A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde

Chapter 16

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Dans la rue, je rencontre des chevaux attendant aux portes des magasins que leur maître ait terminé ses affaires: les uns sont libres, les autres ont des entraves aux pieds. J'en vois même qui ont la tête enveloppée d'un linge, pour les forcer à garder leur poste. De nombreuses voitures conduisent les voyageurs sur tous les points de la ville, moyennant 50 centimes la course. Quelques-unes portent cette inscription: _Sorteo_; renseignements pris, c'est un maître voiturier qui, pour s'assurer plus de travail et supplanter ses confrères, donne une contre-marque numérotée à tous ceux qui font une course dans ses voitures. À la fin du mois, il tire au sort, et le numéro sorti donne à la pratique la somme de 15 pesos (60 fr. environ). Méthode à signaler!

Je passe la soirée chez M. Risopatron, président de la Cour d'appel. Ce digne magistrat préside aussi une conférence de Saint-Vincent de Paul, qui visite de nombreuses familles pauvres; il y en a une seconde parmi les élèves du Collège. Il me renseigne sur l'organisation judiciaire au Chili. Le tribunal de première instance compte un seul juge, la Cour d'appel cinq. On peut avoir encore recours à la Cour suprême, siégeant à Santiago, qui connaît du droit et du fait.

Je déjeune chez MM. Eschecopar, qui tiennent un des plus beaux magasins d'articles de Paris. Comme dans tous les pays nouveaux, les articles sont nombreux et variés, depuis la malle et le parapluie jusqu'à l'orfèvrerie et la vaisselle. Dans les petites villes et les villages, les magasins tiennent ensemble tous les objets imaginables et inimaginables. Nous causons sur les usages du pays. Les Chiliens regardent parfois l'étranger qui se fixe ici comme un intrus, et appellent en termes de mépris _gringo_ les Anglais et les Allemands, _Bacicia_ les Italiens, _godos_ les Espagnols, _gavachos_ les Français. On peut voir par leur nom que plusieurs des principales familles du pays descendent d'étrangers, et surtout d'Anglais. Ceux-ci arrivent, comme partout, avec un capital et accaparent bientôt les bonnes affaires, puis se marient dans le pays, et leurs enfants sont Chiliens.

Selon mon habitude, je fais une visite à l'hôpital: on apprend toujours beaucoup en voyant et en interrogeant les malades. À Concepcion, 15 Soeurs de Charité soignent là 240 malades, et dans un autre établissement de l'autre côté de la rue, elles ont 124 malheureux de toute sorte: vieillards, imbéciles, idiots et enfants trouvés, et une petite fille de huit ans, grande de 40 à 50 centimètres, ayant la figure humaine, mais, pour le reste, en parfaite ressemblance avec le singe. Elle ne parle pas, et tous ses mouvements sont ceux du singe. Elle a été apportée de la campagne, où elle a un frère présentant le même phénomène. Tous les médecins sont venus la voir et cherchent la cause de ce fait.

Les bonnes Soeurs me parlent de la supérieure de l'hôpital de Talca, qui est revenue de France dans le navire l'_Aconcagua_. Fille unique d'une riche famille, elle est allée recueillir l'héritage paternel, et après l'avoir distribué aux pauvres, elle retourne soigner les malades aux antipodes de sa patrie. Pour les enfants de Dieu, les sentiments de la nature ne sont pas détruits, mais fortifiés; un horizon plus large les étend à l'humanité et au-delà du temps; la vie pour eux n'est qu'un voyage, les biens un embarras; la famille va avec les pauvres, et avec la patrie, le ciel!

De Concepcion, en remontant le Bio-Bio, on est bientôt en Araucanie. Je ne veux pas manquer une si belle occasion de voir chez eux les Indiens, d'autant plus que le chemin de fer va jusqu'à Angol. Je me rends donc à la gare, où, à une heure après midi, la locomotive siffle et nous emporte. Les wagons sont ceux de l'Amérique du Nord; la gare est luxueuse, la voie a 1 mètre 40; elle remonte le Bio-Bio sur la rive droite. La nature présente le tableau de notre mois de décembre; les arbres sont sans feuilles et le blé commence à peine à sortir de terre; la végétation est pauvre.

Je trouve dans mon wagon M. Risopatron fils, qui s'en va surveiller ses terres à Robléria, près Angol. Il m'aborde et me dit: «Ma mère m'a annoncé que nous ferions route ensemble.--Je me réjouis, lui dis-je, mais j'aurais dû vous voir hier chez vous.--Il répond: Je passe mes soirées chez ma fiancée, je dois me marier dans un mois.» Je montre à mon interlocuteur le bac qui, avant-hier, m'a ramené de l'autre rive du fleuve, et il me dit: «Vous n'êtes au Chili que depuis trois jours, et vous avez déjà passé le Bio-Bio; moi qui ai vingt ans et qui suis né à Concepcion, je ne l'ai pas encore passé.--Cela m'étonne, peu: l'étranger, sachant qu'il sera peu de temps dans un pays, se hâte de le parcourir et de l'étudier sous toutes ses faces; l'habitant du pays se dit toujours qu'il aura le temps.»

Pendant que nous causons, la locomotive parcourt ses 30 kilomètres à l'heure. Nous passons en face d'une grande carrière où de nombreux ouvriers sont occupés à extraire les pierres qui servent à paver les rues de Concepcion, et bientôt nous arrivons au Lecha, affluent du Bio-Bio, que le train passe sur un pont en poutrelles de fer. Là, on s'arrête dix minutes pour prendre le thé, puis la route entre dans une région plus productive et mieux cultivée. Les ranchos, néanmoins, sont toujours de misérables cabanes de chaume ou de branchages. Nous voyons quelques plantations de vignes, mais maigres et sans force. Les troupeaux se montrent plus nombreux. Nous parlons agriculture, et M. Risopatron m'engage à aller passer, le lendemain, la moitié de la journée avec lui, pour voir son genre d'exploitation. «Il n'y a qu'un train par jour sur la ligne, me dit-il, mais adressez-moi un télégramme, et je vous enverrai un cheval qui, dans deux heures, vous amènera chez moi. Vous y dormirez et prendrez le train du lendemain.--_Bueno_, j'accepte, mais si vous ne recevez pas de télégramme, ce sera une preuve que ma visite aux Indiens aura pris tout mon temps.»

À quatre heures et demie, le train entre en gare à Angol, et une voiture m'amène à travers la ville chez M. Ducasseau, pour lequel M. Darmendrail m'avait remis une lettre. «Soyez le bienvenu,» me dit-il, «les Français chez nous sont toujours chez eux.» Je lui explique le but de ma visite et lui demande à parcourir la ville avant qu'il fasse nuit.

Angol, sur les bords du Pilcomen, affluent du Bio-Bio, compte 6 à 7,000 habitants. Ses rues sont larges, sa place vaste et plantée d'arbres, avec une fontaine au centre. Les maisons, comme dans tous les pays nouveaux, sont en bois, en briques, en adobe, et couvertes en tuiles rondes. Elles n'ont qu'un rez-de-chaussée. Chemin faisant, nous entendons les sons de la guitare accompagnant des voix féminines. Nous nous arrêtons pour écouter. Devant une fenêtre on tire le rideau, et nous voyons deux fillettes, une de treize ans, l'autre de sept ans, chantant sur la guitare une espèce de cantilène, fort semblable aux chansons genre arabe qu'on entend en Espagne et en Corse. Elles conservent la mesure en se regardant mutuellement de leurs grands yeux noirs. Nous rencontrons des officiers et des soldats costumés à la française. Nous visitons quelques maisons et rentrons pour le souper.

M. Ducasseau est à la tête de la plus importante maison de commerce d'Angol; son magasin contient ce qu'il faut aux populations des campagnes, qui ne cessent d'affluer. Il a quatre jeunes gens pour l'aider, et ils peuvent à peine suffire à la besogne. Il va s'en aller à Temuco, à 45 lieues plus au sud, pour y fonder une maison analogue, qui prendra un grand développement aussitôt que le chemin de fer aura atteint cette région.

Tout en dînant, M. Ducasseau me met au courant des usages commerciaux et sociaux des Basques dans ce pays. Comme dans le reste de l'Amérique du Sud, ils ont ici la majorité dans la colonie française; ils s'aiment et se soutiennent. Ils ont plusieurs Sociétés indépendantes, mais elles s'unissent pour l'achat. Un d'eux est chargé de fournir à toutes, les marchandises, et en achetant ainsi par 100,000 piastres à la fois, ils obtiennent des faveurs qui leur permettent de vendre meilleur marché que les autres. Les jeunes gens qui arrivent des Pyrénées viennent parfois pour éviter le rude métier du soldat. Ils sont reçus ici et installés dans les maisons à titre d'apprenti. Ils n'ont d'autre paye que le logement, le vêtement, la table et un peu d'argent de poche: mais après quelques années, s'ils sont intelligents et appliqués, ils sont associés et reçoivent tant pour cent sur les bénéfices. Ils se marient peu dans le pays; le Français est habitué aux femmes travailleuses et ménagères et va généralement se marier en France.

Après le dîner, nous allons à la recherche d'un cacique indien, salarié par le gouvernement, afin que, le lendemain, il puisse de bonne heure nous conduire chez ses compatriotes. La nuit est profonde: quelques rares lampions au pétrole nous servent de points de repaire. À chaque coin de rue, un soldat équipé monte la garde. Il y a peu de temps, la vie était peu en sûreté, soit à cause des Indiens en révolte, soit à cause de Belamino Mendoza, audacieux et célèbre brigand, qu'on vient de tuer il y a un mois. Enfin, nous arrivons à la maison du cacique. Il n'y est pas; sa femme nous donne un enfant, qui vient nous montrer la maison où nous devons le rencontrer.

Il vient avec nous, et nous l'installons devant une bouteille de cognac, dont la vue le fait sourire de bonheur. Il est vêtu à l'européenne: pantalon et _macferlan_, chapeau calabrais, grand, fort, figure large, brune et aplatie: on le prendrait pour un brigand des Calabres.

«Je désire visiter les gens de ta nation; demain matin tu vas me conduire chez eux. Je désire les voir dans leurs foyers, pour en parler à mes compatriotes.--Bueno, tes compatriotes les verront, car il vient d'en partir plusieurs, avec leurs costumes et leurs lances, qu'un Français est venu chercher pour les conduire à Paris.--Paris n'est pas leur pays; pour moi, je désire les voir chez eux, avec leurs vieillards, leurs femmes et leurs enfants; connaître leur travail, leur cuisine, leur couche; en un mot, les surprendre dans tout leur naturel.--Bueno, demain matin, nous irons à leurs ranchos, au bord de la rivière.--Comment t'appelles-tu?--Juan Colipi Ancamilla est mon nom: Colipi me vient de mon père et signifie: _Aqua colorada_; Ancamilla me vient de ma mère. Colipi est un grand nom dans ma nation. Mon père était fort respecté. Nous étions vingt frères et je suis le cadet; un de mes frères était lieutenant, en 1839, dans une insurrection au Pérou.»

«Quelles sont les croyances religieuses de ta nation?--Nous croyons au Dieu créateur de toutes choses, et à la vie future; nous honorons Dieu, non dans les images, mais en esprit, nous le figurant vivant sur une montagne, ou dans certains endroits. Nous l'honorons, et nous lui offrons les prémices de ce qu'il nous envoie.--Peux-tu me montrer comment vous faites pour l'honorer?--Là-dessus, Colipi se lève, prend son verre, et dans une attitude grave et solennelle, prononce ces mots, que j'écris d'après le son qui en vient à mon oreille: «Enema-pu ía peomain enimy vlà vatemu tuvacì--Enema-pou putuamaï guè mi mi vlà ustralè imoguen.» Puis il lève les yeux au ciel, et vide son verre sur le sol.--Peux-tu m'expliquer en espagnol ce que tu viens de dire en indien?--Ce que je viens de dire signifie à peu près ceci: Grand Dieu, père de toutes les créatures, tu es bon en me donnant aujourd'hui cette excellente boisson, et je t'en offre les prémices. Puis il ajoute: Pour ce soir, laissez-moi rentrer chez moi; ma femme doit m'attendre pour le souper. Je viendrai demain vous chercher à sept heures.» Après le départ du cacique, M. Ducasseau et moi faisons une visite à l'hôtel d'Angol, où nous trouvons de nombreux officiers, et M. Thomas Mackay, Anglais né au Chili, qui s'en va au fort de Chiguaïhué, sur ses terres. En apprenant le but de mon excursion, il me dit: «Venez chez moi, à cinq lieues d'ici, j'ai une vaste propriété, où j'emploie environ 200 Indiens; nous irons chez eux et vous pourrez les voir à votre aise.--Bueno, j'accepte, nous partirons demain vers dix heures, au retour de l'excursion avec le cacique.»

À onze heures, M. Ducasseau m'introduit dans la chambre qu'il m'a fait préparer, et se retire. Une rapide inspection à mon nouveau domicile me fait bientôt découvrir des fusils, des revolvers, des poignards, des coutelas; évidemment nous sommes en pays d'Indiens. Déjà M. Ducasseau m'avait dit que deux de ses jeunes gens, à tour de rôle, dormaient dans le magasin, où ils, avaient à leur disposition un petit chien pour aboyer, et un énorme bull-dog, pour tuer sans aboyer, l'audacieux qui voudrait pénétrer dans la maison. On lui a coupé la queue et les oreilles, pour que, dans les luttes avec d'autres chiens, il ne soit pas pris à ces parties sensibles.

Le matin, je témoigne un peu ma surprise de me trouver dans un arsenal, mais on me dit que les Araucans ne sont soumis que depuis un an; que l'an dernier ils avaient encore formé une réunion de mille cavaliers, et qu'ils avaient brûlé trois villages chiliens, volant le bétail et tuant les habitants; qu'à la suite de ces faits, le gouvernement a envoyé des troupes, qui ont envahi le pays jusqu'au fleuve Cautin et établi partout des forts pour tenir en respect les guerriers; que, par suite, on a pu reconstruire dans l'intérieur la ville de Villarica, à trois journées de cheval au pied du volcan de Villarica, ville qui, fondée il y a trois siècles, à l'époque de la conquête, avait été détruite ensuite par les Indiens.

À la suite de cette prise de possession, le gouvernement se propose de coloniser le nouveau territoire, et commence par y appeler 2,000 familles d'Europe. On leur paie le voyage, on leur fournit le bétail, les instruments aratoires, et les vivres pendant un an. Elles remboursent les avances en cinq annuités, et sont propriétaires après dix ans.

CHAPITRE XV

Les prisonniers. -- Les ranchos indiens. -- Vêtement. -- Mobilier. -- Nourriture. -- Les femmes. -- Les enfants. -- Les bijoux. -- Les armes. -- L'industrie. -- Les funérailles. -- Le calendrier ficelle. -- L'excursion au fort de Chiguaïhué. -- Un fort abandonné. -- Apostrophe à deux cavaliers. -- Les frères Mackay. -- La chasse. -- Un camp indien. -- La chasse au mauvais esprit. -- Musique. -- Danse indienne. -- Détails sur la ferme. -- Le blé. -- Le bétail. -- Le tabac. -- Les forêts. -- La main-d'oeuvre. -- Les machines. -- Le gibier. -- La petite araignée. -- Son ennemie, la mouche. -- La Samo-cueca. -- Les bâtiments. -- Les ateliers de réparations. -- Le petit Indien. -- Le Cacique et sa famille. -- Un jugement plus facile que celui de Salomon. -- Le mariage chez les Araucans. -- La naissance. -- La médecine. -- La sorcellerie. -- Une grande partie de Chuenca. -- Retour à Angol. -- Les franciscains. -- Le pater Araucan.

Vers sept heures et demie, Colipi arrive et nous le suivons. Dans la rue, les prisonniers arrangent la chaussée, et sont gardés par quelques soldats. Angol, chef-lieu du territoire, possède la prison centrale. C'est là que réside le gouverneur avec pouvoir civil et militaire; il a un bataillon de 300 soldats.

Au sortir de la ville, nous marchons vers l'est. Après avoir traversé quelques champs de blé et des terrains incultes, nous arrivons bientôt au pied de gracieux monticules, baignés par la rivière. Là sont plusieurs pauvres ranchos de roseaux et de paille. J'ai de la peine à croire que des gens y demeurent; mais, à ma grande surprise, en entrant dans le premier, j'y vois une vingtaine de personnes, toutes accroupies à terre. Les hommes fument la pipe, les femmes préparent la nourriture. Les unes brûlent le blé ou l'orge dans un chaudron, les autres le broyent sur une pierre, comme nos peintres le font pour les couleurs. Une vieille passe la farine au tamis, et une troisième la délaie dans une grande marmite posée sur le feu.

L'attitude de tout ce monde est peu rassurante: ils regardent d'un air moitié étonné, moitié fâché. Je remarque que notre cacique, après avoir prononcé le salut habituel: «_Mari mari Compagnero_», se tenait au dehors. Serait-il considéré par les siens comme un transfuge, et sa présence serait-elle cause que nous sommes moins bien reçus? Toutes ces questions se pressaient dans ma pensée, et je trouvai prudent de ne perdre de l'oeil aucun des guerriers. Leur chevelure est d'un noir d'ébène et coupée à la hauteur du cou; les pieds et les bras sont nus. Une étoffe de laine bleue entoure leur corps, de la taille aux jambes. Ils portent sur leurs épaules un _puncho_ rayé de rouge, de bleu et de blanc. Leurs yeux sont noirs, leur regard est fier: ils s'entourent la tête d'un cerceau formé par un mouchoir, à la manière des ouvriers espagnols, et arrachent les poils de leur barbe, n'en laissant qu'une ligne au bord de la lèvre supérieure. Les femmes jeunes sont fraîches et roses: leurs bras sont nus, et jetant en arrière le manteau de laine bleue lié au cou, elles laissent voir une partie des épaules. La même laine bleue entoure leur corps, et pend en jupon serré, jusqu'aux pieds toujours nus. Les oreilles portent de gros pendants en argent, minces et larges de 10 centimètres, longs de 7. Le cou est orné d'un collier dur de 4 centimètres de haut et couvert de perles ou jets d'argent. Sur la poitrine elles portent d'autres ornements d'argent.

Les enfants sont entourés de linge, et emmaillottés dans une litière de bois, qu'on présente souvent devant le feu pour les chauffer. Je cherche les lits: on me montre des peaux de boeuf, de cheval et de mouton, qu'on étend à terre. Je vois aussi dans un coin un petit plancher élevé de 20 centimètres, et qui doit certainement servir de lit à un des nombreux couples.

Les objets de ménage sont variés: des marmites en terre cuite, des plats et des cuillères en bois, des verres en corne, des vases en peau d'animaux. Je prie un des guerriers de me montrer ses armes; il détache du plafond une lance longue de 7 mètres. Le fer, en forme de baïonnette, est attaché au moyen de lanières de cuir ou tendons d'animal, à une longue perche dure et légère de la famille des cannes à sucre. Il me montre aussi un coutelas.

Pour ne pas abuser de ces bonnes gens, sur le point de prendre leur nourriture, nous leur disons: «Mari mari compagnero» et nous allons plus loin à un autre rancho. Il est aussi petit et aussi peuplé; la fumée empêche la vue et fait pleurer les yeux.--«Mari mari compagnero», que Dieu vous garde, compagnons; puis le cacique leur explique que je viens les voir pour parler à mes compatriotes des bons Araucans. Là aussi on prépare la nourriture; mais à côté de la soupe de farine brûlée, je vois une femme qui met dans une marmite des moitiés de pêches séchées au soleil. Près de là, dans une casserole, cuit de la viande; mon compagnon demande au cacique: «Es caballo?» Il lui répond: «No, es vaca.»

À un troisième rancho, un Indien, avec un bout de fer attaché à un bois, prépare des cuillères avec une grande habileté. Une vieille femme, dans un coin, tousse et semble près de sa fin. Dans le quatrième rancho, je remarque un métier vertical et mobile, sur lequel on a étendu les fils de la trame. Je prie l'Indienne de travailler devant moi; elle le fait avec beaucoup de grâce. Ne se servant que des mains, l'opération est longue et difficile. Elle passe une règle de bois entre les fils, et la dresse sur le côté pour former le vide; elle y passe les fils avec la main, et frappe dessus avec une autre règle pour serrer la toile.

Je demande à voir filer la laine: on m'en montre de parfaitement propre et bien cardée. Un long et grand fuseau qu'on tourne à la main reçoit le fil, puis on le double pour la toile; celle-ci est ensuite teinte en bleu foncé dans l'eau bouillante et colorée avec une certaine pierre bleue. Dans un autre rancho, nous voyons une grande caisse, et je demande ce qu'elle contient: «C'est mon père,» dit un guerrier; «il vient de mourir il y a quinze jours; nous ferons les funérailles dans une semaine.» Plus le décédé est placé en dignité, plus on l'honore en retardant la sépulture. S'il s'agit d'un cacique, on l'expose sur les branches d'un arbre, et les caciques voisins viennent lui rendre honneur. Colipi demande à boire, il parle depuis longtemps; on lui présente une corne de boeuf pleine d'eau, dans laquelle on a délayé de la farine; puis je lui dis: «Conduis-moi au cimetière des Indiens.» Dans un coin peu éloigné, au bord de la rivière, on a choisi un petit monticule, sur lequel diverses surélévations indiquent plusieurs enterrements. «C'est ici,» me dit-il, «que mes compatriotes enterrent leurs morts. Dans la caisse, on place des vêtements, de l'argent, des comestibles, de l'eau, du sel pour le grand voyage. Si c'est un cacique, on tue un cheval et on l'enterre avec le mort, afin qu'il puisse arriver dans l'autre monde à cheval.»

Nous visitons un sixième rancho, où je vois deux petits emmaillottés; un de deux mois, un de deux ans. Le premier a tous ses beaux cheveux noirs et touffus comme une grande personne. Les petits qui peuvent réchapper de cette fumée et de ce manque de soins ne peuvent être que solidement constitués. Je vois aussi dans ce rancho de la graine de millet et de lin. Celle-ci, probablement, leur sert pour faire de l'huile. J'ai trouvé le lazo dans tous les ranchos. On y voit aussi une ficelle à noeuds; elle sert à compter les jours. Lorsqu'une réunion de caciques décide un soulèvement ou une expédition, on donne à chacun une ficelle, avec le même nombre de noeuds. Rentrés chez eux, les chefs réunissent les guerriers; et chaque jour ils dénouent un des noeuds. Lorsqu'ils sont au bout, on part pour l'endroit fixé au rendez-vous; et ainsi tous y arrivent ensemble.

Nous disons aux Indiens un dernier _mari mari_, et revenons chez M. Ducasseau, où nous attendait M. Mackay avec ses chevaux sellés. Nous faisons un rapide déjeuner et l'on prépare la toilette: longues bottes, éperons d'argent massif forme moyen âge, ceinture d'où pend à droite le revolver, à gauche le coutelas; chapeau mou, puncho sur les épaules et lazo suspendu à la selle. Nous avons l'air de trois brigands calabrais. Un domestique nous suit, et nous voilà trottant, galopant dans l'eau, dans la boue comme dans le bon chemin. Mon cheval est solide, son trot est doux, mais il ne veut pas être au-dessous des autres, et saute après eux les fossés, manoeuvre un peu nouvelle pour moi.

Le temps est sombre, la température à quelques degrés sur le zéro. La nature est magnifique: c'est bien l'hiver avec les arbres sans feuilles et la terre sans moissons, mais un tapis vert la recouvre, et les collines qui nous entourent portent par-ci par-là des bouquets d'arbres et des forêts. Sur un joli plateau, nous trouvons un fort abandonné. Sa construction est bien simple: un fossé, de quatre mètres de large et autant de profondeur, entoure un terrain d'environ deux mille mètres carrés, sur lequel se trouve un canon et une baraque pour cinquante hommes. Un peu plus loin, deux hommes à cheval s'avancent vers nous, et M. Mackay les arrête et les interpelle: «À qui sont ces chevaux?--Ils sont à moi, répond l'un d'eux.--Qui es-tu et d'où viens-tu?--Je suis un tel et demeure en tel endroit, d'où je suis parti pour aller à Angol.--Bueno, fais ton chemin.»--Un peu surpris de cette manière de haranguer les passants, j'en demande la raison. «Il y a ici bien des voleurs d'animaux, me dit-il, «il est bon de les surveiller; si cet homme m'avait volé ces bêtes, j'aurais pu le reconnaître à l'embarras de ses réponses.»