A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde
Chapter 19
À deux heures et demie, je suis au Sénat. M, Larrain me fait visiter l'établissement, qui est réellement monumental: d'un côté, le Sénat avec de nombreuses salles pour les Commissions; j'en remarque une garnie d'un excellent buffet; de l'autre, la Chambre des députés, et au centre la vaste salle où le Congrès, composé des deux Chambres, se réunit d'office une fois l'an. M. Larrain s'en va prendre part à la séance. J'assiste à la discussion dans la loge des journalistes. Une vingtaine de sénateurs sont présents, quelques-uns fument. Ils parlent de leur place et assis, en s'adressant au Président, selon le système anglais. Il s'agit d'abord d'une loi sur le personnel des chemins de fer, puis on passe à la nomination du Président et des Vice-Présidents du Sénat; et enfin on fait retirer le public pour procéder secrètement à la nomination d'un général. Je fais passer ma carte et une lettre au sénateur Don Benjamin Vicuña Mackenna; il paraît un instant et me dit: «Je suis en ce moment occupé à la discussion; venez dîner chez moi ce soir, à cinq heures; nous pourrons alors causer à notre aise.»
Je quitte le Sénat pour me rendre à la Légation de France. Le secrétaire, M. Bourgarel, m'accueille avec bonté, et m'invite à dîner pour le surlendemain. En revenant sur mes pas, j'entre chez les capucins pour remettre une lettre au Père gardien. Ce vénérable vieillard me met au courant des travaux de sa Congrégation auprès des Indiens d'Araucanie. Ils ont là 20 missions, et vont en créer deux nouvelles. Le gouvernement leur donne 2,000 pesos pour construire maison, église et école dans chaque station. Hier, me dit-il, deux fils du cacique de Roboa sont venus de la part de leur père me demander des missionnaires, et je vais leur en envoyer. Ils ne se sont pas toujours montrés aussi faciles; et pas plus loin que l'année dernière, dans une insurrection où les Indiens de l'autre côté des Andes étaient venus à leur secours, ils ont brûlé tout devant eux. À _Impérial_, les deux Pères de la mission, ayant perdu jusqu'à leurs chevaux, durent se sauver à pied, et rejoindre par cinq jours de marche la station la plus rapprochée.
Ce couvent, me dit-il, est la maison de retraite des vieux Pères qui ne peuvent plus travailler. Quelques-uns pourtant se consacrent encore aux missions des campagnes. Comme je me montrais pressé par le rendez-vous chez Don Vicuña Mackenna, le bon vieillard me dit: Venez demain à midi déjeuner avec nous, nous pourrons causer. Puis il me fait parcourir le jardin, couvert en partie par de belles treilles de vignes. Nous traversons les cours plantées de grands orangers, et à l'église je remarque de magnifiques tableaux, scènes de l'Évangile copiées par un Italien sur les parchemins d'un ancien bréviaire. À cinq heures et demie j'étais à la quinta de Don Benjamin. C'est ainsi qu'on appelle ici ce sénateur. Il est fort populaire et connu de tout le monde. Il me reçoit avec beaucoup de bonté et me fait parcourir son magnifique jardin. Un pavillon isolé contient sa riche bibliothèque, et lui sert de maison de retraite pour ses nombreuses compositions. Travailleur infatigable, il a déjà publié plus de cent volumes, et à l'heure actuelle il écrit quatre ouvrages en même temps, édités à New-York, et en Europe.
M. Vicuña Mackenna me présente à sa femme, qui avec lui a visité l'Europe, et à ses 4 charmants enfants. L'hospitalité antique est en honneur dans le pays.
Les grands tiennent une vaste table toujours servie. J'y prends place ce soir, et, sur mon désir, on me fait, goûter les plats et la boisson nationale, la _casuela_, le _haricot_ et la _chica_. La conversation est pour moi fort instructive. M. Vicuña Mackenna a été candidat à la présidence de la République, en concurrence avec M. Pinto, prédécesseur de Santa-Maria, président actuel. Le Président sortant présente un candidat, et le peuple un autre, et le suffrage décide; mais la sincérité ne préside pas toujours à toutes les opérations, et la liberté n'est guère assurée qu'au plus fort. M. Mackenna a même été blessé par certains émissaires pendant qu'il pérorait à Angol, et a failli être accusé de cacher des munitions, parce qu'on avait vu ses domestiques transportant les livres de sa bibliothèque. Il croit qu'il est très difficile à un candidat indépendant de lutter contre un candidat officiel, armé de toutes les forces du gouvernement. C'est regrettable; car la force provoque la force, et l'on roule ainsi dans le cercle destructeur des révolutions.
Après le dîner, l'aînée des jeunes filles nous distrait par quelques morceaux de piano, et enfin je prends congé de cette bonne famille; mais, en me quittant, M. Mackenna me dit: «Demain, à une heure, j'irai vous prendre à l'hôtel, et nous visiterons ensemble les principaux établissements de notre capitale.»
CHAPITRE XVII
Le collège des jésuites. -- L'épiscopat. -- La Saint-Albert. -- La Monnaie. -- Le ministre des finances. -- Le papier-monnaie. -- Incendie de l'église de la Compañia. -- La bibliothèque. -- L'Université. -- Lutte à propos des cimetières. -- Les Cercles catholiques. -- La Quinta normal. -- Les Pères de Picpus. -- Un dîner diplomatique. -- De Santiago à Valparaiso. -- La hacienda de Limache. -- L'Urmaneta. -- Le huasso. -- Une vacherie. -- Une porcherie. -- L'élevage. -- Salaires. -- Logements. -- La ville de Valparaiso. -- Le port. -- Le gaz. -- Don Mariano Sarratea. -- Le code civil. -- Le gouverneur ecclésiastique. -- L'hôpital. -- Le logement des pauvres. -- Los padres frances. -- Les docks. -- Les grues Amstrong. -- La belle Elène. -- Le séminaire. -- Les Soeurs de la Providence. -- L'enseignement par les yeux. -- Le club français. -- Guerre barbare.
Au collège des Pères jésuites, l'église, sur le type de Saint-Ignace de Rome, contient de beaux tableaux. Le pensionnat reçoit 300 élèves; les dortoirs sont divisés en petits compartiments; les cabinets d'histoire naturelle et de physique sont bien fournis. La maison est en adobe et en bois. M. le supérieur, homme d'esprit et de tact, me renseigne sur l'organisation ecclésiastique dans le pays. Il est divisé en trois évêchés, dépendant de l'archevêché de Santiago; mais, à l'heure actuelle, l'archevêque de Santiago est mort, et, par suite d'un conflit, entre le Saint-Siège et le gouvernement, il n'a encore pu être remplacé. À la vacance d'un siège, les Chambres désignent trois candidats et le président propose un des trois à la nomination du Pape. L'évêque de Concepcion vient de mourir, celui de Ancud est mort aussi, et il ne reste que celui de la Serena, qui est complètement sourd. Les Congrégations religieuses se recrutent spécialement dans la classe inférieure. Les grandes familles donnent des membres au clergé, mais ils prennent rarement une charge, et gardent la situation de prêtres libres. Dans les campagnes, le clergé est absolument insuffisant. Chemin faisant, je visite encore quelques familles françaises, et à midi, je suis chez les capucins. C'est le jour de sant' Alberto, fête du supérieur. Plusieurs laïques sont invités et placés à côté des moines. Les tables, ordinairement si frugales, sont couvertes aujourd'hui de mets abondants. Il fait beau voir ces vieillards, dont la barbe a blanchi dans les montagnes d'Araucanie! Celui qui est à côté de moi parle l'espagnol avec un accent étranger, et j'apprends qu'il est des Abruzzi, en Italie. Je le plaisante alors de ce qu'il est venu si loin évangéliser des Indiens, pendant qu'il avait tant de brigands à convertir dans son pays. Pressé par le temps, je porte un toast au supérieur et à la Communauté et je me sauve à l'hôtel, où je trouve une invitation pour dîner, le soir même, chez le sénateur Concha. Peu après, survient l'avocat Risopatron, fils du président de la Cour d'appel qui m'avait reçu à Concepcion. Ce jeune avocat fait en ce moment un travail fort utile pour son pays: il rédige le dictionnaire des lois chiliennes, avec commentaire et jurisprudence. M. Mackenna arrive aussi et voudrait m'avoir jeudi au théâtre, mais je pars jeudi matin.
Il me conduit au palais de Moeda, où sont les divers ministères, et me présente à son ami Don Pedro Cuadra, ministre de Hacienda (du commerce). Je trouve en lui l'homme doux, aimable, intelligent. Il se met à ma disposition pour tout renseignement, et fait porter chez moi les dernières statistiques, pour me donner une idée exacte du mouvement industriel, agricole et commercial du pays.
La fabrication de la monnaie: fonte et purification de l'or, de l'argent et du cuivre, laminoir, découpage, coulage, le tout ressemble à ce qu'on voit dans les Monnaies de tous, les pays. L'or vaut actuellement ici 715 pesos le kilog., et l'argent 43 pesos. (Peso, valeur nominale, 5 fr.) Dans le même établissement, on fait le papier-monnaie, sous la direction d'un Français. Pour éviter la dépréciation de ce papier, le gouvernement donne un intérêt aux banquiers qui le déposent dans ses caisses, mais, comme plusieurs banques ont été autorisées à émettre du papier-monnaie, jusqu'à concurrence de 150% de leur capital, elles déposent le papier de l'État, qui leur donne un intérêt, et mettent en cours le leur. Elles arrivent ainsi à donner des dividendes de 20%. On me dit que le papier-monnaie émis par le gouvernement, ne dépasse pas 12 millions de pesos. Sur le monnayage de l'argent, vu le dixième d'alliage, le gouvernement gagne environ 1% et 1 et demi% sur celui de l'or. L'or fait prime, mais il pèse 6% de moins que l'or français, 8% de moins que l'or anglais, et 11% de moins que l'or américain.
En sortant de la Moeda, nous trouvons un membre du gouvernement, qui nous annonce comme bonne nouvelle, la probabilité de voir la paix signée prochainement. Les Chiliens viennent, en effet, de remporter dans le nord, à Huamachuco, une grande victoire sur les Péruviens, qui se sont retirés en perdant un millier d'hommes; et on espère qu'ils accepteront les dures conditions du vainqueur.
Mon cicérone me conduit sur le lieu du terrible incendie de l'église de la _Compañia_, où 2 à 3,000 personnes trouvèrent la mort. Il me trace les détails de l'effroyable drame: l'église était comble, c'était la fête de l'Immaculée-Conception. Le feu se communique aux tentures et la panique fait perdre la tête aux assistants. Ils se précipitent vers les portes, mais les premiers rangs sont culbutés et forment une muraille humaine, impossible à franchir. Les quelques-uns qui se sauvent passent par la porte de derrière. J'interromps M. Mackenna pour lui demander si le détail donné par plusieurs récits que j'ai lus, concernant la fermeture des portes de derrière, pour préserver du vol les objets du culte, était vrai. Il me répond qu'il est absolument faux; qu'il était présent, et que tous ceux qui se sont sauvés sont passés par cette porte. Parmi les sauvés on me cite Mlle Rodriguez, jeune fille appartenant à une des premières familles, fort jolie et très répandue dans le monde. Elle fut retirée nue, mais sans blessures, et le lendemain elle entrait novice au couvent du Sacré-Coeur, où elle fait encore l'édification des pensionnaires. L'emplacement du couvent de la Compañia est maintenant occupé par le Palais du Congrès, et à l'endroit où s'élevait l'église, on a construit un square, au milieu duquel se dresse une statue de l'Immaculée-Conception. Sur le piédestal on lit cette inscription:
A LA MEMORIA DE LAS VICTIMAS IMMOLADAS POR EL FUEGO EL VIII DE DICIEMBRE DE MDCCCLXIII EL AMOR Y EL DUELO INEXTINGUIBLES DEL PUEBLO DE SANTIAGO DICIEMBRE VIII DE MDCCCLXXIII
_À la mémoire des victimes immolées par le feu le 8 décembre 1863 l'amour et le deuil inextinguibles du peuple de Santiago 8 décembre 1873._
Nous entrons au Sénat, où M. Vicuña dicte à un secrétaire diverses lettres qui doivent me servir au Pérou; puis nous passons à la Bibliothèque, où le bibliothécaire me fait cadeau de quelques livres sur le Chili. Nous allons ensuite à l'Université. Elle réunit les quatre facultés de lettres, sciences, droit et théologie. Pour les cérémonies de la proclamation des grades, on a élevé une grande salle surmontée d'une coupole. À côté, se trouve le Collège national pour l'enseignement secondaire; le latin et le grec ont été supprimés et remplacés par deux langues vivantes. Sur mes questions concernant les divers professeurs, M. Vicuña m'en cite un, M. Barros d'Araña, homme de grand talent, mais qui a passé sa vie à inspirer l'athéisme à la nouvelle génération. Il a fait ainsi plus de tort au pays que s'il lui avait fait perdre plusieurs batailles; car une génération athée aura beaucoup à souffrir et ne sera ramenée à la foi que par la souffrance.
Nous passons à la mairie; dans la grande salle, parmi les médaillons retraçant les portraits des divers maires, je remarque celui de mon guide. En sortant, celui-ci rencontre un ami qui lui annonce un grand malheur: le fils unique de M. Barros d'Araña, dit-il, vient de tomber de l'escalier de sa maison et il est mort, le père est inconsolable. Je vous quitte, me dit M. Vicuña, je vais essayer de soulager ce pauvre père.
Le soir, M. Concha avait réuni à sa table de nombreux amis. On cause sur les questions du jour. La loi sur les cimetières laïques vient d'être approuvée par le président et jette le trouble dans les consciences catholiques. Les protestants peuvent avoir leur cimetière exclusif; les catholiques ne peuvent avoir le leur. Ils sont forcés de porter leurs morts au cimetière civil. Il y a déjà tant de peine à conduire les vivants, pourquoi va-t-on réveiller les morts? La loi sur le mariage civil est à l'ordre du jour; les catholiques se groupent pour résister. Une société civile s'est formée au capital de 300,000 pesos (2,500,000 fr.). La plupart des actions sont souscrites, on va acheter pour un million de francs un terrain central, pour y construire un Cercle destiné à la classe dirigeante. Le reste, du capital sera employé à élever sept Cercles catholiques d'ouvriers, dans les divers quartiers de la ville, et la jeunesse catholique en formera les comités. M. Concha reçoit la _Revue_, l'_Association catholique_ et toutes les publications du Comité des Cercles catholiques de France. Je signale à ces messieurs la nécessité d'améliorer le logement de l'ouvrier et du paysan dans le Chili, et l'utilité de prendre en main la direction du mouvement irrésistible vers l'instruction populaire et l'assistance mutuelle.
Le lendemain, M. Terrier, maître de l'_Hôtel anglais_, revenu d'une partie de chasse, veut bien m'accompagner à la _Quinta normal_, et me présenter au directeur, M. Lefèvre. La Société d'agriculture a fondé cette ferme modèle il y a cinq à six ans, et la subventionne. La vente des plantes et semis fait la plus grande partie des frais. Là se trouve le palais de l'Exposition de 1875, vaste et beau monument. Il est transformé maintenant en musée et école agricole. On y voit une collection de machines et de tous les produits du pays. Les cours ont lieu deux fois par jour: ils sont théoriques et pratiques. À la suite d'un examen et levé d'un plan de ferme, à la fin du cours, les élèves reçoivent le diplôme d'ingénieur agricole. Dans les jardins, nous voyons de belles pépinières et des vergers, où les élèves s'exercent à la taille. M. Lefèvre a organisé des haies vives de vignes, d'acacias et de saules d'un bel effet.
Au compartiment des animaux, nous trouvons les animaux indigènes: llamas, huanacos, vicuñas, diverses sortes de renards, le condor, et un grand oiseau aquatique à longues pattes, à long cou, avec plumes blanches et rouges, et qu'on appelle flamengo. On voit aussi un superbe lion emporté de Lima, comme trophée de guerre. M. Lefèvre me fait remarquer le produit du croisement du bouc et de la brebis. La tête est celle du mouton, le poil celui de la chèvre. Ces animaux se reproduisent pour quelques générations, mais leur fécondité est limitée.
La _Quinta normal_ a encore un enseignement vétérinaire, confié à un professeur français. On voit là un hôpital de vaches et chevaux pour l'enseignement pratique, et, dans un compartiment voisin, de magnifiques taureaux de Durham, de superbes mérinos et autres animaux importés à grands frais pour l'amélioration des races.
Au retour, nous rencontrons dans le tramway notre ministre, M. Pascal Duprat, qui me donne rendez-vous à la Légation, dans l'après-midi; ne l'y ayant point trouvé, je visite la principale des tanneries du pays, appartenant à M. Tiffon. Cette industrie est principalement aux mains des Français. Celle-ci tanne 18,000 cuirs par an, et 6,000 peaux de moutons; prépare les maroquins et toutes sortes de peaux. Elle a utilisé la vapeur pour la plupart de ses opérations; mais cette industrie languit, parce que le débit est restreint au pays, les droits étant presque prohibitifs en France.
Je me rends chez les Pères de Picpus, connus ici sous le nom de Pères français. Leur internat compte 220 élèves, suivant les divers cours jusqu'à la philosophie. Les cabinets de physique et d'histoire naturelle sont bien montés, la chapelle est enrichie de statues venant de Belgique, de vitraux faits en Angleterre.
Le soir, M. Bourgarel, notre secrétaire d'ambassade, me prend à l'hôtel et m'emmène chez lui. Il avait invité à sa table M. Magliano, Turinais, chargé d'affaires d'Italie, et nous donne en miniature un véritable dîner diplomatique. M. Magliano a connu plusieurs de mes amis; M. Bourgarel a occupé plusieurs postes, et habité deux ans la Chine. Nous avons des souvenirs communs; la conversation fut intéressante, et nous nous séparâmes bien avant dans la nuit, en nous donnant rendez-vous en France; car M. Bourgarel attend un congé de six mois.
À huit heures, je suis à la gare pour le train direct de Valparaiso, et m'installe dans un wagon à l'européenne, bien rembourré, mais mal suspendu. Il y a 180 kilomètres de Santiago à Valparaiso; le train direct les franchit en quatre heures et demie. La voie suit d'abord la plaine, d'où l'on continue à voir la blanche et imposante muraille des Andes; puis on atteint bientôt la Cordillère centrale, que la voie traverse par de fortes courbes, des pentes raides et plusieurs tunnels. Sur les monts, où paissent les vaches, on voit d'énormes _cactus gigantea_ à plusieurs branches, et, par-ci par-là, quelques maigres oliviers. Un Chilien me dit que l'olivier était très répandu dans son pays, mais une maladie l'a presque anéanti. Vers neuf heures et demie, à la station de Llaïlaï, nous déjeunons et quittons les montagnes. La voie suit maintenant une riche vallée couverte de prairies et de blé, mais les _ranchos_ y sont toujours misérables. Aux stations on nous présente de magnifiques bouquets de violettes, de roses et d'héliotrope. Les pêchers sont fleuris: évidemment l'hiver s'en va et le printemps approche. Nous avons aussi quitté l'altitude de Santiago où je voyais la glace dans la rue, et nous approchons de la mer. M. le sénateur Vicuña Mackenna m'avait donné une lettre d'introduction auprès des frères Eastman, qui ont à Limache une importante hacienda. Je savais que c'est de là que sort le bon vin d'Urmaneta que je buvais à Santiago. Je tenais à voir de près ce genre de culture, et je m'arrête à la station de Limache.
Non loin de la gare, j'arrive à un superbe château entouré d'un magnifique parc. M. Rodolfo se montre plein d'égards, et, apprenant que je désire aller le soir même à Valparaiso, il prend de suite les dispositions pour me faire visiter sa ferme. Elle comprend deux parties, sur une étendue de 10,000 hectares. Une est plantée de vignes; il vient de l'acheter à sa belle-mère: l'autre sert au bétail, et il vient de la vendre à son frère aîné, ingénieur de chemin de fer, père de huit enfants. Carlos, le plus jeune frère, est gérant des deux propriétés et perçoit un tant pour cent sur le revenu; il est installé avec sa famille dans un joli chalet, sur un terrain que Rodolfo vient de lui donner. C'est bien là faire les affaires en famille.
Les vignes sont tenues par un vigneron français. La plantation occupe environ 80 hectares contenant 260,000 ceps, et produisant tous les ans une moyenne de 6 à 7,000 arobas. Une aroba remplit 40 bouteilles. Le phylloxera n'a pas paru, et l'oïdium est vaincue par le souffre. Les vignes sont bien taillées et alignées sur fil de fer galvanisé. Nous parcourons la vaste cave à deux étages. Le vin reste pendant trois ans en fût, et on le transvase trois à quatre fois l'an en le clarifiant avec la poudre _Appert_. Au bout de trois ans on le tire, et on le vend après un an de bouteille. J'en goûte de trois qualités: l'Urmaneta ordinaire de 1879, ressemble au Beaujolais; l'Urmaneta blanc, tient du Chablis; l'Urmaneta caverné de 1877, qu'on prendrait pour du Porto. Les deux premières qualités sont vendues 9 pesos la caisse de 12 bouteilles, environ 3 fr. la bouteille; la troisième 15 pesos la caisse.
Les chevaux sont sellés, et nous partons pour l'autre ferme. Un _huasso_ (le même qu'on appelle _gaucho_ dans la République argentine), sur une selle formée de plusieurs peaux de mouton superposées, et, armé de son lazo, nous précède. Nous arrivons au compartiment des vaches; elles sont maintenant au nombre de 200, et de 500 pendant l'été. Les 200 produisent environ 1,000 litres de lait, qu'on vend à Valparaiso, au prix de six sous le litre. Une vingtaine de femmes sont occupées à traire, et on les paie trois pesos par mois. Le matin, après qu'on a pris le lait, on laisse les vaches dans la prairie avec leurs veaux; vers midi on les sépare.
On fait devant nous le _rodeo_: des hommes à cheval poussent tous ces animaux, mères et enfants, dans une vaste cour, d'où ils doivent passer dans une seconde, mais, à la porte, les veaux sont arrêtés, et enfermés dans un compartiment à part où ils trouvent de la farine et de l'herbe. Ces vaches produisent en outre 50 livres de beurre par jour, vendu 3 fr. la livre.
Nous parcourons les prairies, divisées par des rangées de peupliers d'Italie. M. Eastman y fait planter par intervalle des groupes de chênes pour que les vaches puissent s'abriter à l'ombre durant l'été. Nous arrivons à une porcherie, où 440 porcs sont engraissés par les résidus du lait et la farine de maïs. À l'heure des repas, on sonne le _tam-tam_, et ils s'empressent de courir des bords de la rivière Limache, qui coule tout près. Nous cherchons un gué pour la traverser, et nous avons de la peine à sortir des buissons odorants qui la bordent; enfin nous arrivons à un endroit où les chevaux n'ont de l'eau que jusqu'au ventre, et ils avancent précédés du chien de chasse, qui nage à ravir.
De l'autre côté de la rivière, M. Eastman me fait remarquer les travaux de canalisation par lesquels son frère se propose d'arroser 200 hectares de plus; puis nous grimpons les collines sur lesquelles paissent 2,500 moutons, que le propriétaire vend au prix de 3 pesos à l'âge de 10 mois. Il reçoit aussi dans la ferme les chevaux des tramways de Valparaiso, ce qui lui donne encore un revenu de quelques milliers de francs par mois. Les ouvriers employés sont au nombre de 40 environ. On sème aussi la pomme de terre, le maïs et le blé, mais seulement pour l'usage de la ferme. Le salaire varie de 1 fr. 25 à 2 fr. 25 par jour, nourriture en plus. Les frères Eastman, quoique protestants, en hommes intelligents et chrétiens, ont établi, pour leur personnel et les paysans des environs, une chapelle catholique et des écoles gratuites. Ils ont aussi commencé à leur construire des maisons décentes, où la propreté sera possible et la moralité sauvegardée. Elles leur coûtent 250 pesos, 1,200 fr. chaque. C'est un bon exemple.
À trois heures dix minutes, je reprends le train, et à cinq heures, je descends à Valparaiso, à l'_Hôtel Colon_.