A Travers L Hemisphere Sud Ou Mon Second Voyage Autour Du Monde
Chapter 13
La canne se plante couchée dans les sillons; quelquefois l'on place trois cannes côte à côte; d'autres fois l'on place les cannes l'une au bout de l'autre; les deux méthodes donnent le même rendement par unité de surface; la seconde méthode exige moins de cannes pour couvrir un espace donné.
La distance entre les sillons varie également selon les cultivateurs, mais ceux qui espacent bien les sillons en ont un bon résultat.
On récolte de 40 à 60 tonnes par hectare, qui donnent 5-1/2 à 6% du poids brut en sucre et 30 à 40 barils d'alcool.
Les grands établissements se sont presque tous outillés à la compagnie Fives-Lille.
Les procédés de fabrication ne diffèrent en rien de ceux des autres pays sucriers.»
CHAPITRE XII
Retour à Montevideo. -- Le bassin de radoub. -- Les saladeros au Cerro. -- Leur fonctionnement et leurs produits. -- La forteresse. -- La Société d'agriculture. -- Un Parisien éleveur. -- La famille Jackson-Buxareo et ses oeuvres. -- L'hôpital. -- L'Hospicio de los Mendicos. -- Le maté. -- Le manicomio. -- Une soirée chez le président du conseil des ministres. -- L'embarquement sur l'_Aconcagua_. -- La navigation le long des côtes de la Patagonie. -- Le détroit de Magellan. -- La Terre de feu. -- Arrivée au Chili.
Le 16 juillet, après avoir salué les amis, à cinq heures je suis à bord du _Jupiter_, de la Compagnie Platense, qui me porte à Montevideo. Le P. Revellière, supérieur des lazaristes, m'avait annoncé qu'un de leur jeunes Pères chiliens se trouverait à bord, et qu'il ferait route avec moi jusqu'à Valparaiso; il me l'avait même présenté.
Je le cherche en vain des yeux, lorsque plus tard un monsieur grand et brun vient à moi et me présente sa carte: je reconnus bientôt mon lazariste en bourgeois. La rivière fut calme et la nuit courte; au lever du soleil, nous étions devant la capitale de l'Uruguay. Après avoir envoyé ma valise à la douane et à l'_Hôtel de Paris_, nous prenons, le lazariste et moi, un bateau à voile pour traverser la rade et atteindre la pointe du Cerro. Le vent est favorable, bientôt nous arrivons au bassin de radoub Cibils et Jackson. Voici les notes qu'on me donne sur ce magnifique travail, un des plus beaux du genre que j'aie jamais vu. «Ce travail se développe sous l'aspect d'une vaste cuvette aux parois en gradins. Commencé il y a quatre ans seulement, ce bassin, de 137 mètres de longueur, creusé en plein roc, est situé à l'extrémité sud-ouest de la baie qui forme le port de Montevideo. Il est défendu contre les lames venant du sud-ouest, d'abord par une chaîne de récifs, puis par un brise-lames qui forme jetée avec nuisoir pour protéger plus efficacement et par tous les temps l'entrée et la sortie des navires. Ce brise-lames, de 115 mètres de long sur 18 de large, est constitué par un amoncellement de blocs en béton aggloméré, de la forme d'énormes dés à jouer, pesant chacun 10,000 kilogrammes.
Bien que ses parois soient de nature rocheuse, tout le pourtour du bassin est revêtu d'une muraille d'un mètre d'épaisseur, construite en matériaux pris sur place et maintenue par de la chaux hydraulique et du ciment de Portland. Les piliers ou massifs de maçonnerie sur lesquels s'appuient les portes et les arcs renversés qui forment contre-forts pour équilibrer les poussées, sont à chaînes et à bordures de granit taillé. L'ensemble de toute la muraille est telle que l'on croirait le bassin taillé au ciseau dans un bloc énorme de rocher parfaitement homogène. Le plafond en quille est en ciment aggloméré et le berceau sur lequel doivent se poser les navires est construit en solives de fer d'un modèle nouveau et breveté. Le bassin est divisé en deux compartiments égaux, par des portes semblables à celles que l'on voit fonctionner dans tous les ports, c'est-à-dire constituées par des ailes ou battants en bois de teck et de chêne, assujettis et consolidés par des tirants de fer. Ces portes tournent sur gonds logés dans des piliers en granit. La division du bassin permet donc d'employer un compartiment comme radoub et l'autre comme bassin flottant pour le chargement ou le déchargement des navires.
La grande porte, celle qui donne accès de la mer dans le bassin, est un caisson ou bateau de tôle construit d'après le système d'un ingénieur anglais, du nom de Kinniple. Elle glisse avec tant de facilité sur un double rang de galets montés au fond de la passe d'entrée, qu'elle peut s'ouvrir en quelques minutes, et pour ne gêner en rien le passage des navires, elle se loge d'elle-même dans une réserve taillée à coups de dynamite au sein de la masse rocheuse. S'il devenait nécessaire, dans une circonstance donnée, par exemple la réception d'un grand transatlantique, de donner au bassin son maximum de longueur, le bateau-porte peut glisser jusqu'à un point distant de 10 mètres de sa position normale, et il est disposé pour maintenir au besoin l'eau de ce bassin à un niveau plus élevé que celui de la mer. Soumis à des essais répétés, le bateau-porte du dock de Montevideo s'est montré solide, parfaitement étanche et rapide dans ses manoeuvres.
Les pompes du dock sont de système centrifuge de MM. Guynne et Cie. Elles sont fournies de vapeur par des chaudières de 40 chevaux et aspirant 27,000 litres d'eau par minute; elles peuvent, d'après les expériences faites, vider le bassin en moins de huit heures. Les dimensions principales de ce travail sont de 137 mètres dans son maximum de longueur, se subdivisant à 78 pour le plus grand des deux compartiments, celui du fond, et 59 pour l'autre; la largeur de la passe d'entrée est de 16 mètres 76 centimètres; la largeur au plafond ou à la quille est de 12 mètres.
À marée basse ordinaire, la hauteur d'eau dans la passe est de 5 mètres; elle est d'un peu plus de 6 mètres à marée haute; son entrée en droite ligne, sans courbe ni coudes, est d'un accès des plus aisés.
Par sa proximité du mouillage des vapeurs transatlantiques et la grande étendue de terrain qu'il possède, le dock Cibils et Jackson offre une grande économie pour la charge et décharge, pour toutes sortes de dépôts, soit de charbon, soit de bois, soit de fer, etc.
Il est aussi pourvu de puissantes grues à vapeur qui parcourent toute la longueur du môle et du dock, au moyen d'un chemin de fer.»
Près du bassin de radoub, se trouve le saladero Cibils, le plus grand parmi ceux qui sont au Cerro. On y tue et prépare de 50 à 70,000 boeufs par an, durant les quelques mois d'été où le bétail est en bon état. Voici comment on procède. À deux lieues environ du Cerro se tient le marché des bestiaux; on y mène les animaux de tous les points du territoire, au nombre de plusieurs milliers par jour. Chaque saladeriste vient s'y approvisionner tous les matins, et les boeufs achetés sont conduits au saladero. Poussés dans un enclos étroit, le lazo les prend un à un par les cornes. La corde du lazo est passée à une poulie et son bout attaché à un cheval qui, en marchant, force le boeuf à avancer jusqu'à ce qu'il serre sa tête contre une barre de bois: là se tient l'exécuteur; il plante un stylet entre les cornes de l'animal, qui tombe foudroyé. Immédiatement il est traîné plus loin, dépouillé de sa peau et dépecé; la chair est séparée des os et passée à ceux qui l'aplatissent et la couvrent d'une couche de sel. On forme ainsi de grandes piles sur lesquelles on pose des planches et des pierres; le lendemain on retourne ces couches de viande pour les saler du côté opposé, et, après vingt-quatre heures sous la même presse primitive, elles sont posées sur des séchoirs de bois, analogues à ceux de nos lessiveuses, pour être séchées au soleil. Le séchage requiert de 30 à 40 jours en hiver; il se fait plus rapidement l'été; mais alors, pour éviter l'action trop rapide du soleil, on retire la viande pour la remettre en pile, et cela pendant trois à quatre fois, à intervalle de quatre à cinq jours. À l'approche de l'hiver, on entasse la viande fraîchement salée dans une immense pile cylindrique où elle se conserve sans se gâter durant trois ou quatre mois. On la sèche à l'approche de l'été. La pile qu'on me montre au saladero Cibils a un diamètre de 8 à 10 mètres et 3 mètres de haut; elle contient 13,000 quintaux de viande.
C'est un triste spectacle de voir ces troupeaux d'animaux poussés à la mort qu'ils voudraient fuir. Le temps aussi pousse impitoyablement les masses humaines vers le point où l'inexorable mort les fauche sans pitié!
La peau de l'animal est mise à sécher: les os, les entrailles, la graisse sont jetés dans de grandes chaudières de fer chauffées à la vapeur. La graisse surnage et s'en va dans des caisses de fer où elle est travaillée, puis elle tombe dans des tonneaux ou pipes de 900 livres, pour l'exportation. Elle sert en Europe à faire les bougies. La moelle des os forme une graisse raffinée qui est mise en boîtes de fer blanc pour l'usage culinaire. Les os retirés des cuves servent de combustible pour produire la vapeur.
On les retire calcinés et on les exporte pour le noir animal. Les cornes sont vendues aussi pour les divers travaux de boutons, peignes, etc. Le sang coule dans un ruisseau et s'en va à la mer, qui en est rougie. On sèche également au soleil une quantité de viande douce, c'est-à-dire non salée, qu'on appelle _tajado_: elle se conserve quelques mois et on l'expédie surtout au Chili.
Nous passons, un peu plus loin, au saladero Salmiguel, où on opère à peu près de la même manière. Le terrain qui l'entoure est couvert de lambeaux d'entrailles et de foetus de vache que les cochons dévorent; mais il en reste encore assez pour empester l'air et développer des miasmes dangereux. La municipalité est bien imprudente de laisser subsister de tels foyers d'infection.
Pour distraire la vue et la pensée d'un spectacle si triste, nous montons à la forteresse qui couronne, le Cerro. L'officier de garde nous y laisse pénétrer, et de la plate-forme nous jouissons d'un panorama merveilleux. Au pied de la colline, la rade et ses nombreux navires; de l'autre côté, la ville de Montevideo avec ses clochers, ses coupoles, ses faubourgs; au loin, las Pedras, l'île de Florès, et à l'horizon le Cerro du pain de sucre, chaîne de montagnes qui s'étend jusqu'au Brésil.
Après avoir fait le tour de la citadelle, remarqué son phare à pétroleuses canons vieux et jeunes de tout calibre, et salué son peloton de soldats, nous redescendons la colline et nous arrêtons au saladero de Barraca Blanca, où son propriétaire, M. Charles Clausole, veut bien me donner de nombreux détails sur l'industrie des saladeristes. Les boeufs sont achetés au prix moyen de 20 à 22 patacons (de 100 à 120 fr.) et donnent environ 155 livres de viande chaque. La viande grasse, dite _taxaco_, ou _carne gorda_, est mise en sacs et expédiée par paquebots au Brésil, où elle sert à la nourriture des esclaves. La viande maigre, dite _havanera_, se conserve plus longtemps; elle est mise sur bateaux à voiles et expédiée à Cuba, où elle sert également à nourrir les esclaves.
Le prix varie entre 20 et 30 fr. le quintal de 56 kilog; pour la _carne gorda_, qu'on vend 1 fr. 25 le kilogramme au Brésil, et de 20 à 23 fr. le quintal pour la _carne havanera_. La peau de boeuf (noviglio) pèse de 68 à 70 livres, celle des vaches pèse de 52 à 54 livres; leur prix est de 34 fr. les 75 livres. Le boeuf donne en outre de 37 à 40 livres de graisse, et la vache de 40 à 45; on la vend au saladero 10 fr. les 25 livres; la graisse raffinée pour cuisine vaut 28 raux, soit 14 fr. l'aroba de 12 kilos. Les os calcinés se vendent 110 fr. la tonne de 1,000 kilos. Les cornes de première qualité valent 500 fr. le mille ou 10 sous pièce; celles de vache et celles dont les bouts sont coupés se vendent moitié prix.
Le prix de la main-d'oeuvre varie selon l'emploi: en général, les travailleurs sont payés à la pièce et le salaire moyen est d'environ 5 fr. par jour. M. Clausole emploie 60 hommes, qui arrivent à tuer et à préparer environ 60 boeufs par heure, un à la minute: il lui en faut 30 autres pour le séchage de la viande et la préparation des graisses. Le sel est apporté sur lest de Cadix et lui coûte 3 fr. la fanega de 3 quintaux, soit environ 1 fr. les 100 livres; le même sel passe deux fois sur les chairs, et une sur le cuir. Il calcule que chaque animal lui coûte en moyenne 5 fr. pour l'abattage, préparation et séchage, et que le bénéfice net se réduit de 3 ou 4 fr. par tête d'animal; mais la concurrence entre les saladeristes a poussé les prix si loin que souvent on est en perte.
Les saladeristes préparent aussi les chevaux; ils les achètent au prix modique de 10 à 20 fr.; le cuir vaut de 6 à 10 fr., et chaque cheval produit de 1 à 2 arobas d'huile, du prix de 7 à 8 fr. l'aroba de 12 kilos. Cette huile, mise en pipe, ne se congèle pas; elle sert à la savonnerie et à oindre les machines. Le crin est mis à part et vendu pour rembourrer les meubles. La chair maigre sert à engraisser les cochons. M. Clausole prépare ainsi dans son saladero environ 10,000 chevaux par an.
Pendant qu'on nous explique tous ces détails, notre embarcation à voile arrive du bassin Cibils, où nous l'avons laissée, et, par un vent favorable, nous ramène, rapide comme l'éclair, vers Montevideo. En route, j'aperçois le drapeau national à l'arrière d'un navire: c'est l'aviso de guerre _le Second_. Ce n'est jamais sans émotion qu'on voit flotter au loin le drapeau de son pays. Un enseigne passe à côté de nous avec son canot. Nous descendons ensemble à terre, et je suis heureux de reconnaître en lui le jeune Fouet, marin distingué, et qui porte un nom béni dans ces contrées. Il y a vingt ans, son père, lui aussi officier de marine, y a fondé les conférences de Saint-Vincent de Paul, qui se sont développées et font beaucoup de bien dans les deux républiques argentine et orientale.
L'après-midi se passe à prendre des renseignements, à me ravitailler à la banque anglaise faute d'une banque française, et à diverses visites. En passant sur la place de la Matriz (c'est le nom que l'on donne ici à la cathédrale), j'entre au palais de la législature locale. Là se réunissent dans de belles salles et occupent de riches fauteuils de damas les députés et les sénateurs du département de Montevideo.
M. Aurelio Berro, ancien ministre de la République de l'Uruguay, m'avait donné des lettres pour M. Enrique Maciel, sous-secrétaire des finances, et pour Carlo de Castro, ministre de l'intérieur.
Je me rends au palais du pouvoir exécutif et aussitôt je suis reçu sans faire antichambre. M. Maciel m'engage à visiter la estancia de M. Lenguas, située à six lieues, mais qu'on atteint en chemin de fer: je pourrais ainsi comparer la estancia que j'avais vue dans la République argentine avec une autre de la République orientale. M. de Castro quitte les nombreux personnages réunis en son cabinet pour me recevoir au salon: il pousse la complaisance jusqu'à me faire remettre à l'instant un billet de libre parcours sur le chemin de fer, pour la estancia. Il m'invite à dîner chez lui le lendemain, 18 juillet, jour de fête nationale pour la République.
Il m'envoie aussi à l'_Hôtel de Paris_ de nombreux documents historiques et législatifs, ainsi que les diverses et dernières statistiques de son pays. Je me propose de les examiner dans les longues journées de navigation.
Le soir, M. Buxareo fils vient me chercher à l'_Hôtel de Paris_, et me donne divers renseignements sur le prix des terrains, et sur l'élevage des animaux. Quoique bien jeune, il dirige déjà une des nombreuses _estancias_ de sa famille et paraît fort entendu dans les affaires. Il vient d'acheter une quantité de vaches maigres qu'il paye à raison de 9 piastres, environ 45 fr., et les revend ordinairement le double après les avoir laissé paître dans ses champs environ quatre mois. Pour les terrains, le prix varie selon la qualité et la proximité des centres. À Payssandu, sur le fleuve Uruguay, vers le haut de la République, ou vient de vendre pour 1,300 piastres, soit 6,500 fr., une surface de 2,700 cuadras. La cuadra de l'Uruguay ayant 87 mètres de côté; forme une surface de 7,569 mètres carrés, ce qui porte le terrain à environ 40 fr. l'hectare.
Elle vaut à peu près 60 fr. l'hectare aux environs de Montevideo. Le prix des terrains à bâtir en ville varie de 20 à 100 fr. le mètre carré, selon la position; les loyers sont encore très chers, quoiqu'ils aient baissé presque de moitié. L'_Hôtel de Paris_ paye pour sa modeste maison 1,500 fr. par mois. L'_Hôtel espagnol_ paie à M. Buxareo, son propriétaire, 72,000 fr. l'an. Il y a peu d'années, le pays, ayant fait de bonnes affaires, ne sut point être sage; la plupart des familles riches gaspillèrent beaucoup d'argent en maisons, villas et objets de luxe, et elles sont maintenant dans la gêne.
M. Buxareo me conduit à la salle de la Société d'agriculture, où je trouve 126 journaux et revues de tous les pays. On a réuni aussi une collection de livres de tous les points du globe, des échantillons de belle soie indigène et des échantillons de minerais et de marbres de la République; la collection des insectes et des serpents du pays, parmi lesquels je remarque le serpent à sonnette et autres variétés venimeuses. On me montre aussi la photographie d'une peau de boeuf qui porte douze marques abîmant complètement le cuir.
Chaque propriétaire doit marquer ses bêtes au fer rouge, et lorsqu'il les vend, le nouveau propriétaire pose aussi deux fois sa marque: il en résultait une grande dépréciation pour les cuirs, et une loi vient de défendre la marque au fer rouge ailleurs qu'aux jambes et au cou de l'animal.
On me présente un jeune Parisien de vingt-un ans qui vient dans ces pays pour faire de l'élevage: il a déjà parcouru la République orientale, et trouvant les terrains trop chers, il s'en va à l'argentine. Je ne puis lui cacher mon étonnement: «Comment, lui dis-je, avez-vous pu vous résoudre à quitter vos boulevards pour venir ici chercher par un travail pénible à multiplier vos capitaux?--J'ai vécu, répond-il, en Angleterre, et j'ai vu comment font les Anglais.» Alors tout s'explique.
M. Buxareo me fait connaître à M. Lenguas, dont je dois visiter la estancia: il me remet aussitôt une lettre pour son majordome, lui indiquant de me fournir le meilleur cheval pour me faire assister à un _rodeo_. Je pourrai voir ainsi les boeufs réunis de toute part par les gardiens à cheval, poussés vers certaines barrières et chassés au lazo légendaire ou arrêtés par le terrible bolleador.
Quelques-uns de ces messieurs veulent bien s'inscrire à l'Union de la paix sociale et à la Société de géographie commerciale de Paris.
Le lendemain, j'allais partir pour la estancia, lorsque M. Buxareo père vient me chercher à l'hôtel. Il me fait abandonner ce projet d'excursion, et me propose de me faire visiter lui-même les principaux établissements charitables et scolaires de la ville et des environs. La proposition est tentante, d'autant plus qu'il se charge lui-même de présenter mes excuses à M. Lenguas. Voir les hommes, les soins qu'on met à soulager leurs souffrances ou à les instruire, est plus intéressant, sinon plus amusant, qu'une cavalcade à courir les boeufs. Je cède donc au désir de M. Buxareo, et nous partons pour l'hôpital général. Il est construit pour 600 malades et confié aux soins de vingt-quatre Soeurs italiennes, de la congrégation de N.-D. dell'Orto. Je remarque qu'elles sont presque toutes des deux Rivières de Gênes. La construction est magnifique, mais dans l'ancien style. Les nombreuses cours laissent pénétrer la lumière dans les vastes salles, mais arrêtent l'air qui se corrompt et produit la pourriture d'hôpital. Je m'aperçois bientôt que M. Buxareo est là comme chez lui; il connaît toutes les Soeurs et presque tous les malades; quelques-uns y sont pensionnaires à ses frais.
Nous allons à l'autre extrémité de la ville, et chemin faisant, je vois la musique militaire jouant devant une maison; c'est la maison de Sanctos, président de la République, me dit mon guide. Ce sont les militaires qui le fêtent à l'occasion de la solennité nationale: tout le monde sait ici qu'il y a quinze ans il était encore charretier.
Je parcours la campagne garnie de villas à rez-de-chaussée, couvertes en terrasses; partout des orangers, des mûriers, des pommiers et des poiriers. Après une demi-heure de tramway, je fais comme les Brésiliens et les indigènes, je prononce un _tcu_, son analogue à celui qu'on fait chez nous lorsqu'on veut chasser un chat ou une poule; et le tramway s'arrête au faubourg de Colonia, où je trouve l'_Hospicio de los Mendigos_. C'est un hospice de vieillards, à peu près dans le genre de ceux de nos Petites Soeurs des Pauvres. Il est confié aux Soeurs de Charité françaises, qui y soignent 180 vieillards et 120 femmes. La supérieure, qui est Nîmoise, me dit que les Soeurs qui dirigent les femmes ont plus de peine que les autres: si à une infirme on donne quelque chose de plus, les autres vieilles sont jalouses et grognent. Les hommes encore valides sont appliqués à divers métiers de ferblantier, charpentier et autres: la plupart sont étrangers et sans famille. Quelques Français me prennent pour le consul et me demandent à être rapatriés.
Les Soeurs s'occupent aussi d'instruction et font la classe gratuite à 300 petites filles du faubourg: je remarque dans leur école de belles cartes de géographie et beaucoup de dessins de plantes, de fleurs et d'animaux; c'est le meilleur moyen d'apprendre aux enfants la géographie et l'histoire naturelle. À midi, on donne aux plus petites la soupe aux frais de l'administration; la famille Jackson-Buxareo paie aux plus pauvres les livres scolaires. La bonne Soeur a remarqué dans le caractère de la femme de l'Uruguay plus d'énergie que chez l'Argentine: elle ne se contente pas d'être le plus beau meuble et le meilleur joujou de la maison; elle sait s'y faire sa place; mais elle n'arrive pas encore à l'activité des Européennes. Les Soeurs dell'Orto ont remarqué à leur noviciat qu'il faut deux Soeurs indigènes pour le travail d'une Soeur italienne. Les maladies d'anémie sont fréquentes dans le pays: elles sont souvent le résultat du _maté_, qu'on prend continuellement, surtout à la campagne. Voici comment on le prépare: on achète à l'almacen (droguiste) l'herbe récoltée dans le Paraguay, pilée et réduite en poudre; on en remplit une petite courge appelée _maté_, dans laquelle on place la _conquilia_, petit tuyau d'argent terminé en boule percée de petits trous. On ajoute du sucre, on remplit d'eau, et on suce par le tuyau deux ou trois fois, puis on passe au voisin. Lorsque la courge est épuisée, on remet l'eau chaude.
On m'a souvent offert le maté dans diverses maisons; c'est une boisson amère, mais agréable, à laquelle on s'habitue facilement; elle agit sur l'estomac, et on dit qu'elle nourrit, mais la vérité est qu'elle éteint l'appétit et cause l'anémie, faute d'aliments.
Les maladies de poitrine sont aussi très fréquentes. Les Soeurs de Charité, à côté des vieillards et des élèves, ont encore 40 orphelines gratuites et internes. Là où l'on voit la cornette, on est sûr de retrouver l'orpheline: elle a aussi besoin d'être mère.