À terre & en l'air... Mémoires du Géant

Chapter 7

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Mais que dire de plus--car je n'en finirais pas!--d'un garçon tellement dépourvu de cervelle qu'il n'eut jamais le premier bon sens pratique--ô monsieur Prud'homme!--de se prendre un seul instant de sa vie au sérieux et de commencer par se croire quelqu'un pour le persuader aux autres!

Tireur de pétards, casse-carreaux, chien de jeu de quilles, prototype de terreur pour les beaux-pères:--voilà l'homme qui avait l'insolence de se poser face à face avec la question de l'Automotion Aérienne,--à peu près comme ferait un chien devant un Évêque!

Mais, de toutes ces incongruités, qu'il nous soit permis de forcer l'attention du lecteur sur la plus monstrueuse en notre pays de France: l'impatience de l'ennui.

Lâche devant l'Ennemi! Crime irrémissible.--À quelle considération, à quelle respectabilité pourrait-il jamais prétendre, celui-ci qui, une seule fois dans sa vie, n'a pu se résigner à entendre réciter «_une pièce_» de vers,--assez imprudent encore et même impudent pour s'en vanter!

Latouche fait dire à Clément XIV, dans sa pseudo-correspondance avec l'arlequin Carlo Bertinazzi: «--Ce peuple, qui passe pour le plus gai et le plus impatient, est de tous le plus intrépide à s'ennuyer.»

Voici assurément une parole profonde,--et malheur à l'enfant du père auquel l'expérience des années n'a pas appris la nécessité première d'arborer la cravate blanche à sa progéniture dès le berceau!

Il y avait des peintres qui avaient nom Heim, Picot, Hesse, Couder, que sais-je encore? tous de génie à peu près égal, comme il convenait à gens venus de l'école des David, des Gérard et des Girodet.

Pendant que ces bons peintres se bornaient naïvement à faire leur peinture, l'un d'eux tira ses grègues à l'écart de ces braves gens, et se mit à peindre ses toiles avec un sérieux tout particulier et véritablement supérieur. Rien de plus profondément glacial et antipathique que cette atroce peinture et que cette méthode plus répulsive encore qui calculait machiavéliquement ses lenteurs, patiente jusqu'à l'énervement, sobre jusqu'à l'abstinence, avare jusqu'à la prodigalité. Mais, en revanche,--impérissable secret pour tout homme médiocre qui veut atteindre à toute grande fortune,--l'homme ne riait jamais, et quand il avait terminé un de ses enluminages archaïques, ce «Chinois égaré dans les rues d'Athènes,» comme a dit mon Préault, écrivait magistralement au bas: INGRES PINGEBAT. ROMA, et le millésime en romains.

Et la foule d'accourir pour contempler ce que venait d'accomplir l'homme grave, et comme il demeurait plus sérieux que jamais, cela ôtait l'envie de rire aux autres.

--PINGEBAT!... lisait l'un.

--ROMA!!... relisait l'autre.

--Bigre!!!... disaient les deux en s'en allant,--celui-là est un homme fort!

Et, en effet,--cet homme dont l'oeuvre n'est autre chose qu'une glacière dans laquelle un ou deux rayons de chaude lumière semblent perdus à regret, devant chaque tableau duquel il me semble qu'on me coule une clef dans le dos,--cet homme qui a créé la plus détestable école, dont le caractère personnel et impérieux repoussait toute sympathie, mourra comblé d'ans, d'honneurs et de biens, et traînera toute une nation spirituelle derrière lui le jour de ses funérailles.

PINGEBAT!!!

(Combien de nouvelles pierres, ô Nadar! viens-tu d'ajouter ici au tas qui t'est réservé!)

Je reviens à la question:

--Supposez un homme tout à fait nouveau pour le public, et non affligé de toutes les causes de disgrâce qui me sont personnelles:--quel fou celui qui osera sortir du rang, se mettre en vue et en avant, même pour le plus grand bien de tous,--et quel effroyable métier et homicide que celui d'attacheur de grelot!

On insultait quelqu'un qui avait le malheur d'être un homme d'esprit reconnu,--un homme hors du rang:--il avait été pirate, il avait fait la traite, il avait tué son capitaine:

--Hélas! oui, c'est vrai! confessa bien vite Gozlan, et j'avoue même l'avoir mangé!

Pas d'attentat qui vaille celui-ci:--faire ce que ne font pas ou ce que n'ont pas fait les autres!

Il est de par la ville un excellent homme--le meilleur des hommes--qui se mit un jour en tète de venir en aide à une foule de pauvres gens qu'il ne connaissait pas. Il n'en choisit pas un ou deux, l'égoïste! il les voulait tous.

À tous les affligés, à partir de ce jour-là, et de l'aube à la nuit, sa porte fut ouverte. Aux plus pauvres l'obole, aux malades le remède, aux veuves la protection, aux orphelins l'appui, la consolation à tous, et toutes les consolations; car, en même temps qu'il faisait vivre les corps, cet original avait encore pris charge d'âmes, toujours inépuisable en bons conseils et encouragements.

Donner sa veille et son sommeil et son intelligence et ses poumons au premier venu et au dernier aussi, c'était déjà assez choquant pour l'immense quantité de ceux qui étaient incapables, non pas d'en faire autant, mais seulement d'y rien comprendre.--Se ruiner un peu à ce métier bizarre jusqu'à être forcé, un vilain malin, de se séparer d'une partie de ses livres (--un bibliophile!), les circonstances devenaient aggravantes.--Mais le cas parut tout à fait intolérable, quand on vit, à force de foi, de volonté et de labeur, cette sublime excentricité réussir et le baron Taylor constituer des _rentes_ à une demi-douzaine de Sociétés inventées par lui du néant et de la misère.

Cet homme, si saintement utile, qui ne fut offensif pour personne au monde, et qui, au bout d'une carrière déjà longue tout entière donnée aux autres, ne se repose pas à contempler son oeuvre, mais la poursuit toujours, infatigable, opiniâtre et ardent de cette éternelle jeunesse que lui fait l'amour du bien,--combien de fois, plein de tristesse et aussi d'indignation, ai-je eu à défendre cet homme de charité et de désintéressement, contre les soupçons perfides, les explications insidieuses, et enfin contre l'injure des malheureux mêmes secourus par lui!

Tout était admissible, probable, certain,--plutôt que la simple vérité, incompréhensible pour les âmes basses.

En tous ordres de choses, de même. La vérité contestée toujours, le faux toujours d'emblée accepté.

Le faux prend toutes les formes, même et surtout celle du _raisonnable_. Mais vous le reconnaissez toujours à sa place éternelle: au-dessous ou au rez du niveau des masses. Aussi combien elles l'aiment et comme elles le choient!--J'ai l'horreur de ce qu'on appelle _raisonnable_.

Dans les arts, quels succès pour la médiocrité--qui n'est autre que le faux, puisque tous la comprennent et qu'elle ne choque personne. Les monstres ont appliqué le Suffrage Universel à la musique et à la peinture!--Quel est cet inconnu qui vient forcer notre admiration? Ça, le Génie? C'est l'Insolence!

Sois banal si tu veux vivre. Je te le redirai cent fois et sous toutes les formes, mais jamais assez!

La baguette de Tarquin n'est autre chose qu'un mythe. Le jardin de Tarquin est partout, et gare aux têtes hautes des pavots!--Courbe-toi, tapis-toi, et vite!

Et considère toujours qu'il n'est rien de petit ni d'indifférent dans l'irrémissible crime de lèse-majorité.--Ne mets jamais seulement ta cravate autrement que ton prochain!

Je me rappelle encore un bon jeune homme et beau monsieur de Rouen, que je félicitais du très-grand, très-mérité et tout nouveau alors succès de son compatriote, auteur de _Madame Bovary_:

--Vous trouvez _ça_ beau, ici? me répondit le jeune Rouennais de famille, avec un ton de supériorité tout à fait écrasant pour M. Flaubert.--Je ne trouve pas, moi!--L'auteur, d'ailleurs, est une espèce d'original, que nous ne sentions guère à Rouen... _Il cherchait_ à se singulariser: il ne voulait pas faire partie de la garde nationale... et puis, tout à coup,--_sans rien dire_,--il partait pour l'Afrique...--_Nous n'aimons pas ces genres-là, à Rouen!_ (Textuel.)

Hélas! beau jeune homme de famille, Rouen, c'est Paris,--et Paris, c'est partout!

Si vous voulez éviter les plus grands malheurs, non-seulement montez votre garde, mais criez à l'unisson haro sur qui ne la monte pas.

Je suppose la rue barrée par vous pour un moment. Vous arrêtez l'un après l'autre, jusqu'au vingt et unième, les vingt premiers venus qui passent:

--Excusez-moi, messieurs, je voulais vous demander votre opinion sur monsieur,--ce vingt et unième qui passe là-bas.

«Ce monsieur est un bon homme, honnête, bien vu, obligeant, affable,--mais il a des idées singulières...--Ainsi il respecte parfaitement la croix d'honneur, et notez, spécialement, qu'il est enchanté quand un de ses amis vient à être décoré:--son ami désirait la croix, son ami l'a obtenue et est heureux: partant lui aussi.

«Mais, pour son compte personnel,--je ne sais trop comment vous dire cela,--croiriez-vous qu'il ne voudrait pas, pour tout au monde, de la croix d'honneur ni d'un ruban quelconque! Cela choque certaines idées particulières qu'il a et auxquelles il tient par-dessus tout.--Enfin, et pour bien dire le fond des choses,--de par certaines théories que je ne me charge pas de vous expliquer,--cette distinction honorifique, qui ne le gêne pas du tout, qu'il admet autant qu'on veut à la boutonnière des autres,--il se mépriserait absolument s'il la voyait à la sienne...»

(Ne choisissez pas pour cette consultation le voisinage d'un tas de cailloux, surtout!--Les épaules dudit vingt et unième n'y tiendraient pas...)

--Il ne veut pas la croix! dit le premier.--Il faut qu'il soit bien _orgueilleux_!

--C'est un insolent!!

--C'est un scélérat!!!

Etc., etc.

Le vingtième--le plus indulgent--s'éloigne en haussant les épaules et se contente de penser:

--Il ne veut pas la croix?--C'est parce qu'_il ne peut_ pas l'avoir!

--Philibert est le dernier des pleutres; c'est un coquin fieffé, un menteur, un voleur, un assassin, un mouchard,--etc., etc., etc.

Traduction:

--Philibert est d'un autre avis que moi.

Vous êtes-vous demandé ce qui pourrait bien arriver à un original qui, n'aimant pas la compagnie du chien, préférerait la société du cochon de lait et s'aviserait de sortir sur rue avec un petit cochon de lait au bout d'une ficelle?

--Il serait arrêté, Monsieur!--et il y a quatre chances sur trois pour qu'il fût condamné en police correctionnelle pour tapage diurne.

Le tort que les hommes vous pardonnent le moins, vous dis-je,--après le mal qu'ils vous ont fait,--est celui que vous vous faites à vous-même.

N'en appelez ni à Galilée, ni à Palissy, ni à Papin, ni à Fulton ni à Dallery.

Vous n'avez pas besoin de tous ces gros personnages. Observez un seul instant ce qui se passe où que vous soyez, et fermez les yeux...

Quand vous aurez réfléchi, vous trouverez que la méchanceté des hommes n'a d'égale que leur bêtise et de supérieure que leur lâcheté!

VII

Celui qui réfléchit. -- Simple bilan. -- Ce qui s'est fait hier. -- Le mangeur de miel. -- Mon erreur. -- Une visite. -- De La Landelle. -- Les antérieurs. -- Les hélicoptères. -- Première démonstration pratique. -- Une ouverture. -- Hors du puits! -- Incompatibilités d'attelage. -- Le Comité de la Société des Gens de lettres. -- La dynastie de M. Francis Wey, auteur du _Dictionnaire démocratique_ (1848). -- La Thoré-faction. -- Je suis conservateur! -- Un souvenir pénible. -- Les _mais_!... -- L'_alter ego_. -- Analogie Passionnelle. -- Le boeuf La Landelle. -- Résolution. -- La main dans la main. -- L'élan. -- _Go a head!_

Si j'étais celui qui réfléchit,--je me serais dit toutes ces choses et bien d'autres encore.

J'aurais calculé d'un coup d'oeil qu'en essayant seulement de porter la main sur la chose qui n'avait pas encore été touchée, j'attirais sur moi tous les désastres prédits:

--que j'allais donner du pied dans la fourmilière de ceux qui, ne faisant pas, nuisent, par naturelle prédestination, à qui veut faire;

--qu'il n'y avait donc, d'un côté, que des coups, uniquement, à recevoir,

--et, d'autre part, aucune espèce de bénéfice à attendre, sous quelque forme que ce fût.

Car, en supposant les choses au mieux, l'oeuvre accomplie moi vivant,--je veux dire l'homme naviguant par les nues au moyen d'appareils plus lourds que l'air,--que devait-il arriver?

Inévitablement alors, l'Académie, mise en demeure cette fois par le fait accompli, n'éprouverait aucune espèce d'embarras à s'écrier en choeur, comme les compagnons de Colomb devant l'oeuf cassé,--que la chose était tellement simple, élémentaire (et en effet!) et garantie à l'avance de par toutes les lois connues,--mathématiques, mécaniques, physiques, chimiques, etc.,

--qu'il n'y avait eu aucune espèce de mérite à appliquer ces lois connues,

--et qu'en conséquence, il ne restait qu'à passer à l'ordre du jour.

«--Rien de plus facile que ce qui s'est fait hier!» disait Biot.

Et quant à ma chétive personnalité, plus humble alors que jamais,--disparue, oubliée, anéantie dans l'immensité du fait,--effacée jour par jour et dès longtemps de toute mémoire par chacun des inventeurs successifs qui auraient graduellement amené le Grand Oeuvre à sa fin,--plus qu'écrasée sous l'inévitable, éternel accaparement de l'exploitation financière,--elle serait, à ce moment solennel,--plus que ridicule, impertinente à ne pas rentrer jusqu'au plus petit bout de son nez.

Étais-je donc en effet mécanicien, mathématicien, physicien ou chimiste?

Et celui qui mange le miel s'est-il jamais inquiété de l'autre qui, au danger de sa peau, a réuni les abeilles?

Mais, malheureusement ou heureusement, je n'ai jamais été et je ne serai jamais--celui qui réfléchit.--Vérité ou erreur, j'avais vu devant moi une Grande Chose. J'avais cru, et comme je sais bien que je suis de ceux qui affirment et payent leur Foi, je m'étais élancé avec l'enthousiasme du devoir accompli.

Et encore, à ce même moment, mais et seulement alors,--il m'était enfin venu à la pensée,--devant cette Évidence rayonnante pour moi seul, de me demander--si je n'aurais peut-être pas eu toute ma vie un peu trop de défiance de moi et un peu trop de confiance dans les autres.

En somme, plus j'avais vieilli, plus j'avais été surpris chaque jour de voir combien peu de gens savent le métier qu'ils font,--depuis les Rois jusqu'aux marmitons.

--Ô mon fils! disait à son héritier le grand chancelier de Suède Oxenstiern qui ne fut pas une oie,--ô mon fils! vous serez surpris quand vous verrez combien peu de sagesse préside aux destinées des peuples!

J'avais vu les plus grands hommes d'État à l'oeuvre--hélas!--et je voyais toujours aussi le serrurier auquel on a commandé de clouer dans l'angle un clou pour accrocher les manches de parapluie:

--Mais ce n'est pas les manches de parapluies que vous accrocherez là; ce sont les manches d'habits des passants!--Poussez-moi donc encore ce clou-là dans le coin!

Et le menuisier qui vient de poser son tasseau:

--Votre tasseau penche à gauche.

--Mais, monsieur, mon niveau...

--Mes yeux!!! Vous penchez à gauche.--Vérifiez!

--C'est vrai, monsieur.

Et...

... --et les académiciens, donc!

En somme, il y avait là une question de simple observation, de sens commun, d'évidence. La chose était si simple qu'elle en était bête tout à l'heure. Elle n'était même pas neuve, sinon connue.

Et quels immenses horizons ouvrait cette Vérité nouvelle!

J'avais distinctement entendu sonner l'heure à mon oreille; et puisque les autres semblaient sourds, puisque l'honneur de l'immense révélation m'avait été réservé,--sans mesurer autrement mes forces, j'avais dû me jurer et je m'étais juré, sur ma vie et sur mon honneur, que je répondrais au glorieux appel.

Je me trompais--sur un point, entre autres.

Éloigné par des séries diverses de travaux d'ordres tout différents, je ne savais pas ce qui se passait sur le terrain réservé au savant que je n'étais pas; j'ignorais ce que quelques autres s'entre-disaient, trop bas pour que leur voix eût frappé mon oreille.

Lorsque, toujours poursuivi par l'obstinée vision de mon ballon de la Fête du Roi,--j'arrivais peu à peu par mes expériences aérostatiques, par l'observation et par la réflexion qui mûrit l'observation, à l'absolu théorème du _Plus lourd que l'air_, d'autres que moi,--de ceux qui savent mieux que regarder, voir,--observaient de leur côté et arrivaient à la même inévitable conclusion.

Je reçus un matin la visite d'un de mes confrères avec lequel je me rencontrais une fois par an, depuis quelques quinze ou seize ans, à notre réunion de la Société des Gens de lettres.

C'était l'ancien enseigne de vaisseau démissionnaire connu depuis par plusieurs succès comme romancier maritime, G. de La Landelle.

La Landelle suivait depuis trois ans la même piste--sur laquelle plusieurs autres, m'apprit-il, s'étaient déjà vainement lancés avant lui et avant moi.

Cette visite de mon confrère,--la première, je crois, en quinze années,--avait-elle été décidée par une connaissance quelconque de ma très-grosse préoccupation? Le point devenait et restait plus qu'indifférent, de par les autres antériorités.

Donc, La Landelle travaillait opiniâtrement depuis trois ans à la grande besogne, négligeant, oubliant pour elle les nécessités de son labeur littéraire et de sa vie quotidienne. Avait-il eu l'initiative ou avait-il reçu l'impulsion de M. de Ponton d'Amécourt, son habile collaborateur? Ce détail personnel m'était aussi indifférent que s'il se fût agi de moi-même, du moment que La Landelle, tout au courant de l'historique de la question, m'apprenait que nous n'étions aucun des trois le premier.

De cette collaboration, et grâce à la fortune considérable de M. d'Amécourt, était résulté un fait, une preuve de notre théorie,--preuve matérielle, évidente, palpable.

S'inspirant très-judicieusement du jouet appelé stropheor, papillon, spiralifère, et plus heureux que nos devanciers ou nos contemporains qui, comme Liais, Michel Loup, Béléguic, Moreau, Pline, etc., avaient seulement posé dans le livre ou par le verbe le problème dans ses véritables termes, un homme riche avait pu prendre sur l'excédant de ses revenus une dizaine de mille francs et réaliser par les mains de deux ouvriers intelligents, MM. Joseph et Richard, la formule de l'idée en une série de modèles de petits hélicoptères s'enlevant à deux ou trois mètres de hauteur avec un mouvement d'horlogerie.--Ces petits hélicoptères constituaient sur le spiralifère connu, qui s'enlève sous une pression extérieure, un progrès d'une importance très-réelle à cette heure, puisqu'ils emportaient avec eux leur moteur, où était préalablement, il est vrai, emmagasinée la force.

Si rudimentaires et embryonnaires que fussent ces hélicoptères de petit format, et bien qu'ils n'apprissent rien aux esprits sérieusement occupés de la question, ils devenaient précieux dès lors qu'ils arrivaient les premiers sur le terrain encore vierge de la démonstration pratique.

Mon confrère de La Landelle, dans sa visite, ne m'apporta pas, mais me raconta lesdits hélicoptères. Il m'exposa ensuite le motif qui l'amenait chez moi.

Non pas découragé,--il est des choses si grandes que devant elles le découragement est impossible,--mais fatigué de trois années de travaux encore inféconds et d'un prêche sans relâche par la parole et par la plume,--lassé, me dit-il, de traîner le boulet d'un travail apparemment abandonné de son collaborateur, il me proposait de joindre ses efforts aux miens, et, puisque nous étions convaincus tous deux de la Vérité, de tirer ensemble sur la corde sans nous arrêter, jusqu'à ce qu'Elle fût enfin irrémissiblement et sans conteste hors du puits.

--J'avoue que je n'accueillis pas très-chaudement cette ouverture.

Si je puis entrer dans quelques détails personnels et assez étrangers à ce qui nous occupe ici, je dirai d'abord que, peut-être, sur aucun chemin, je n'eusse précisément choisi mondit confrère pour compagnon de route. Les allures un peu trop graves de La Landelle n'étaient pas du tout miennes, et je ne voyais guère entre nous de possibilités d'attelage.

Et puis La Landelle faisait partie du Comité de notre Société des Gens de lettres.--Je n'aime pas les Comités, non plus que les Académies, et j'ai toujours eu une dent spéciale contre cet éternel Comité-ci, qui, ne brillant pas par beaucoup d'autres rapports essentiels avec le Phénix, se renouvelle irrémissiblement chaque année de lui-même, par un irritant miracle de transsubstantiation--plus facile à expliquer qu'à déjouer.

Fuyant, pour ma part, les grandeurs avec une persévérance qui ne s'est jamais démentie, j'avais toujours été mécontent et humilié de voir cette Société des Gens de lettres,--qui compte dans son sein des littérateurs pour de vrai, tels que Th. Gautier, Gozlan, Méry, les deux Dumas, etc.,--présidée à perpétuité et dynastiquement tout à l'heure, s'il a fait souche mâle,--par M. Francis Wey, auteur, en 1848, du _Dictionnaire démocratique_, haut fonctionnaire pour le quart d'heure et enrubanné de plus de décorations que deux arbres de mai.

On m'avait toujours vu, faute d'autre éloquence, l'un des interrupteurs les plus distingués à nos assemblées annuelles de la Société des Gens de lettres, soit lorsque, ne voyant pas tout à fait le fond des choses, je luttais contre l'influence du parti Salvandy, à côté de mon compère Merruau, qui depuis...,--soit lorsque, emporté par l'ardeur du carnage, je m'élançais et dépassais jusqu'aux gardes avancées--ce que j'avais appelé dans ce temps-là--«_la Thoré-faction_.»

J'avoue qu'il est et je crains bien qu'il soit toujours un peu de ma nature d'être à jamais de l'opposition, quel que soit le régime qui nous gouverne,--et, plus encore peut-être, hélas! j'en ai grand'peur, le jour où nous gouvernera le régime de mon choix.

C'est en qualité de Conservateur essentiel que je crois parler, entendons-nous bien! m'estimant à tort ou à raison, malgré ces semblants anarchistes, plus conservateur cent fois que quiconque,--puisque, _si parva licet..._,--je ne m'aviserais jamais de commencer par confier au vinaigre des fruits véreux, des cornichons tombés ou des oignons moisis.--

Mais passons vite sur cette braise!...

Donc le Comité avait fait tort, dans mon esprit, à La Landelle.--J'avais encore, s'il faut tout dire, pris jadis contre lui fait et cause, dans une rencontre douloureuse, pour un ami mien que j'estime autant que je l'aime, et c'est dire on ne peut plus. Ce dissentiment très-profond m'avait laissé un souvenir plus que froid vis-à-vis de mon confrère,--qu'il s'agissait à cette heure d'accepter à la vie à la mort comme collaborateur de tous les instants.

--De plus, il m'apportait avec lui un _alter ego_, dont, en toute justice, je ne pouvais le séparer,--et. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et puis,--raison première qui emporte toutes les autres,--qu'avais-je besoin de qui que ce fût avec moi?

Je savais ce que je pouvais valoir, moi, dans cet assaut, n'ayant de ma vie, en aucune circonstance, eu besoin pour avancer de sentir les coudes de mon voisin.--Sûr de moi-même, incapable de regarder derrière moi pendant le combat, acharné jusqu'à la victoire, pourquoi m'embarrasser de deux alliés pour lesquels je n'avais à ce moment que des sympathies douteuses? Pourquoi ne persistaient-ils pas à marcher de leur côté dans leur voie,--comme moi dans la mienne?

Les joujoux hélicoptères qu'on m'offrait, en manière d'appoint, n'avaient de mystère pour personne, et, avec quelques jours et quelque argent, rien n'était plus facile que de les réaliser, si besoin était. Le brevet qui les décorait ne me paraissait point sérieux, et, le fût-il, il m'était plus qu'indifférent de passer outre.

Je ne voyais donc devant moi qu'un inventeur quelconque en deux volumes, qui se trouvait avoir fait un des mille pas qui nous séparaient du but,--un inventeur comme nous allions en trouver mille autres devant nous.--Il ne s'agissait pas du tout, pour le moment, de questions technologiques, mais de tout autre chose.

Je dus présenter à plusieurs reprises mes objections à mon confrère.--Mais il n'est pas de ceux qui sont embarrassés pour répondre,--et il me laissa réfléchir.

Et voici ce qui m'apparut: