A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde

Chapter 8

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Au verger, je remarque encore les fruits nombreux et variés des tropiques; le palmier de Madagascar déploie ses immenses branches et laisse tomber ses longs épis; l'arbre à cannelle donne son écorce de senteur, et l'arbre à girofle ses clous parfumés; le palmito, ou palmier mince et long, fournit un excellent légume dans sa partie supérieure, et le sagou ressemble aux fougères arborescentes. Après le dîner, j'interroge encore sur les conditions auxquelles le gouvernement concède les terres de l'intérieur, et j'apprends qu'il fait des concessions d'une sesmaria (1/2 lieue carrée), à condition qu'on y bâtisse une maison et qu'on y place une famille pour la culture. Le prix demandé est minime: 1/2 reis (1/8 de centime) par brasse carrée, payable à long terme. Ces renseignements ne concordent pas avec ceux fournis par le bureau de la colonisation à Rio-Janeiro; là, en effet, on m'avait indiqué 2 reis pour prix de la brasse carrée; en sorte que je suis en présence d'un mystère, lorsque je cherche à m'expliquer la conduite de ce bureau; voudrait-on éloigner l'étranger capitaliste et intelligent, de l'achat des terres, pour n'avoir que des bras ignorants, afin de remplacer l'esclave? Il n'y a que le coeur grand et l'esprit large qui aboutisse aux choses grandes et profitables!

Enfin la conversation roule sur la chasse. Un pays presque encore vierge doit, nécessairement, abonder en gibier: il y a, en effet, ici, pour les amateurs, 4 espèces de tigres ou _oncas_, 3 sortes de chats sauvages, 4 qualités de cerfs, 4 qualités de sangliers, une grande quantité de lapins.

La _Prighizza_ ou le paresseux, animal lent qui met un jour à grimper sur un arbre, mais qui serre tout à coup ses ongles allongés, et gare si on est pincé; le _paca_ qui a la face du phoque et le goût du mouton; le _capivara_, le _cutia_, plus petit que le _paca_, et l'_anta_, qui tient de l'éléphant et du mulet, mais plus petit que celui-ci; s'il est poursuivi, il brise tout avec sa poitrine dans la forêt vierge: son cuir, très épais, est fort recherché.

Le gibier de plume n'est pas moins abondant. On me cite le _macuco_, espèce de dinde sauvage; le _jacu_, sorte de coq de bruyère; le _jao_, poule sans queue; l'_uru_, un peu plus gros qu'un pigeon; le _mutu_, espèce de coq; le _pavon_, sorte de faisan; le _jaburo_, oiseau piscivore, dont les ailes ont une brasse d'envergure; le _pattu_ silvestre ou canard, le marecu et l'ariri, autres variétés de canards; le _curicaca_, qui ressemble à un oiseau de proie, etc.

CHAPITRE VII

Route vers San-Paulo. -- Deux musiques de nègres. -- La fête de saint Jean et les pétards. -- Un étrange garçon. -- La ville. -- L'hôpital et les Soeurs de Saint-Joseph de Chambéry. -- Un vigneron français. -- Départ pour Sanctos. -- Les entrepôts de café. -- La Casa di Misericordia. -- Navigation vers la République orientale. -- En quarantaine à l'île de Florès.

Il est dix heures lorsqu'on va au repos. À sept heures je prends congé de l'aimable hôte qui m'a comblé d'attentions, et avec son beau-frère, qui revient d'Espagne, nous montons en voiture. À sept heures et demie, nous visitons la belle église de Sainte-Anne, à peine achevée, par les soins et presque entièrement aux frais du baron de Rio Bonito, propriétaire du village; et à huit heures, le train m'emporte vers le sud, dans la direction de San-Paulo. Le soleil est ardent et la poussière envahit les wagons; la voie suit le fleuve Parahyba, qui coule à travers de gracieuses collines, bornées au loin, à droite et à gauche, par deux chaînes de montagnes. Partout le café, la canne et la forêt vierge. À la station de Divisa, une bande composée de noirs joue la marche nationale italienne pour la réception d'un personnage dont j'ignore la qualité. À Cocheira, on change de compagnie et de train; la voie large est remplacée par la voie étroite. Une autre bande de musiciens nègres s'en va à Lorena pour rehausser une fête au profit des pauvres. C'est demain la Saint-Jean, une des fêtes des nègres. Nous quittons le Parahyba pour entrer dans une plaine où paissent les boeufs et les mules. Elle est couverte de petits monticules de terre, maisons des _coupis_, espèce de guêpe. La voie continue à s'élever jusqu'à atteindre une altitude de 700 mètres. À six heures, nous sommes à San-Paulo. Durant la route, après Cocheira, le conducteur du train prend et arrange à part mes deux valises qui étaient venues jusque-là dans mon wagon. Comme il laisse celle des autres passagers, je pense qu'il veut me faire une politesse, mais à San-Paulo il réclame 12,000 reis pour les rendre et ne me donne pas même une quittance; il y a donc des compagnies qui exploitent plus que d'autres!

À San-Paulo, les pétards, les fusées vont leur train, mon garçon de chambre est Napolitain; ils sont donc bien dévots à saint Jean ici, lui dis-je. Le malicieux garçon me répond: «tutto fumo, poco arrosto» (tout de fumée, peu de rôti). Cette manie de jouer avec la poudre pour la Saint-Jean est si grande, qu'on tire les fusées même en plein midi. À table, je remarque l'air distingué de celui qui me sert; il parle le français, le portugais, l'italien. Je l'interroge et il m'apprend qu'il est le neveu de tel banquier de Milan. Comment êtes-vous donc ici à servir?--En venant dans ce pays, j'étais teneur de livres dans une compagnie de chemins de fer: après un an, elle a fait faillite et j'ai perdu mes gages. Le séjour au milieu des terrassements m'avait donné la fièvre intermittente, et j'ai passé 7 mois à l'hôpital, où les Soeurs de Saint-Joseph de Chambéry m'ont bien soigné; je suis ici pour gagner ma vie, mais peu fait pour ce métier, je soupire après la main secourable qui m'en tirera. Les épreuves sont partout!

Le 24 juin, saint Jean. Mon esprit se reporte au loin à ces belles fêtes de famille qu'en ce jour organisait et présidait le grand-père: il me semblé voir les bouquets et entendre les poésies sur saint Jean-Baptiste que récitaient au vieillard les enfants et les nombreux petits-enfants: il y a des joies à côté des épreuves dans la famille chrétienne! La ville compte 40,000 habitants, ses rues sont étroites, une partie de ses maisons en pisé. À la _Casa di Misericordia_, les Soeurs de Saint-Joseph soignent une centaine de malades: je remarque un bon vieillard anglais; sa barbe blanche et son air vénérable l'ont fait surnommer par les Soeurs le Père Éternel. Une pauvre Française est brisée par la fièvre tierce. «D'où êtes-vous,» lui dis-je? Elle me répond: «Je suis des Hautes-Pyrénées.» Les nègres sont nombreux, une salle est réservée à la vieillesse. Les Soeurs ont aussi une école gratuite avec 100 élèves. Les Ordres enseignants auraient ici bien à faire. À quelques heures de chemin de fer, à Itu, les Pères jésuites de la Province Romaine ont un collège avec 400 élèves; les riches arrivent encore à faire instruire leurs enfants, mais le peuple, surtout dans les campagnes, manque du nécessaire, sous ce rapport; aussi les neuf dixièmes de la population sont illettrés. Si au moins le clergé pouvait donner l'enseignement religieux; mais il est insuffisant. Douze évêques pour 12 millions d'habitants, sur une surface dix-huit fois grande comme la France, et la plupart sans séminaire! Aussi on compte les personnes qui ont reçu la première communion: heureusement ce peuple est bon, et le Père Céleste demeurera toujours pour tous le Prêtre Éternel!

M. Judalessio me renseigne sur les oeuvres charitables du pays.

On m'avait dit qu'à une heure de la ville, un Français, le comte de Milville, plantait la vigne. Belle occasion pour me renseigner. À deux heures, par un soleil de feu, je m'achemine vers l'ouest; je traverse une plaine marécageuse, et, arrivé à un cours d'eau, je demande la propriété du comte de Milville. On m'indique la direction et on ajoute qu'il me faut une demi-heure pour l'atteindre. Après trois quarts d'heure, j'ai traversé toute la plaine, et au pied des collines je demande encore: on me dirige à gauche en m'indiquant d'avoir à traverser, la montagne; on ajoute que j'en ai encore pour une heure. Cette fois, on disait vrai. Enfin, un peu en m'égarant, après deux heures et demie de bonne marche, j'arrive chez M. le comte. La vaste maison de terre rouge couverte en tuiles repose vers le bas d'un mamelon qui domine la plaine. La vue s'étend au loin jusqu'à la ville de San-Paulo. Le comte est heureux de voir un Français, et Mme la comtesse apprête en quelques instants un petit dîner que la course me fait trouver délicieux. Une petite fille de dix-huit mois et un autre à la mamelle sont toute la compagnie des jeunes époux. C'est la vie écossaise.

Nous parcourons la propriété: elle est d'environ 120 hectares et lui a coûté 5 contos de reis, soit de 10 à 12,000 fr.; environ 80 fr. l'hectare. En arrivant dans ce pays, il avait espéré obtenir des terres du gouvernement et planter le café; mais les terres qu'on lui proposait étaient aux confins militaires, à 500 lieues dans l'intérieur, sans communication et sans issue. Il se décida alors à en acheter et à planter la vigne. Il a déjà 6,000 ceps. Ceux qu'il a plantés en septembre dernier ont poussé de beaux sarments. Après trois ans ils produisent: le raisin mûrit en janvier. On plante par boutures dans des trous de 40 centimètres, et à une distance de 2 mètres, parce qu'ici la vigne est très vigoureuse. Un hectare de vigne contient 2,500 pieds donnant par an 50 hectolitres de vin, ce qui, au prix de 80 fr. l'hectolitre, donne un revenu de 4,000 fr. l'hectare.

La plantation revient à peu près à 1,500 fr. l'hectare: on ne laboure pas la vigne; on la nettoye simplement trois fois l'an, ce qui coûte environ 300 fr. l'hectare. Ajoutez à cela les frais de vendange, l'intérêt du capital, l'amortissement du matériel, etc., et tout en calculant largement, on trouvera encore un revenu net de 100%.

C'est ce qu'assurent les autres planteurs, dont quelques-uns récoltent déjà plus de 1,200 hectolitres de vin. L'opération est donc meilleure qu'en Algérie. La vigne employée est l'américaine, et la main-d'oeuvre n'est guère plus chère qu'en France, excepté la nourriture en plus; mais ici, avec la viande à 16 sous le kilo, les haricots et le maïs pour peu de chose, elle ne coûte pas beaucoup. Le foin donne un revenu encore supérieur à la vigne.

Je m'étonne alors qu'on ne draine pas la plaine marécageuse dont j'ai parlé, et qui couvre la ville de brouillards chaque matin, d'autant plus que cette plaine appartient à la municipalité. Une administration intelligente le ferait elle-même, ou céderait la terre avec obligation de drainage à une compagnie qui, en transformant le marécage en prairie, réaliserait d'immenses bénéfices.

Les collines que j'avais traversées étaient sans culture, ou _terras de pastos_, quelques boeufs ou vaches y paissaient, beaucoup de serpents s'y promenaient, et pourtant elles avaient une profonde couche de terre rouge qui semble fort propre à la culture du blé. Avec ces terres qui ne demandent qu'à produire, ce pays va encore demander le blé et la farine à Buenos-Ayres et à New-York. Rien d'étonnant que le pain coûte 0 fr. 75 le kilog., presque aussi cher que la viande.

La formation et la plantation des haies, malgré l'abondance du bois, est assez chère: le bois pourrit vite durant les trois mois de pluies de l'été, de novembre à janvier, et si on le plante en terre, il en sort des arbres.

M. de Mirville m'apprend qu'il y a environ 1,500 Français à San-Paulo, et plus de 9,000 Italiens. En effet, dans les rues, j'entendais parler tous les dialectes de la Péninsule, et j'ai même trouvé un Niçois, pharmacien, dont les fils, naturalisés, sont devenus, l'un, docteur; l'autre, député et journaliste.

Je prends congé de l'excellente famille de Mirville, et, retraversant les collines, j'arrive à la colonie de Santa-Anna, à la nuit close. Je le regrette, car j'aurais voulu interroger sur place les bons Italiens du nord, qui l'occupent; on me dit que leurs terres ne sont ni assez bonnes, ni assez grandes pour les nourrir; mais ils sont industrieux, la famille travaille à la ville et ils arrivent ainsi à l'aisance. Ajoutez à cela que tout individu qui le veut, s'en va, ici, à la montagne, brûle un lot de forêt, plante, sème, récolte, et l'année suivante s'en va renouveler l'opération ailleurs. Le pays n'a point d'impôt foncier. Si un impôt, aussi minime qu'il fût, venait à grever les terres, les accapareurs qui la possèdent s'empresseraient de s'en défaire.

Le lendemain, à sept heures et demie du matin, je monte dans le train qui va à Sanctos. La plupart des voyageurs sont Anglais. Nous traversons des plaines, contournons des collines, et, toujours au milieu de la forêt vierge, nous arrivons à _Alto do Serra_, à plus de 700 mètres d'altitude: de là, pour atteindre la plaine, on a disposé un immense plan incliné coupé en quatre stations. Le train descend au moyen d'un câble d'acier; à droite, les montagnes; à gauche, de profonds précipices; par-ci, par-là, des vallons franchis sur des ponts métalliques de 50 mètres de haut. C'est grandiose, on ne se lasse d'admirer, mais tout le monde a le mal de mer. Je ne sais comment fonctionnent les machines; elles impriment aux wagons de petits mouvements saccadés qui produisent sur l'estomac l'effet d'un fort tangage. Au _Baiz do serra_, le baromètre anéroïde me dit que nous sommes à peu près au niveau de la mer. La plaine est marécageuse et couverte de flaques d'eau, sur lesquelles je vois plusieurs canots creusés dans un tronc d'arbre. Enfin, à onze heures, nous sommes à Sanctos. En ville, on manipule le café dans d'immenses entrepôts. La population est de 18,000 âmes, et comprend toutes les nationalités; mais il n'y a qu'une cinquantaine de Français.

La Casa di Misericordia est dirigée par des laïques, et contient une cinquantaine de malades. L'Anglais qui me conduit me fait remarquer une Française. «D'où êtes-vous, lui dis-je?--De la Mayenne; je suis venue ici avec mon mari, il est mort, mes enfants aussi.» Et elle pleure.... Je l'engage à s'adresser à sa famille pour être rapatriée. Je demande quelles sont les curiosités de Sanctos. On me répond: «Il n'y en a pas, mais l'ascension de la colline est fort intéressante; il faut la faire le matin.» Je n'avais pas le choix: je gravis donc sous un soleil ardent les flancs de la montagne, et après une demi-heure de marche et deux litres de transpiration, me voilà au sommet, où s'élève une chapelle. La vue est merveilleusement belle et fait oublier la fatigue: d'une part, la baie qui s'avance dans les terres en contours bizarrement découpés avec îles et presqu'îles; de l'autre côté, l'Océan et son immensité; au pied, la jeune ville; tout autour, les collines et leurs forêts vierges. En descendant, je m'arrête à la prison, dont la façade forme un des côtés du jardin public. Les prisonniers sont bien gardés derrière leurs portes grillées. J'interroge un Américain: «Why are you here?--On m'accuse de vol, mais c'est à tort.» Je demande à un matelot de Brème ce qui l'a conduit au cachot: «J'étais ivre et je me suis battu.» Un Belge m'assure qu'il n'était qu'un peu gris lorsqu'on l'a recueilli et coffré; enfin, plusieurs nègres sont à l'ombre pour des peccadilles diverses.

Je vais moi-même me mettre en prison, en me rendant au _Mondego_, navire de la Royal-Mail de Southampton, qui doit me conduire à Montevideo.

Je dis prison, car ce navire ne déplace que 2,300 tonnes: il est moitié plus petit que ceux des Messageries. Il devait partir aujourd'hui, mais, d'une part, la douane ferme ici à 4 heures, et il faut arrêter les opérations de déchargement; d'autre part, il sait qu'en arrivant à Montevideo il sera en quarantaine jusqu'à l'expiration de 7 jours depuis son départ de Rio: il préfère donc attendre ici et ne se presse pas. Le capitaine m'assure que nous partirons le matin à 6 heures. Je profite de ce temps pour écrire mon journal et envoyer des nouvelles aux amis.

Le lendemain en effet, à 6 heures, à peine l'aube paraît, on commence à travailler pour tourner le navire; une heure après, il présente la proue vers l'entrée de la baie. Un individu arrive essoufflé et me dit: «Je viens de San-Paulo pour rejoindre un débiteur; il est sur le navire, il se sauve, je veux le faire arrêter par la police.» Je l'adresse à un des officiers, qui lui répond en anglais; mais le Brésilien n'en comprend pas un mot, et pendant qu'il se perd en explications, le navire part, emportant créancier et débiteur. Heureusement que la baie est longue et qu'il faut une heure pour en sortir. Pendant ce temps, on peut faire comprendre la malencontreuse aventure au capitaine, qui fait déposer à l'entrée de la baie le trop empressé créancier. Celui-ci s'en retourna sans argent, trop heureux de ramener sa personne. Le _Mondego_ est surtout disposé pour les marchandises. Les passagers, toujours en petit nombre, sont relégués à l'arrière et presque sur l'hélice; les secousses que celle-ci imprime au navire se communiquent au corps des malheureux voyageurs et redoublent leur mal de mer.

Nous avons à bord, outre les officiers, un Autrichien, inspecteur de la maison Rimmel pour ses fabriques de parfumerie au Brésil et à la Plata; un Canadien anglais avec sa femme, de Chicago; leur fils, âgé de dix ans, est porté au bras depuis qu'il a été mordu à la jambe par un gros chien, à Rio-Janeiro. Nous avons aussi un Romain, qui a inventé une manière de conserver la viande. Il vient d'avoir la fièvre jaune à Rio, et il se sauve. Un docteur italien a aussi perdu de la fièvre jaune à Rio sa jeune femme de 22 ans un mois après son arrivée: il s'en va avec son fils à Buenos-Ayres.

Le 29 juin, nous longeons les montagnes de la province de Santa-Cattarina, le vent est debout: nous ne filons que 9 noeuds 1/2, le tangage rend la promenade impossible.

Les émigrants à bord sont une centaine, Italiens et Espagnols; les Napolitaines vivent un peu trop à la japonaise, et le capitaine soupire après le moment de s'en débarrasser.

La machine, construite depuis 12 ans, manque des derniers perfectionnements. Le 30 juin, navigation tranquille: c'est samedi. Les officiers font la visite réglementaire du navire, et l'équipage, la manoeuvre de l'incendie. Je rends encore visite aux émigrants. Je trouve des Espagnols, des Napolitains, des Piémontais, quelques Françaises et une Niçoise. Ils se plaignent du désordre produit par quelques émigrants et surtout émigrantes; ils se réjouissent de voir approcher la fin du voyage. Plusieurs reviennent de Rio-de-Janeiro, où ils ont été malades et ont perdu des parents. Je distribue des gâteaux aux nombreux enfants, toujours heureux quand on pense à eux. À propos de chant et de musique, grande querelle entre un Anglais et un Américain; l'harmonie n'est pas parfaite entre ces deux peuples.

1er juillet.--Mer très calme; mais roulis très fort, probablement à cause des courants à l'approche du grand fleuve de la Plata. Nous avons toujours la côte à droite, mais elle est si basse qu'elle ne peut être vue que de la dunette.

Le 2 juillet.--Durant la nuit, on a ralenti la machine pour arriver à la pointe du jour. À quatre heures, nous sommes en face de Montevideo. Le phare tourne ses feux sur le sommet du Cerro, la ville dort, et les nombreux navires à l'ancre semblent dormir aussi. À sept heures, le soleil dore l'horizon de ses rayons de feu. Nous attendons avec impatience la visite de la Santé pour connaître notre sort. À neuf heures, un steamer accoste et nous envoie en quarantaine pour vingt-quatre heures à l'île de Florès, à douze lieues d'ici. Les passagers alors ressemblent fort à ces clients qui, au sortir de l'audience, où ils ont été condamnés, ont vingt-quatre heures pour maudire leurs juges: ils maudissent la quarantaine, la fièvre, le Brésil, l'Uruguay, et je ne sais quoi encore. Pour se consoler, on va déjeuner, et pendant ce temps, le navire arpente les eaux bourbeuses de la Plata pour nous conduire à l'isola de Florès, ainsi appelée du nom d'un des présidents de la République orientale.

À midi, nous sommes en face de l'île, mais il faut longtemps pour débarquer les émigrants et leurs bagages. Le _pursuer_ (économe), qui fait l'appel des noms italiens et espagnols avec l'accent anglais, ne peut être compris et jette un peu de gaieté parmi ce monde attristé. À deux heures, notre petit canot nous dépose sur la plage, où nous trouvons nos bagages. On nous fait ouvrir nos malles pour que nos effets prennent l'air pendant un certain temps; enfin je puis me dégager et obtenir une chambre au lazaret, au compartiment des premières. Pas de chaise et pas de table; je vole une chaise au voisin et m'empare d'une mauvaise table à la salle à manger. Je puis ainsi rédiger mes correspondances à divers journaux.

Le ciel est pur, le panorama magnifique; l'air frais redonne la vie; je bénis Dieu d'une prison si bénigne. Le garçon qui me sert est Espagnol: il sait un mot anglais: _all right_, deux de français, trois d'italien; il est fort prévenant et veut que je note son nom: Francisco-Fernandes Martines.

Que de pauvres passagers ayant envie de grogner il voit tous les jours! Dans cette année, cinq seulement ont eu ici la fièvre jaune; trois sont guéris, deux sont morts: un Français et un Allemand.

À cinq heures, on sonne le dîner; il est mauvais, mais l'appétit le rend délicieux. Après le dîner, pendant que mes compagnons jouent au billard, à la clarté du phare, j'inspecte l'île; mais lorsque je me dirige vers le phare, je me heurte à un fil de fer posé à 10 centimètres du sol; immédiatement la porte de la tour s'ouvre et un soldat sort en criant: Qui vive?--Se puede visitar el fanal?--No se puede da nuece, convien tornan a magnana.--Sta bueno.

La nuit était froide, le vent parlait comme notre mistral. À cinq heures et demie, j'allume une bougie et reprends mon travail. À huit heures sonne le café, et peu après on présente la note: deux pesos et demi, environ 14 fr. À onze heures, déjeuner et ensuite départ.

CHAPITRE VIII

L'Uruguay et la Plata.

Montevideo. -- La République orientale ou de l'Uruguay. -- Population. -- Surface. -- Produits. -- Exportation. -- Importation. -- Les Saladeros. -- Fray-Bentos et l'extrait de viande Liebig. -- Un calcul pour s'établir dans le pays. -- Forme de gouvernement. -- L'armée. -- Rôle de la petite république. -- Villa Colon. -- Le velario. -- Traversée de la Plata. -- Buenos-Ayres. -- Rues et monuments. -- Climat. -- Agriculture. -- Colonies. -- Industrie. -- Commerce. -- Chemins de fer. -- Presse. -- Navigation. -- Postes et télégraphes. -- Budget. -- Armée. -- Marine. -- Main-d'oeuvre. -- Immigration. -- Monnaie. -- Dette. -- Culte. -- Instruction publique. -- Assistance publique. -- Justice.

C'est le mardi 3 juillet, vers midi, que je quitte l'île de Florès et la quarantaine, et vers trois heures le petit vapeur me dépose sur le quai de la douane, à Montevideo. La visite des effets ne fut pas longue. Je les dépose à l'_Hôtel Oriental_ et parcours la ville dans toutes les directions pour remettre les nombreuses lettres de recommandation aux banquiers, commerçants, missionnaires et hommes de lois.