A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde

Chapter 4

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Rio, capitale du Brésil, pour la population est la première ville de l'Amérique du sud. Elle compte 500,000 habitants. L'_Hôtel de France_ qu'on m'avait indiqué comme le meilleur est loin d'être confortable. Après la visite réglementaire à la douane, je peux retirer mes bagages, et je prends un _ferry_, nom qu'on donne ici aux bateaux traversant la baie, au-delà de laquelle s'élève la ville de Nicteroy. Je réservais ma première visite aux enfants de dom Bosco qu'on m'avait dit habiter à Santa-Rosa di Nicteroy. De l'autre côté de la baie que je traverse en une demi-heure, on me dit que Santa-Rosa est à une lieue de distance; je monte sur une voiture de tramways, et je parcours une vallée magnifique qui me dédommage un peu des odeurs de Rio. Après une heure, j'arrive sur un monticule à une chapelle fermée et la maison attenant ne contient que des nègres. C'est bien ici la chapelle Santa-Rosa, me disent-ils en portugais, mais personne que nous n'y demeure. Après avoir demandé à bien des maisons et des passants, on me conduit à une maisonnette cachée dans un bouquet d'arbres au pied d'une colline: C'est ici, me dit-on, la maison achetée pour les enfants de dom Bosco, et ils y seraient déjà sans la fièvre jaune; mais l'évêque, Mgr Lacerda, a préféré laisser éteindre le terrible fléau avant de les y installer. Je reprends le _bond_ et le steamer et arrive à l'_Hôtel de France_ bien tard pour le dîner. Je passe la nuit sur le lit dur: ils le sont tous ici. Il paraît que dans les climats chauds la couche dure est plus saine: je ne dis rien des rats dans la chambre et des mille-pattes, cet horrible insecte que je trouve dans mes draps. Ici il est inodore, mais ce qui n'est pas du tout inodore sont les cuisines et waterclosets qui parfument toute la maison. S'il en est ainsi partout, il faudrait s'étonner seulement qu'il n'y eût pas de fièvre jaune. Aussi dès le lendemain, je me préoccupe de changer de quartier et d'hôtel, mais le _Grand-Hôtel_ n'a point de place, l'_Hôtel des Étrangers_ et d'_Angleterre_ n'ont plus que de petites chambres, et je me sauve à l'hôtel _Vista Allegra_ sur la colline de Santa-Tereza. On arrive en tramway au pied d'une colline qu'on escalade par un chemin de fer à ficelle, et un autre tramway nous conduit par la colline jusqu'aux grands réservoirs publics ou dépôts d'eau qui alimentent la ville. Cette excursion est magnifique: on domine la ville, la rade et les environs, le coup d'oeil est ravissant; à l'hôtel _Vista Allegra_ on respire un air pur et on jouit du même panorama.

Une fois mon domicile fixé, je commence mes visites. Le grand séminaire est tenu par les lazaristes français, les élèves y sont au nombre d'une vingtaine. Le P. Henh, supérieur, me renseigne sur les oeuvres charitables du pays.

M. Galvao, directeur de l'École polytechnique, me reçoit avec bonté. Il lutte de son mieux pour infuser un peu d'énergie dans les caractères indolents; il me paraît homme de forte volonté, il m'invite à visiter son école fréquentée par 300 élèves; et me donne plusieurs renseignements sur le pays et l'adresse de personnes nombreuses pour lesquelles on m'a remis des lettres.

Je visite entre autres M. Morissy. Cet Anglais de vieille race est depuis longtemps membre de la Chambre de commerce. Il me présente à son président, et me remet une carte pour être admis à la lecture des nombreux journaux dans les salons de la Chambre. Chemin faisant, il me fait remarquer le superbe palais de commerce en construction. Quel dommage de mettre tant de millions en un quartier si malsain! Le président de la Chambre de commerce, avec beaucoup d'amabilité, répond à mes nombreuses questions sur le commerce de la capitale, sur la colonisation et l'esprit qui la guide, et me remet le _Relatorio da associacâo commercial do Rio de Janeiro do anno de 1881_. En le parcourant je vois que l'association demande instamment au gouvernement la réforme monétaire. Il n'est pas facile, en effet, à l'étranger, de se reconnaître dans ce labyrinthe de mille et millions de reis, et il lui faut longtemps pour s'y habituer. L'unité monétaire est le reis qui vaut ici un quart d'un centime, à peu près la moitié de la sapèque chinoise: en effet, s'il faut 1,200 sapèques pour 5 fr., il faut 2,200 reis pour la même somme. Heureusement le reis n'est pas monétisé; on a de petites monnaies de nikel de la grosseur d'un sou et valant 100 et 200 reis, mais le plus souvent ce sont les sales chiffons de papier-monnaie qu'on reçoit et qu'on donne; ils ressemblent à ceux qu'on a vus en Italie et ailleurs. Les plus petits sont de 500 reis, un peu plus d'un franc. Ce papier perd actuellement environ 10%, quand on veut l'échanger contre métal. Les gouvernements qui ont déjà été assez sages pour former l'union postale, feraient bien de former une union monétaire universelle: tout le monde en profiterait.

Je trouve dans les documents qu'en 1881, la place de Rio a vendu 3,286,813 sacs de café du poids de 60 kilos, au prix de 3,620 reis (un peu plus de 7 fr. les 10 kilogr.). Ce prix était de 5,603 reis en 1879, presque le double; que la valeur des marchandises exportées de Rio en 1881 atteint environ 130,000,000 de fr.

Qu'en 1879-1880, l'Angleterre a importé pour environ 80,000,000 de fr., la France 32,000,000, les États-Unis pour 16,000,000, le Portugal pour 12,000,000, l'Italie pour 1,600,000, l'Espagne pour 1,000,000 de fr.

Pour la navigation, en 1880-81, sont entrés et sortis au port de Rio-de-Janeiro, 847 navires anglais, 257 allemands, 239 français, 232 américains, 137 brésiliens, 117 espagnols, 91 portugais, 89 norwégiens, 77 italiens. La France importe surtout les vins, mais elle vient après le Portugal: celui-ci en effet en 1881 a importé environ 3,300 pipes et la France 2,700. Le chemin de fer D. Pedro II, qui a coûté environ 200,000,000 de fr., en 1881 a donné une rente brute de environ 26,000,000 de fr.; en défalquant les frais d'exploitation, environ 11,000,000 de fr., reste pour le revenu net environ 15,000,000 de fr.

L'immigration au port de Rio-de-Janeiro pour 1881 a été de 1,162 immigrants subventionnés et 19,362 immigrants libres; mais il y a eu aussi 9,434 départs.

Dans l'après-midi, je me rends au petit séminaire au _Palacio épiscopal de Rio Comprido_: il est au loin à la campagne, mais les tramways vont partout. Une magnifique allée de palmea gigantea conduit à la maison. Elle a une cour intérieure et paraît bien disposée pour l'éducation. Dans le salon, je vois une espèce d'oiseau noir à gros bec; c'est le _bicudo_, me dit le professeur. Il est ainsi appelé à cause de son gros bec: il n'est pas joli, mais il chante comme le rossignol; la nature ne donne jamais tout à tous. Quatre-vingts élèves sont là instruits dans les lettres et sciences par les lazaristes français et plusieurs prennent plus tard le chemin du grand séminaire. Dans le jardin, je remarque une magnifique allée plantée de bambous; ils sont si serrés qu'ils forment une barrière impénétrable aux rayons du soleil. Un peu plus loin, une vaste piscine sert aux bains quotidiens des élèves. À côté, un grand potager fournit non seulement tous les légumes à la maison, mais encore un revenu locatif. Une église nouvelle est en construction; la matière employée est la brique, quoique les pierres ne manquent pas: les environs de Rio sont remplis de granit.

Un peu plus loin, je visite un collège tenu par les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. Elles donnent l'instruction à 80 garçons et à 100 filles; la pension est d'environ 100 fr. par mois; mais les garçons sortent à l'âge de 12 à 14 ans. Toutefois, cette faculté d'enseigner la classe riche n'est accordée qu'exceptionnellement aux Soeurs de Charité, lorsqu'elles sont en mission et qu'il n'y a point d'autre ordre enseignant. Saint Vincent de Paul les a spécialement établies pour se dévouer à la classe populaire, et pour ne pas l'oublier, les Soeurs tiennent dans ce même collège 30 garçons et 40 filles pauvres. Je parcours la maison: classes, dortoirs, cours de récréation, tout est bien disposé. De nombreux petits réservoirs servent pour les bains des élèves. Sans le bain quotidien, me dit la Soeur, nous aurions dans ce climat bien des maladies de peau. Le bon lazariste qui m'avait reçu au petit séminaire m'avait donné son domestique pour me conduire chez les Soeurs; il me conduit encore au palais Impérial à Saint-Sébastiao. Le baron de Buon Ritiro, chambellan de l'empereur, se trouve de service au palais: il me reçoit avec prévenance, et me promet pour le 13 juin une audience de Sa Majesté.

Poursuivant ma route, après plusieurs changements de tramways et une heure de voiture, j'arrive à la villa Moreau à la Tijuca. La chaleur était forte à Rio, je voulais passer une nuit à la campagne.

La _Villa_ ou _Hôtel Moreau_ est située au milieu d'un magnifique parc au pied des montagnes de la Tijuca: je trouve à table d'hôte beaucoup d'Anglais qui, en gens pratiques, s'en vont le matin à leur bureau à Rio et reviennent le soir à l'air pur. Parmi les convives, je distingue un jeune couple en lune de miel.

Le lendemain, de grand matin, je gravis la Tijuca dans un break. Durant une heure, quatre vaillantes mules nous tirent le long de la montagne, au milieu d'une végétation tropicale. Le gouvernement rachète ces montagnes pour laisser repousser la forêt et en faire une promenade publique. Les pics les plus élevés ont 1,000 et 1,200 mètres d'altitude: on les atteint en deux heures de cheval du plateau de la _Cascatella_ ou petite cascade, près de laquelle passe la voiture. Nous voyons par-ci par-là quelques fabriques de papier pour lequel on emploie ici les fibres du bananier. Nous apercevons sur le plateau quelques gracieuses villas, et après une courte descente, nous arrivons à deux hôtels situés l'un près de l'autre, _White Hôtel_ et _Hôtel Jourdain_. Les noms indiquent que l'un est anglais et l'autre français. Ils occupent deux maisons ayant fait partie d'une même _fazzenda_ de café. L'endroit est extrêmement pittoresque; beaux ombrages, vallons, cours d'eau. Aussi c'est un rendez-vous populaire le dimanche. À dix heures et demie j'étais de retour à l'_Hôtel Moreau_, et après un bon moment de natation dans la fraîche piscine, je trouve le déjeuner excellent. Un jardinier français très instruit m'accompagne à mon excursion dans le parc. Il le garnit avec les plantes qu'il va chercher dans la montagne, et il en découvre toujours de nouvelles; mais il a à se défendre contre les serpents, peu habitués à être dérangés dans la forêt vierge. Le _Copi_, qui a environ 1m 50 de long, est inoffensif; le _Corail_, ainsi nommé à cause des anneaux rouge-corail qui ornent sa peau, est venimeux, mais il ne s'en prend à l'homme que lorsque celui-ci l'attaque. Le _Churucu_ est sérieusement dangereux; il est noir, gros et court; il n'a que 75 centimètres de long: mais s'il voit l'homme, il se roule, l'attend, s'élance et mord, laissant dans la plaie son venin mortel. Aussi le jardinier ajoute qu'il ne va jamais dans ses excursions qu'armé d'un flacon d'alcali.

Mon guide me fait remarquer les belles plantes du parc, et d'abord le jacquier ou artocarpus, qui est de deux sortes: l'integrifoglia donne toute l'année des fruits, ils pendent directement du tronc; l'incisafoglia ne donne le fruit qu'une fois l'an; ce fruit, sauté au beurre, a le goût du pain; c'est pourquoi on appelle cet arbre l'arbre à pain. Le manguier ou manguifera borbonica devient colossal et donne des fruits pesant jusqu'à 1 livre 1/2. Le giroflier, dont la tige des étamines est le clou de girofle, bien connu de nos cuisinières. Presque tous ces arbres sont couverts de parasites; ce sont des picarnia, des broumelias verdifolias et autres qui pendent en lianes. Parmi les palmiers nous voyons le cameodora elegans ou palmaria gigantea qui vient si bien ici et atteint jusqu'à 30 mètres de haut; malheureusement il ne donne aucun fruit utilisable; puis l'areca rubra ou areca madagascarensis, avec d'immenses palmes; l'areca bambousa ou palmier bambou, dont la tige ressemble au bambou. Le cariotta aureus à feuille trilobée, le felix reclinata, et autres sortes de cocotiers. L'avocatier donne un fruit excellent en forme de poire, mais rempli d'une espèce de crème ou beurre végétal. Le treligea regina ou arbre du voyageur, semblable à un immense éventail, formé de feuilles à forme de bananier; il sort plus d'un litre d'eau de chaque feuille si on la coupe, c'est pourquoi il a reçu le nom d'arbre du voyageur. Le teophrasta imperialis à large feuille donne une espèce de nèfle du Japon. Le mammea americana à belles feuilles de magnolia, donne toute l'année un excellent abricot, dit de Saint-Domingue. Nous voyons une grande variété de mimosa et d'acacias parmi lesquels je remarque le flamboyant, de la famille des césalpinées. Dans la famille des pandanées nous trouvons le pandanus utilis, le pandanus juvonicus, le pandanus graminiformis, le pandanus inermis. Dans la famille des sicadées, le sicas revoluta, le sicas circinalis; parmi les dracoenas, le dracoena umbraculifera, le dracoena rubra terminalis; le poincentia pulcherrima à belles feuilles rouges, qui commence à faire son apparition en Europe; le califa, etc. Dans les cucurbitacées, le mamou, qui donne un fruit jaune dont les habitants du pays font une compote; l'arbuste croton et une infinité d'autres dont une bonne partie sont utilisés en cuisine ou en pharmacie.

Rentré à Rio dans la soirée, je rends visite à M. le vicomte Barbacena, d'une des plus anciennes familles du pays. Il me renseigne sur les principales plantations de café et de cannes, et m'en facilitera la visite.

13 juin.--À l'approche de la fête de saint Antoine, on tire force fusées et pétards tous les soirs, mais on se soucie fort peu de la fête religieuse.

Au musée on venait de terminer une exposition anthropologique; le directeur, M. Netto, avec beaucoup de bonté, met un employé français à ma disposition pour la visite des nombreuses salles. Tout ce qui concerne les Indiens: céramique, armes, filets, embarcations, s'y trouve à profusion; on a même copié d'après nature les principaux types. J'en ai vu d'absolument identiques à la race jaune, et d'autres de race pure indo-européenne; preuve certaine que les hommes ont abordé ici de divers lieux et à des époques diverses. Les nombreux vases de terre ressemblent, par la forme et le travail, à la céramique des Étrusques. On peut voir bien des objets qui rappellent l'Égypte, entre autres la momification; mais les momies indiennes ne sont pas couchées au long; le corps est plié, les genoux touchant la poitrine, selon la manière dont les Japonais disposent leurs morts dans le cercueil avant de les brûler. Les pirogues sont des troncs d'arbres creusés, ou des écorces liées: les lances et les flèches ont le bout en pierre ou en os; elles sont parfois imbibées d'un poison végétal. Certaines flèches légères étaient lancées en soufflant dans un bambou qui les contenait. On trouve aussi des casse-tête et une quantité d'instruments de pierre absolument identiques à ceux que j'ai vus en Allemagne, en Norwège, en Russie. L'homme a certainement abordé l'Amérique par le détroit de Behring, d'où il est descendu vers l'Amérique centrale; mais, à plusieurs reprises, des embarcations y ont été entraînées par des tempêtes où des courants, et on peut ainsi s'expliquer la présence des différentes races et des différentes civilisations.

Le soir, à cinq heures, j'étais à San-Christovao, au Palais impérial. M. le vicomte de Buon Ritiro me présente à Sa Majesté l'empereur qui m'accueille avec bonté. La conversation roule sur les voyages, sur l'enseignement, sur la charité: il importe, dit l'empereur, de bien s'assurer de l'exactitude de ce que l'on dit, mais il importe aussi beaucoup de ne jamais cacher la vérité. L'empereur m'a paru animé d'intentions droites et de bonne volonté.

Un ingénieur venait après moi pour le renseigner sur un chemin de fer de Pernambuco. Il reçoit avec facilité, écoute avec attention, et se rend compte des affaires. On loue sa simplicité et sa charité. On lui reproche d'un peu trop sacrifier à l'amour de la popularité.

Je prends congé de Sa Majesté pour passer chez l'impératrice. Elle est dans un salon, assistée d'une dame d'honneur. Elle m'accueille avec bienveillance, et, puisqu'elle est de famille italienne, je lui parle des oeuvres de dom Bosco, saint prêtre italien qui renouvelle les merveilles de saint Vincent de Paul. Sa Majesté apprend avec plaisir que dom Bosco va fonder sa première maison dans le Brésil. Puisse-t-il, comme partout ailleurs, y développer, chez les enfants abandonnés, le sentiment chrétien et l'amour du travail.

CHAPITRE IV

Excursion à Pétropolis. -- Rencontre du comte d'Eu. -- Sa famille. -- La colonie allemande. -- L'ingénieur Bonjean. -- La filature la Pétropolitana. -- Les bois de construction. -- Pourquoi on délaisse l'industrie française. -- Le corps diplomatique. -- L'internonce et l'administration religieuse. -- Le téléphone. -- La Chambre des députés. -- Les chemins de fer. -- Le baron de Teffé et l'exploration de l'Amazone.

Le 14 juin, à trois heures, j'étais sur le petit steamer qui traverse la baie pour rejoindre le chemin de fer de Pétropolis. Nous longeons à gauche une quantité d'îles verdoyantes et pittoresques. À mesure que nous avançons, les montagnes de Pétropolis et de Teresopolis appelées _de los organos_, à cause de leur forme en guise de tuyaux d'orgues, nous paraissent plus hautes. Peu de monde dans le navire; j'ai près de moi un voyageur à physionomie française, je lui demande divers renseignements sur le pays que je vais visiter. Il répond à mes questions avec beaucoup de bonté; je lui demande aussi si M. le comte d'Eu est à Pétropolis. «Je ne pense pas,» me dit-il (et en effet, il n'y était pas en ce moment), mais comme je lui montre une lettre pour Ramiz Galvao, instituteur de ses enfants, il me dit: «Vous êtes sans doute M. Ernest Michel?» Sur ma réponse affirmative, il ajoute: «Je suis moi-même le comte d'Eu; M. le vicomte de Buon Ritiro m'a parlé de vous, et M. le comte de Noiac m'a écrit de Paris pour m'annoncer votre visite; je serai heureux de vous recevoir.» J'exprime ma satisfaction et mon étonnement pour la simplicité des chefs de l'Empire. Dans un siècle où on ne cesse de parler d'égalité, le peuple aime et apprécie cette simplicité.

Le long de la route, l'auguste prince n'a cessé de me renseigner sur une quantité de choses concernant le pays, et notre conversation variée m'a laissé de lui le meilleur souvenir. Le navire est à la jetée et nous montons dans de larges wagons pour traverser la forêt qui sépare la baie du pied des montagnes. Partout d'impénétrables fourrés, mais pas d'arbres de haute futaie, la main de l'homme a déjà fait ici ses ravages. Il faudra maintenant dix ans pour que le petit bois soit un taillis ou _puera_, comme disent les Brésiliens, et quarante ans pour qu'il soit forêt ou _pueran_.

Au pied de la montagne, on quitte les grands wagons et on prend place dans des petits wagons. La large voie de 1m 50 est remplacée par la voie étroite d'un mètre. Une locomotive nous pousse lentement sur une voie à crémaillère à pente de 15%. C'est le système du chemin de fer du Righi, mais adouci, car celui-là a une pente de 25%. À mesure que la locomotive s'élève, la nature alpestre nous apparaît dans toute sa beauté: forêts, ravins, cours d'eau, cascades, etc. Au loin la vue plonge sur la rade, sur Rio et les pics environnants. Derrière ces pics, le soleil se couche enveloppé dans un nuage aux riches couleurs. En une demi-heure, nous atteignons 7 à 800 mètres d'altitude. Sur le plateau, une locomotive nouvelle reprend le train à l'avant et nous traversons une charmante petite vallée parsemée de blancs chalets alpestres. C'est la demeure des bonnes familles allemandes venues ici il y a quarante ans. Les vieillards seuls ont vu la mère patrie, la jeune génération est brésilienne. Le terrain qui entoure les chalets est cultivé en potagers: c'est bien petit pour faire vivre une famille; mais ces bons Allemands ont apporté avec eux leurs industries: ils font le beurre et fabriquent la bière.

À cinq heures et demie, le train nous dépose à Pétropolis. Une pleine voiture d'enfants autour de leur mère envoyent avec leurs mains mignonnes des baisers vers le train: ce sont les enfants du comte d'Eu qui ont aperçu leur père. «Voilà pour vous du nouveau,» me dit le prince en me montrant un _bond_ ou tramway tout neuf; j'y monte, et quelques instants après, je suis à _l'Hôtel d'Orléans_. Ce vaste établissement à peine achevé ne figurerait pas mal même au milieu des meilleures stations hivernales ou balnéaires d'Europe.

La chaleur et les odeurs de Rio m'avaient fatigué. Après le dîner je gagne mon lit et le lendemain à sept heures j'inspecte la ville.

Pétropolis m'a paru comme Cannes, comme Menton à leur début, une ville à la campagne. Partout chalets, villas entourées de parcs gracieux, aux plantes variées, aux fleurs éblouissantes. En passant devant la villa du comte d'Eu, j'admire encore une fois la simplicité de la famille régnante. Je rends visite à M. l'ingénieur Bonjean. Né au Brésil, mais d'origine savoisienne, il est parent du président Bonjean, fusillé sous la Commune. Lauréat de l'École centrale à Paris, il s'est occupé ici de chemins de fer et dirige actuellement deux usines de filature et tissage de coton. Il me donne des détails très intéressants sur le pays et sur ses immenses ressources. L'esprit de routine laissé par les Portugais fait qu'on n'a pas encore bien compris l'importance de l'immigration. On néglige les moyens de la faire affluer. Les immenses ressources de la contrée sont donc encore perdues pour tout le monde. Les terrains accessibles sont presque tous propriété privée, et les propriétaires incapables d'en tirer parti en demandent des prix qui éloignent tout acheteur. Les terrains plus éloignés appartiennent à l'État, qui les donne au prix minime de 15 à 20 fr. l'hectare, 1 reis par mètre carré, mais le manque de routes les rend peu abordables à l'immigrant. Les compagnies qui se formeraient pour construire des chemins de fer traversant les terrains riches et vierges et recevant comme gratification une large bande sur les deux côtés de la voie, feraient certainement ici comme aux États-Unis, d'excellentes affaires. Le gouvernement, en facilitant l'action de ces compagnies, bénéficierait le premier par l'augmentation de la population, par l'impôt direct qui est minime, et surtout par l'impôt indirect qui, par les droits de douane, est très productif. Ce sera toujours un mérite pour ceux qui ont la direction de la chose publique, de sortir de l'horizon étroit des préoccupations locales ou personnelles et de regarder les choses du point de vue élevé qui embrasse l'humanité. Or, la nature qui a produit les immenses terrains encore vierges de l'Amérique du sud, ne les a pas produits pour les reptiles et les animaux sauvages qui les parcourent, mais pour en faire bénéficier l'homme, auquel Dieu a dit: «allez, croissez et remplissez toute la terre.» Qu'importe la nationalité et la race, si on veut bien utiliser le sol à la sueur de son front? À la longue, tous ces travailleurs venus de tous les points du globe feront une race qui, pour être le résultat du mélange de nombreux éléments actifs, n'en sera pas moins homogène et plus forte.