Part 10
La diligence est une grande voiture dont la caisse peinturlurée repose sur des lanières de cuir. Des rideaux de cuir ferment les côtés. À l'intérieur il y a trois sièges à quatre places chacun; le siège du milieu est mobile; une courroie mobile y sert d'appui aux passagers. Heureusement nous ne sommes pas au complet; 9 au lieu de 12. Sur l'impériale, le cocher ne veut personne que ses deux postillons, à cause des difficultés de la route. Les sacs de cuir contenant la malle pour les États-Unis encombrent le derrière de la voiture; 8 mules nous entraînent au grand galop. Elles reprennent bientôt le petit pas; nous sommes encore dans la zone des pluies. Les chemins sont des lacs ou des fondrières; nous avançons péniblement. Les champs de maïs sont clôturés par des haies de _cactus gigantea_. Les villages portent les traces des dernières guerres. Plus loin nous atteignons des collines arides. Nous montons au pas les raides pentes, mais nous dégringolons au galop les descentes à travers les rochers. Nos têtes heurtent contre la voiture ou les unes contre les autres; parfois les sursauts les envoient au plafond. Une dame, qui est pourtant indigène, s'effraye, et à tout instant, lorsque la voiture se penche à droite ou à gauche, elle se cramponne au voisin en criant: _abajamos! abajamos!_ Nous tombons, nous tombons. Toutefois, la frayeur ne l'empêche pas de fumer sa cigarette.
Vers 11 heures, on nous fait déjeuner dans une petite auberge. J'y remarque une bonne vieille qui doit avoir au moins 110 ans; sa peau est un vrai parchemin. Je lui parle, elle répond avec grâce, tout en se voilant avec sa mante par modestie. Nous continuons notre route, aussi pénible que le matin, et vers 6 heures 1/2 du soir, nous arrivons à Ojuelos, petite ville de 5,000 habitants. On m'installe à l'auberge dans une chambre à deux lits, sans fenêtre. Toutes les chambres ouvrent sur la cour intérieure, où sont remisées les voitures. C'est un peu comme les auberges de la Chine.
Je demande un bain pour me délivrer de la poussière, on m'en promet un pour le matin, si je veux bien le prendre dans une cuve.
Le lendemain matin à 5 heures je cherche ma cuve, mais l'eau s'était enfuie par les douves mal jointes. À 6 heures nous remontons en voiture. La bonne humeur est générale. On lie bientôt amitié dans ces diligences comme entre compagnons de la même infortune. La zone des pluies est franchie, et la poussière que les roues envoient dans la voiture nous étouffe. Le nouveau conducteur me permet de m'installer sur l'impériale. J'y jouis d'une belle vue et d'un air respirable, mais bientôt le soleil a brûlé ce qu'il a pu atteindre de ma peau; elle tombera. Il n'est pas mauvais parfois de faire peau neuve. Les diverses _haciendas_ que nous rencontrons ont des barrages qui leur permettent de recueillir dans de petits lacs artificiels l'eau nécessaire. Des vols de canards sauvages y prennent leurs ébats. De ma position élevée, je peux voir de nombreux lapins et lièvres près des buissons me regarder avec curiosité. Parmi les voyageurs, un Espagnol les tire de temps en temps, mais sans succès. Tous les passagers ont carabine, ou tout au moins revolver et coutelas. Je suis le seul qui, pour toute arme n'ai que mon couteau de poche, long de 7 centimètres. À 10 heures on me fait remarquer une croix. Elle est collée à une des parois de la chapelle élevée sur la Hacienda de Depetate. Cette croix rappelle la mort du général Ramon de Miramon, fusillé contre ce mur. Il était frère du général Miramon, fusillé à Queretaro avec l'empereur Maximilien. Vers 11 heures on nous descend à San-Antonio. À l'auberge, pour déjeuner, on ne nous donne que des os. La route suit toujours des montagnes arides; il me semble traverser les Castilles ou le département des Basses-Alpes, mais un département grand comme la France. À 3 heures 1/2 nous apercevons les nombreuses coupoles de San-Luiz de Potosi. Nous traversons la plaine, où le paysan arrose le blé au moyen de norias, et à 4 heures nous sommes dans cette capitale de l'État de San-Luiz de Potosi.
Ma première visite est pour le gouverneur. Il est au Conseil, et je remets à son secrétaire la lettre que j'avais apportée de Mexico. J'avais aussi une lettre pour M. Exiga, directeur de l'école de _artes y oficios_, et tout en me rendant chez lui, je visite la ville. La _plaza de arme_, où est mon hôtel, est digne d'une grande ville. Une belle statue de bronze y occupe le centre d'un magnifique square. Les maisons sont en adobe et à un rez-de-chaussée: quelques-unes ont un étage au dessus.
Les rues sont droites et larges dans la ville nouvelle, et étroites dans la vieille ville. Quelques églises, comme la cathédrale, sont vastes et belles; d'autres sont surchargées de dorures, de sculptures, et d'ornements de toute sorte à la manière espagnole. Partout l'image de la Trinité, consistant en trois figures d'hommes absolument semblables; et partout aussi ces laides statues habillées de chiffons de toutes couleurs. Un parc aux abords de la ville est assez vaste, mais entièrement négligé.
San-Luiz est une des villes importantes du Mexique. Après Mexico, qui compte 200,000 habitants, Léon en possède 100,000, Guadalajara 80,000, Guanajuato 70,000, et San-Luiz 50,000.
J'arrive enfin chez M. Exiga, qui a la bonté de me faire visiter son école. Elle réunit 130 garçons internes, répartis en 7 ateliers de serruriers, menuisiers, cordonniers, imprimeurs, etc. Ces enfants apprennent aussi le dessin linéaire et d'ornement, la tenue des livres, l'anglais, le français et la musique. L'Indien a de grandes dispositions pour la musique. Dans la cour, une quarantaine d'enfants exécutent de jolis morceaux sur des instruments à vent. Le maestro est un Indien qui est devenu une vraie célébrité dans son art. Cette école a été fondée par le gouvernement et vit à ses frais. C'est de l'argent bien employé.
Je prends rendez-vous avec M. Exiga pour la soirée.
À l'hôtel je trouve une lettre que m'envoyait M. Guttierez, gouverneur de l'État. Il me recommandait à M. Jésus Sanchez Lozano, _jefe politico_ du district minier de Catorce, où j'espérais visiter encore quelques mines. Dans la soirée, M. Exiga me présente à plusieurs de ses amis, avec lesquels nous pouvons causer des choses du pays, et un peu tard je viens à l'hôtel chercher mon repos.
Le 10 octobre on m'éveille à 3 heures du matin. La voiture part à 4 heures. Je suis seul passager. Malgré la satisfaction d'être sans gêne dans la voiture, je ne puis me délivrer d'une certaine appréhension. Je suis seul et sans armes, livré à des postillons inconnus, armés de coutelas et de revolvers. Je dois ainsi traverser, par une route de plusieurs jours, un pays à peu près désert où les brigands viennent à peine de cesser leurs exploits! Mais, courage! en avant, à la bonne Providence! Dieu m'a conduit jusqu'ici, il me conduira bien jusqu'à la fin! Le postillon est déjà à son poste lorsque sa jeune femme arrive, lui porte sa couverture, allume sa cigarette et sa torche résineuse, et lui remet son déjeuner pour la route. La femme du peuple a bien du mérite, et sous les haillons bat souvent un noble coeur! Nous avançons dans les ténèbres, puis l'aube arrive, et avec elle le réveil de la nature. Les oiseaux gazouillent leur prière du matin, les sommets des collines se dorent, le berger pousse ses chèvres et ses brebis, les _picadores_ à cheval mettent en route les mules et les baudets, et les jeunes filles s'en vont à l'eau avec leurs gracieuses urnes sur l'épaule. Les conducteurs ont tous coutelas et revolvers. Je remarque quelques charrettes conduites par des femmes, et cela me rassure. Après la guerre civile, le gouvernement s'est appliqué à détruire le brigandage. Les populations paisibles qui en souffraient s'y sont prêtées volontiers, en appréhendant elles-mêmes les malfaiteurs pour les consigner à l'autorité. Ceux qui ont échappé aux balles et à la prison sont pour le moment réfugiés dans les montagnes. Les routes que je parcours portent les traces de leurs exploits. Par-ci, par-là, je remarque des croix, et lorsque je demande au conducteur ce qu'elles signifient, il me répond invariablement: _ladrones!_ Il veut dire qu'elles rappellent les massacres des voleurs. Tout le monde étant armé, le vol est précédé d'une lutte, et le voleur devient nécessairement assassin.
Le pays que nous traversons est un immense champ d'énormes cactus à figues de Barbarie. Les indigènes en prennent les feuilles, qu'ils passent au feu pour détruire les épines, et les donnent aux boeufs, qui en sont friands. Aux cactus succèdent les youcas, dont quelques-uns atteignent une hauteur considérable. On les dirait les géants du désert. Par-ci, par-là, quelques villages en adobe et quelques haciendas au bord d'un étang. Les paysans suspendent à l'air les bêtes qu'ils tuent, et malgré la chaleur du soleil, l'air, à cette altitude de 1,800 mètres, les conserve assez longtemps. Le gibier abonde et ravage les champs de maïs.
Vers midi on s'arrête dans un village pour déjeuner; je visite les pauvres habitations de terre, adressant la parole aux personnes que je rencontre. Les femmes sont craintives, les enfants curieux viennent voir l'étranger, les hommes répondent poliment à toutes mes questions. Dans une de ces pauvres cabanes, je trouve un perroquet; il me touche gentiment de la patte, monte par le bras sur l'épaule et sur la tête; mais le traître! il saisit mon beau chapeau de Panama, et d'un coup de son bec crochu lui fait un large accroc.
Dans l'après-midi le soleil devient plus chaud et la poussière fatigante. À Venado je vois une usine à coton. Pendant qu'on change les mules, je suis entouré de mendiants qui veulent tous leur petite monnaie, et s'en vont en bénissant l'étranger. Au moment où l'on jette le lazo à une mule, elle réussit à se sauver et part furieuse à travers le village, gagnant la campagne. On la rattrapera plus tard.
Le soir, vers 6 heures 1/2, j'arrive à Chalca, où je dois passer la nuit. Bientôt la diligence qui fait le service en sens inverse arrive aussi, et amène 1 Italien, 1 Français, 2 Américains, 1 capitaine et 1 gendarme mexicains. Il n'y a que deux chambres dans l'hôtel, et selon l'usage du pays, la porte sert de fenêtre. Je partage la mienne avec les deux Américains. Après le souper mon compatriote me raconte qu'il est de Barcelonnette et qu'il vient d'installer un nouveau magasin d'étoffes dans les environs. L'Italien est un ancien colonel garibaldien qui a fait la campagne des Vosges. Le gouvernement mexicain l'a nommé agent de colonisation et lui donne 300 piastres par mois pour qu'il cherche vers la frontière américaine les endroits les plus propices à l'établissement de colonies de race latine. Il en profite pour s'occuper de ventes de terrains. Il m'en cite quelques-uns comprenant plusieurs lieues carrées à des prix variant de 1 à 100 fr. l'hectare. Lorsqu'il découvre des terrains qui n'ont pas été enregistrés, dans le but d'éviter la contribution, il les signale au gouvernement, qui en reprend possession et les vend. Il collectionne aussi pour le compte du gouvernement des fossiles, tels que os de mastodontes et autres, destinés au musée de Mexico. Dans les environs de Chalca, une mine de plomb argentifère emploie en ce moment 500 ouvriers. Elle en employait 4,000 quand elle tenait les filons riches. Je quitte mes voyageurs et je m'en vais sur ma dure couche, car on m'éveillera à 3 heures du matin.
CHAPITRE XIII
Départ de Chalca. -- Je fais un heureux. -- La Hacienda de Solis. -- Matehuala. -- Les mines du district de Catorce. -- La ville de Cédral. -- La Hacienda de beneficio de Don Antonio Verume. -- Un garçon qui veut apprendre l'anglais. -- Le vin de Membrillo. -- La Hacienda el Salado. -- Les toiles d'aloès. -- Les briques d'adobe. -- On dompte un cheval sauvage. -- La soirée et la nuit à la Hacienda la Ventura. -- Un inconnu. -- Le gibier. -- Les fauves. -- La ville de Saltillo. -- Le chemin de fer. -- Le chien des prairies. -- Monterey. -- Laredo. -- Arrivée à San-Antonio.
Le 11 octobre, à 4 heures du matin, nous sommes en route, et je continue à occuper seul la voiture. Le conducteur est toujours accompagné d'un postillon et d'un gamin, apprenti postillon. Ce dernier gagne 1 fr. par jour, le postillon 2 fr., et le conducteur 5 fr. Le postillon et son aide sont souvent obligés de renouer les courroies cassées, de courir auprès des mules de devant, car il y a triple attelage. Ils regagnent le siège en grimpant par des petits bouts de fer attachés à la voiture, pendant qu'elle continue sa course et ses sursauts. Dans une de ses ascensions, le petit gamin est tombé il y a peu de temps, la roue lui a passé sur le bras; il le porte enveloppé. Il me demande la permission de se reposer par intervalles dans la voiture, ce que je lui accorde volontiers. Il est couvert de haillons et porte des semelles de cuir attachées aux pieds par des courroies. L'intérêt que je lui montre le rend confiant, et à un moment donné il me dit: _io me voi a suya tierra_: je m'en vais à votre pays, emmenez-moi.--Et que viens-tu y faire?--Je vous servirai et je pourrai vivre; ici les 20 sous que je gagne sont à peine suffisants pour payer la nourriture que je prends en route, et malgré le métier pénible et dangereux, je suis toujours déchiré; je ne puis arriver à m'acheter une paire de souliers; et ce disant il me montre ses haillons et ses pieds meurtris. J'avais un veston de laine que j'avais acheté dans les Pyrénées et qui avait déjà fait mon premier tour du monde. Il m'avait rendu bien service dans les plaines glacées du nord de la Chine. Je le lui donne; il le met à l'instant, il est dans la jubilation; mais je doute que son bonheur soit aussi grand que le mien. Il n'y a pas de joie comparable à celle de faire des heureux.
À 8 heures nous arrivons à une hacienda importante, appelée Solis, propriété d'un Espagnol. Je me dirige vers la maison du maître; la dame, qui se tient sur la porte, un bambin au bras, se sauve à mon approche. Je visite la chapelle et vois sur la place 12 hommes occupés à égrener du maïs en frottant les épis sur un cylindre formé de noyaux d'épis de maïs étroitement liés. Une machine mue par un seul homme égrènerait plus de maïs en moins de temps, et les 22 bras rendus ainsi disponibles seraient une nouvelle force productive. Je reviens au _rancho_ où je dois déjeuner. Il est couvert en feuilles de _youcas_. Plusieurs images de saints tapissent les murs d'adobe. Sur le lit une petite harpe indique le goût de la musique chez les habitants. Une bonne vieille me sert quelques aliments primitifs; je lui demande combien d'ouvriers occupe la ferme, elle me répond: _una maquina!_ C'est sa manière d'exprimer un grand nombre. Même réponse concernant les animaux, les bergers, etc. Heureusement un Indien, qui me paraît intelligent, est mieux au fait, et répond à plusieurs de mes questions. La ferme a 5 lieues de long; elle a vendu récemment 400 mules au prix de 34 piastres chaque. Le cheval non dompté se vend 12 piastres, et celui qui est dompté 48. Un bon âne vaut 20 piastres; les vaches se paient de 15 à 30 piastres, selon la quantité de lait. Une paire de boeufs de labour vaut 40 piastres; les moutons, 3 piastres. Les bergers chefs sont payés 120 piastres l'an; les _pèones_, hommes de travail, reçoivent 2 réaux (1 fr.) par jour. Une _criada_ (bonne) est payée de 3 à 6 piastres par mois; la viande se vend. 1 réal la livre. Les travailleurs achètent à la boutique du patron tout ce dont ils ont besoin. Les prix sont calculés de manière qu'après avoir à peine mangé, le pèon reste avec ses haillons et n'a jamais le sou.
Mais les mules sont attelées et je reprends ma route, grimpant sur l'impériale pour éviter la poussière. Les cactus font place à une espèce d'acacia mimosa aux grandes branches. Elles avancent vers la voiture et m'ont égratigné plus d'une fois. Cet arbre donne un fruit dont le bétail est friand. Par-ci par-là quelques chiens des prairies et de nombreuses vipères. Elles se nourrissent d'un fruit rouge produit d'un cactus appelé _nopali_. Au loin se dessine la sierra de Catorce et un pic volcanique appelé _el frai_.
À 1 heure 1/2, nous arrivons à Matehuala, ville de 18,000 habitants; la place est plantée d'arbres et les rues assez propres. Le chef politique, M. Jésus Sanchez, me présente à un Français, _haciendado_ ou propriétaire dans le pays. J'aurais voulu m'arrêter quelques jours pour visiter les nombreuses mines du district de Catorce. M. Sanchez m'en aurait fourni toutes les facilités, mais le steamer de San-Francisco pour l'Australie part le 20 octobre, et j'ai encore bien du chemin à faire. Le manquer serait se mettre dans la nécessité d'attendre un mois pour l'autre départ, et arriver dans l'hémisphère austral au moment où le soleil l'atteint de plus près. Je me contente donc de demander à M. Sanchez des renseignements verbaux, qu'il me fournit avec la plus grande obligeance.
Le district de Quatorce contient 45,000 habitants et possède 5 mines de plomb, d'argent et de cuivre. Chaque mine emploie de 200 à 800 ouvriers. Les contre-maîtres sont payés 2 piastres par jour, les ouvriers travaillent à _tarea_ (à la tâche), et reçoivent tant par mètre de trou de mine, tant par mètre de galerie, etc. Il n'y a point de société de secours mutuels, mais les propriétaires prennent chaque jour une _cuchara_, moitié d'une corne de boeuf, de minerai qui est mis à part et vendu par intervalles. Le produit est confié à l'administration, qui le distribue aux ouvriers en cas d'accident ou de maladie, selon les besoins de la famille. Le gouvernement projette des lois d'assurance et d'économie obligatoire d'après le système allemand; mais avant d'économiser il faut avoir d'abord le nécessaire.
M. Sanchez m'engage à visiter, à Cédral, la _Hacienda de Beneficio_, de Don Luiz Antonio Verume, qui est la plus importante. Je m'y rends vers le soir, à mon arrivée dans cette ville. Le directeur a la bonté de m'accompagner lui-même et de me donner de minutieuses explications. Le minerai d'argent vient de la mine de Concepcion, et est traité de trois manières différentes, selon sa composition. Il donne environ 3 marcos 1/2 de métal par tonne de minerai. Le premier système est celui que j'ai décrit en parlant de la Hacienda de Saint-François-Xavier à Guanajuato. Il a été inventé il y a 300 ans par Médina, aux mines de Pachuca. Le deuxième système est employé pour le minerai plus riche. On le place dans un four, avec du charbon et certains ingrédients. Par l'action du feu le plomb s'oxyde et l'argent reste séparé.
Le troisième système, inventé par Alfonso Barba au Pérou, il y a 400 ans, est l'amalgamation chaude employée pour le minerai contenant des iodures et bromures. Ce système tient des deux premiers. Un quatrième système est employé à Sonora et ailleurs, et consiste à extraire l'argent en le convertissant en chlorure au moyen du sel. Le mercure employé ici provient des mines d'Almaden en Espagne. On le paie 50 piastres le quintal, et il perd de 10 à 12% dans chaque opération. Les ouvriers gagnent depuis 4 réaux jusqu'à 2 piastres par jour. Il y a 5 mines à Catorce; 3 sont en perte en ce moment.
Cédral compte 5,000 habitants. Sur le marché je vois des oranges et des citrons; mais à l'hôtel je ne puis obtenir de vin. On me donne un vin de _membrillo_ (de coing) qui ressemble au vin cuit. Le garçon qui me sert me demande le nom anglais de chaque objet qui lui tombe sous la main. Il en connaît déjà plusieurs; décidément il veut se rendre aux États-Unis.
Après souper, je prends mon repos dans une chambre à quatre lits, où, pour cette fois, je suis seul.
Le lendemain matin à 4 heures j'éveille les conducteurs et postillons. Ils ont passé la nuit sous le portique, étendus par terre dans une couverture. Le garçon de la veille m'apporte une chandelle de suif, et commence à me demander comment s'appelle le chandelier en anglais, comment le bol, la cuillère, le sucre, le café: il tient à continuer sa leçon.
Peu après les mules nous ramènent au milieu du désert. Une odeur parfumée m'avertit que sous les buissons poussent des plantes aromatiques. Les matinées sont presque toujours brumeuses, mais vers 9 heures le soleil se montre. Il a bientôt séché la rosée, et la poussière devient intolérable. Toutes les fois que, dans un village ou à une hacienda, on change les mules, je profite du temps pour visiter les maisons et les ranchos. Ils sont toujours bien misérables. Quelques-uns ont pour toiture des feuilles d'aloès. Dans ces pauvres cabanes couchent la famille et les chiens pêle-mêle: le matin les femmes sont occupées à faire les _tortillas_; elles broyent entre deux pierres la graine de maïs et préparent dans un poêlon de petits ronds de pâte mince, comme le font les Bretons avec le blé noir. Des fours en adobe, à côté des ranchos, indiquent qu'on sait faire aussi le pain. Dans une rancheria[4], au-dessus d'un noria on a suspendu un mouton entier pour le dessécher à l'air.
[Note 4: On appelle ainsi une réunion de ranchos ou habitations des paysans.]
Ces norias, tournés par des mules, ne montent que quelques petits seaux de cuir.
À 11 heures 1/2 on m'arrête pour le déjeuner à la hacienda _el Salado_. L'administrateur m'apprend qu'on y sème 800 fanegas de maïs par an (la fanega équivaut à 75 livres.) Cette culture se fait à métairie. L'an dernier le propriétaire a eu 20,000 fanegas pour sa part. L'hacienda nourrit aussi de nombreuses bêtes: 4,000 chevaux, 1,000 ânesses, 2,000 vaches. On vend 600 chevaux l'an, au prix moyen de 40 piastres. Les habitants qui vivent de la ferme sont environ 600. Ils n'ont point d'église, mais des écoles pour les deux sexes. Dans cette hacienda, je vois préparer le fil d'aloès. On prend la partie intérieure de la plante, on la presse avec une règle de fer contre un rouleau de bois, et on tire par un bout. La partie grasse de la plante est ainsi raclée, et reste la partie filandreuse, qui est séchée au soleil. D'autres ouvriers prennent ces fils et en font des ficelles et des cordes par un procédé primitif. J'en vois qui, avec ces ficelles, font une trame qu'ils étendent dans la cour et la tissent en toile grossière d'emballage. D'autres empilent les filaments, qu'ils recouvrent d'un morceau de toile. Ce sont des selles ou bâts pour les mules et les baudets. Un peu plus loin un Indien fait les briques d'adobe. Il mélange une terre argileuse à du fumier, pétrit le tout avec de l'urine de cheval, et met la pâte dans un moule. Il en résulte une brique large de 30 centimètres, longue de 45, épaisse de 10, assez semblable aux briques chinoises. Elle résiste à l'action de l'eau. Avec ces briques on fait toutes les constructions dans l'Amérique espagnole. Dans les haciendas, elles servent aussi à construire d'immenses cônes dans lesquels on enferme la récolte.
Trois Indiens s'en vont de maison en maison, de rancho en rancho, jouant de la mandoline, de la harpe et de la guitare; ceux qui les demandent les paient 5 fr. l'heure.
Nous continuons notre route, et au prochain relais je vois dompter un cheval sauvage. Un Indien se tient en croupe avec peine; l'animal, par de terribles sauts de mouton, cherche à le jeter à terre; un autre Indien, avec une habileté qui tient du prodige, le lace de loin, tantôt à une jambe, tantôt à une autre, et arrête son élan.