A travers chants: études musicales, adorations, boutades et critiques
Part 27
Les costumes n'offrent rien de remarquable; celui de Lorenzo seul a été fort remarqué; c'est une houppelande fourrée de martre. Le bon Lorenzo est vêtu comme un Polonais. Il faisait donc bien froid à Vérone dans ce temps-là ?... Marié, qui remplissait ce rôle fourré, était enrhumé (_it is the cause_). Il a eu plusieurs accidents vocaux. Gueymard est un Thybald très-énergique. Madame Gueymard a chanté d'une façon musicale et avec sa voix d'or le rôle de Juliette. La débutante, madame Vestvali, est une grande et belle personne dont la voix de contralto, très-étendue au grave, est dépourvue d'éclat dans le médium. Sa vocalisation est peu aisée, et l'attaque du son, dans l'octave supérieure surtout, manque parfois de justesse. Elle a joué Roméo avec beaucoup de... dignité.
La scène du tombeau, représentée par les grands artistes anglais, restera comme la plus sublime merveille de l'art dramatique. A ce nom de Roméo, qui s'exhale faiblement des lèvres de Juliette renaissante, le jeune Montaigu, frappé de stupeur, demeure un instant immobile; un second appel plus tendre attire son regard vers le monument, un mouvement de Juliette dissipe son doute. Elle vit! il s'élance sur la couche funèbre, en arrache le corps adoré en déchirant voiles et linceul, l'apporte sur l'avant-scène, le soutient debout entre ses bras. Juliette tourne languissamment ses yeux ternes autour d'elle, Roméo l'interpelle, la presse dans une étreinte éperdue, écarte les cheveux qui cachent son front pâle, couvre son visage de baisers furieux, éclate en rires convulsifs; dans sa joie déchirante, il a oublié qu'il va mourir. Juliette respire. Juliette! Juliette!... Mais une douleur affreuse l'avertit; le poison est à l'Åuvre et lui ronge les entrailles!... «_O potent poison! Capulet! Capulet! grâce!_» Il se traîne à genoux, délirant, croyant voir le père de Juliette qui vient la lui ravir encore...
Cette même scène, dans l'opéra nouveau devient ceci:
Des gradins sont pratiqués de chaque côté du tombeau de Juliette, afin qu'elle puisse en descendre commodément et décemment. Elle en descend en effet, et s'avance à pas comptés vers son amant immobile. Et les voilà qui s'entretiennent de leurs petites affaires, et s'expliquent bien des choses fort tranquillement.
ROMÃO.
Que vois-je!
JULIETTE.
Roméo!
ROMÃO.
Juliette vivante!
JULIETTE.
D'une mort apparente Le réveil _en ce jour_ A ton amour va donc me rendre!
ROMÃO.
_Dis-tu vrai?_
JULIETTE.
Lorenzo n'a-t-il pu te l'apprendre?
ROMÃO.
Sans rien savoir, sans rien comprendre, J'ai cru _pour mon malheur_ te perdre sans retour.
* * * * *
_Are there no stones in heaven?_
Non, il n'y a pas de carreaux au ciel. La question d'Othello est oiseuse. Non, il n'y a rien de beau, il n'y a rien de laid, il n'y a ni vrai, ni faux, ni sublime, ni absurde: tout est égal. Le public le sait bien, lui, ce modèle d'indifférence impassible.
Calmons-nous... Au point de vue de l'art... (il n'est pas question d'art) au point de vue des intérêts pécuniaires de l'Opéra, nous croyons que le directeur de ce beau grand théâtre, en engageant madame Vestvali et en mettant en scène le _Roméo_ de Bellini, a fait une mauvaise affaire.
_Let us sleep!_ _I can no more..._
A PROPOS D'UN BALLET DE FAUST
UN MOT DE BEETHOVEN
L'idée de faire danser Faust est bien la plus prodigieuse qui soit jamais entrée dans la tête sans cervelle d'un de ces hommes qui touchent à tout, profanent tout sans méchante intention, comme font les merles et les moineaux des grands jardins publics, prenant pour perchoir les chefs-d'Åuvre de la statuaire. L'auteur du ballet de _Faust_ me paraît cent fois plus étonnant que le marquis de Molière occupé à mettre _en madrigaux toute l'histoire romaine_. Quant aux musiciens qui ont voulu faire chanter les personnages du célèbre poëme, il faut leur pardonner beaucoup, parce qu'ils ont beaucoup aimé et aussi parce que ces personnages appartiennent de droit à l'art de la rêverie, de la passion, à l'art du vague, de l'infini, à l'art immense des sons.
De combien de dédicaces Goethe l'olympien a été affligé! Combien de musiciens lui ont écrit: «O toi!» ou simplement: «O!» auxquels il a répondu ou dû répondre: «Je suis bien reconnaissant, monsieur, que vous ayez daigné illustrer un poëme qui, sans vous, fût demeuré dans l'obscurité, etc.» Il était railleur, le dieu de Weimar, si mal nommé pourtant par je ne sais qui le Voltaire de l'Allemagne. Une seule fois il trouva son maître dans un musicien. Car, cela paraît prouvé maintenant, l'art musical n'est pas aussi abrutissant que les gens de lettres ont longtemps voulu le faire croire, et depuis un siècle il y a eu, dit-on, presque autant de musiciens spirituels que de sots lettrés.
Or donc, Goethe était venu passer quelques semaines à Vienne. Il aimait la société de Beethoven, qui venait d'_illustrer_ réellement sa tragédie d'_Egmont_. Errant un jour au Prater avec le Titan mélancolique, les passants s'inclinaient avec respect devant les deux promeneurs, et Goethe seul répondait à leurs salutations. Impatienté à la fin d'être obligé de porter si souvent la main à son chapeau: «Que ces braves gens, dit Goethe, sont fatigants avec leurs courbettes!--Ne vous fâchez pas, _Excellence_, répliqua doucement Beethoven, c'est peut-être moi qu'ils saluent.»
TO BE OR NOT TO BE
PARAPHRASE
Ãtre ou ne pas être, voilà la question. Une âme courageuse doit-elle supporter les méchants opéras, les concerts ridicules, les virtuoses médiocres, les compositeurs enragés, ou s'armer contre ce torrent de maux, et, en le combattant, y mettre un terme? Mourir,--dormir,--rien de plus. Et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux déchirements de l'oreille, aux souffrances du cÅur et de la raison, aux mille douleurs imposées par l'exercice de la critique à notre intelligence et à nos sens!--C'est là un résultat qu'on doit appeler de tous ses vÅux.--Mourir,--dormir,--dormir,--avoir le cauchemar peut-être.--Oui, voilà le point embarrassant. Savons-nous quelles tortures nous éprouverons en songe, dans ce sommeil de la mort, après que nous aurons déposé le lourd fardeau de l'existence, quelles folles théories nous aurons à examiner, quelles partitions discordantes à entendre, quels imbéciles à louer, quels outrages nous verrons infliger aux chefs-d'Åuvre, quelles extravagances seront prônées, quels moulins à vent pris pour des colosses?
Il y a là de quoi faire réfléchir; c'est cette pensée qui rend les feuilletons si nombreux et prolonge la vie des malheureux qui les écrivent.
Qui, en effet, voudrait supporter la fréquentation d'un monde insensé, le spectacle de sa démence, les mépris et les méprises de son ignorance, l'injustice de sa justice, la glaciale indifférence des gouvernants? Qui voudrait tourbillonner au souffle du vent des passions les moins nobles, des intérêts les plus mesquins prenant le nom d'amour de l'art, s'abaisser jusqu'à la discussion de l'absurde, être soldat et apprendre à son général à commander l'exercice, voyageur et guider son guide qui s'égare néanmoins, lorsqu'il suffirait pour se délivrer de cette tâche humiliante d'un flacon de chloroforme ou d'une balle à pointe d'acier? Qui voudrait se résigner à voir dans ce bas monde le désespoir naître de l'espoir, la lassitude de l'inaction, la colère de la patience, n'était la crainte de quelque chose de pire par delà le trépas, ce pays ignoré d'où nul critique n'est encore revenu?... Voilà ce qui ébranle et trouble la volonté...--Allons, il n'est pas même permis de méditer pendant quelques instants; voici la jeune cantatrice Ophélie, armée d'une partition et grimaçant un sourire.--Que voulez-vous de moi? des flatteries, n'est-ce pas? toujours, toujours.--Non, monseigneur; j'ai de vous une partition que depuis longtemps je désirais vous rendre. Veuillez la recevoir, je vous prie.--Moi! non certes, je ne vous ai jamais rien donné.--Monseigneur, vous savez très-bien que c'est vous qui m'avez fait ce don, et les paroles gracieuses dont vous l'avez accompagné en ont encore relevé le prix. Reprenez-le, car, pour un noble cÅur, les dons les plus précieux deviennent sans valeur du moment où celui qui les a faits n'a plus pour nous que de l'indifférence. Tenez, monseigneur.--Ah! vous avez du cÅur?--Monseigneur?--Et vous êtes cantatrice?--Que veut dire Votre Altesse?--Que si vous avez du cÅur et si vous êtes cantatrice, vous devez interdire toute communication entre la cantatrice et la femme de cÅur.--Quel commerce sied mieux pourtant à l'une que celui de l'autre?--Tant s'en faut; car l'influence d'un talent comme le vôtre aura plutôt perverti les plus nobles élans du cÅur, que le cÅur n'aura donné de la noblesse aux aspirations du talent. Ceci passait autrefois pour un paradoxe; mais c'est aujourd'hui un fait dont la preuve est acquise. Il fut un temps où je vous admirais.--En effet, monseigneur, vous me l'avez fait croire.--Vous avez eu tort de me croire. Mon admiration n'avait rien de réel.--Je n'en ai été que plus trompée.--Allez vous enfermer dans un cloître. Quelle est votre ambition? Un nom célèbre, beaucoup d'argent, les applaudissements des sots, un époux titré, le nom de duchesse. Oui, oui, elles rêvent toutes d'épouser un prince. Pourquoi vouloir donner le jour à une race d'idiots?--Ayez pitié de lui, ciel miséricordieux!--Si vous vous mariez, je vous donnerai pour dot cette vérité désolante: qu'une femme artiste soit froide comme la glace, pure comme la neige, elle n'échappera point à la calomnie. Allez au couvent. Adieu; ou s'il vous faut absolument un mari, épousez un crétin, c'est ce que vous avez de mieux à faire; car les hommes d'esprit savent trop bien les tourments que vous leur réservez. Allez au couvent, sans tarder. Adieu.--Puissances célestes, rendez-lui la raison!--J'ai aussi entendu parler de toutes vos coquetteries vocales, de vos plaisantes prétentions, de votre sotte vanité. Dieu vous a donné une voix, vous vous en faites une autre. On vous confie un chef-d'Åuvre, vous le dénaturez, vous le mutilez, vous en changez le caractère, vous l'affublez de misérables ornements, vous y faites d'insolentes coupures, vous y introduisez des traits grotesques, des arpéges risibles, des trilles facétieux; vous insultez le maître, les gens de goût, et l'art, et le bon sens. Allez, qu'on ne m'en parle plus. Au couvent! au couvent!» (Il sort.)
La jeune Ophélie n'a pas tout à fait tort, Hamlet a bien un peu perdu la tête. Mais on ne s'en apercevra pas dans notre monde musical, où tout le monde à cette heure est complétement fou. D'ailleurs, il a des instants lucides, ce pauvre prince de Danemark; il n'est fou que lorsque le vent souffle du nord-nord-ouest; quand le vent est au sud, il sait très-bien distinguer un aigle d'une buse.
L'ÃCOLE DU PETIT CHIEN
L'_école du petit chien_ est celle des chanteuses dont la voix extraordinairement étendue dans le haut, leur permet de lancer à tout bout de chant des contre-_mi_ et des contre-_fa_ aigus, semblables, pour le caractère et le plaisir qu'ils font à l'auditeur, au cri d'un king's-charles dont on écrase la patte. Madame Cabel, il faut le reconnaître, à l'époque où elle pratiquait ce système de chant, atteignait toujours son but. Quand elle visait un _mi_ ou un _fa_, et même un _sol_ suraigu, c'était un _sol_, un _fa_ ou un _mi_ qu'elle touchait; mais on ne lui en savait aucun gré; tandis que ses élèves, ou imitatrices ne parvenant d'ordinaire qu'au _ré_ dièze s'il s'agit du _mi_, ou au _mi_ s'il s'agit du _fa_, excitent toujours ainsi des transports d'admiration frénétiques. Cette injustice et cette injustesse ont fini par dégoûter madame Cabel de son école. C'était fait pour cela. Maintenant elle se borne à chanter comme une femme charmante qu'elle est, et ne songe plus à imiter ni les petits chiens ni les oiseaux.
FIN
TABLE DES MATIÃRES
Musique 1
Ãtude critique des symphonies de Beethoven 15
Quelques mots sur les trios et les sonates de Beethoven 60
_Fidelio_, opéra en trois actes de Beethoven; sa représentation au Théâtre-Lyrique 65
Beethoven dans l'anneau de Saturne, les médiums 83
Les appointements des chanteurs 88
Sur l'état actuel de l'art du chant dans les théâtres lyriques de France et d'Italie, et sur les causes qui l'ont amené; les grandes salles, les claqueurs, les instruments à percussion 89
Les mauvais chanteurs, les bons chanteurs, le public, les claqueurs 105
L'_Orphée_ de Gluck, au Théâtre-Lyrique 108
Lignes écrites quelque temps après la première représentation d'_Orphée_ 122
L'_Alceste_ d'Euripide, celles de Quinault et de Calsabigi; les partitions de Lulli, de Gluck, de Schweizer, de Guglielmi et de Handel sur ce sujet 130
Reprise de l'_Alceste_ de Gluck, à l'Opéra 198
Les instruments ajoutés par les modernes aux partitions des maîtres anciens 214
Les sons hauts et les sons bas, le haut et le bas du clavier 216
Le _Freyschütz_ de Weber 219
_Obéron_, opéra fantastique de Ch. M. Weber; sa première représentation au Théâtre-Lyrique 225
_Abou-Hassan_, opéra en un acte du jeune Weber; l'_Enlèvement au sérail_, opéra en deux actes du jeune Mozart; leur première représentation au Théâtre-Lyrique 239
Moyen trouvé par M. Delsarte d'accorder les instruments à cordes sans le secours de l'oreille 244
La _Musique à l'église_, par M. Joseph d'Ortigue 246
MÅurs musicales de la Chine 252
A MM. les membres de l'Académie des beaux-arts de l'Institut 259
Le diapason 278
Les temps sont proches 289
Concerts de Richard Wagner, la musique de l'avenir 291
_Sunt Lacrymæ rerum_ 304
Symphonies de H. Reber, Stephen Heller 309
_Roméo et Juliette_, opéra en quatre actes de Bellini; sa première représentation au théâtre de l'Opéra; débuts de madame Vestvali 317
A propos d'un ballet de _Faust_; un mot de Beethoven 328
_To be or not to be_, paraphrase 330
L'école du petit chien 334
FIN DE LA TABLE DES MATIÃRES.
PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAÃON ET Ce. RUE D'ERFURTH, 1.
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NOTES:
[1] Ce chapitre fut publié il y a une vingtaine d'années dans un livre qui n'existe plus et dont divers fragments sont reproduits dans ce volume. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché de le retrouver avant de nous suivre dans l'étude analytique, que nous allons entreprendre, de quelques chefs-d'Åuvre célèbres de l'art musical. H. B.
[2] Depuis que ces lignes furent écrites nous avons eu l'occasion en France et en Angleterre, d'entendre des musiciens arabes, chinois et persans, et toutes les expériences qu'il nous a été permis de l'aire sur leurs chants, sur leurs instruments, comme aussi les questions que nous avons adressées à quelques-uns d'entre eux qui parlaient français, tout nous a confirmé dans cette opinion.
[3] A quelque point de vue que l'on se place, si c'est là réellement une intention de Beethoven, et s'il y a quelque chose de vrai dans les anecdotes qui circulent à ce sujet, il faut convenir que ce caprice est une absurdité.
[4] Qu'on appelle toujours l'_adagio_ ou l'_andante_.
[5] Cet air, dans la partition, appartient au rôle d'Eurydice.
[6] Ajoutons qu'elle n'a pris avec le texte de son rôle aucune des libertés qu'on a dû lui reprocher dans _Orphée_.
[7] La lettre, en effet, a paru d'un style trop en dehors des habitudes académiques et n'a pas été lue en séance publique.
[8] J'emploie ici les termes adoptés généralement de sons _hauts_ et _bas_, et les verbes _monter_, _descendre_, qui n'ont point de sens réel, et qu'un usage absurde a pu seul introduire dans la langue musicale pour distinguer les sons à vibrations rapides des sons à vibrations lentes.