The oldest turned to me and cried: "Oh, do you know where Heaven is?_
_"Our father died a year ago, And mother told us, when he died, That he had crossed a river deep, And Heaven was on the other side. And when we asked her where he was, She always said: "In Heaven, I know"; And told us we could go to him. O, tell us, tell us, where to go!_
_"Dear mother died a week ago, And Robbie cries for her all day. We want to go where mother is, Is Heaven so very far away?" O, plaint of little sorrowing hearts! Earth's universal cry is this, That you' ve so learned to ask: Who knows, who knows, where Heaven is?_
_Poor little seekers after Heaven! Poor little waifs on life's bleak shore! Some day your feet will find the way That gives you back your lost once more. The only answer I can give To any question such as this From those who miss a mother's face Is: Heaven is where that mother is!_
OU EST LE CIEL?
Deux petits enfants pleurant amèrement, Vinrent rôdant pleins de chagrin dans la rue. Pauvres épaves sur la plage tempétueuse de la vie! Couverts de haillons et les pieds nus. Et quand ils me rencontrèrent et qu'ils virent Que leur misère avait éveillé mes sympathies, Le plus âgé se tourna vers moi et dit: «Oh! savez-vous où est le ciel?
«Notre père est mort il y a un an, Et notre mère, nous dit, quand il fut mort, Qu'il avait passé une rivière profonde, Et que le ciel était de l'autre côté. Et quand nous lui demandâmes où il était, Elle répéta toujours: il est au ciel, Et ajouta que nous pourrions aller à lui, Oh! dites-nous, dites-nous où il faut aller!
«Chère mère est morte il y a une semaine, Et Robbie crie après elle tout le jour. Il nous faut aller où est notre mère, Est-il bien loin, bien loin, le ciel?» O plainte de petits coeurs désolés! Est-ce là le cri universel de la terre Pour que vous ayez appris à demander: Qui sait, qui sait où est le ciel?
Pauvres petits chercheurs après le ciel! Pauvres petites épaves sur la sombre plage de la vie! Un jour vos pieds trouveront la voie Qui vous rendra ce que vous avez encore une fois perdu. La seule réponse que je puisse donner À toute question comme la vôtre, De la part de ceux qui ont perdu leur mère, C'est que le ciel se trouve où cette mère est!
30 octobre.--Après une forte pluie, la mer, si houleuse depuis notre départ, se calme à notre grande joie; la chaleur devient suffocante: nous sommes par 161° 50´ longitude _est_, et par 13° 1´ latitude nord.
À 2 heures, le soleil brille dans toute sa splendeur, puis sa lumière diminue, et peu à peu il se fait presque nuit. Nous le regardons à travers les verres bleus du sextant; l'ombre de la lune passe dessus. À 2 heures 1/2 l'éclipse est totale, puis le disque lunaire sort vers l'_est_, et à 3 heures la clarté première est rétablie. Combien de générations dans les anciens âges n'ont pas connu l'explication de ce phénomène!
1er novembre.--Tous les Saints et le lendemain les Morts.--C'est le jour où les églises se remplissent dans les pays catholiques et où on visite les cimetières: _Sancta et salubris cogitatio pro defunctis orare!_ Ici notre église est la voûte du ciel et le cimetière l'océan, où reposent aussi beaucoup de nos frères! Dans la nuit, entre les Saints et les Morts, nous passons l'Équateur, cette ligne imaginaire dont on parle toujours et qu'on ne voit jamais; nous la sentons pourtant à la chaleur suffocante et humide.
2 novembre.--À midi, l'affiche journalière porte 1° 17´ latitude sud. Le soir, les marins se déguisent en _minstrels_ et organisent une procession burlesque. Le roi et la reine de l'Océan, aux longs cheveux d'étoupe avec une couronne d'or, sont précédés par des hallebardiers, par des hommes à cheval, par une suite de peuple. Au son de la trompette, ils font le tour du navire et arrivent au salon. Là, après des chants de _minstrels_, le roi prononce une adresse aux passagers et à lord et lady Roseberry.
L'orateur est un peu gêné, mais ne manque pas d'esprit. Je remarque les égards qu'il a pour la noblesse. «J'ai vu, dit-il, que vous commenciez à vous ennuyer, et je suis sorti de mes profondeurs pour vous faire une visite et vous parler des merveilles de mon domaine..., etc.»
La procession reprend son chemin, et on tire les chevaux de jonc et de chiffons par la tête et par la queue, jusqu'à ce qu'ils se démontent, en chantant des couplets bouffes. Tout le monde rit, tout le monde est content: on fait une quête et on récompense tous ces bons marins qui ont pensé aux passagers.
3 novembre.--C'est jour de conseil et d'inspection. Le capitaine parcourt toutes les cabines. Que ne peut-il les rendre plus grandes! J'éviterais de laisser porte et fenêtre ouvertes pour respirer, et aurais moins de chauds et froids à soigner. Je pense que cette nécessité de vivre au courant d'air, ou de manquer d'air, compromettra bien des santés.
Dans l'après-midi, on fait la manoeuvre du feu; tout l'équipage s'ébranle, chacun court à son poste, armé de la ceinture de sauvetage; les pompes fonctionnent, et on inspecte les embarcations.
Le 4 novembre, jour de dimanche, à 10 heures 1/2, la cloche tinte-tinte...; le salon se pare en fête, les rideaux et les tapis verts cèdent la place aux rideaux et aux tapis bleus, les passagers arrivent et se placent au centre. Ceux de 2e classe viennent au 2e rang; les matelots et les domestiques se rangent sur les côtés. Le capitaine entre, et le service commence par ce cantique:
_Jesus Lover of my soul Let me to Thy bosom fly While the gathering waters roll While the tempest still is high; Hide me, O my Saviour, hide Till the storm of life is past Safe into the heaven guide O receive my soul at last!_
Jésus, l'amant de mon âme, Laisse-moi fuir vers ton sein Pendant que les eaux qui m'enserrent roulent, Pendant que la tempête gronde encore fort; Cache-moi, ô mon Sauveur, cache-moi Jusqu'à ce que l'orage de la vie soit passé! Sûr guide pour la vie, Oh! reçois à la fin mon âme!
Le capitaine lit les prières et le public répond, puis on lit l'épître et l'évangile du jour; on récite plusieurs psaumes et le _Te Deum_, et on termine par ce cantique:
_Lead kindly Light amid the encircling gloom Lead Thou me on; The night is dark, and I am far from home Lead Thou me on!_
Conduis-moi, ô bénigne Lumière, à travers les ténèbres qui m'entourent; Conduis-moi toi-même. La nuit est obscure, et je suis loin de mon chez moi; Conduis-moi toi-même!...
Vieux et jeunes, riches et pauvres, sont recueillis et pénétrés de l'esprit de prière. Durant le reste du jour, le piano et l'orgue ne retentissent que de chants sacrés; l'Anglais et l'Américain sont si sévères pour le repos dominical, qu'ils s'interdisent même d'écrire.
Le 5 novembre, à 3 heures du matin, nous passons en vue de Tutuila, une des îles de l'archipel des Navigateurs, ou îles Samoa, qu'il y a quelques années, l'Allemagne voulait s'annexer. L'Angleterre a fait alors ce qu'elle voudrait faire en ce moment avec la France, à propos du Tonkin et de Madagascar; elle a si bien manoeuvré, que l'annexion n'a pas eu lieu.
L'Angleterre considère le monde comme son domaine; elle est jalouse qu'on en prenne quoi que ce soit; elle espère, avec le temps, s'annexer encore ce qu'elle ne possède pas. Il faut dire, par amour de la vérité, que jusqu'à présent c'est la nation qui sait le mieux se répandre, et mieux se faire toute à tous pour soumettre les populations des divers points du globe.
Le soir, quelques passagers organisent une Cour d'assises avec juges, jurés, avocats, secrétaire, témoins, etc. Lord Roseberry est le défenseur de l'accusé. Un Juif est traduit à la barre et accusé d'avoir négligé son devoir pour s'occuper de la femme de chambre (_stewardess_), en sorte que l'eau a pénétré dans le salon et a mis en danger les passagers. Les témoins à charge et à décharge sont nombreux, et les dépositions souvent très bouffonnes. Il résulte des témoignages, que le crime de négligence doit être écarté; mais reste le crime d'avoir fait la cour à la femme de chambre. Le condamné invoque le témoignage de son évêque, prouvant qu'il voulait se marier; on lit les lettres amoureuses et on appelle l'évêque. Comme les autres témoins, il prête serment sur les évangiles. À quelle église appartenez-vous?--À l'église des _latter day's saints_, connue sous le nom d'église mormonne.--Êtes-vous marié?--Oui, 25 fois spirituellement..., etc.--Un Chinois est appelé à témoigner en langue chinoise, et l'interprète doit traduire, mais le Chinois refuse de parler, et il faut le renvoyer. Plus tard, interrogé par le capitaine sur la raison qui l'avait empêché de parler, il répond: «J'ai vu que tout le monde se rendait ridicule, et je n'ai pas voulu me rendre ridicule.» Les Chinois n'aiment pas la plaisanterie. On voit que ceux qui dirigent les débats appartiennent au barreau: ils ont perruque et manteau rouge ou noir. Enfin le pauvre prisonnier réussit à prouver qu'il voulait épouser la fille de chambre, et il est relâché pour procéder à l'hyménée.
C'est une manière agréable et innocente d'occuper le temps et de rompre la monotonie des longues journées de navigation.
Le 6 novembre, nous naviguons près l'archipel des Amis. Par 21° latitude, à la hauteur des Fiji, une horrible tempête s'élève et grandit à mesure que nous avançons vers le tropique. Cette fois, le Pacifique ment à son nom. Il est beau de voir le navire soulevé sur des montagnes et précipité dans les vallées entre les vagues, mais les estomacs sont peu à l'aise. Une pluie diluvienne nous empêche de sortir, et tantôt c'est une vieille dame qui dégringole l'escalier, ou un autre passager qui est jeté sur son voisin. Vers le soir, une armée de marsouins vient parader autour du navire, faisant en l'air des sauts de 5 à 6 mètres.
Le 7 novembre, la tempête continue, mais moins forte. Nous sommes par 26° latitude sud; nous avons passé le tropique. Le vent est nord-est et enfle les voiles; nous filons 14 noeuds. Dans la nuit, le vent change tout à coup et souffle au nord-ouest; les vagues inondent les cabines de droite. Les passagers se sauvent en chemise au salon, criant après les domestiques. Scène amusante, mais quelques-uns sont jetés sur le piano et sur les chaises; l'un d'eux perd même un ongle du pied. La mer a voulu, elle aussi, jouer son rôle pour rompre la monotonie.
Le lendemain, le soleil reparaît, mais le navire danse toujours. Je commence à avoir assez d'élasticité pour me promener quand même. Vers 3 heures, nous passons le 180° parallèle et nous sautons un jour. Au lieu de compter jeudi, nous passons d'emblée au vendredi. Notre semaine n'a ainsi que six jours, mais le jour enlevé a été réparti sur tous les jours du voyage depuis le départ de l'Europe. En venant vers l'ouest, tous les jours s'allongeaient de 20 minutes, et arrivés aux Antipodes, nous sommes obligés d'enlever le jour ainsi disparu, pour retrouver le même calendrier qu'au départ.