À terre & en l'air... Mémoires du Géant
Chapter 4
Depuis nous retrouvons à peine çà et là quelques traces historiques de l'Aérostation militaire. En 1812, les Russes avaient projeté d'écraser l'armée française à l'aide d'une machine infernale transportée par un aérostat.
En 1815, Carnot, commandant la défense d'Anvers, employa un ballon à des reconnaissances militaires.
En 1820, quelques partisans obstinés de l'aéronautique cherchent à remettre la question sur le tapis.
En 1826, les journaux se décident enfin à y donner quelque attention. Le _Spectateur militaire_ publie un excellent article où l'auteur, M. Ferry, prédit l'oubli des traditions et la perte, peut-être irréparable, des découvertes déjà acquises. C'était déjà plus qu'à moitié fait.--L'opinion publique s'émeut: une commission militaire est chargée d'un rapport. Ce rapport est enfin publié et, favorable à la question, il va, comme de juste, et à la tradition fidèle, s'enfouir dans les cartons.
Lors de l'expédition d'Alger, l'aéronaute Margat obtient l'autorisation d'accompagner l'armée.--Le ballon fut emporté, rapporté, payé, sans avoir même été déballé, et tout fut dit.
En 1848-49, les Autrichiens emploient, devant Venise, de petits ballons enlevant des bombes. Mais les courants de vent reportent ces envois sur les assiégeants qui s'empressent de renoncer au procédé.
Enfin, en 1854, on essaya, à Vincennes, je crois, dans les plus mauvaises conditions et partant sans succès, de faire tomber d'un aérostat captif des projectiles détachés par un mécanisme électrique.
Que je remercie maintenant un brave et charmant officier qui fut pour moi un ami de quelques jours, et que je n'ai pas revu depuis des années. C'est à une intéressante brochure de M. de Gaugler que je viens d'emprunter sans façon ces détails pleins d'intérêt.
Inutile de dire que M. de Gaugler concluait à la réorganisation immédiate des Compagnies d'Aérostiers Militaires,--et je ne résiste pas au plaisir de le citer encore:
Abordant les objections:
«La question des armes de précision est moins sérieuse qu'elle ne paraît de prime-abord, dit-il: un ballon distant de mille mètres et élevé de cinq cents, n'est pas un but facile à atteindre, et est, à cette distance, un observatoire commode. Les anciens aérostiers ont eu les leurs percés à Frankenthal et à Francfort,--à Frankenthal de neuf balles, et ils eurent le temps de rester encore trois quarts d'heure en observation avant d'être forcés de descendre. Il n'y aurait de vraiment redoutables que les projectiles porteurs d'une houppe d'éponge de platine...»
Mais rassurez-vous!
«... Au pis aller! poursuit M. de Gaugler, on sauterait, et cela n'arriverait pas tous les jours.»
Et il termine, plein d'une douce philosophie:
«Ce sont des désagréments dont il est difficile de s'affranchir absolument à la guerre.»
Vous comprenez si, en relisant ce charmant final, j'ai du regret de ne pouvoir en ce moment serrer dans la mienne la main qui l'a tracé.
Pour en finir avec les Aérostiers militaires, et en attendant qu'un pouvoir intelligent apprécie enfin la nécessité de reconstituer ce corps précieux, je ne connais rien de plus émouvant ni de plus chevaleresque que cet épisode de la vie de Coutelle devant je ne sais plus quelle tranchée.
Il faisait un vent formidable et les soixante-quatre hommes qui retenaient son ballon par les deux cordes de l'équateur étaient entraînés à de grandes distances, et enlevés parfois restaient suspendus. L'aérostat était tantôt soulevé, tantôt repoussé avec furie contre terre; les barres de bois qui forment le plancher de la nacelle avaient volé en éclats: Coutelle était à son poste, dans le panier, cramponné aux cordages, guettant le moment du _Lâchez tout!_
Trois fois l'ouragan avait semblé vouloir écraser l'aérostat et l'aérostier sur le sol.
Tout à coup, des lignes ennemies, on voit accourir des hommes agitant le drapeau parlementaire. On les conduit au commandant français:
--Le général qui nous commande, dit l'un d'eux, vous demande de ne pas permettre que ce brave officier expose ainsi plus longtemps ses jours; il ne doit pas périr par un accident étranger à la guerre. Nous lui apportons l'offre de venir relever en toute liberté l'intérieur de nos fortifications.
Coutelle, à qui on transmet la proposition, la refuse, et, quelques minutes après, s'enlève, superbe, au-dessus de l'ennemi.
Ailleurs et plus tard, en 1793, au siége de Mayence, les Prussiens cessent leur feu pour donner aux Français le temps d'élever dans un des bastions la tombe du général de génie Meusnier,--«le plus remarquable des auteurs aérostatiques,» dit Marey-Monge,--qui vient d'être tué par un boulet.
Il est pour l'écrivain, avant l'heure précise où il va prendre la plume, certaines lectures qui le diatonisent, et semblent, comme le cheval de course, l'entraîner.
J'ai bien des fois pensé que, si j'étais général, la veille d'une bataille, je ferais mettre à l'ordre du jour, dans les chambrées ou sous les tentes, la lecture à haute voix de la plus héroïque et la plus généreuse des épopées: le _Goetz de Berlichingen_, de Goethe--que je n'ai jamais relu sans sentir frémir mon coeur et mes muscles se roidir de vaillance.
Mais j'ordonnerais aussi que chaque bataillon eût au moins deux exemplaires de la noble histoire de nos vaillants Aérostiers de la République.
III
La Cadastre par la Photographie Aérostatique. -- Arpentage au daguerréotype en ballon. -- Avantages. -- Moyens. -- Un partage Breton. -- L'instantanéité. -- Où en est le cadastre en France et en Europe. -- Les Pilones! -- Brevets partout. -- Payons l'amende! -- Alphonse Karr. -- Thermomètre des civilisés. -- Tentatives. -- Bataille du gaz et des iodures. -- La vallée de la Bièvre. -- Le Petit Bicêtre. -- Je me déteste! -- Victoire! -- Un souvenir à feu Legray.
Mais _cedant arma_--et parlons un peu de ce qui me touchait surtout dans mon idée de Photographie Aérostatique.
J'avais vu là une application première aux opérations cadastrales qui m'avait particulièrement transporté.
Cette oeuvre gigantesque du cadastre, me disais-je, avec son armée d'ingénieurs, d'arpenteurs, de chaîneurs, de dessinateurs, de calculateurs, a demandé trente ans de travail et plus,--pour être mal faite.
Cette oeuvre aujourd'hui, avec le même personnel, je peux l'achever en trente jours--et l'achever parfaite.
«Un bon aérostat captif et un bon appareil photographique à objectif renversé, voilà mes seules armes.
«Plus de triangulation préalable, péniblement échafaudée sur un amas de formules trigonométriques; plus d'instruments douteux, planchettes, boussoles, alidades et graphomètres; plus de chaînes de galériens à traîner à travers les vallées, les terres labourées, les vignes, les marais!
«Plus de ces travaux incertains, préparés sans unité, poursuivis, achevés sans cohésion, sans contrôle, par un personnel insurveillé auquel le billard du bourg voisin peut faire parfois oublier les heures du travail!
«Miracle! moi, qui ai professé toute ma vie une haine de la géométrie qui n'a d'égale que mon horreur contre l'algèbre, je produis avec la rapidité de la pensée des plans plus fidèles que ceux de Cassini, plus parfaits que ceux du Dépôt de la guerre!
«Et quelle simplicité de moyens! Mon ballon maintenu captif à une hauteur toujours égale de mille mètres, je suppose, sur les points strictement déterminés à l'avance, relève, d'un coup, une surface d'un million de mètres carrés, c'est-à-dire de cent hectares, et, comme dans une journée on peut en moyenne parcourir dix stations, je lève le cadastre de mille hectares en un jour, à peu près la surface d'une commune.
«Voici l'arpentage au daguerréotype, le véritable état de lieux qui fait foi pour la délimitation des héritages.»
Jadis en Bretagne, quand il y avait un partage de biens entre deux familles, les parents amenaient des deux parts tous les petits enfants. On plaçait les bornes indicatives,--et, aussitôt, de se précipiter sur les petits et de les combler d'un grêle de torgnoles: «--Vous vous rappelerez ainsi cette journée et à quelle place respectée désormais les bornes ont été placées!»
Nous avons renoncé depuis assez longtemps à ce procédé mnémotechnique un peu primitif,--mais par quoi l'avions-nous remplacé?
À l'avenir, plus de contestations, plus de procès possibles,--même en Normandie.
Certitude absolue!--car rien ne m'est plus facile que de redresser mathématiquement les aberrations de sphéricité de mes appareils, s'il y en a,--et j'ai trouvé à l'art créé par l'immortel Daguerre, son application la plus extraordinaire et la plus utile!
C'était un beau projet,--je ne consentirai jamais à dire un beau rêve.
Je savais bien la difficulté première contre laquelle j'avais à lutter:--la mobilité de ma nacelle, si captive qu'elle fût, de par les mouvements de haut en bas, de bas en haut, d'arrière en avant, d'avant en arrière, de gauche à droite et réciproquement, sans parler des mouvements rotatoires,--et aussi de tous les combinés de ces mouvements entre eux.
Mais on connaît aussi quels perfectionnements à atteints la photographie quant à l'instantanéité, et le moindre praticien sait que, quelle que soit la rapidité des produits photochimiques qu'il emploie, cette rapidité s'accroît en raison de l'éloignement de son objectivité.--Sans compter qu'à défaut de tout, il me serait resté encore ce bon M. Carmien (né à Luze ou de Luze, comme il l'entendra), qui en a bien vu d'autres, et qui se charge d'arrêter les ballons sur place, avec la garantie du vénérable sieur Moigno!
Comme résultat financier,--au point de vue privé du _business_,--pas d'opération plus merveilleuse. Je m'étais renseigné et on m'avait répondu:
Qu'à la vérité tous nos départements étaient cadastrés, moins la Corse, mais tellement mal que nombre de localités de la Seine, de l'Eure, etc., venaient de prendre le parti de recommencer les études par trop imparfaites. Ces révisions ne coûtaient pas moins de six cent mille francs au budget pour trois ou quatre départements, sans compter les centimes additionnels que s'imposaient extraordinairement les communes,--en tout près d'un million par an.
(Et plus tard, avec quel chagrin et quel haussement d'épaules je vis s'élever, dans notre Paris même, ces gigantesques, coûteux et dérisoires _pilones_ qui ne servirent absolument à rien.--J'aurais fait leur besogne en une journée!)
J'allais plus loin encore. L'Angleterre n'a point de cadastre; tout au plus une sorte d'état civil de la propriété domaniale.
Rien en Russie.
Presque rien en Allemagne,--où le besoin d'un bon cadastre se fait peut-être sentir plus qu'ailleurs.
En Belgique, l'imperfection.--En Piémont, Espagne, États-Napolitains, États-Romains, etc., etc., rien encore ou presque rien.
En Algérie, rien,--pas même une vraie carte!
Quels horizons pour ma ballonnerie!
J'écrivis aussitôt à mon fidèle mandataire, E. Barrault, de me prendre brevets partout,--ce qui coûte gros.
Et en versant les billets de mille, je me rappelais ce qu'a écrit avec une si vaillante et généreuse insistance mon excellent ami Alphonse Karr, ce profond et spirituel bon sens,--à savoir que, parmi les supplices et tortures en tous genres qu'était bien averti d'encourir tout fou assez oublieux de lui-même pour créer une invention utile à ses semblables, le coût du brevet était le premier et le moindre, suivant la loi des gradations.
Vous vous rappelez à peu près comment Karr formula la chose:
Art. 1er. Tout imbécile de génie qui aura fait une découverte précieuse au bonheur du monde est d'abord condamné à payer l'amende, sans préjudice des autres peines à encourir.
Et je remarquais en effet, et à l'appui de la formule si nette, si profondément juste, de Karr,--que les pays le plus en retard dans la civilisation universelle sont ceux où cette amende atteint le plus haut chiffre.
Nous croyons pouvoir affirmer que c'est en France que l'amende du brevet est la moins chère.
Voilà donc mes brevets pris. Il ne s'agit plus que de voir si j'ai eu raison.
Et je me mets bien vite à faire gonfler des ballons. J'installe sur ma nacelle une tente d'étoffe orange doublée de noir appendue au cercle,--et je monte, et j'opère.
Rien d'abord.
D'autres essais sont également infructueux.
Ces essais coûtaient trop cher, et présentaient trop de difficultés autres pour être renouvelés et suivis comme ils auraient dû l'être.--Et puis j'avais besoin de gagner mon pain de chaque jour; une ascension de cette nature ne s'improvise pas, et quand j'étais en l'air, ma maison de photographie souffrait.
Le très-grand, le seul obstacle réel peut-être à ma réussite, consistait dans le matériel aérostatique même que j'étais bien forcé d'employer.
Les ballons forains qui me servaient, faute de tout autre spécial dont l'établissement coûteux m'était interdit, ces ballons trop courts de base vomissaient, par leur appendice ouvert immédiatement sur mes cuvettes, des flots d'hydrogène sulfuré,--et le dernier élève photographe sautera en l'air en pensant au joli ménage que mes iodures devaient faire avec ce diable de gaz.--Autant eût valu essayer d'allumer de la braise au fond d'un seau d'eau.
J'étais désespéré,--et je ne lâchais prise, pourtant.
Une fois, après un dernier échec, je donnai, comme les fois précédentes, l'ordre de _lâcher tout_. Comme le pâtissier qui mange son fonds faute de pratiques, je m'offrais, après chaque essai photographique manqué, le plaisir d'une ascension libre.
Nous allâmes tomber, une heure après, dans une vallée charmante et déserte qu'on appelle la vallée de la Bièvre, au Petit-Bicètre, à deux ou trois lieues de Paris.
Il n'y avait pas de vent,--et une voiture, que j'avais frétée exprès, amenait presque en même temps que nous sur le lieu de la descente mon préparateur et mon domestique.
Je pris une résolution:
--Nous allons laisser le ballon sur place, en fermant l'appendice. Il n'y a pas de danger, puisque le gaz n'a pas à se dilater cette nuit, bien au contraire. Je remonterai demain matin à la première heure, avec des bains neufs apportés tout exprès,--et nous verrons bien!
Le ballon est en effet amarré à des pommiers, la nacelle chargée de pierres meulières, et le tout est laissé à la garde de mon brave et noir Siméon,--avec mon manteau et les provisions d'un bon feu pour toute la nuit, bien entendu.
Retour sur les lieux le lendemain matin: le temps est couvert, il tombe une brume grise et glaciale. N'importe!
La nacelle est vidée: j'y remonte. Le ballon s'élève d'un mètre et retombe. Le gaz a perdu sa force pendant la nuit, et en outre le filet et les manoeuvres sont alourdis par la rosée et cette petite pluie fine si inopportune.
Je ne veux pas désespérer. Je débarrasse la nacelle de tout ce que j'en puis retirer: je quitte ensuite ma redingote, puis mon gilet, puis mes bottes que je jette à terre; je...--comment dire cela? Débarrassé quant à l'extérieur, je me déleste encore de _tout_ ce qui peut m'alourdir,--et je m'enlève à 80 mètres environ!...
J'avais emporté ma plaque toute préparée.--J'ouvre et referme mon objectif, et je crie impatient:
--Descendez!
On me tire à terre, je saute d'un bond dans l'auberge où tout palpitant je développe mon image...
Bonheur!--Il y a quelque chose!
J'insiste et force: l'image se révèle, bien effacée, bien pâle, mais nette et certaine.--Ce ne sera qu'un simple positif sur verre, très-faible, tout taché, mais qu'importe! Je sors triomphalement de mon laboratoire improvisé.
Il n'y a pas à nier! Voici bien les trois uniques maisons dont se compose le tout petit village appelé le _Petit-Bicêtre_: une ferme, une auberge et la gendarmerie,--ainsi qu'il convient dans tout Petit-Bicêtre civilisé.
On distingue parfaitement les tuiles des toits,--et sur la route une tapissière dont le charretier s'est arrêté court devant le ballon.
J'avais eu raison! la Photographie Aérostatique était possible,--quoi qu'en eussent dit, pour m'en détourner d'abord, les plus sérieux de mes confrères, et entre autres ce pauvre et bon Legray,--si déplorablement perdu pour nous, qui mourait il y a quelques mois en Égypte, loin de ses amis et de ses enfants.
IV
Déception. -- M. Andraud. -- Que le diable l'emporte, d'abord... et le rapporte bien vite! -- Les _desiderata_ d'un homme de génie. -- Une idée dans l'air. -- Le monsieur assis et le monsieur debout. -- L'expédition d'Italie. -- Mes conditions. -- Tout de suite! -- Un autographe de cinquante mille francs. -- Nadar au ministère d'État. -- M. Fould me bat froid. -- Les feuilles sèches. -- Un ballon brûlé. -- Les _Commentaires de Godard_. -- Un schisme. -- Moralité: HISTOIRE DU JEUNE HOMME QUI A RENDU LES QUINZE MILLE FRANCS.
J'étais transporté de joie...--mais quel coup de foudre le soir même de ce beau matin-là!
Un ami m'arrive à l'heure de dîner. Je lui raconte avec tout mon lyrisme habituel quand j'ai enfourché un dada nouveau, et ma théorie, et mes espérances brevetées, et mon expérience du matin, et je cours chercher mon cliché victorieux, si laid qu'il soit...
--Mais, mon pauvre bonhomme, c'est connu, ton affaire! J'ai lu tout cela, il y a un mois à peine, imprimé tout au long.--Et même _il y avait_ à l'Exposition de cette année des photographies faites en ballon...
Je dus passer du jaune au vert.
L'ami terrible continuait:
--Le livre est fort bien fait. Il est d'un monsieur.... monsieur... attends donc!--Un monsieur qui a eu des rapports avec l'air comprimé... monsieur... Andraud!--c'est cela: monsieur Andraud.
Il m'est grimpé une buée de chaleur derrière les oreilles.
Je sonne, j'envoie dans deux directions à la recherche du livre... On me l'apporte enfin:--c'est qu'il a l'air très-honnête, ce scélérat de livre!
EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1855
UNE DERNIÈRE ANNEXE
AU
PALAIS DE L'INDUSTRIE
Sciences industrielles--Beaux-Arts--Philosophie
PAR
M. ANDRAUD
La science du pouvoir est de bien user du pouvoir de la science.
NAPOLÉON Ier.
PARIS
GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES
Éditeurs du _Journal des Économistes_, de la _Collection des principaux Économistes_, du _Dictionnaire de l'Économie politique_, etc.
RUE RICHELIEU, 14
Et chez l'auteur, rue Mogador, 4
1855
Je feuillette, fiévreux--et j'arrive à la page 97.
TOPOGRAPHIE
N° II. ARPENTAGE AU DAGUERRÉOTYPE
Le livre me tombe des mains!...
Comment n'ai-je pas su cela?... Quelle belle paternité perdue!... sans parler d'une douzaine de mille francs jetés là...
Accablé, j'ai repris le livre et je parcours, distrait...
Tout à coup:
--Mais, animal! m'écriai-je, tu ne sais donc pas lire!!!
L'animal n'avait pas su lire en effet, ou plutôt, comme tant de gens, il n'avait lu qu'avec les yeux.
Le livre du très-sérieux et très-savant M. Andraud était un livre de pure fantaisie: l'_Annexe_ de l'Exposition, c'était M. Andraud, à lui seul, qui l'avait construite, magnifiquement, il faut le dire, sans y ménager davantage les millions, que s'il eût été l'État ou s'il se fût appelé Pereire ou Rothschild,--et il avait entassé là tous les trésors fantastiques, mais non moins précieux, tous les _desiderata_ accumulés dans sa triple et féconde imagination de savant, de poëte et d'homme de bien.
On y trouvait successivement:--un système définitif de pavage,
les auvents couvre-trottoirs, l'escalier automoteur, la végétation instantanée, le filtre universel, les viandes végétales, la réforme du vêtement, un nouveau combustible, les brouettes à charge équilibrée, l'horloge à air, la force motrice universelle, le plan d'une maison d'habitation, le théâtre de la science, la propagation illimitée du son, l'arpentage au daguerréotype (!!!), etc., etc., etc.,
--et une foule d'autres ingéniosités, semées à pleines mains, sans précautions ni brevets d'aucune sorte.--Que lui faisait d'être volé, à ce millionnaire de l'idée!
Ce volume était à la science utile, ce qu'est à l'histoire contemporaine, moins nécessaire, le fameux livre de Geoffroy-Château--ce bréviaire du jour, que si peu de gens pourtant connaissent aujourd'hui--le _Napoléon Apocryphe!_
L'alarme avait été chaude,--si chaude, que je voulus voir le terrible homme qui l'avait causée, ce qui me donna l'occasion de faire connaissance avec un des esprits les plus éminents de Paris, et en même temps avec le plus modeste et le plus sympathique des hommes.--C'est malheureusement sur un tombeau que je dépose cette couronne en affectueux souvenir.
Je n'ai jamais eu la curiosité ni le temps de constater si le livre de M. Andraud avait paru avant ma prise de brevets, ou si j'avais pris mes brevets avant la publication du livre.
Peu m'importait désormais: je savais maintenant que son auteur était trop riche pour avoir eu besoin de me rien prendre, d'une part, et j'étais bien sûr, d'autre part, que, quant à moi, je ne lui avais rien volé.
Il y a à certaines heures des manières d'endémies synchroniques pour la pensée humaine. C'est à ce propos qu'il a fallu inventer la formule, le dicton:--Cette idée était dans l'air.
* * * * *
Je n'ai pas tout à fait fini avec la Photographie Aérostatique.
Je m'étais trouvé à un dîner du _Figaro_ à côté d'un monsieur, homme d'affaires fort intelligent dans sa partie, ma foi! que je connaissais banalement comme je connais cinq ou dix mille personnes à Paris.
Je lui avais parlé de mes espérances de ce côté.--Le monsieur me dit qu'il partait pour rejoindre l'armée d'Italie, et il me demanda s'il me conviendrait d'apporter à l'expédition mon concours, au cas où ce concours me serait demandé.
Je répondis affirmativement, cette expédition étant tout à fait de mon goût,--
--MAIS!!!...
--...mais j'aurais à poser certaine réserve que voici:
--Ayant passé l'âge de la conscription, n'étant réquisitionnable à aucun degré, et déclarant absolument à l'avance que je refusais toute espèce de rémunération quelle qu'elle fût, pécuniaire ou honorifique, je ne consentirais à partir qu'à la condition expresse--_sine quâ non_--que l'on me laisserait toute ma liberté personnelle, dès que je m'engageais, sur toute réquisition du commandement militaire et dans quelques conditions que ce fût, à faire mes ascensions photographiques.
Il était donc bien entendu que je n'aurais pas d'autres rapports avec ce commandement que celui des ordres à moi transmis. Je ne suis pas un quémandeur d'antichambre: je ne cherche pas du tout les conversations augustes et je suis de glace aux sourires bienveillants. J'apporterais donc très-volontiers mes services complètement désintéressés dans une campagne dont le but m'était sympathique, mais j'en tendais en revanche réserver d'ailleurs de la plus absolue façon la disposition complète de mon individu...
Les personnes civilisées qu'irriterait l'impertinence de cette outrecuidante sauvagerie sont priées d'être indulgentes:--mon défaut est si peu contagieux!
Huit jours après, au moment où je pensais le moins à cette conversation en l'air aussitôt oubliée, je recevais de je ne sais plus quel campement d'Italie une dépêche télégraphique de douze lignes, dans lesquelles se trouvait douze fois au moins le mot: _tout de suite!_
«On vous attend _tout de suite_, etc. Préparez _immédiatement_ votre matériel. J'arrive _aussitôt_ à Paris. _Nous avons_ un crédit de 50,000 francs.»
_Nous avons!_ m'inquiéta un peu. Comment diable pouvais-je, moi, être pour quelque chose dans l'obtention d'un crédit de 50,000 fr. auprès du gouvernement?
--Et puis le monsieur en question avait peut-être été un peu trop vite pour que je fusse bien certain de le suivre: mon fameux positif sur verre du Petit-Bicètre ne me garantissait pas rigoureusement une série non interrompue de succès.--Il fallait évidemment faire de nouveaux essais avant le départ. Je n'étais pas du tout d'humeur à aller me casser piteusement le nez là-bas!
Tout cela ne devait pas m'empêcher à toute éventualité de me mettre--_tout de suite_--à l'oeuvre, comme il m'était mandé.