A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde
Chapter 20
Valparaiso est la deuxième ville et le port principal du Chili. Elle est bâtie au bord de la mer, mais limitée de toute part par des _cerros_ ou collines. On a pu construire à peine deux ou trois rues au bord de l'eau, et la population ouvrière se loge dans des maisons de bois sur la pente des _cerros_. Il serait facile d'utiliser cette situation et de tracer un plan régulier sur les plateaux des collines, avec tramways à corde sans fin, comme on a fait à San-Francisco de Californie. La population compte maintenant 180,000 âmes. On vient de la fournir d'eau au moyen d'une canalisation, mais elle est assez chère. Le gaz coûte aussi O fr. 75 le mètre cube, et les trois compagnies qui le fabriquent donnent des dividendes de 40%. On fait des essais pour l'électricité. Après une visite à la poste, je passe la soirée chez M. Mariano Sarratea, qui, au nom de la République argentine, a négocié avec le Chili le traité de délimitation de la frontière vers la Patagonie. M. Sarratea, Argentin, mais fixé depuis 40 ans au Chili, connaît bien ce pays, et nous pouvons en causer longuement. Il me fait cadeau du Code civil chilien. J'y remarque, qu'en fait de succession, le père dispose toujours de la moitié, et l'époux survivant hérite toujours du quart, ou d'une portion égale à celle d'un des fils; mais, contrairement aux dispositions du Code argentin, le Code chilien a reproduit notre législation en lait de séduction. La recherche de la paternité est interdite; la fille séduite n'a d'autre droit que de déférer serment au séducteur, pour lui faire confesser s'il croit être le père: remède dérisoire! Aussi, ici, comme en France, on recueille des fruits amers du manque absolu de protection pour la femme.
M. Sarratea m'avait donné rendez-vous chez les Pères de Picpus. Ils desservent une vaste église et tiennent un externat qui réunit 200 élèves pour les études secondaires. M. le supérieur me fait visiter l'établissement. Au musée, je remarque des cordes en cheveux tressés, des flèches et des lances en pierre, hameçons en os, et autres objets que les Pères ont apportés de leurs missions dans les diverses îles de l'Océanie. Dans la collection des volatiles du pays, il y a des condors, un bel albatros de Magellan, le _flamengo_, grand oiseau aquatique au plumage rose; le _loïco_, espèce de merle à gorge rouge; le _tenca_, qui chante comme le rossignol; le _tordo_ noir à bec noir; le _piccaflor_, dont le bec fin a 10 centimètres de long; le _loro-bruto_, espèce de perroquet du Sud qui dévore le blé et le raisin. Parmi les quadrupèdes, on me montre le _chingue_, qui, poursuivi par les chiens, les met en fuite en lançant, des glandes qu'il tient derrière, une matière fétide insupportable. Parmi les végétaux, je remarque le _cochayuyo_ et la _luce_, deux herbes marines qu'on mange ici. Les Pères m'invitent à dîner pour le soir. Je les quitte pour déjeuner chez M. Sarratea. Les grands du pays ont toujours table servie. À l'hôpital, 21 Soeurs de Charité soignent 500 malades, et desservent l'hôpital militaire contigu. Je rencontre là une des 4 Soeurs du navire l'_Aconcagua_, tout émue de revoir un Français, qui lui rappelle la patrie absente. La Soeur supérieure me fait parcourir les salles. Quelques-unes sont pleines de malheureuses jeunes filles. Il n'y a ici aucune surveillance ou police des moeurs. Devant l'hôpital, on a élevé une statue à M. Antonera, qui a légué 1,500,000 pesos aux pauvres. Bon exemple! Au port, je remarque deux _dique_ ou docks flottants. Un est occupé par un immense steamer en réparation. Je vois aussi de belles dragues à vapeur, et sur le môle récemment construit sur poutrelles de fer, je trouve 13 grues, système Amstrong, mues par l'eau comprimée; 8 sont mobiles et courent sur 4 pieds à roues, laissant libre espace aux wagons de marchandises. La plus grande est fixe et soulève 45,000 kilogrammes à la fois. Un grand steamer allemand est accosté au môle, et les nombreuses grues puisent les marchandises, qu'elles déposent sur des wagonnets, les emmenant aux entrepôts de la douane. On vient de construire encore 8 de ces entrepôts à cinq étages, de 50 mètres de long sur 20 de large. Des ascenseurs hydrauliques montent les colis à tous les étages. Dans aucun de nos ports je n'ai vu un système aussi bien imaginé pour décharger et emmagasiner rapidement la marchandise. L'_Aconcagua_, steamer de 4,500 tonnes, a été déchargé et rechargé en trois jours et demi, et il contenait 45,000 colis. Parmi les nombreux navires, je remarque une corvette et un aviso de guerre.
Je grimpe le cerro pour dominer la ville et pénètre dans un fort. Il y en a 22 autour de la rade, armés de canons Amstrong et Parrot, avec boulets de 450 kilos. La vue s'étend au loin jusqu'aux Andes, derrière lesquelles le soleil se couche en lançant une lueur rougeâtre sur les hauts pics couverts de neige.
À cinq heures et demie j'étais chez les Pères de Picpus. Ils avaient réuni à leur table le gouverneur ecclésiastique et autres notables du pays. Un des Pères préside une des deux Conférences de Saint-Vincent de Paul, et un des membres s'offre à me faire visiter le lendemain quelques familles pauvres, pendant que Don Mariano Casanova me retient pour la visite du séminaire et autres établissements. La conversation fut animée et intéressante. À huit heures je quitte les convives pour passer la soirée dans la famille Barthels, que j'avais eue pour compagne de voyage dans l'_Aconcagua_. Elle avait été bonne pour moi, et une des demoiselles, charmante enfant de 19 ans, m'avait donné des leçons d'espagnol. Gracieuse Hélène, que Dieu veille sur ton avenir!
Le lendemain matin, un confrère vient me prendre à l'hôtel, et nous grimpons les cerros pour voir quelques familles pauvres; partout grande misère et maisons délabrées. La première que nous visitons a, comme presque toutes, une seule chambre. Un mauvais tapis est tendu sur la terre nue; des chiffons bouchent les crevasses. Dans un lit, une vieille à bout de forces; dans un autre, une femme qui tousse comme les poitrinaires au dernier degré. Un troisième lit est réservé à une jeune femme qui tombe du mal caduc. Une jeune fille de 20 ans et une de 7 ans couchent à terre; elles prendront certainement la phtisie ou le mal caduc, si elles ne sont paralysées par le rhumatisme. Une petite cabane près de la porte sert de cuisine. Je demande à mon confrère ce qu'on paie d'ordinaire un tel logement. Il vaut 8 pesos (40 fr.) par mois, me dit-il.
Dans la deuxième maison, composée aussi d'une chambre non pavée et délabrée, nous trouvons une pauvre veuve dont les nombreux enfants sont à l'école: l'aîné a 18 ans et fait le menuisier, mais il a déjà donné signe de phtisie. Presque partout dans ces misérables huttes, nous voyons le linge des gens aisés qu'on donne à laver et à repasser. Bien souvent les médecins se creusent la tête pour savoir comment les maladies de poitrine ou autres pénètrent dans des familles qui n'en ont jamais souffert. Ils pourraient faire une visite au logement des lessiveuses et repasseuses. Ainsi, par une juste punition, la classe aisée souffre elle-même d'une triste situation faite à la classe populaire, et qu'il serait de son devoir de changer.
À neuf heures j'arrive au séminaire, où m'attendait le gouverneur ecclésiastique. Cet établissement renferme 70 élèves, et on construit une aile à part pour ceux qui se destinent à la prêtrise. Il y a 6 ans, le directeur était encore laïque, et parmi les plus mondains de la ville. Il y aura toujours des ouvriers de la onzième heure.
Du séminaire, nous passons chez les Soeurs de la Providence. Nous voyons le pensionnat des Soeurs françaises du Sacré-Coeur, et un orphelinat que construit à ses frais la famille Edwards. Cette famille a donné aussi 500,000 pesos pour l'achat du terrain d'un nouvel hôpital. Les Soeurs de la Providence appartiennent à la Congrégation canadienne que j'avais vue à Québec et à Montréal. Elles ont ici un externat avec 600 élèves, et un internat avec 50 pensionnaires à 50 fr. par mois. Elles sont chargées des enfants trouvés et en réunissent une moyenne de 10 par mois, qu'elles placent à la campagne. Elles ont 8 maisons au Chili, et instruisent 1,000 élèves à Santiago. Leur système d'instruction m'a paru remarquable: pour les premières classes, l'enseignement se fait principalement par les yeux, au moyen de nombreux tableaux. C'est ainsi qu'elles apprennent facilement et vite aux petites filles, la religion, l'histoire, l'histoire naturelle et même le calcul, car un ingénieux système de boulettes et de compartiments leur permet de faire faire facilement aux élèves les principales opérations.
J'avais déjà remarqué aux États-Unis de l'Amérique du Nord cet excellent système d'enseigner par les yeux. Il serait important de le généraliser chez nous. On éviterait ainsi bien du mauvais sang aux maîtres et aux maîtresses, et bien des maux de tête aux jeunes intelligences, encore incapables d'idées abstraites.
M. le gouverneur ecclésiastique avait réuni à sa table les supérieurs du séminaire et des Pères français et autres personnes notables. Après le déjeuner, je rends visite à M. Abel Schmid, notre consul, avec lequel nous causons longuement sur le Chili et sur les 700 compatriotes qui forment notre colonie à Valparaiso. M. Devès, un des principaux négociants, m'introduit au Club français et m'inscrit dans ses registres. Divers négociants français et chiliens me donnent des lettres pour le Pérou, et je viens au port. Une quantité de fer encombre une partie des quais. Ce sont des ponts démontés et des rails. Je demande à un Chilien d'où vient cette ferraille. C'est tel chemin de fer, me dit-il, que nous avons démonté au Pérou; nous allons l'établir chez nous, à tel endroit. On m'avait fait une réponse analogue à Concepcion, à Talca, à Santiago, lorsque je demandais la provenance de belles statues de marbre ou de bronze. Même à la Quinta normal, en voyant un beau lion d'Afrique, on m'avait dit qu'il avait été apporté de Lima.
Les Chiliens en cela se montrent arriérés d'un siècle: ils en sont encore à l'époque de Napoléon Ier, qui enlevait les objets d'art. Si les Chiliens qui voyagent en Europe remarquaient un peu l'effet que produit la même cantilène répétée à tous les monuments d'Italie ou d'Espagne, ou d'ailleurs: «Il y avait ici un trésor, mais il fut emporté par Napoléon; telle statue, tel tableau a été envoyé à Paris par le conquérant, mais il a été restitué après la paix,» ils se persuaderaient qu'il est plus sage de ne pas semer derrière soi des souvenirs de haine qui se transmettent aux générations.
CHAPITRE XVIII
Départ pour le Pérou. -- Le steamer _La Serena_. -- Mes compagnons de voyage. -- Navigation. -- L'arche de Noé. -- Coquimbo. -- Les fonderies de Guayacano. -- Un dîner politique. -- La ville la Serena. -- L'intendant. -- L'évêque. -- La garde nationale. -- Huasco. -- Carrizal-Bajo. -- La fonderie Gibbs et Cie. -- Main-d'oeuvre. -- Logements. -- Les forces de la nature. -- Le maestranza. -- Encore la Samo-cueca. -- La poésie et la musique. -- Caldera. -- Le désert d'Atacama. -- Le chemin de fer de Copiapò. -- Le borax. -- Chañaral.
Un petit bateau me porte au navire de guerre _Le Blanco_, corvette de 2,500 tonnes, portant six gros canons Armstrong. Les officiers chiliens me le font visiter avec bienveillance, et de là je passe à la _Serena_.
Ce navire de la _Pacific steam Company_ déplace 1,900 tonnes et a une machine de 250 chevaux effectifs. Les cabines sont sur le pont où il y a plus d'air; mais, au dessous on vient d'installer 200 boeufs, des moutons, des poules; c'est l'arche de Noé, par trop parfumée sans doute. Je suis heureux de rencontrer des voyageurs de l'_Aconcagua_, qui vont au Callao, et j'ai pour compagnons de navigation le bon Don Mariano Casanova, gouverneur ecclésiastique de Valparaiso, et deux de ses amis: M. Jean Walker Martinez, qui s'en va à Antofagasta, pour inspecter certaines mines dont il dirige la Société; et son cousin, M. C. Walker Martinez, avocat, ancien député et ex-ministre du Chili auprès de la République bolivienne. C'est lui qui a négocié et signé avec la Bolivie le traité dont la violation vient de faire naître la terrible guerre qui dure encore entre le Chili d'une part, et le Pérou et la Bolivie de l'autre.
La nuit, le roulis fut très fort; les 200 taureaux, au-dessous des cabines, ne pouvant tenir debout, roulaient et glissaient tantôt sur leurs jambes de devant, tantôt sur leurs jambes de derrière, et faisaient un bruit peu commode. Les agneaux et les brebis bêlaient, et parfois on sentait le besoin de se cramponner à la couchette pour ne pas être renversé. Un bébé, dans la cabine voisine, ajoutait ses pleurs aux gémissements de la maman. C'est toujours la même scène durant les premières quarante-huit heures de l'embarquement; ensuite les estomacs s'habituent, et tout le monde retrouve la gaieté. Le lendemain, à la pointe du jour, je demande mon bain, mais on ne donne ici que des bains froids. Le soleil levant nous laisse voir dans la brume une côte dénudée, puis il se voile toute la journée dans les brouillards. Vers une heure nous passons entre des rochers, et peu après on jette la sonde. Ce n'est pas superflu: à quelques pas de nous, on voit dans la baie la carcasse en fer d'un steamer échoué il y a quelque temps. Enfin, à deux heures, le canon annonce que nous sommes arrivés à Coquimbo, et on jette l'ancre à 200 mètres de terre. Le capitaine nous dit qu'on ne repartira qu'à sept heures du soir; nous avons donc le temps de débarquer.
La baie de Coquimbo, fort gracieuse, est occupée en ce moment par de nombreux navires qui viennent y chercher le minerai de cuivre. J'y vois aussi une frégate espagnole, portant le nom de _Navas de Tolosa_. Elle vient ici pour saluer les drapeaux du Chili à l'occasion de l'hommage rendu par celui-ci aux soldats espagnols tombés dans la dernière guerre entre les deux pays, et faciliter ainsi la signature d'un traité de paix.
À droite, on voit fumer les hautes cheminées des fonderies de cuivre de Guayacano, qui travaillent avec le charbon de pierre porté des mines de Lebu, entre Lota et Valdivia; à gauche, nous apercevons la fumée des fonderies Lambert, qui a gagné dans ses mines plus de 50 millions de francs et qui a construit un chemin de fer entre ses fonderies et le port de Coquimbo.
M. Casanova et ses deux amis m'invitent à descendre à terre dans le même bateau, et à les suivre. Nous parcourons quelques rues fort propres, et arrivons à un estaminet célèbre pour la préparation de la _casuela_, sorte de soupe chilienne, dans laquelle on découpe de la viande et une poule. La maîtresse vient au-devant de nous, et nous montre la table mise. Avertie par dépêche, elle avait tout préparé. Elle est grande, forte, active, et cause politique comme un ministre. Elle s'est vaillamment battue à la guerre, me dit M. Martinez, qui lui remet plusieurs prospectus à distribuer. On parle de celui-ci et de celui-là, et je suis tout étonné de me trouver à un dîner politique, dans lequel l'agent principal semble être la matrone. Parmi les bonnes choses qu'on me sert, je remarque plusieurs sortes de fruits spéciaux au pays: la _popaja_, la _lucuma_, de la grosseur d'une pomme, écorce verte, intérieur jaune, moelleux et goût de marron. Elle a pour noyau une châtaigne qu'on dit vénéneuse, la _palta_, qui a la forme d'une poire verte: on la coupe en deux, l'intérieur est à demi-creux. On saupoudre de sel et on mange la chair avec une cuiller à café; elle a le goût de l'olive mûre prise à l'olivier. Après le dîner on monte en voiture et, _fouette cocher!_ car le temps nous presse. Nous voulons en effet visiter Serena, capitale de la province, ville de 20,000 habitants. Elle est située à une lieue et demie au bout du cap qui forme la baie. Les chevaux suivent la plage sur le sable mouillé; il me semble refaire le trajet de Caïffa à Saint-Jean d'Acre. Un autre cocher, parti après nous, nous devance; mais le nôtre, piqué d'orgueil, fouette et dépasse à son tour le rival. Cela dure si bien, que nous courons risque de prendre un bain dans les vagues. Enfin, nous arrivons sains et saufs à la magnifique Alameda de la Serena.
La voiture nous conduit chez l'intendant, M. Domingo de Toro, qui commande la Province. Il a fait la campagne du Pérou comme colonel, et nous accueille avec bonté. Il nous fait passer à la salle à manger, toujours servie chez les grands, et après quelques libations, il me montre une belle collection des minerais que fournit la contrée; il me donne une grande pierre de cuivre du poids de plusieurs kilogrammes. Ayant sa femme malade, il exprime son regret de ne pouvoir m'accompagner, et me signale comme établissements dignes d'être visités, le séminaire, le collège et l'hôpital. Nous passons devant les bâtiments des deux premiers de ces établissements, et rendons visite à Monseigneur l'évêque de la Serena, le seul survivant des quatre évêques du Chili. Il nous fait bon accueil, mais il est complètement sourd, et il faut recourir à l'ardoise pour lui parler. Pour répondre, il relève la voix d'une manière pénible. Il aurait voulu aller consulter quelques spécialistes en Europe, mais le gouvernement l'en a empêché, en lui imposant des conditions humiliantes. Il nous remet le décret qu'il vient de publier pour exécrer les cimetières laïcisés de son diocèse. On ne pourra plus y faire aucune cérémonie religieuse.
Nous prenons congé de Monseigneur, et en traversant la place, nous voyons défiler le bataillon de la garde nationale, musique en tête. C'est dimanche, les magasins sont fermés; le matin, on va à la messe, mais l'après-midi les vêpres sont remplacées par l'exercice militaire. Il n'y a pas de conscription au Chili; les enrôlements sont volontaires. Lorsque le besoin presse, ils se font un peu comme en Angleterre. Les enrôleurs reçoivent tant par homme, et emploient une partie de leur gain à enivrer les candidats pour leur faire signer l'engagement. Ceux-ci, après avoir cuvé leur vin, sont tout étonnés de se réveiller à la caserne; mais, s'il n'y a pas de conscription, par contre, tout homme valide doit porter les armes, et fait partie de la garde nationale.
À l'hôpital, les Soeurs de Charité soignent une centaine de malades et donnent l'instruction à 40 élèves internes qui paient 50 fr. par mois. À six heures, nous sommes à la gare, et montons dans un wagon américain; à six heures trois quarts nous rentrons au port de Coquimbo, et à sept heures à bord. Quelques passagers, pour tuer le temps, avaient abusé du Champagne, et ils abusent de la parole. Un peu de sommeil les guérira.
La nuit a été plus calme; le matin, à sept heures et demie, le canon annonce que nous arrivons à Huasco, et le navire y jette l'ancre. On fait grande profusion du canon: son bruit se fait sentir à chaque port; or, nous touchons à treize dans le trajet de Valparaiso au Callao, et mettons ainsi dix jours à parcourir un espace de 1,500 milles, qu'on franchirait aisément en quatre ou cinq jours, si l'on suivait directement. La côte est toujours aride, mais l'embouchure de la rivière le Huasco laisse voir un tapis de verdure entouré de forêts d'eucalyptus. Cet arbre, importé d'Australie, est devenu ici à la mode. On l'a planté et on le plante partout; son bois sert, dans ces contrées minières, à étayer les galeries. Le Huasco est utilisé pour l'irrigation, et la vallée nourrit de nombreux troupeaux. On y récolte aussi un raisin à gros grains et à peau tendre qu'on fait sécher et qu'on vend dans des petites boîtes sous le nom de _pasas_; une vingtaine de filles sont venues à bord et nous poursuivent aux cris de _pasas caballero_!
Le port de Huasco a été construit le deuxième après la conquête. Il n'a pas progressé, on n'y voit que quelques petites maisons de bois ou de boue. La plupart des toitures, ici comme sur le reste de la côte, vers le nord, sont en terre. L'eau les fond difficilement, parce qu'on les enduit d'une couche de mortier, composé de sable et de chaux de coquillages. À côté du village, on voit quatre cheminées qui indiquent la présence d'une usine, fonderie de cuivre, abandonnée depuis longtemps. Le minerai, qu'on extrait de l'autre côté de la montagne, arrive par une autre vallée plus facilement au port de Pegna-Blanca. Ces mines, qu'on me dit appartenir à M. Dickenson Benett Montt, donnent 25,000 quintaux de cuivre net par an.
À dix heures, le navire a déchargé la farine et la bière destinées à Huasco, et nous suivons notre route.
À deux heures, le canon nous annonce un nouvel arrêt; nous sommes à Carrizal-Bajo, et nous n'en repartirons qu'à la nuit.
Nous pouvons donc aller visiter les fonderies de cuivre dont nous voyons fumer les hautes cheminées; une d'elles, en effet, a 134 pieds de haut. M. Aniceto Yzaga est parmi les passagers: il se rend à son établissement des mines de _Chañarcitos_, à six lieues de la côte; il connaît donc à merveille choses et gens de ces lieux, et s'offre à être mon cicérone. MM. Casanova et Martinez veulent bien être de la partie, et nous montons dans une petite barque. Ce n'est pas sans peine, car les vagues sont hautes, et comme à Jaffa, il faut saisir le moment propice. Nous arrivons à un môle prolongé sur poutrelles en bois; un insecte, qui aime à vivre dans la mer, les a littéralement rongées à fleur d'eau, et on a dû les doubler de fer. À terre, M. Yzaga nous présente aux directeurs de la fonderie Gibbs and C{y}, qui travaillent le minerai de cuivre, amené des mines de Cerro-Blanco, à quelques lieues d'ici. Ces messieurs nous font visiter l'usine. Il n'y a que deux fours, mais ils sont hermétiquement fermés, et la même chaleur qui fond le minerai, par une habile combinaison, sert aussi à calciner le minerai plus fin, opération nécessaire avant la fonte. Puis, par divers conduits souterrains, le calorique va opérer la concentration de l'eau de mer pour la transformer en eau douce. L'eau manque en effet ici: il ne pleut presque jamais sur cette partie de la côte, et l'eau qu'on amène par le chemin de fer se vend quatre sous l'aroba. Les deux fours fondent ensemble 40 tonnes de minerai par jour. Le minerai plus gros est calciné à part dans des compartiments spéciaux, où il brûle par lui-même durant 28 à 30 jours. Il contient, en effet, 45% de souffre, de l'antimoine et 10 marcs d'argent par _cajones_ de 64 quintaux métriques. Ce minerai, après la calcination et la fonte, perd le souffre, et donne un minerai nouveau appelé _mates_, et dans le pays _eges de cobre_, et contient 50% de cuivre, de l'argent et de l'antimoine. Il est ainsi transporté en Angleterre, où l'usine Charles Lambert, à Swansea, fait les dernières opérations pour séparer les trois métaux. Le charbon est pris en Angleterre, et mélangé avec partie de charbon de Lota. On paie ici ce dernier 10 pesos la tonne, le charbon anglais 33 schellings. Cent ouvriers sont employés' à l'usine; ils reçoivent de 3 à 4 fr. par jour; leur logement, comme presque tous ceux du peuple, au Chili, se compose d'une seule pièce pour toute la famille. C'est trop peu pour l'hygiène et la moralité. Les directeurs se proposent de l'améliorer. La charbonnière m'a paru fort ingénieuse pour éviter la main-d'oeuvre. Les grues prennent le charbon au navire et le jettent dans un vaste compartiment de bois dont le pavé est à plan incliné, et surélevé de terre d'environ deux mètres. Au centre un chemin de fer conduit les wagonnets sous la charbonnière, et on n'a qu'à ouvrir des trappes pour qu'ils se remplissent seuls: exactement le même système que celui des elevators de Chicago pour le maniement des blés. Ainsi, la seule force de gravité fait le travail de centaines de bras; il est bon de mettre à profit les forces de la nature. Il restera toujours bien du travail pour les bras; le difficile est de ménager les transitions.