À terre & en l'air... Mémoires du Géant
Chapter 5
J'allai donc trouver Louis et Jules Godard, enchanté de leur procurer cette affaire, qui devait être d'autant meilleure pour eux que je leur en abandonnais toute espèce de profit, et je leur demandai de mettre _tout de suite_ un ballon en état. On gonflerait aussitôt à l'usine à gaz des Batignolles, et peut-être, tout à fait désensorcelé, réussirais-je dans une tentative dernière que j'espérais définitive cette fois.
Ils m'apprirent que leur frère aîné Eugène venait d'arriver d'Amérique, et ils me demandèrent de l'accepter avec eux.
C'était un concours de plus: j'acceptai le troisième Godard qui me fut alors présenté, et sur la demande de ses frères je lui avançai mille (ou deux mille?) francs, pour qu'il mît à notre disposition son ballon d'Amérique,--qui se trouvait pour le quart d'heure agrafé en Douane.
Arrive sur ces entrefaites, comme il l'avait dit, le monsieur au télégramme.
Il paraît satisfait de l'activité de nos préparatifs et me fait part du firman des 50,000 fr.--C'était un billet autographe sur quart vélin, ainsi conçu:
(je vois encore l'N gaufré, en tête, sous la couronne)
_Je prie M. Fould d'ouvrir immédiatement un crédit de cinquante mille francs à MM. Nadar et... pour un nouveau système de ballon utile à l'armée._
NAPOLÉON.
--Voici, me dis-je assez surpris à part moi,--voilà bien de la confiance en ce monsieur qui n'a pu parler que d'après moi--et en moi qui ne suis rien moins que sûr de quoi que ce soit en cette affaire...
--Eh bien? dis-je au monsieur en lui rendant le précieux papier.
--Eh bien, me dit-il, pendant que les Godard préparent votre ascension d'aujourd'hui, nous allons courir au ministère toucher les fonds!
--Et si je ne réussis pas?
--Vous réussirez.--Mais dépêchons, nous n'avons pas de temps à perdre.
--Eh bien! allez au ministère, si c'est votre idée.
--Venez avec moi.
--Pourquoi? Je n'ai rien à faire là, ce me semble.
--Si fait.--D'ailleurs n'avons-nous pas à causer en route?...
--Mais...
--Ne vous faut-il pas de l'argent pour payer le matériel spécial que vous allez emporter, l'essai même que vous allez faire aujourd'hui, votre déplacement, celui de vos aides, le retour--auquel il faut toujours penser!--etc., etc. J'admets que vous ne prétendiez à aucune indemnité d'aucun genre, si c'est votre opinion, mais je pense au moins que vous n'avez pas la prétention, outre le temps que vous allez prendre à vos affaires, de faire des cadeaux d'argent à l'État?
--D'accord.
--Eh bien, si nous n'allons pas tout de suite au ministère, nous voici renvoyés (--c'était quelque chose comme un samedi, je crois),--nous voici renvoyés à après-demain. Après-demain il peut se présenter quelque incident--et vous voyez quelle est l'urgence...
--Soit! Allons...
--De quelle somme supposez-vous que vous aurez besoin pour votre personnel, vos instruments, etc.
--Je ne sais; dix, quinze mille francs au plus...
--Parfaitement!
Nous arrivons au ministère.
--De la part de l'Empereur, une lettre à remettre en mains propres à M. le ministre! dit majestueusement le monsieur.
Les portes s'ouvrent à deux battants... Je suivais, confus de tant d'honneurs.
M. le ministre Fould était dans un beau cabinet, debout près de la fenêtre. Un second monsieur était assis devant un bureau.--J'ai su depuis que ce monsieur, un homme de beaucoup d'esprit, se nomme M. Pelletier.
Le monsieur debout--le mien--remet la lettre au ministre, qui la tourne et retourne un peu.
Je crois remarquer un semblant de froideur de la part du ministre: je ne m'en formalise pas autrement d'ailleurs.--Il nous prie de revenir le lendemain.
Je me suis toujours un peu demandé si M. Fould n'avait réellement pas de monnaie sur lui ce matin-là,--ou plutôt s'il n'avait pas pris en sage économe la précaution d'utiliser ces quarante-huit heures de délai en se faisant confirmer par télégrammes cet ordre un peu bien extraordinaire.
La prudence est mère de tant de choses!
Le lendemain matin, le monsieur est exact à venir me prendre--et nous voilà de nouveau en présence des autorités.
Tout était prêt, les billets de banque sur le bureau du monsieur assis.--M. Fould me semble de nouveau un peu froid avec nous; mais notre liaison est encore bien récente, et puis, dans sa position, on peut être quelquefois préoccupé.
Le monsieur assis me tend une plume--pour signer le reçu, me dit-il.
--Ah! mais non! dis-je, je ne signe rien du tout.
--Y pensez-vous? me dit le monsieur debout, le mien.
--Je ne signe rien du tout!
--À votre gré, Monsieur! interrompt aussitôt M. Fould--qui me paraît à ce moment-là y mettre un peu plus d'onction.--La lettre de crédit est à vos deux noms: je ne fais pas payer sans les deux signatures.
--Mais, Monsieur, lui dis-je, je n'ai jamais su compter, même pour moi, sans me tromper. Je ne possède personnellement aucune fortune et j'ai cependant un caissier pour me la gérer.--Comment voulez-vous, étant à ce point frappé d'incapacité en ces choses, que je pose ma signature au bas du reçu d'une somme que Monsieur va devant vous mettre dans sa poche et dont je suis ravi qu'il veuille bien accepter toute la gestion. Mettez-vous à ma place, s'il vous plaît?
Je dois reconnaître que M. Fould, sans précisément me répondre, me semble pourtant de l'oeil accepter au mieux mes excellentes raisons et qu'il n'insiste pas du tout pour modifier mes convictions.--Le monsieur assis n'a pas non plus l'air d'être disposé à se blesser trop vivement si je lui laisse les fonds.
Mais le monsieur debout, le mien, me soumet rapidement et énergiquement une série d'observations qui me paraissent d'autre part tenir aussi étroitement à d'autres principes non moins fermement arrêtés.--J'hésite, chancelle--et cède...
En descendant l'escalier:
--Il m'a semblé, dis-je à mon monsieur, retrouver encore un peu de froideur chez M. Fould quand nous sommes partis.--Et à vous?
Le monsieur me rassure--en m'affirmant que tous les hommes d'État sont--_comme ça_.
Il est convenu, en nous quittant, qu'il va à l'usine Charonne, demander, en cas, la cession de quelques voitures à gaz pour notre expédition--et que je cours à mon ascension aux Batignolles.
Nous nous quittons en prenant rendez-vous pour le soir, après mon expérience.
Ah! j'oubliais...--Reçu les quinze mille francs.
Hélas! cette fois comme les autres, je ne réussis même pas à obtenir le positif sur verre du Petit-Bicètre!
Je recommence, je m'obstine.
Rien!
Rien!!
Rien!!!...
Il faut décidément renoncer à ma campagne d'Italie.
C'est dommage! c'était bien beau et tentant.
Le soir, arrivée du Monsieur.
Je lui raconte ma _misfortune_.
--Qu'est-ce que cela fait? me dit-il. Cela ne nous empêche pas du tout de partir.
--Ah! pour cette fois, non, et très-certainement non! On ne me demande pas là-bas pour tenter des essais, mais pour donner des résultats. Je ne veux pas du tout manger l'argent de ces personnes-là sans rien rendre en échange. J'espère encore, j'espère toujours réussir; mais, honnêtement et vu l'impossibilité présente, je refuse de garantir, donc de partir.--Ç'a été un beau rêve, voilà tout pour le moment!...--Donc, si l'heure vous convient, nous irons ensemble demain matin à neuf heures reporter l'argent à M. Fould.
--Je ne rends pas ce que je tiens! me répond le monsieur, solennel comme s'il prononçait un verset du Coran.
--Ah bah!... Et qu'est-ce que vous en ferez?...
--Je retourne là-bas avec--et j'emmène les Godard! Un ballon doit toujours être utile, même sans photographe.--Mais vous avez tort de ne pas venir!...
--À votre aise. Veuillez seulement alors me donner décharge pour ma part des trente-cinq mille francs que vous gardez.
--C'est trop juste.--Mais venez donc!
J'ai sa signature et je souhaite bon voyage à mon monsieur, en lui gardant une toute petite rancune, peut-être, de l'insistance qu'il a mise à m'emmener là-bas peur me faire casser le nez.
Et en me couchant le soir, je dépose précieusement les quinze mille francs, après les avoir comptés une fois de plus, dans le tiroir de ma table de nuit.
Je les avais comptés toute la soirée, tant je tremblais de les perdre. Il me semblait que ce n'était pas de l'argent comme d'autre.
La nuit, je suis agité. Je rêve qu'en me réveillant au matin, je trouve dans mon tiroir de table de nuit, au lieu des billets de banque, un petit paquet de feuilles sèches, comme il arrive dans les contrats diaboliques...
À huit heures, je suis au ministère d'État, ma main dans ma poche, mes billets dans ma main.--Ils me brûlent à travers la lustrine, ces diables de billets!
Je demande M. Fould.--Personne.
Je vais faire un tour sous la rue de Rivoli,--ma main sur l'oiseau, toujours.
Retour à huit heures et demie.--Personne encore.
Autre promenade. Il est neuf heures.
--C'est encore moi!
Le garçon de bureau me dit:
--Veuillez prendre la peine d'entrer!
Ce garçon est bien plus aimable qu'hier. On dirait qu'il sent les quinze mille francs que je rapporte dans sa maison...
J'entre et je vois mon monsieur assis, toujours assis:
--Monsieur, lui dis-je, je ne vais pas là-bas. J'ai manqué mon dernier essai hier: ce sera, j'espère, pour la prochaine fois où nous irons rendre à quelque autre peuple sa nationalité.--En attendant, voici quinze mille francs qui m'avaient été remis sur les cinquante: veuillez les prendre bien vite et m'en donner quittance, s'il vous plaît.--Quant aux trente-cinq mille autres, comme vous avez eu la bonté de faire assez d'honneur à ma signature pour y tenir, je sais que s'il arrivait un accident à mon monsieur,--brûlé,--volé,--tombé dans une fosse,--je serais matériellement responsable de la somme; mais il y a au moins la responsabilité morale que je puis dégager dès à présent. Voici donc la déclaration par laquelle ce Monsieur certifie que, sous sa responsabilité personnelle, il garde les trente-cinq mille francs qu'il veut absolument faire gagner aux frères Godard, ce qui est une idée pleine de grandeur. Il emporte la dynastie Godard, le ballon et l'argent.
Le digne monsieur assis semble m'examiner avec curiosité,--mais sans la moindre malveillance.
Il me donne mon reçu,--et je m'envole plus délesté et alerte que si je sortais de mon premier bain russe.
Le résultat de tout ceci fut:
--que les Godard ensemble brûlèrent leur ballon, devant Magenta, je crois, la veille ou l'avant-veille de la bataille;
--que le cadet Godard fut dépêché bien vite sur Paris pour fabriquer un autre ballon;
--que l'aîné Godard pendant ce temps perfectionna ses études aéro-militaires et réunit les matériaux d'un livre que j'appellerais à sa place: _Les Commentaires de Godard_;
--que la note de fabrication du nouveau ballon présentée par Godard cadet et Godard jeune fut trouvée un peu vive par le monsieur et Godard aîné;
--qu'il y eut schisme,--et que Godard aîné, Godard cadet, Godard jeune et le monsieur plaidèrent tous ensemble,--ce qui me chagrina très-fort.
Voilà les faits.--Voici la morale:
La paix fut signée avant même que fût fini le ballon commandé pour la guerre--(M. Fould avait joliment raison de ne pas se presser!)--et ce beau ballon neuf qui avait coûté dix-huit mille francs et qui m'aurait été si utile si on me l'eût prêté pour la poursuite de mes essais de photographie aérostatique, fut précieusement enfoui dans les arcanes du Garde-Meuble,--où il a eu, depuis, le temps de pourrir inutilement dix fois;
--Godard aîné eut l'avantage de se faire nommer aéronaute de l'Empereur, ce qui lui permit plus tard de se livrer à sa passion pour ces ballons platoniques qui s'appellent Montgolfières;
--le monsieur, toujours plein d'une sagacité qui ne saurait se laisser entamer par les événements, trouva le moyen de se faire redonner les quinze mille francs qui m'avaient procuré tant d'inquiétudes pendant vingt-quatre heures;
--et il me fut enfin confidentiellement redit, à ma grande surprise, que, dans une maison où je ne connaissais personne, j'étais pourtant connu de tout le monde sous le pseudonyme, purement honorifique, du--«_Jeune homme qui a rendu les quinze mille francs_.»
V
_L'amblyopie,_ -- La sublime et _exécrable_ découverte des Montgolfier. -- La liaison conduit à la Foi. -- Une fausse piste. -- Les petits papiers. -- Le cerf-volant. -- L'oiseau et le papillon. -- La fusée. -- L'académicien. -- L'oiseau-Montgolfière. -- _Être plus lourd que l'air pour lutter contre l'air_, ou _Être le plus fort pour ne pas être battu_. -- Le vertige de l'oiseau! -- L'homme du monde. -- Le bourgmestre de Magdebourg. -- Les plans inclinés. -- Il y a des injustices! -- L'ennemi. -- Les Dérangers de l'A + B. -- Tous vont au moulin! -- Le pauvre Stephenson. -- Quel malheur pour le boeuf! -- Une dinde sur ses oeufs. -- Un seul vétérinaire pour trente-neuf académiciens. -- _Ex asino._ -- Conséquence dans l'absurde. -- Les fines mouches! -- Le savant pieux. -- Moïse raccommodé avec le Manuel du baccalauréat. -- Marmite et tabatière. -- Défense à Dieu! -- Les blasphémateurs.
Mais oublions pour un moment la photographie aérostatique.
Je reprendrai plus tard ces intéressants travaux, après les heures difficiles, avec mon brave _Géant_, si admirablement préparé à leur offrir l'hospitalité la plus confortable.
Il est une affection morbide des organes de la vision,--l'_amblyopie_, si j'ai bonne mémoire et si je ne suis pas tenu pour pédant,--dans laquelle,--les paupières ouvertes ou closes,--des manières de filaments arachnéens semblent surgir, graviter, s'arrêter, puis reculer et enfin repartir, pour s'abîmer et revenir encore......
Ainsi se représentait toujours à moi, pendant la veille ou dans le rêve, l'obstinée vision de mon ballon de la Fête du Roi.
Plus aussi je faisais d'ascensions, plus j'appréciais cette force pour ainsi dire incalculable qui s'appelle le vent, et l'absolue et radicale impossibilité de lutter contre le moindre courant avec cette surface énorme d'une part, si légère de l'autre, qui est un ballon.
L'histoire héroï-comique de l'aérostation me témoignait que cette grande science, presque immédiatement abandonnée aux mains grossières des acrobates et bateleurs forains, n'avait littéralement pas fait un pas depuis le premier ballon gonflé au gaz hydrogène par Charles en 1783.
Au lieu de la perfectionner et de l'utiliser, tout en la vulgarisant, au profit de l'étude multiple et infinie de l'atmosphère, l'homme s'était laissé surprendre et détourner par un espoir absurde.
Lorsqu'il s'était vu enlevé dans l'air,--malgré la défense absolue de Hooke et de Borelli, et en dépit de l'interdiction formelle proférée par l'illustre académicien Lalande juste un an avant l'ascension de la première Montgolfière,--l'homme s'était dit:
--Je m'enlève, donc--le plus difficile, puisque hier encore c'était l'impossible, est fait.--Il ne me reste plus qu'à me diriger!
Et depuis la sublime et, j'ose dire ici, exécrable découverte des Montgolfier, depuis quatre-vingts ans et encore à l'heure qu'il est, sans tenir aucun compte des déconvenues de tant de devanciers, l'homme s'obstinait sur cette fausse piste, à la poursuite décevante de cette chimère qui s'appelle la direction des ballons.
Quoi de plus évident pourtant que l'inanité de cette recherche?
Si--tenant compte de la non-résistance de l'aérostat sous l'action du vent, par compensation avec l'ellipse de sa sphéricité,--vous admettez assez raisonnablement que la force de 400 chevaux attribuée au vent sur la voile tendue d'un vaisseau est égale sur un ballon de 500 mètres, lequel, avec le gaz d'éclairage, emporte au plus deux hommes,
--comment pourriez-vous faire supporter à ce ballon le poids de la machine de 400 chevaux et un peu plus, nécessaire pour lutter avec avantage contre cette pression?
Et en admettant même, pour aller au delà de l'absurde, que votre ballon de 800 mètres puisse emporter avec lui cette force de 400 chevaux, comment ne comprenez-vous pas qu'entre une pression de 400 chevaux d'une part et une résistance de 400 chevaux d'autre part, votre ballon,--fût-il non pas en soie, mais en cuivre, en tôle, en acier,--éclaterait comme l'insecte sous l'ongle?
Et dans la nature entière, cet éternel et impeccable modèle, voyez-vous donc un seul être se mouvoir dans l'air en étant plus léger que lui?
J'avais regardé et j'avais vu. Par l'observation, par la réflexion, ce qui m'était resté tout d'abord uniquement de mon souvenir d'enfance comme une vision terrible, cela se mûrissait peu à peu en théorie, se formulait en principes, s'affirmait en conviction.--La Raison me conduisait à la Foi.
Comment n'aurais-je pas cru?
Ne voyais-je donc pas l'oiseau, n'avais-je donc jamais regardé l'insecte, ces deux admirables machines qui s'élèvent, se maintiennent et se dirigent dans l'air en étant spécifiquement plus lourdes que lui? Et jusque dans les autres ordres du règne animal, la chauve-souris et le poisson volant ne sont-ils pas plus denses que l'air?
Pourquoi les morceaux du journal déchiré que je laissais tomber du balcon et que je m'amusais à suivre de l'oeil, arrivaient-ils à terre en trajectoires et à temps inégaux?
Le plan incliné du cerf-volant, dont le fils d'Euler disait, dès 1763, à l'académie de Berlin: «Ce jouet d'enfant méprisé des savants, peut cependant donner lieu aux réflexions les plus profondes...»--mon cerf-volant, spécifiquement plus lourd que l'air, ne s'enlevait-il pas à la seule condition de couper cet air en contre-courant,--et n'avais-je pas senti mon bras soulevé par la ficelle dont l'autre bout faisait mon cerf tenir tête à la nue?
La fusée, plus lourde que l'air, ne s'élève-t-elle pas dans l'air, emportant son moteur avec elle?
Petits papiers, cerf-volant, oiseau, papillon, fusée m'enseignaient.
À la vérité, le savant,--vous savez, le savant, qui sait, puisque son nom est censé l'obliger, qui sait tout--excepté ce qu'on ne lui a pas appris,--le savant éternel et obligatoire, sinon gratuit, qui marque les points pendant que les autres jouent la partie, qui se bat contre le mot nouveau jusqu'à ce qu'il le pique en qualité de mot ancien sur le liège de sa collection,--le savant, qui défend à Demain de s'appeler autrement qu'Hier, s'était bien avisé d'établir que l'oiseau n'a le droit de s'enlever qu'en raison de l'air chaud qu'il fabrique en lui-même...
À la vérité, Cuvier après Buffon,--deux beaux noms, par malheur!--Cuvier affirmait doctoralement dans ses cours orthodoxes que l'air renfermé dans toutes les parties du corps et sous les plumes de l'oiseau, en se raréfiant par la chaleur, facilitait le vol,--ce qui, supposé vrai, déterminerait absolument l'effet contraire.
À la vérité encore, Navier établissait l'impossibilité de la Navigation Aérienne au moyen de la force humaine, par de puissants calculs qui avaient malheureusement un tout petit inconvénient:--celui de défendre pareillement à l'oiseau de voler, puisqu'ils exigeaient d'une oie la force de quatre hommes pour le vol le plus lent,--demandant par analogie au saumon lui-même, qu'une ligne des plus minces arrête, une puissance égale à celle d'une vapeur de 50 chevaux!
Mais les petites Montgolfières que je fabriquais en papier en savaient bien plus long que ces savants-là, elles qui, pliées, ne représentaient que quelques centimètres cubiques, et déplaçaient, en se développant pour s'enlever, quatre et cinq mètres d'air atmosphérique.
Et elles se moquaient avec moi du savant qui, à l'instant même où il transformait son oiseau en ballon, négligeait sa primordiale besogne en ne centuplant pas plusieurs fois le diamètre d'enveloppe dudit oiseau.
Ce qui n'empêche pas qu'encore à l'heure qui sonne, des gens graves--et bien destinés dès lors à n'accepter le principe du _Plus lourd que l'air_ qu'au moment juste où quelque déraillement céleste leur fera tomber une de nos aéromotives sur le nez,--nous objectent encore, avec le sérieux qui caractérise cette institution,--les avantages aérostatiques, constitutifs de l'oiseau.
Ce qui prouve une fois de plus qu'une vérité n'est jamais assez de fois redite.
Donc--et irrémissiblement:
ÊTRE PLUS LOURD QUE L'AIR POUR COMMANDER À L'AIR.
--Mais vous négligez un léger détail qui a quelque intérêt,--nous demandait ironiquement le savant,--en omettant de nous dire de combien il faut être plus lourd que l'air?
--Du plus possible!
En vertu du même principe qui fait que, des trois balles de volume égal lancées par vous avec la même force,--la balle de plomb fendra l'air à plusieurs mètres,--la balle de liège arrivera jusqu'à trois ou quatre pas,--la balle de moelle de sureau reviendra sur vos pieds.
Du plus possible!--À quelques cinq ou six cents mètres, le moineau, le pigeon, emportés dans la nacelle de l'aérostat et par vous posés sur le bord, ont le vertige--_le vertige de l'oiseau_, oui!--et ils se rejettent effarés en arrière vers le fond de la nacelle.--Lancés par vous loin du bord, vous les voyez tomber comme plomb ou tourbillonner, jusqu'à ce qu'ils aient atteint dans leur chute la couche atmosphérique plus dense, où il est seulement permis à leur exiguïté de se soutenir et de se mouvoir.
Cependant, seul et fier, l'aigle habite les cimes qui lui appartiennent--de par son envergure corrélative à son poids,--et c'est bien au-dessus de mille mètres que plane le condor, quand il gagne les crêtes de la Cordillière des Andes.
Pourquoi?--Parce que de tous les volateurs proprement dits, il est le plus grand, le plus gros,--c'est-à-dire le plus lourd!
Sur quoi, l'homme du monde,--un beau monsieur qui ne fait rien, qui n'a jamais rien fait et qui ne saura jamais rien faire, en conséquence ennemi né de celui qui fait quelque chose,--nuisible dès lors, parce que inutile;--l'homme du monde qui ignore l'orthographe comme s'il était vraiment né gentilhomme,--qui n'a pas trouvé d'autre moyen de tuer son ennemi mortel, l'ennui, qu'en essayant des gilets neufs,--qui cause avec son coiffeur, porte à la boutonnière un petit brin de ruban d'une couleur quelconque qui n'est pas même la rouge, tutoie son domestique et dit vous à son ami,--l'homme du monde vous demande avec sa finesse la plus supérieure et ce demi-sourire d'âne que vous savez:
--Et votre point d'appui?
--Sur quoi, ô homme du monde! l'oiseau s'appuie-t-il quand il vole?
--Mais, dit l'académicien qui vient en aide,--en admettant même votre principe, votre oiseau possède physiologiquement une force relative que l'homme n'a pas,--car AB = VS...
--Prenez garde, académicien que vous êtes! et rappelez-vous toujours que votre même formule mathématique défend aussi à l'oiseau de voler. Pourtant,--PIGEON VOLE!--Qu'en savez-vous d'ailleurs, et comment, pour les soustraire, avez-vous pu réduire ces deux fractions à un même dénominateur?
--Mais où est votre moteur? Vous ne possédez pas le moteur, assez léger d'une part et assez puissant de l'autre, car une force vapeur qui pèse 100, je suppose, ne peut enlever que 10.
--Et, en admettant que nous ne puissions arriver à créer un moteur à vapeur suffisamment léger,--ce dont les nécessités industrielles n'ont pas eu à s'occuper très-précisément jusqu'ici,--n'avons-nous pas cent autres agents? Ces autres forces naturelles qui se nomment l'air comprimé, l'air dilaté, le gaz acide carbonique,--que l'homme ne sait même pas contenir encore, l'éther, l'électricité, etc., etc.,--sans parler des poudres,--ne sont-elles pas autant d'agents pour la Navigation Aérienne?
Qui vous dit qu'on ne va pas vous présenter demain une force de cheval dans un boîtier de montre et dix chevaux dans un carton à chapeau?
Nos mécaniciens ont-ils donc fermé l'atelier depuis le bourgmestre qui inventa les deux hémisphères à Magdebourg?
Mais, d'abord, êtes-vous bien sûrs, ô savants! qu'une si grande force soit indispensable à l'homme pour s'élever et se mouvoir dans cet air si essentiellement élastique?