A travers l'Exposition Promenades de deux enfants au Champ-de-Mars et à l'esplanade des Invalides
Part 2
Lorsqu'ils se sont bien fait «carrioler», ils descendent devant le village annamite que, suivant le programme de la journée, ils doivent visiter. Avant de partir de la maison, maman leur a appris que l'Annam, pays des Annamites, est situé dans l'Indo-Chine, au sud-est de l'Asie, entre le Tonkin, le Cambodge et la Cochinchine française, et qu'il est placé sous notre protectorat depuis 1874.
Ce village annamite est loin de ressembler à un village français; les maisons sont rudimentaires et Madeleine déclare qu'on doit y être beaucoup moins agréablement que dans les maisons de Paris.
Elle a peut-être raison, Mlle Madeleine. En tout cas, Jacques est de son avis et maman ne paraît pas éloignée de le partager.
Voici des brodeuses qui travaillent, assises par terre devant leur métier à la manière des tailleurs. Jacques ne les trouve ni belles ni élégantes. Affaire de goût. Peut-être leurs compatriotes les trouvent-ils très jolies et fort bien habillées. Ah! voici, plus loin, un indigène qui incruste des meubles avec de la nacre. Comme les femmes, il est assis par terre. Décidément les chaises ne sont pas connues dans le royaume d'Annam.
«Maman, maman, s'écrie soudain Madeleine, regarde ces animaux en baudruche qui servent de lanternes!»
Ils sont de toutes sortes et de toutes couleurs, ces animaux: dragons verts, poissons roses, papillons, oiseaux, etc. Maman explique à Madeleine que ce ne sont pas des lanternes, mais des ex-voto que les fidèles annamites suspendent dans leurs temples.
Les Annamites ont un théâtre à l'Exposition, et la journée de Jacques et de Madeleine ne serait pas complète s'ils n'assistaient pas à une représentation Maman les y conduit.
Ce théâtre a un défaut capital, pensent les deux enfants: c'est que les acteurs parlent un langage incompréhensible. On ne sait s'ils jouent une tragédie, un drame ou une comédie, s'ils s'expriment en vers ou en prose. Pourquoi n'ont-ils pas appris le français avant de venir à Paris? Au moins, de cette façon, on saurait ce qu'ils disent et l'on s'intéresserait davantage à la représentation. Du reste, ils portent des costumes grotesques, gesticulent comme des polichinelles dont on tirerait violemment les ficelles et crient comme si on les écorchait.
Non, décidément, les théâtres de Paris valent mieux.
UN COIN DE L'EXPOSITION DE LA RUSSIE
Aujourd'hui, c'est au Champ-de-Mars que Jacques et Madeleine ont passé l'après-midi. Ce qui les a le plus intéressés, c'est un coin de l'exposition de la Russie.
La Russie... Voilà un pays que Jacques voudrait bien voir. Il a entendu dire que les Russes aiment beaucoup les Français et les reçoivent de la façon la plus charmante. Il sait, de plus, que dans la bonne société tous les Russes parlent très bien notre langue, ce qui fait qu'il n'éprouverait aucune difficulté à se faire comprendre. Et enfin, il paraît que la vie est, à Saint-Pétersbourg et à Moscou, tout à fait différente de la vie de Paris. Aussi Jacques se promet-il d'aller en Russie quand il sera grand; il emportera beaucoup de papier blanc, des crayons, des plumes et de l'encre, et il écrira un gros livre sur ce qu'il aura vu et appris.
Dans une salle du palais attenant à celui des Arts-Libéraux, des fourrures de toutes sortes sont étalées; les unes, confectionnées, sont sur des piquets de bois; les autres, encore non façonnées, sont fixées contre les murailles.
En France, où les hivers ne sont généralement pas rigoureux, ces fourrures seraient beaucoup trop chaudes; mais en Russie, où il y a souvent quarante degrés de froid, on ne peut se dispenser de porter des pelisses faites avec les peaux les plus épaisses. Ce qui est dans nos pays un objet de luxe est là-bas un objet de première nécessité.
Maman explique que les meilleures fourrures sont celles d'animaux tués en hiver; le poil est alors plus fin et plus serré. Elle ajoute que les plus belles pelisses sont faites avec du chinchilla, de la loutre ou de la martre zibeline.
Il y a aussi des ours empaillés qui sont énormes et ont l'air fort rébarbatif. M. Jacques, que l'on fâcherait très sérieusement si on lui disait qu'il manque de bravoure, n'ose pas trop s'approcher des féroces animaux. Il a beau savoir qu'ils ne sont pas vivants, leur voisinage ne lui convient que très médiocrement. Madeleine, qui s'est aperçue des impressions de son frère, s'amuse à l'attirer près de l'un d'eux, tout noir, assis sur son train de derrière; mais l'enfant résiste énergiquement. Il n'aime pas les bêtes féroces, c'est encore une affaire de goût.
Les jouets l'intéressent bien davantage; et puis ils n'éveillent dans son esprit aucun sentiment de crainte. Voici, par exemple, une poupée revêtue du costume national russe, qui lui paraît tout à fait charmante. Voici encore un bonhomme assis dans un traîneau rouge auquel est attelé un très joli cheval blanc. Il est dommage, pense Jacques, qu'il n'y ait pas, en hiver, assez de neige au bois de Boulogne pour qu'on puisse aller s'y promener tous les jours en traîneau. Ce serait très amusant.
Un autre jouet représente deux ouvriers armés chacun d'un marteau avec lequel ils frappent sur une enclume. L'un de ces ouvriers est un homme, l'autre est un ours.
Ici, derrière un comptoir, un jeune Moscovite vend des cuillers, des sébiles, des tasses et des vases en bois.
Là-bas, on a exposé une collection de berceaux.
«Crois-tu, maman, que les bébés puissent dormir là-dedans? demande Madeleine.
--Pourquoi pas?
--Oh! ils doivent être couchés comme sur des pierres.»
Madeleine exagère. Les berceaux ne sont sûrement pas d'une élasticité exagérée; mais ils valent bien les hamacs, auxquels ils ressemblent d'ailleurs, et dont on se contente volontiers.
La plus curieuse de ces couchettes est fixée horizontalement, par des courroies, au dos d'une paysanne sibérienne.
«C'est sans doute très commode pour cette paysanne, tant qu'elle est debout, observe Madeleine; mais si elle voulait s'asseoir contre une muraille?...
--Si elle voulait s'asseoir?... dit Jacques; eh bien, elle mettrait le berceau par terre, voilà tout.»
Rien n'est plus juste.
HISTOIRE DE L'HABITATION
L'histoire de l'habitation... Un savant architecte français, doublé d'un grand artiste, Viollet-le-Duc, a raconté cette histoire dans un ouvrage plutôt écrit pour les papas et les mamans que pour les petits garçons et les petites filles. Sûrement Jacques ne comprendrait pas grand'chose aux descriptions qu'il contient, tandis qu'à l'Exposition, il n'a qu'à regarder les petits édifices construits par M. Ch. Garnier, pour se faire une idée exacte des progrès accomplis par l'architecture, depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours.
D'abord, cette architecture fut des plus simples; même ce n'était pas, à proprement parler, de l'architecture. Des morceaux de bois assemblés de manière à former une hutte, c'était tout ce qu'il fallait; quant aux meubles, ils étaient plus rudimentaires encore que les maisons. Jacques plaint les Étrusques, qui, mille ans avant l'ère chrétienne, logeaient dans de pauvres cabanes où le vent devait jouer aux quatre coins; les Pélasges étaient plus mal encore.
Presque tous les peuples anciens sont représentés à l'Exposition par un type de leurs habitations; les Phéniciens, les Hébreux, les Assyriens, les Égyptiens, les Grecs du temps du Périclès, les Romains du temps d'Auguste, les Aztèques d'avant Fernand Cortez.
Voici une maison gauloise; à la rudesse de ses formes, on reconnaît le caractère de nos ancêtres. Point d'ornements inutiles, point de luxe. Les Gaulois, grands guerriers et grands chasseurs, préféraient la gloire à la commodité, n'avaient pas besoin d'un lit douillet et se passaient volontiers d'une ample batterie de cuisine et d'une table bien servie.
Que penseraient les anciens si, ressuscitant tout à coup, ils étaient transportés dans une de nos demeures modernes? Il est probable que tout d'abord ils ne comprendraient pas l'usage d'un grand nombre des objets dont elles sont garnies, et qu'il faudrait le leur expliquer. Les ménages les plus pauvres ont, en effet, aujourd'hui des meubles que ne connaissaient pas les peuples primitifs.
Et si, au lieu de remonter le cours des siècles, nous le descendons, il est à supposer que, dans quelques centaines d'années, les maisons et les ameublements auront réalisé des progrès tels que nous en serions étonnés, s'il était possible que nous les vissions. Il est, par exemple, deux inventions récentes dont tout le monde profitera certainement dans un avenir peu éloigné; ce sont l'éclairage électrique et le téléphone. Quand toutes les maisons--et cela viendra--auront leur téléphone et leurs lampes électriques, on parlera peut-être avec quelque pitié, sinon avec quelque mépris, du temps où l'on n'avait pour correspondre que la poste et le télégraphe, et pour s'éclairer que les bougies, les lampes et le gaz. Mais c'est là une conséquence naturelle des perfectionnements qu'amène sans cesse la civilisation en toutes choses: chaque âge l'emporte en commodités sur le précédent, et il en sera ainsi aussi longtemps que le monde existera.
Oh! le joli chalet russe, léger et gracieux, avec des colonnettes, des dômes, des tourelles et des balcons! Qui croirait que des constructions aussi sveltes et aussi élégantes puissent offrir un abri suffisant contre les neiges et le froid qui règnent, pendant l'hiver, dans l'empire des tzars?
Et cette petite cité lacustre!... Est-elle assez curieuse? Isolée au milieu de l'eau, elle contient tout ce qui est nécessaire aux besoins de l'homme. Et l'on y est assuré contre les voleurs, sinon contre les rhumatismes.
«Quand vous irez en Suisse, dit maman, vous verrez des restes de maisons lacustres. Elles étaient construites sur pilotis au-dessus des lacs, complètement isolées de la terre ferme où leurs habitants n'allaient qu'en bateau.»
Jacques et Madeleine ont encore le temps de visiter une tente de Peaux-Rouges. Cette tente est supportée par des troncs d'arbres. C'est primitif, mais solide; et messieurs les sauvages s'y trouvent parfaitement bien. Dans quelques siècles, quand la civilisation aura pénétré parmi eux, ils seront sans doute plus difficiles; mais actuellement ils se contentent de leur pauvre aménagement.
Avant de se retirer, Jacques achète un bateau à une femme peau-rouge; Madeleine fait l'acquisition d'une petite tente.
L'EXPOSITION DE L'ALGÉRIE
«Boum-boum! boum-boum!»
Oh! le singulier bonhomme, qui débite des bonbons,--des _boum-boum_, comme il dit. Il a la figure et les mains aussi noires que le fond de la cheminée, des lèvres épaisses et des dents blanches. C'est un Algérien, vêtu du costume de son pays; les habitués de l'Exposition ne l'appellent que Boum-Boum.
Le brave Africain sera désormais plus connu en France que dans son pays. Il constitue une des curiosités de l'Exposition, et quiconque a visité l'Esplanade des Invalides est allé le voir. Les enfants l'aiment beaucoup, parce qu'il est très poli avec eux, les traite comme de grandes personnes et leur vend d'excellentes choses. En ce qui le concerne, Jacques voudrait être poète comme Corneille ou Racine pour célébrer dans de beaux vers Boum-Boum et ses bonbons.
Du reste, l'Algérie est très bien représentée à l'Esplanade des Invalides. Des enfants kabyles reçoivent avec la plus exquise politesse les personnes qui entrent dans le village algérien et leur baisent la main. Les habitants de notre belle colonie veulent sans doute partager le renom d'urbanité universellement dévolu aux Français.
Voici des masques bien curieux. Ils sont taillés dans des noix de coco et affectent les formes les plus originales. Les filaments qui entourent la noix constituent la barbe, la moustache et les cheveux.
«Maman, demande Jacques, est-ce que c'est de ce fruit que vient le coco que l'on vend dans les jardins de Paris pour deux sous le verre?
--Non, mon enfant. Le coco que tu bois aux Tuileries et au Luxembourg est fait avec du jus de réglisse, tandis que les cocos que tu vois ici sont les fruits d'un arbre qui croît dans les pays tropicaux et qu'on appelle cocotier. A l'intérieur du coco est une amande creuse, blanche, très bonne à manger, et qui donne une liqueur laiteuse très agréable. Le cocotier rend les plus grands services aux peuples des pays chauds; il leur fournit du sucre, du lait, de la crème, du vin, du vinaigre, de l'huile, des cordages, de la toile, des vases et du bois de construction.»
Ce qui, parmi les curiosités algériennes, a le plus amusé Jacques et Madeleine, c'est peut-être la fantasia.
Une fantasia est une cavalcade furieuse, un jeu national, comme en Espagne une corrida de taureaux et en Angleterre une partie de cricket. Montés sur leurs chevaux rapides, qu'ils dirigent en écuyers consommés, les Arabes se lancent dans une course folle, armés de fusils qu'ils brandissent, lancent en l'air et rattrapent sans jamais les laisser tomber. Les bêtes hennissent; les cavaliers crient et font feu.
Malheureusement, l'espace est restreint aux Invalides, et les chevaux n'ont pas assez de place pour prendre et suivre leur élan. C'est en Algérie, principalement dans la province d'Oran, qu'il faudrait voir une fantasia. C'est un spectacle unique, dont la fantasia de l'Exposition ne peut donner qu'une idée bien réduite.
«Et, dis-moi, maman, demande Jacques, c'est grand, l'Algérie?
--Oui, mon enfant; l'Algérie a une superficie plus grande que celle de la France.
--Et tout ce pays-là nous appartient?
--Depuis 1830. C'est notre plus belle et notre plus riche colonie. Le climat y est excellent et le sol très fertile. Tu sais que les vignes françaises ont été partiellement détruites par le phylloxera?
--Oui.
--Eh bien, pour compenser les pertes qu'ont occasionnées ce malheur, on a planté en Algérie un très grand nombre de vignes qui produisent un très bon vin.
--Et les Arabes ne nous en veulent pas de leur avoir pris leur sol?
--Ils nous en ont d'abord voulu et quelques-uns nous en veulent encore. Mais la majorité commence à s'apercevoir qu'au lieu de leur faire du mal, les Français leur ont fait du bien, et que leur intérêt est d'accepter une domination qui, sans supprimer aucune de leurs libertés, leur procure des avantages considérables.
LE VILLAGE JAPONAIS
Au moment d'entrer dans le village japonais, Jacques et Madeleine ne sont pas sans éprouver quelque appréhension.
«Au moins, maman, a dit Jacques, tu es bien sûre qu'on ne nous fera aucun mal?
--Et pourquoi vous ferait-on du mal?
--Dame, parce que les Japonais sont des sauvages.
--Non, mes enfants, les Japonais ne sont pas des sauvages, bien loin de là. Il est vrai que leur civilisation est différente de la nôtre, mais ils nous sont supérieurs en un grand nombre de matières; leur porcelaine, par exemple, est beaucoup plus belle que la nôtre, et nous ne savons pas fabriquer le papier aussi bien qu'eux. Les vases, garnis de plantes ou transformés en lampes qui font l'ornement de tant de nos salons, sont pour la plupart japonais; et les amateurs de livres apprécient surtout ceux qui sont imprimés sur du papier du Japon.
--Et ces gens-là ne sont pas méchants?
--Pas le moins du monde.»
Rassurés par les paroles de leur maman, les deux enfants pénètrent sans crainte dans le village, où ils sont accueillis par deux charmantes demoiselles occupées à confectionner des objets de bimbeloterie. Ces jeunes filles portent le costume de leur pays qui, pour ne pas ressembler aux costumes parisiens, n'en est pas moins très coquet.
Madeleine a remarqué que ces demoiselles ont un tout petit pied et elle en fait l'observation à sa mère.
«Mon enfant, la petitesse du pied des femmes est, au Japon et en Chine, un signe de distinction. Aussi, dans la bonne société de ces pays, condamne-t-on les jeunes filles à ne pas marcher et les oblige-t-on à porter un appareil qui empêche leurs pieds de grandir.
--Mais, maman, cet appareil doit gêner beaucoup?
--Oui, même il fait mal et il serait désirable que l'usage en fût aboli; malheureusement, il en est des Asiatiques comme des Européens: ils aiment mieux suivre la mode, même quand elle est nuisible à leur santé, que rompre avec elle.»
Oh! les jolies maisons, bordées de balcons abrités par le prolongement de la toiture, surmontées de belvédères légers et gracieux! Sûrement on doit être très bien dans ces habitations, et l'on s'accommoderait volontiers en France de l'une d'elles, pendant l'été, à la campagne ou aux bains de mer. On y ajouterait quelques chaises et quelques fauteuils, un lit à sommier, une armoire à glace, les quelques bibelots dont l'habitude nous a fait une nécessité, et ce serait parfait.
Il paraît qu'au Japon les enfants vont à l'école tout comme à Paris. Voici une salle de classe, où élèves et professeur sont représentés par des mannequins. Peut-être l'installation n'est-elle pas des plus confortables; mais les jeunes Japonais n'en ont que plus de mérite à bien travailler. Ils sont assis et écrivent sur le parquet; c'est une affaire d'habitude. Du reste, si le matériel scolaire est au Japon des plus rudimentaires, on y connaît du moins les pupitres; la preuve, c'est que le maître d'école en a un devant lui.
Voici, non loin de la classe, une salle affectée à l'Exposition des jouets. C'est l'agréable à côté de l'utile, l'amusement à côté de l'étude.
Ils sont très simples, ces jouets; mais, pour manquer de complication, ils n'en valent pas moins. Jacques et Madeleine se sont arrêtés devant un monsieur qui fait voler en l'air un petit instrument composé d'une baguette de bois terminée à sa partie supérieure par un morceau de roseau fixé à angle droit. Il suffit de placer la baguette entre les deux mains et de lui imprimer un mouvement de rotation rapide en faisant glisser les deux mains l'une contre l'autre pour que l'instrument s'envole en tournant et plane longtemps dans l'air avant de retomber à terre.
Ce volant ne coûte que la modique somme de deux sous; ce n'est pas cher, aussi Jacques s'empresse-t-il d'en acheter un. Quant à Madeleine, elle a fait l'acquisition d'un _kata-kata_, dont elle s'amuse à dérouler les morceaux de bois peint.
LE SÉNÉGAL.--LA NOUVELLE-CALÉDONIE
Les Sénégalais ont, eux aussi, leur village à l'Exposition,--un village qui, certes, vaut la peine d'être vu. D'abord ce village est, malgré ses apparences, presque français. Au milieu de ces hommes noircis par un soleil de feu, on est, sinon positivement avec des compatriotes, du moins avec des amis. Du reste, ils sont tout à fait gentils avec leurs visiteurs, les braves gens. A leur entrée, Jacques et Madeleine ont rencontré un petit bonhomme aux cheveux crépus, vêtu sommairement d'un morceau d'étoffe rouge jeté autour de son corps, qui leur a souri et tendu les bras. Jacques s'est approché gravement; il a mis les mains derrière son dos et a regardé l'enfant du haut de sa grandeur. Il a peut-être eu tort. Madeleine, moins fière et plus avenante, s'est baissée, et, tirant un gâteau de sa poche, l'a offert au bambin qui l'a pris avec joie et mangé à belles dents. Puis elle s'éloigne, toute contente d'avoir fait un heureux à si peu de frais. Jacques regrette maintenant d'avoir été si hautain avec le petit être.
«Le Sénégal est en Afrique, n'est-ce pas, maman? dit Madeleine.
--Oui, sur la côte occidentale.
--Et c'est une colonie française?
--Pas en totalité; nous ne possédons que le territoire qui s'étend depuis l'embouchure du fleuve qui a donné son nom au pays jusqu'à l'embouchure du Gabon. Le Sénégal ne nous a définitivement appartenu qu'en 1814; mais il est certain que les premiers Européens qui fréquentèrent la contrée furent des Français, et sans doute les hardis marins de Dieppe. Dès le commencement du quatorzième siècle, il y eut plusieurs comptoirs français sur la côte.»
Les Sénégalais ont avec eux des singes qui font aux passants toutes sortes de grimaces; ce n'est pas que ces animaux soient mal élevés, mais dans leur pays et dans leur société il est très bien porté de faire des grimaces. Il me semble, du reste, qu'il y a, même à Paris, pas mal d'enfants qui en font aussi de temps en temps.
Ces singes ne viennent pas du Sénégal, mais du Congo. Le Congo, Madeleine ne sait pas au juste où ce pays se trouve; quant à Jacques, il ne se rappelle pas en avoir jamais entendu parler.
«Le Congo, mes enfants, est à l'ouest de l'Afrique équatoriale, explique maman. Il n'y a pas bien longtemps, il était encore désigné sur les cartes géographiques par les mots _Régions inexplorées_. Ce fut le célèbre voyageur anglais Livingstone qui le parcourut le premier; il y passa plusieurs années et y mourut en 1873, victime du climat. Après lui, l'Américain Stanley étudia la topographie du pays et dressa des cartes. Puis ce fut le tour d'un Français, M. Savorgnan de Brazza, qui poursuivit avec succès l'œuvre entreprise par ses deux prédécesseurs.
«Depuis 1884, le Congo est divisé en trois parties: un État libre, placé sous le protectorat du roi des Belges, qui en est le souverain nominal; le Congo français, que M. de Brazza administre au nom de notre gouvernement; et le Congo portugais.»
Après l'exposition du Sénégal, c'est celle de la Nouvelle-Calédonie que Jacques et Madeleine vont visiter. Les Néo-Calédoniens ont pour maisons des cases de deux à trois mètres de hauteur, n'ayant pour toute ouverture que la porte; elles sont rondes ou carrées et ont un toit recouvert de paille. Le mobilier ne consiste qu'en nattes, calebasses, tasses en coco et vases de terre cuite.
«C'est bien à la Nouvelle-Calédonie, n'est-ce pas, maman, que l'on envoie les méchants hommes qui ont commis des crimes? demande Madeleine.
--Oui, c'est là qu'est le bagne, depuis 1872.
--Et avant cette époque, où mettait-on les forçats?
--D'abord, on les logea sur des galères; puis on institua quatre bagnes: un à Toulon, un autre à Brest, un troisième à Rochefort et le quatrième à Lorient. Les condamnés y étaient employés à des travaux pénibles, sous la surveillance de gardes-chiourme. Ils étaient enchaînés deux à deux et traînaient un lourd boulet.»
LE MINISTÈRE DE LA GUERRE
L'emplacement occupé par l'exposition du ministère de la guerre est assurément un des plus curieux de l'Exposition. C'est aussi un des plus fréquentés: les Français n'oublient pas leur vieille gloire militaire, et tout ce qui touche à l'armée les intéresse d'autant plus que sur cette gloire une ombre a passé, à laquelle ils pensent sans cesse pour l'effacer plus vite.
Jacques et Madeleine ont bien souvent entendu parler de la malheureuse guerre de 1870-71. Grand-papa, qui a été soldat à cette époque, leur en a raconté plusieurs épisodes; et, quoiqu'ils soient bien jeunes tous les deux, ils ont compris combien la France a souffert. Ils savent combien furent terribles les sièges de Paris, de Strasbourg et de Belfort, combien furent pénibles la campagne de la Loire, la campagne du Nord et celle de l'Est; ils savent enfin qu'il y a, dans l'Est, deux belles provinces que l'on nous a prises, et qui depuis attendent impatiemment le jour de la délivrance.
Car, pour avoir été conquises par les Allemands et pour être sous leur domination depuis près de vingt ans, ces deux provinces n'en sont pas moins restées françaises de cœur: on a beau faire, elles n'oublient pas la mère patrie et conservent religieusement son culte.
Aussi c'est avec une sorte de recueillement que les deux enfants pénètrent dans cette partie de l'Exposition, où tout parle à notre patriotisme, où le rire s'envole pour faire place aux plus graves méditations.
Cette forteresse n'aura jamais à se défendre contre l'ennemi; mais elle fait songer que là-bas, sur la frontière, d'autres forteresses sont prêtes à repousser l'envahisseur. Ces canons ne lanceront peut-être jamais de boulets ni d'obus; mais combien d'autres s'aligneront un jour pour vaincre l'étranger!