À terre & en l'air... Mémoires du Géant
Chapter 6
Êtes-vous bien sûrs que l'oiseau dépense tant de force,--toute sa force pour voler,--quand l'aigle enlève l'agneau,--quand le tiercelet et la pie-grièche, les plus petits des carnassiers, ne se gênent pas, en cas de besoin, pour ajouter à leur poids celui d'une mère perdrix qu'ils viennent d'arracher du sillon?
Les plans inclinés ne vous fournissent-ils pas, comme à plaisir, de véritables temps de repos où se renouvelle la force dépensée et sur lesquels Antée va retrouver la terre?
La sage et molle lenteur avec laquelle descend le parachute ne vous a-t-elle donc rien fait deviner?
Et quand, au-dessus de votre tête, l'oiseau plane, majestueux, donnant à peine un coup d'aile par minute, comme s'il daignait consentir à ne pas oublier tout à fait sa gravité,--dépense-t-il là de la force ou s'enivre-t-il de toute la profonde sécurité de son équilibre, de toute la molle volupté du repos où il se berce?--Non, il ne travaille pas: il jouit!
--Que m'arrivera-t-il donc si je dis cette fois encore ce que je pense--comme je le pense?
Eh bien, il y a des injustices!
Nos Athéniens d'aujourd'hui, vous savez trop s'ils sont impitoyablement persévérants à charbonner d'éternelles plaisanteries les murailles de l'Académie des Lettres.--Celle des Arts encore est si peu ménagée que, l'autre jour, le pouvoir lui-même, gardien intéressé de toute autorité, portait la main sur sa masure et la jetait bas.
Or, je me demande quel singulier privilége semble protéger l'Académie des Sciences?
Devant celle-ci, nous semblons tous frappés d'une sorte de stupeur bestiale, comme sous le tonnerre certains animaux. Toucher à cette momie, c'est cas de sacrilège, et l'idée seule de cette énormité ne viendrait même pas.
Si jamais l'ennemi fut quelque part pourtant, ennemi dérisoire et grotesque, mais dangereux surtout, c'est bien ici, puisqu'ici ne se débat plus la vanité du superflu, mais la nécessité de l'indispensable. Pire cent fois donc que ses soeurs est celle-ci à tous points de vue,--et au-dessous même du dernier étiage, car vingt hommes de génie ont toute leur vie passé, comme Balzac et tant d'autres génies devant la porte de l'Académie des Lettres, sans penser à y sonner,--tandis que l'Académie des Sciences n'a même pas été dédaignée une seule fois par un Déranger de l'A+B.
Tous vont à ce moulin.
Ô Savants! Pharisiens et Princes des Prêtres! Doctrinaires de la science! Académies, Comités scientifiques, Corps savants reconnus,--je vous reconnais seulement comme ennemis nés de tout ce qui est hors de vous, de tout ce qui se cherche et surtout de tout ce qui se trouve sans vous!
C'est vous qui démontriez, il y a quelques années, l'impossibilité pratique de l'éclairage extrait de la houille, alors même que tout le pays d'Angleterre resplendissait de la lumière du gaz hydrogène.
C'est vous qui décrétiez avant-hier que--LES ROUES DES CHEMINS DE FER PATINERAIENT TOUJOURS SANS AVANCER JAMAIS, DE PAR LE POLI DES SURFACES QUI RENDAIT L'ADHÉSION IMPOSSIBLE,--et c'est vous encore qui ajoutiez, en supplément de bagage, qu'--EN SUPPOSANT LA TRACTION POSSIBLE, SA VITESSE ÉTOUFFERAIT INFAILLIBLEMENT LES VOYAGEURS...
C'est vous qui déclariez hier que--LA TÉLÉGRAPHIE ÉLECTRIQUE NE POURRAIT ÊTRE JAMAIS PLUS QU'UN AMUSEMENT INTÉRESSANT POUR LES PERSONNES CURIEUSES DE PHYSIQUE...
Mais ayons la générosité de ne pas tirer sur ceux qui sont trop près:--c'est l'ingénieur de Philadelphie qui nie la locomotion par la vapeur, alors même que roule devant lui la voiture qu'Olivier Evans a construite avec ses pauvres épargnes.
C'est le professeur Hardner qui prêche à Londres, à Bristol, partout, qu'--ESSAYER DE TRAVERSER L'ATLANTIQUE AVEC DES BATEAUX À VAPEUR, C'EST ESSAYER D'ALLER DANS LA LUNE...--et, quelques années après, le _Sirius_ et le _Great-Eastern_ traversent l'Atlantique en quinze jours.
Le pauvre Stephenson allait partout, de l'un à l'autre, jusqu'à la reine. Des Académies, il y en a partout, même en ce pays libre d'Angleterre. Tout le monde tournait le dos quand il prêchait la locomotion ferrée.
Le plus terrible de ces académiciens lui répondit une fois, comme par condescendance:
--J'admets--pour un instant--votre système mis en pratique: la machine est lancée à toute vapeur, les wagons qu'elle entraîne et qui la poussent à leur tour augmentent sa vitesse acquise. Et dans les prairies traversées comme par un éclair, un boeuf, je suppose, a franchi la haie de son pacage, il a pénétré jusque sur la voie, et le tourbillon arrive sur lui... Quel épouvantable malheur!...
--Hélas! oui, monsieur,--pour le boeuf!
Une ville de nos départements--que je ne nommerai pas,--allait célébrer je ne sais quelle fête.
On avait commandé une ascension de ballon.
L'Académie de l'endroit,--une Académie très-importante, s'il vous plaît, mais dont plusieurs membres étaient en même temps Conseillers municipaux,--réfléchissant que ledit Conseil avait alloué pour cette ascension une somme relativement assez forte, eut l'idée louable de tirer, académiquement, tout le parti possible de la dépense municipale.--On verrait donc à utiliser l'ascension au profit de quelques observations barométriques, stratégiques ou autres.--On se décida pour un essai d'application stratégique, plus facile.
Mais avant de rien faire, les plus prudents demandèrent, par déférence, l'opinion d'un des leurs, qui était un véritable savant assurément et en même temps un très-haut personnage:--je persiste à ne nommer personne.
Voici, _strictement_, la réponse de l'illustre savant,--très-compétent, je le répète, en toutes choses d'X et surtout en l'espèce:
--Votre expérience serait absurde. Les aérostats NE PEUVENT être stratégiquement utilisés aujourd'hui, de par les progrès de la projection des nouveaux engins de guerre,
«CAR--un aérostat de 500 mètres, tenu en captivité par deux câbles de... ne peut s'élever à plus de... mètres, puisqu'il n'emporte que... kilos par... mètres, et que chacun des câbles pèse... par... mètres... kilos.
«OR,--la force balistique des canons rayés de tel modèle étant, à angle de..., de...,
«à la hauteur de... mètres, l'aérostat ou l'aérostier seraient inévitablement atteints par les projectiles ennemis.
«DONC!!!...»
--Ce qui était en effet du plus juste et du plus limpide calcul.
Seulement, ô illustre savant,--si vous aviez fait un plus gros ballon, n'auriez-vous pu soulever un câble plus long--et monter plus haut???
«Il n'avait oublié qu'un point!» dit Florian.
L'inventeur pour ces gens-là, mais c'est l'ennemi!
Avez-vous la naïveté, par hasard, de croire que des personnages de cette importance commettent la folie de se déranger pour si peu? Ils ne croiront d'abord ni à vous ni à votre découverte. Ils vous oublieront aux catacombes de leurs cartons,--ou s'ils examinent, ce sera pis encore.
Si vous aviez raison, par hasard, voyez donc les conséquences!--Des essais à suivre, des formules nouvelles à établir,--sans compter que cette découverte va en forcer plus d'un à se démentir et à revenir sur des théories précédemment affirmées.--Comment, en bonne conscience, attendre qu'un tel bouleversement pourra être pris de bonne grâce par ces braves gens et émérites, doués d'un âge où on aime le repos, et qui, leur siège fait, bien campés sur leurs traitements, accroupis sur leurs positions acquises, doivent raisonnablement être plus difficiles à déranger qu'une dinde sur ses oeufs?
Ô les savants d'Académie!
Et comme ils se moquent de ton respect, ô Public naïf qui croiras toujours aux Augures!--Entends-les donc seulement rire les uns des autres! Et, dans leurs querelles, écoute comment ils se traitent, connaissant leur ignorance réciproque pour ce qu'elle vaut!
Un célèbre vétérinaire--mais vétérinaire!--se présentait à l'Académie des Sciences.--Quelques membres s'indignaient de l'audace:
--Je ne trouve pas que ce soit trop d'un vétérinaire pour tant d'académiciens, dit le plus savant de la compagnie.
Et quand il s'en présentait deux de droits égaux à brouter les éternels chardons du jardin d'Académus, ce n'est plus _Ex æquo_ qu'écrivait celui-là, mais _Ex asino_--poussant jusqu'au calembour en latin le dédain de sa moquerie.
Écrivez _Tatar_ pour Tartare et _Timbouctou_ pour Tombouctou, voilà votre candidature académique posée.--Arrivez à Indoustan par un H: _Hindoustan_, la voici prise en considération.--Maintenant, au lieu de Constantinople, prononcez _Stamboul_,--vous êtes élu!
Conséquence remarquable et logique dans l'absurde:
--lorsqu'il s'agit d'abord de cet insoluble problème de la direction des ballons, l'Académie de Paris fût unanime pour adopter le rapport signé, entre autres, par Lavoisier et Condorcet, et proclamant la possibilité de cette archi-impossibilité.
Ce n'était pas assez encore, et les Académies de Lyon et de Dijon,--je n'ai pas compté les autres,--s'empressèrent d'acclamer en choeur cette inanité.
Aujourd'hui que le problème est posé dans ses véritables termes,--logiques, incontestables, absolus,--l'Académie des Sciences n'a pas assez de ricanements quand un chercheur de Navigation Aérienne a la naïveté de s'adresser à elle, et elle éclate de rire,--ô les fines mouches!--en «_renvoyant à M. Babinet_!»
Mais ne terminons pas en oubliant une des plus étranges variétés du genre Savant,--la dernière:--le savant pieux, qui gagne sa vie à raccommoder Josué avec Galilée, et Moïse avec le Manuel du baccalauréat.
Pour celui-là, toute idée nouvelle, c'est l'ennemi, comme à la chauve-souris dans son ombre toute lumière fait cligner l'oeil. Sans voir, sans regarder même, il crie: Non!--d'avance et d'instinct à toute découverte, tremblant toujours d'être définitivement débusqué ce coup-là de son trou.
Celui-là,--se gardant bien de dire qu'il copie servilement en cette rencontre l'_Aéronautica of Sketches_--affirme «qu'en fait de locomotion au sein des eaux, la Création a atteint des proportions _assez_ gigantesques en nous donnant la baleine. Mais, en fait de locomotion aérienne, elle s'est arrêtée--_et pour cause!_--à l'aigle ou au condor; elle a armé l'autruche de pattes très-énergiques, d'ailes très-courtes, et lui a donné le sol pour appui,--etc., etc., etc.»
Vous savez avec quel aplomb ces honnêtes gens-là accaparent le bon Dieu, et il faut vraiment que le bon Dieu soit bien fort pour résister depuis si longtemps à ces Guillot qui le défendent.
Ils n'hésitent jamais, ricanant sous cape et sans trembler du sacrilége, à faire intervenir devant leur parterre «la Bonne Providence» chaque fois qu'ils ont besoin de remplir leur marmite ou leur tabatière.--Et on comprend dès lors que «la Bonne Providence,» absorbée par des soins aussi importants, n'a pas de temps de reste pour assister la Navigation Aérienne.
De par eux donc, défense à Dieu de faire voler l'autruche,--le ptérodactyle et l'épiornis, étant morts et enterrés, ne sont plus là pour répondre;--et, pour défendre à l'homme de dépasser certaines proportions de la nature, affirmons pieusement que le _Great Eastern_ est moins volumineux que la baleine,--ordonnons que le cheval distance comme vitesse et dépasse comme format la locomotive avec ses queues de wagons,--décrétons que le télégraphe électrique porte moins loin que la parole humaine et l'oeil du lynx fantastique plus loin que notre télescope,--jetons bas la casquette de notre Corps des Ponts et Chaussées devant l'auréole du castor,--et arrêtons court le tunnel du Mont-Cenis par déférence pour le trou du lapin.
Pour le besoin de la cause présente, ils oublient leur thème ordinaire:--l'Ordre Universel créé tout entier pour les besoins et la satisfaction de l'homme, et aussi Dieu qu'ils ne craignaient pas d'envoyer tout à l'heure clouer les étoiles au firmament «_pour le seul plaisir de nos yeux_.»
Impies blasphémateurs de Dieu qu'ils limitent à leur mètre, insolents envers le créateur et la créature, les voilà qui nient à présent cette miraculeuse intelligence qui a été donnée à l'homme et par laquelle il a dépassé en tous ordres les facultés de l'animal, à mesure qu'il a su le vouloir et le mériter.
Eh quoi! l'homme, plus vite que le cerf, plus prompt que le bruit, qui a fait siens le domaine de la taupe comme celui du poisson,--l'homme,--ce favorisé de la Providence, celle image de la Divinité,--ne s'élèverait pas dans l'air comme la misérable chenille d'hier et la mouche immonde née de la pourriture!...
VI
Mon confrère Moreau. -- M. Mauguin fils. -- Découverte de la lune. -- La main qui saisit! -- Les ouvriers de la dernière heure. -- Qui? comment? -- «La liberté dans la lumière!» -- Obsession et possession. -- Quel Oedipe? -- Une Photographie sans retouches. -- Les bêtes à X. -- La Chimie, c'est ce qui pue! -- L'impatience de l'ennui. -- Le pape Clément XIV et l'arlequin Carlo Bertinazzi. -- PINGEBAT ROMA!!! -- Un capitaine mangé. -- Le baron Taylor. -- J'ai l'horreur du _raisonnable!_ -- Le Génie, c'est l'Insolence! -- La baguette de Tarquin. -- Attention à la cravate! -- Le beau jeune homme de Rouen. -- Gustave Flaubert. -- Les croix d'honneur. -- Gare les épaules! -- Le monsieur au cochon de lait. -- Résumé.
Je discutais avec tout venant:
La contradiction m'affirmait et m'excitait, encore comme la meule affile la lame, comme la compression exaspère l'explosion.
Mais quelle satisfaction quand je trouvais un partisan du _Plus lourd que l'air_, comme, il y a quelque dix ans, mon sagace et ingénieux confrère Moreau, de la Société des auteurs dramatiques, qui en sait plus à lui seul sur l'électricité et bien d'autres choses que vingt académies;--et M. Mauguin,--fils du député, mon ancien chef de file au journal le _Commerce_,--directeur d'une importante usine en Belgique, avec lequel je me rencontrai juste au retour d'un voyage en Hollande, pour tomber ensemble à bras raccourcis sur les «directeurs de ballons» et chanter la gloire de l'hélice et des plans inclinés, etc., etc.
D'ailleurs, je ne savais rien de la question,--rien, j'entends, de ce que m'eussent pu apprendre les autres.
Je n'avais rien lu de tout ce que j'ai lu depuis et qui m'a démontré qu'en effet il n'était rien de nouveau sous le soleil. Je ne connaissais ni la précieuse théorie de Michel Loup, publiée en 1853, ni l'excellente démonstration de Liais,--une de nos gloires scientifiques perdue sur un rocher lointain, ni les très-remarquables articles du capitaine Béléguic, ni seulement l'_Aéronef_, brochure de La Landelle publiée depuis deux ou trois ans déjà.
Je ressemblais peut-être bien un peu, moi Parisien né, à ces jeunes gens départementaux, pleins de confiance, qui viennent ici pour nous découvrir la lune. Mais cet isolement mien de tout ce qui avait pu se dire et faire m'amenait, par la concentration, comme une sorte d'hypnotisme, jusqu'au paroxysme de la Foi.
Plus convaincu chaque jour, je m'étonnais de l'aveuglement et de l'indifférence des hommes devant cette immense question, la plus grande des questions humaines dans toute la série des siècles,--lorsqu'elle n'attendait même pas un inventeur comme Papin ni un découvreur comme Colomb, lorsque le mot du problème était simplement dans l'application raisonnée des phénomènes connus.
Les temps ne sont-ils pas venus? Je vois l'Angleterre s'émouvoir depuis quelques années surtout autour des questions qui se rattachent à la Navigation Aérienne. Devant la préoccupation générale des esprits dans ce pays, la multiplicité des tentatives vers l'étude des phénomènes naturels dans ces voies nouvelles,--l'émulation de libéralité des sociétés scientifiques, Société de géographie, Société royale de Londres, Association britannique, sans parler de l'Administration de la guerre, à voter des fonds pour la création de coûteux aérostats et la répétition infatigable des expériences,--on comprend que cette nation, essentiellement pratique, a senti que le moment est enfin venu pour l'homme de prendre possession de l'immense domaine vers lequel il lève irrésistiblement les yeux depuis si longtemps.
Il a suffi que son flair subtil devinât la proie glorieuse. Son intérêt la pousse, son orgueil légitime l'excite:--elle avance déjà la main qui saisit.
Si une question peut effacer jusqu'à l'ombre du sentiment mesquin des rivalités ou des jalousies, c'est bien cette noble question de la Navigation Aérienne dont le premier bienfait sera de hâter la grande communion humaine.
Mais, pour arriver à cette éclosion, l'ardeur de tous est nécessaire. Les siècles marchent, les heures avancent: celle-ci va sonner, la plus solennelle dans la série des âges,--et, comptant trop sur ce que nous valons comme ouvriers de la dernière heure, nous attendons, impassibles et comme indifférents.
De temps à autre pourtant, de ce point ou de cet autre, une aspiration isolée s'exhale, une clarté s'éveille et luit un instant pour s'éteindre, un effort se manifeste qui s'affaisse aussitôt découragé.
C'est que la Foi seule ne suffit pas, et comme, d'une part, le capital individuel n'aurait garde de prêter l'oreille à de semblables sornettes, et que, d'autre part, le levier puissant de l'association nous fait défaut pour répondre aux lieu et place du capital particulier qui est sourd,--il en résultera demain que la plus grande des conquêtes humaines affranchira le monde sous un pavillon qui ne sera pas le nôtre.
Et nous ne nous glorifierons plus en répétant notre phrase consacrée: «--L'Aérostation, cette science toute Française!...»
Je me demandais:
--Quels seront les moyens?
Quels agents silencieux encore, quels moteurs mystérieux, quels fluides qui gardent encore leur secret, nous donneront raison de ce grand Inconnu?
Qui attachera son nom à cette révolution gigantesque?
Dans quel coin de hameau, pauvre, ignoré, moqué, attend-il qu'on l'appelle, le porteur prédestiné et béni du _Sésame, ouvre-toi!_ qui nous donnera pleine carrière par les portes libres des immensités?
Ou plutôt cette gloire de demi-dieu ne sera-t-elle pas trop lourde, et la victoire trop opime pour n'appartenir qu'à un seul?
Ne serait-il pas trop haut, en effet, au-dessus des autres hommes, celui qui, leur apportant, selon la belle parole du poète:
«La liberté dans la lumière!...»
--abaissera les frontières, fera les guerres impossibles et déchirera jusqu'au dernier feuillet les codes divers de nos époques barbares, pour en dicter un seul et dernier, Loi suprême de Liberté et d'Amour?
J'ai pensé qu'il n'y avait rien de plus beau, de plus utile, de plus nécessaire que la solution de ce grand problème,--solution aussi urgente, pour tout gouvernement intelligent, que celle du pain à bon marché pour l'ouvrier de la métropole;--plus précieuse, une fois entrevue, pour tout esprit philosophique, pour tout homme de généreux vouloir, à défaut de l'initiative gouvernementale, que repos, santé, fortune, famille, vie même.
L'idée que je couvais depuis tant d'années, à laquelle je revenais toujours à travers les agitations, les nécessités, les soucis ou même les plaisirs d'une existence déjà remplie plus que de besoin, cette idée s'était emparée de moi, de plus en plus maîtresse chaque jour. Elle m'avait pris comme prenait autrefois ses gens le Diable d'Enfer au Moyen Âge:--j'avais passé par l'Obsession, j'arrivais à la Possession.
Elle en était venue peu à peu à faire place nette autour d'elle, trop jalouse pour supporter une rivalité, trop grande pour ne pas envahir le terrain tout entier, si chétif qu'il fût.--Un jour se leva où tout avait disparu autour de moi: travaux caressés à moitié achevés, modestes ambitions maintenant méprisées, devoirs sacrés et de toute nature oubliés désormais.
De tout cela qui avait toujours fait jusqu'à ce jour ma vie remplie, il ne restait rien--qu'une volonté unique, fervente, âcre.
Je ne me suis pas interrogé, je ne me suis rien promis. Je n'ai pas pesé mes forces,--heureusement! Je n'ai pas pensé à regarder la route, dès qu'elle menait vers le but, et, sans me demander par où je passerais, j'ai marché.
Quels conseils d'amis aimés et respectés, quelle influence assez pénétrante, quelles prières, quelles larmes auraient pu me détourner?
Une première et fort simple réflexion m'eût arrêté tout net et d'abord, avant le premier pied levé,--si j'avais été Celui qui réfléchit:
--Devant moi se dressait la plus grande question des siècles, la question devant laquelle s'effacent et s'anéantissent toutes les découvertes dont l'humanité s'enorgueillit,--la Question des questions aux pieds de laquelle pâlissent, dès les temps mythologiques, les plus savants et les plus sages.
Or, devant ce Sphynx redoutable, qui en a tant dévorés, et les plus forts,--quel Oedipe aujourd'hui?
Je vais vous le dire moi-même,--après avoir écouté aux plus mauvaises portes.
--Un ancien faiseur de caricatures, dessinateur sans le savoir, assez impertinent, pêcheur à la ligne dans les petits journaux, médiocre auteur de quelques romans dédaignés de lui tout le premier, et réfugié finalement dans le Botany-Bay de la photographie.
Comme unique bagage d'érudit, parrain, de par le catalogue de l'entomologiste Chevrollat, d'un _Bupreste_ et d'une variété _Copris_ (environs de Paris). Intelligence superficielle, ayant effleuré beaucoup trop de choses pour avoir eu le temps d'en approfondir une.--N'ayant commencé l'étude de la médecine que pour lui tourner le dos aussitôt, et n'en sachant pas plus d'ailleurs, en fait de physique et de chimie, que ce qu'il a oublié de ce qu'il n'avait guère appris étant au collége, où il passait son temps, on se le rappelle encore, à crosser du pied les bordures eu buis taillé du _Jardin des racines grecques_.--Un de ces hommes dénués de respect, qui appellent les savants «des bêtes à X,» comme d'autres disent des vers à soie;--se compromettant, comme à plaisir, à affecter une ignorance plus grande encore que la sienne réelle, et à se faire attribuer la paternité de formules dans le genre de celle-ci:--«La Chimie, c'est ce qui pue!»
Voilà pour l'autorité scientifique.
Comme caractère général ou caractères généraux, la plus solide et la mieux établie des réputations de cerveau brûlé sur le territoire parisien et extra-muros. Un vrai casse-cou, toujours en quête des courants à remonter, bravant l'opinion, inconciliable avec tout esprit d'ordre, se vantant d'avoir ses quarante ans bien sonnés, quand tout le monde sait bien qu'il n'en compte que douze ou treize au plus;--touche à tout, riant à gauche, pinçant à droite, mal élevé jusqu'à appeler les choses par leur nom et les gens aussi, et n'ayant jamais raté l'occasion de parler de cordes dans la maison de gens pendus ou à pendre. Sans mesure ni retenue, exagéré en tout, impatient à la discussion, violent en paroles, obstiné plutôt que persévérant, enthousiaste à propos de rien, sceptique à propos de tout, épouseur en défi de toutes les querelles, ramasseur de gens à terre, bougeant toujours et dès lors marchant sur les pieds de tout le monde, ce que les gens qui ont des cors ne pardonnent pas.--Imprudent jusqu'à la témérité et téméraire jusqu'à la folie, ayant passé sa vie à se jeter par la fenêtre de tous les sixièmes étages pour retomber sur ses pieds, à fournir de légendes la badauderie universelle, et poursuivi comme malgré lui par un acharnement d'heureuse chance à faire grincer des dents aux plus bénins, puisqu'il n'a jamais pu réussir à se noyer tout à fait.--Personnalité bruyante, absorbante, gênante, agaçante, forçant la curiosité, qui s'en irrite,--et dès lors couchée en joue de derrière chaque angle de carrefour; rebelle né vis-à-vis de tout joug, impatient de toutes convenances, alerte comme lièvre devant la porte de toutes les maisons où on ne met pas ses pieds sur la cheminée, n'ayant jamais su répondre à une lettre que deux ans après, et--afin que rien ne lui manque, pas même un dernier défaut physique, pour combler la mesure de toutes ces vertus attractives et lui rassembler quelques bons amis de plus--poussant la myopie jusqu'à la cécité, et conséquemment frappé du plus impertinent manque de mémoire devant tout visage qu'il n'a pas vu plus de vingt-cinq fois à quinze centimètres de son nez.