À terre & en l'air... Mémoires du Géant

Chapter 9

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«C'est au tour de l'air de céder devant l'homme;--c'est à l'homme d'étreindre et de soumettre cette rébellion insolente et anormale qui se rit depuis tant d'années de tant de vains efforts. Nous allons à son tour le faire servir en esclave,--comme l'eau à qui nous imposons le navire,--comme la terre que nous pressons de la roue.

III

«Nous n'annonçons point une loi nouvelle: cette loi était édictée dès 1768, c'est-à-dire quinze ans avant l'ascension de la première Montgolfière, quand l'ingénieur Paucton prédisait à l'hélice son rôle futur dans la Navigation aérienne.

«Il ne s'agit ici que de l'application raisonnée des phénomènes connus.

«Et, quelque effrayante que soit, en France surtout, l'apparence seule d'une novation, il faut bien en prendre son parti, si, de même que les majorités du lendemain ne sont jamais que les minorités de la veille, le paradoxe d'hier est la vérité de demain.

«L'Autolocomotion aérienne, d'ailleurs, ne sera pas absolument une nouveauté pour tout le monde.

«Les inventions et les découvertes sont dans le même air que tous respirent. Quand l'une d'elles va éclore sous le souffle mystérieux qui féconde la pensée humaine, son germe éclate presque toujours sur divers points simultanés. Presque à la même heure où Niepce et Daguerre inventent le Daguerréotype chez nous, Talbot trouve le Talbotype à Londres. Et ainsi de bien d'autres. C'est le même souffle insurrectionnel, général et ubiquiste, de l'esprit de demain contre la routine d'hier.

«Parmi tous les fous qui regardent en l'air plutôt qu'à leurs pieds, il est, à ma seule connaissance, plusieurs bons esprits pour lesquels la formule de l'Autolocomotion aérienne se trouve dégagée, et depuis longtemps déjà. Plusieurs rencontres, dont quelques-unes absolument fortuites, m'ont témoigné de ces arrivées simultanées vers le même but.--Et,--j'appelle l'attention sur le caractère symptomatique de cette observation,--ce qui paraîtra aux autres comme à moi remarquable, c'est que pour tous et toujours le moyen était absolument le même et unique.

«Pour ne citer que quelques-uns, je recevais, il y a près de dix ans, la première visite de M. Moreau, de la Société des auteurs dramatiques, qui, simple théoricien en aérostatique, mais esprit dégagé et chercheur, me communiquait la solution trouvée.

«D'autres depuis, M. Laubereau, inventeur du moteur à air dilaté, M. M..., ingénieur, fils d'un ancien et célèbre député, étaient arrivés, par la seule observation et par la simple logique, à la même solution.

«J'arrive à MM. de Ponton d'Amécourt, inventeur de l'_Aéronef_, et de La Landelle, dont les efforts considérables, depuis trois années, se sont portés sur la démonstration pratique du système, et à l'obligeance desquels nous devons la communication d'une série de modèles d'hélicoptères s'enlevant automatiquement en l'air avec des surcharges graduées.

«Si des obstacles que j'ignore, des difficultés personnelles ont empêché jusqu'ici l'idée de prendre place dans la pratique, le moment est venu pour l'éclosion.

IV

«La première nécessité pour l'Autolocomotion aérienne est donc de se débarrasser d'abord absolument de toute espèce d'aérostat.

«Ce que l'aérostation lui refuse, c'est à la dynamique et à la statique qu'elle doit le demander.

«C'est l'hélice--_la sainte Hélice!_ comme me disait un jour un mathématicien illustre--qui va nous emporter dans l'air; c'est l'hélice qui entre dans l'air comme la vrille entre dans le bois, emportant avec elles, l'une son moteur, l'autre son manche.

«Vous connaissez ce joujou qui a nom _spiralifère_?

«--Quatre petites palettes, ou, pour dire mieux, spires en papier bordé de fil de fer, prennent leur point d'attache sur un pivot de bois léger.

«Ce pivot est porté par une tige creuse à mouvement rotatoire sur un axe immobile qui se tient de la main gauche. Une ficelle, enroulée autour de la tige et déroulée d'un coup bref par la main droite, lui imprime un mouvement de rotation suffisant pour que l'hélice en miniature se détache et s'élève à quelques mètres en l'air.--d'où elle retombe, sa force de départ dépensée.

«Veuillez supposer maintenant des spires de matière et d'étendue suffisantes pour supporter un moteur quelconque, vapeur, éther, air comprimé, etc.,--que ce moteur ait la permanence des forces employées dans les usages industriels,--et, en le réglant à votre gré comme le mécanicien fait sa locomotive, vous allez monter, descendre ou rester immobile dans l'espace, selon le nombre de tours de roues que vous demanderez par seconde à votre machine.

«Mais rien ne vaut pour arriver à l'intelligence ce qui parle d'abord aux yeux. La démonstration est établie d'une manière plus que concluante par les divers modèles de MM. de Ponton d'Amécourt et de La Landelle,--un homme du monde et un littérateur,--qui ne sont mécaniciens ni l'un ni l'autre et qui ont eu la chance méritée de trouver, pour la traduction de leurs idées, deux ouvriers d'élite, MM. L. Joseph (d'Arras) et J. Richard.

«Ces systèmes, différents du _spiralifère_, mais plus avancés que lui en ce qu'ils emportent avec eux leur moteur, témoignent surabondamment, en dépit de la prohibition de Lalande, de l'évidente possibilité de l'ascension des corps spécifiquement plus lourds que l'air.

«Il n'est pas besoin d'insister sur l'imperfection forcée--et si encourageante--de ces engins d'essai, obtenus dans les pires conditions à tous points de vue et qui sont purement embryonnaires. Supposez-les perfectionnés, et, pour ce faire, confiez-en l'établissement dans les proportions pratiques aux ateliers spéciaux; qu'un comité choisi parmi les plus compétents en dirige les dispositions,--et je doute qu'il puisse rester, dans l'esprit même le plus prévenu, le moindre doute sur la possibilité de l'Autolocomotion aérienne.

«Je désire aller autant qu'il m'est possible au-devant de toute objection, dans mon ardente volonté de faire partager ma conviction.--Je suppose donc, en admettant tout le premier que la pratique donne trop souvent le démenti à la théorie--et réciproquement!--je suppose qu'on vienne prétendre à tout hasard que, sur une échelle plus grande, c'est-à-dire dans les proportions usuelles, nous n'obtiendrons pas les mêmes résultats.

«La réponse sera trop facile.

«C'est tout au contraire l'amplification de notre poids et de nos formes qui nous assure le succès. Et, en effet,--dès que notre principe est admis,--si notre moteur X de la force d'un cheval, je suppose, n'arrive pas à nous fournir la puissance ascensionnelle suffisante, nous n'avons, élémentairement, qu'une chose à faire:--doubler la force de notre moteur. Une force de deux chevaux est-elle insuffisante encore, nous en prenons quatre, nous en prenons huit,--puisque, à mesure proportionnelle que nous augmentons sa force, nous diminuons _relativement_ le poids de notre moteur.

«Il est bien certain, en effet, qu'une force de dix chevaux pèse bien moins que dix forces d'un cheval, tout en produisant le même résultat.

«La progression de notre décharge monte donc en raison proportionnelle de notre addition de force.

V

«Nous pouvons, je crois, admettre que le plus difficile est fait,--dès que l'hélice nous donne la puissance ascensionnelle, soit verticale,--graduée et facultative.

«L'hélice va compléter son oeuvre en nous fournissant le propulseur à pivot horizontal, dont la rapidité, qui sera presque toujours supérieure à celle de l'hélice ascensionnelle, va s'accroître encore de celle obtenue par les plans inclinés,--et nous avons la direction.

«Observons le parachute en ses effets:

«--Le parachute est une manière de parapluie où le manche est remplacé à son point d'insertion par une ouverture destinée à donner satisfaction au trop-plein de la prise d'air, pour éviter les oscillations trop fortes, principalement au moment du développement.

«Des cordelles, partant symétriquement des divers points de la circonférence, viennent se rejoindre concentriquement au panier d'osier dans lequel se tient l'aérostier.

«Au-dessus de ce panier et à l'entrée du parachute au repos, c'est-à-dire fermé dans l'ascension, un cercle fixe d'un diamètre suffisant doit faciliter, au moment de la chute, l'entrée de l'air qui, s'engouffrant sous la pression, développe plus facilement et plus rapidement les plis.

«Or le parachute,--où le poids de la nacelle, du gréement et de l'aérostier est équilibré avec l'envergure de la voilure,--le parachute qui semble, d'après son nom même, n'avoir d'autre but et ne présenter d'autre ressource que de modérer la chute,--le parachute est dirigeable, et les aérostiers qui le pratiquent n'ont garde d'oublier cette faculté.

«Si le courant vient à pousser l'aérostier placé dans la nacelle du parachute sur un point dangereux pour la descente, une rivière, une ville, une forêt,--l'aérostier, qui voit à sa droite, je suppose, la plaine plus propice, tire sur les cordelles qui l'entourent à droite, et, imbriquant ainsi son toit d'étoffe, glisse dans l'air qu'il fend obliquement vers la droite voulue.

«Toute chute se détermine, en effet, du côté maximum du poids,--c'est-à-dire ici de l'inclinaison.

«Les inclinaisons,--ou déclinaisons plutôt, imprimées à la plate-forme de notre locomotive aérienne et combinées avec la faculté ascensionnelle dont elle dispose, lui fournissent donc, indépendamment de l'hélice horizontale, vers un moyen assuré de locomotion.

«Si Pascal a eu raison d'appeler les fleuves «des chemins qui marchent,» Franklin, qui entrevoyait peut-être dans les horizons de l'avenir l'Autolocomotion aérienne centuplant les vitesses alors connues et humiliant l'Océan, Franklin n'avait pas tort de s'écrier à la nouvelle de la première Montgolfière: «--Ce n'est qu'un enfant, mais il grandira!»

«On comprendra qu'il ne saurait nous appartenir de déterminer dès à présent, dans cet exposé général et primordial, ni mécanismes, ni manoeuvres.

«Nous ne nous aviserions pas davantage de fixer, même approximativement, la rapidité future des Autolocomoteurs aériens.

«Que la pensée cherche seulement à évaluer d'aussi loin que ce soit la marche probable d'une locomotive glissant dans les airs sans déraillements possibles, sans mouvement de lacet, sans le moindre obstacle;--supposez que cette locomotive se rencontre, dans sa route, au milieu et dans le sens d'un de ces courants qui donnent jusqu'à 30 et 40 lieues à l'heure;--additionnez ensemble ces données formidables,--et votre imagination va reculer en ajoutant encore à ces vitesses vertigineuses la rapidité d'une machine tombant dans un angle de descente de 4 à 5,000 mètres, par gigantesques zigzags, et faisant le tour du globe en quelques enjambées fantastiques...

VI

Il faut se réveiller, et pour sortir du rêve, contentons-nous, la part reste assez belle, d'apprécier si l'Autolocomotion aérienne est possible,--et, si elle ne l'est pas aujourd'hui, qu'elle le soit demain! Hâtons-nous de réparer le temps perdu en nous emparant au plus tôt de ce champ qui nous appartient.

«Nous ne saurions, dès à présent, en apercevoir les horizons sans fin. L'Autolocomotion aérienne, qui efface les frontières, supprime les distances, rend les guerres impossibles, nous réserve le spectacle d'autres miracles, dès que nous aurons su la gagner.

«Efforçons-nous à cela, et, pour commencer, tâchons d'avoir la Foi!--Il y a quatre mille ans que la navigation est connue, et pendant quatre mille ans le marin a souffert la soif sur les océans. Le Père Fournier écrivait en 1643 que l'eau de mer passée à l'alambic peut, à la vérité, devenir potable, mais il s'empressait de racheter cette concession en décrétant «--que l'usage de cette eau pendant quinze jours donne _infailliblement_ le flux de sang.» Il n'y a pas vingt ans qu'on s'est enfin décidé à ne plus mourir de soif au milieu de l'eau.--Rappelons-nous le vaisseau de Colomb glissant dans les espaces, les souffrances de Dallery, l'invention du marquis de Jouffroy traitée d'enfantillage puéril, et les propositions de Fulton, d'inepties. Rappelons-nous les locomotives qui devaient tourner sur place sans avancer et la vitesse de traction qui devait étouffer sans miséricorde les voyageurs. Rappelons-nous ces choses, et tant d'autres!

«L'homme, se soumettant à cette infériorité, serait-il donc décidé à repousser sa part d'une prérogative qui a été dispensée, comme pour l'engager d'exemple, à toutes les séries diverses du règne animal, depuis l'oiseau et l'insecte jusqu'à certains mammifères et à quelques poissons[3]?

[Note 3: _L'Aéronef_, par G. de La Landelle.--J'ai à remercier ici mon précieux collaborateur des utiles emprunts qu'il m'a permis de faire à sa brochure. Devant une pareille cause, il ne faut pas se lasser de répéter les mêmes choses jusqu'à leur acceptation définitive, et toute individualité généreuse s'efface.]

«À l'homme, au seul bénéfice duquel, nous dit-on, l'univers entier a été créé,--et il doit dès lors le prouver jusqu'au bout;--à l'homme, qui a supprimé l'espace avec la vapeur et l'électricité, et, avec cette même électricité, a vaincu les ténèbres et défié le soleil;--à l'homme qui, s'élevant cette fois jusqu'à la puissance créatrice, a fait de rien quelque chose, en fixant et en matérialisant par la photographie les spectres impalpables;--à l'homme qui s'est fait porter par le feu;--qui, comme le poisson, a fait sienne la mer, et qui, bien autrement que la taupe, traverse en un trait de flamme les profondeurs de la terre;--à l'homme appartient un dernier domaine, celui de l'oiseau, et il n'a qu'à le vouloir pour s'en emparer.

«Chaque époque a sa part faite, et si l'on a bien quelques autres reproches à adresser à ce siècle-ci, on ne saurait méconnaître au moins la place lumineuse qu'il se sera marquée, par les sciences physiques, dans l'histoire des âges. Nous devons encore quelque chose à notre siècle, au siècle de la Vapeur, de l'Électricité et de la Photographie:--nous lui devons l'Autolocomotion aérienne.

«Ne le sentez-vous pas, en effet, comme nous,--quelque chose, qui est la satisfaction d'un besoin réel, ne vous manque-t-il pas encore? N'éprouvez-vous pas, comme nous, comme tous, ces aspirations vagues et pourtant certaines, cette curiosité inquiète qui se défie d'elle-même jusqu'à en être moqueuse?--Pour ma part, en admirant les bonnes volontés et les sympathies que je trouvais en ces derniers jours autour de moi, qui ne suis rien devant cette immense question, je me disais:--Pour qu'on me laisse si peu à faire dès que j'ai prononcé le premier mot magique, pour que je rencontre tant de bienveillance, tant d'élan et de spontanéité, la solution de ce problème était donc bien impatiemment attendue?

«Ayons la Foi. Défions-nous des idées préconçues et du parti pris. Les leçons du passé nous montrent tant de fois les rieurs moqués!--Le savant astronome Lalande condamnait en 1782, dans une lettre publique, comme _folles tentatives_, toutes celles, aérostatiques ou dynamiques, essayées par l'homme pour s'élever dans l'air.--Un an après l'anathème de Lalande, la première Montgolfière, lui donnant un premier démenti en prédisant le second, s'enlevait par le fait d'une simple différence de pesanteur spécifique, et bientôt Lalande lui-même, enthousiasmé, essayait à son tour,--à plus de soixante ans!--ces routes nouvelles, dans le ballon de Blanchard.

«Puisque l'homme ne se lasse pas de revenir à cette escalade sublime,--puisque, malgré tant d'assauts infructueux, il semble devoir s'y obstiner jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'issue, et puisque la Question semble devoir nous imposer tant d'efforts successifs, cherchons donc encore et ensemble, ou tout au moins ne bafouons pas ni n'écrasons celui qui veut chercher. Sans dérision comme sans basse envie, unissons-nous, encourageons et entr'aidons-nous. Ne soyons pas toujours si mauvais et cruels pour nous-mêmes que nous repoussions si impitoyablement ceux-là qui s'entêtent à nous servir malgré nous. Daignons au moins faire accueil à celui qui vient, pieds nus par les sillons, nous offrir sa trouvaille, et sans ouvrir les grandes portes à la démence non plus qu'à la vanité impuissante, prenons au moins la peine de jeter les yeux sur ce qui nous est apporté, au prix souvent de tant de sueurs et de sacrifices.--Que le pauvre inventeur, condamné déjà par nous à l'amende préventive pour son génie, trouve au moins le seuil hospitalier où on l'écoute!

«Je voudrais voir se créer une Société d'hommes d'intelligence et de bien, se proposant pour objet d'encourager et de faciliter ces intéressantes recherches. Cette Société, qu'un capital insignifiant suffirait à constituer au début, trouverait bien vite en elle-même les ressources nécessaires par des expositions ou expériences publiques et d'autres moyens qui naîtraient d'eux-mêmes devant l'intérêt général et profond qui s'attache aux tentatives de cet ordre. Elle serait, comme nous l'avons dit, le point de concentration, d'examen comparatif et de cohésion de tant d'efforts isolés jusqu'ici et dès lors perdus. Un Comité d'hommes spéciaux, d'incontestable compétence, se réunirait à époques périodiques pour apprécier l'apport d'idées de tout nouveau venu, et ferait à chacun sa part méritée, décidant seul des essais à faire et ne disposant qu'avec la prudence indiquée du capital de l'association.

«Je ne désespère même pas tout à fait que quelques esprits, trop élevés et curieux pour ne pas s'intéresser à la solution du problème, si lointaine qu'elle paraisse être, aient le très-grand courage de surmonter notre «_poltronnerie française_» en acceptant le drapeau de cette grande recherche, et que les ressources de l'influence de notre association puissent s'accroître par la création d'un Cercle ou Club spécial.--N'avons-nous pas, dans des ordres absolument similaires, d'autres Cercles spéciaux composés d'hommes du monde empressés d'honorer leurs loisirs en mettant leurs réunions sous l'invocation des intérêts les plus sérieux, et l'Autolocomotion aérienne n'est-elle pas au chemin de fer ce que le chemin de fer a été au cheval?

«Enfin, et pour terminer, l'attention extrême qu'accorde toujours la presse au moindre fait d'aérostation témoigne à l'avance de la bienveillance avec laquelle les journaux de tous pays soutiendraient cette Association désintéressée en tout, hors le bien de la cause. Prochain ou éloigné, quel que fût le résultat de sa constitution et de ses actes, cette Société ne saurait être inutile dès qu'elle réveillerait et aiguillonnerait les efforts des chercheurs et l'attention publique au profit de l'immense Question qui réalisera, dans les ordres physique, moral et politique, la plus considérable des révolutions humaines.

«Je soumets l'ébauche de ce projet aux hommes de bonne volonté et je me tiendrai pour fier d'avoir seulement provoqué la grande _Agitation_ au profit de la Cause.»

«En admirant les bonnes volontés et les sympathies que je trouvais en ces derniers jours autour moi...--pour qu'on me laisse si peu à faire dès que j'ai prononcé ce premier mot magique, pour que je rencontre tant de bienveillance, tant d'élan et de spontanéité...»--disais-je alors.

Hélas! ces «derniers jours» étaient les premiers--et je devais payer cher, plus tard, ce trop heureux début!

X

À tous les journaux de l'univers. -- Pluie de lettres. -- Prenez mon poisson! -- Une pierre dans la mare. -- L'ichthyologie. -- Un démenti. -- Sacristie scientifique. -- Beaucoup de bruit, donc un peu de besogne. -- Une visite inespérée. -- M. Babinet, de l'Institut. -- L'Association polytechnique. -- Le _Flesselles_. -- Les _Stropheors_. -- Un oeil crevé. -- Ville gagnée! -- La souris et l'éléphant. -- Mademoiselle Garnerin. -- Le maréchal Niel. -- Un capital placé. -- Ma tète à couper! -- Une addition pour une omission. -- La date! -- La mine de poudre. -- Un académicien spirituel! -- Le grand Arago. -- Ondoyant et divers. -- Vivent les joujoux! -- La pomme de Newton était une poire. -- Un million d'exemplaires!

Aussitôt je commandais à l'imprimerie du journal _la Presse_ un tirage supplémentaire de plusieurs milliers dudit _Manifeste_, dont j'avais fait prudemment conserver la composition, et j'envoyais un exemplaire à tous les journaux du monde entier, sans exception, jusqu'à Bombay et au Cap, avec une note invoquant leur appui pour la propagation du _Plus lourd que l'air_.

Ce fut comme un coup de tam-tam. Je reçus une pluie de lettres. Presque toutes--toutes, allais-je dire,--criaient _bravo!_ et encourageaient.

Quelques-unes me provenaient de «_directeurs de ballons_» qui n'avaient pas compris un mot de ce que j'avais dit, chacun de ceux-ci venant m'offrir son «_poisson_» aérostatique dirigeable.

Un ou deux de ces hommes-poissons--qui avaient compris--me disaient des injures.--J'avais jeté une grosse pierre dans la mare des poissons aérostatiques, et je n'en avais pas fini avec toute cette ichthyologie.

Un certain abbé Moigno, qui rédige aux abords de l'Institut un journal de sacristie scientifique, n'hésita pas à déclarer tout simplement que nos hélicoptères, qui avaient volé devant cinq cents assistants, dont il était, n'avaient pas volé du tout et que j'étais un homme _dénué de conviction_.--Je reviendrai peut-être à celui-là, si j'ai le temps.

Au résumé, beaucoup de bruit--ce qu'il fallait--et déjà, par conséquent, un peu de besogne.

Je n'en attendis pas longtemps la preuve.

Deux jours après, entrait chez moi un vieillard, grand et fort, un peu voûté, de figure singulièrement intelligente, les cheveux gris emmêlés sur le front, décoré.

--Je viens vous dire que vous avez raison! me dit sans autre bonjour ce personnage.--Mais vous usez bien inutilement de l'encre pour prouver l'absurdité des prétendus directeurs de ballons. Si ces imbéciles-là veulent voir clair, ils n'ont qu'à ouvrir les yeux!--Je m'appelle Babinet.

Jamais je ne me fusse attendu à cet honneur, jamais je n'eusse osé concevoir seulement la pensée d'aller déranger de ma visite profane les travaux de ce savant vénéré de tous,--et c'était lui qui venait à moi! Homme d'imagination, ayant au plus quelque sentiment des probabilités, je croyais de toute la force de ma foi, mais sans trop savoir encore, dans mon ignorance, pourquoi je croyais;--et cet homme des plus illustres parmi ceux qui savent pourquoi ils croient venait me tendre la main et me dire:--Persévérez!

Un pareil encouragement ne pouvait manquer de centupler mes forces.

Le célèbre académicien m'annonça son intention de faire, le dimanche suivant, sa leçon à l'Association polytechnique, sur la question de la Navigation Aérienne au moyen d'appareils _plus lourds_ que l'air. Je l'engageai vivement à utiliser, pour la démonstration, les petits appareils hélicoptères de MM. d'Amécourt et de La Landelle; ce qui fut fait devant l'assistance considérable entassée dans le grand amphithéâtre de l'École de Médecine.

Des applaudissements enthousiastes et réitérés accueillirent la leçon du maître,--leçon que je pus recueillir en me rappelant mon ancien métier de sténographe aux Chambres.

Si cette leçon doit retrouver quelque part sa place, c'est ici, ce livre n'ayant pas été fait uniquement pour la distraction du lecteur indifférent, mais comme plaidoyer et prêche au profit de la Cause qui me l'a surtout fait écrire.

«La théorie de la direction des ballons proprement dits est absurde, dit M. Babinet.

«Comment faire résister et manoeuvrer contre les courants des ballons comme le _Flesselles_, par exemple, qui mesurait 120 pieds de diamètre? Il faudrait une force de 400 chevaux pour mettre en lutte à peu près égale avec le vent une voile de vaisseau. Supposez, ce qui est impossible, qu'un ballon put emporter avec lui une force de 400 chevaux, et ce grand effort ne servirait absolument à rien, car vous appréciez tout de suite que sous cette pression votre ballon s'écraserait dans sa fragile enveloppe.