À terre & en l'air... Mémoires du Géant

Chapter 25

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«Veuillez donc, monsieur, avoir l'obligeance de l'en faire disparaître et _d'insérer cette lettre_ dans votre prochain numéro.

«Agréez, etc.»

J'envoyai retirer bien vite à l'imprimerie le nom de M. V. Meunier de l'honorable compagnie de notre rédaction, puisqu'il s'y trouvait mal.

Mais, le nom ôté, je crus avoir assez fait en fournissant l'occasion d'un rapprochement entre MM. Meunier et Moigno: il avait été écrit que je serais le lien d'union entre ces deux âmes!--et décidé à ne plus fournir à M. V. Meunier, devant mon public, l'occasion de se gargariser avec--ses principes!--j'eus la petite malice de me refuser à la _réclame_ de la lettre à publier.

J'avais déjà donné à M. Meunier.

Ce n'était pas tout encore.

On m'apportait presque aussitôt un long article dans lequel,--sans nécessité d'aucune sorte, sans provocation, on l'a trop vu,--mais, au contraire, contre toute justice, contre toute vérité, je n'ai pas besoin d'ajouter contre les plus élémentaires convenances, M. Meunier vomissait contre moi douze colonnes,--tout ce dont il pouvait disposer,--d'injures les plus graves, d'imputations mensongères, de calomnieuses insinuations.

Le premier châtiment de cet inqualifiable article doit être la publicité que je vais lui donner.

Le lecteur va jauger ici la profondeur de certaines haines spontanées qui m'assaillirent, et il appréciera devant l'insolence, l'acidité, la perfidie, l'insistance de ces insultes publiées, si je me laisse trop aller à ma légitime indignation. Même en ce cas, il me semble que je serais peut-être excusable d'oublier un instant ce que, dans une conversation avec moi, quelques jours avant sa mort, reconnaissait mon cher et à jamais regretté Maître, Charles Philipon:

--Cette vérité que proclamait mon vieil ami, c'est que, pendant quelque vingt-cinq ans que j'ai travaillé, soit avec ma plume, soit avec mon crayon, dans les petits journaux,--terrain si glissant pour tant d'autres!--jamais, un seul jour, il ne m'arriva de manquer au respect de moi-même dans la personne des autres,--jamais je n'attaquai personne sur le terrain qui doit rester réservé,--jamais, au grand jamais, je ne m'oubliai à faire passer mon public par la vie privée de nos plus détestés adversaires.

Le feuilleton scientifique de M. Victor Meunier (_Opinion nationale_ du 11 octobre 1863), reproduit par lui déjà deux ou trois fois dans les recueils particuliers qu'il exploite et auquel ce livre va répondre, commence par le récit emprunté aux journaux anglais d'une ascension de MM. Glaisher et Coxwell.

Les deux aéronautes ont dépassé, affirme-t-il tout d'abord, l'altitude de 9 kilomètres,--c'est-à-dire sont parvenus beaucoup plus haut que MM. Gay-Lussac, Barral et Bixio.

Il raconte encore que pendant que M. Glaisher était sur son banc, ne voyant plus, incapable de mouvement, et même de l'usage de la parole, la tête tombant _tantôt_ sur l'épaule gauche, _tantôt_ sur la droite, puis en arrière;--M. Coxwell, privé de l'usage de ses mains gelées et devenues _presque noires_, saisit et fit jouer _avec ses dents_ la corde de la soupape.

M. Meunier a raison de n'avoir pas trop d'éloges pour les deux aéronautes anglais qui _courent ces nobles dangers_ dans un intérêt scientifique.

Mais ces trois colonnes enthousiastes, ces éloges emphatiques, ce récit héroïque accepté et affirmé sur la foi du premier traducteur venu, visent à autre chose. En glorifiant les deux aéronautes anglais--dont il se moque peut-être bien un peu en bon Français qu'il est,--M. Meunier prépare le bâton pour assommer son compatriote.--Le trait de la fin annonce qu'il s'agit ici du procédé _par écrasement_:--

«--Ces gens-là, dit-il, ont _le_ RESPECT D'EUX-MÊMES, celui de leur cause et celui du public.»

Et ceci dit, M. Meunier commence:

«Quant à l'ascension qui a eu lieu dimanche dernier au Champ de Mars, comme _elle ne se distingue en rien_ d'essentiel des _spectacles_ analogues donnés à la même place, et comme elle n'a aucun caractère scientifique, nous n'aurions rien à en dire si _on_ ne nous avait _annoncé_ que le produit de cette ascension et de celles qui suivront sera consacré à l'étude et à la réalisation d'un nouveau système de locomotion aérienne.

«Par ce côté, l'expérience nous touche (_SI ce NOBLE mot: expérience, est ici à sa place_...).»

Je laisse M. Meunier dire tant qu'il lui plaît que le premier gonflement et le premier départ du plus gigantesque aérostat à gaz qu'on ait jusque-là tenté d'enlever n'ont _rien_ d'intéressant; mais il me retrouve quand il reproche avec acrimonie au GÉANT, dont les produits sont destinés à un but scientifique, d'avoir été annoncé avec un fracas mensonger et dolosif. «--_Une profanation!_ dit-il en se signant. Une pareille entreprise n'avait besoin que d'être annoncée avec _l'autorité_ du savoir et du CARACTÈRE...»

Puis, s'apercevant un peu tard qu'il va un peu plus loin qu'il ne faut pour la conservation de ses oreilles, il entr'ouvre bien vite derrière lui la porte prudente par laquelle on se dérobe:

«_Sans prétendre_,--se dépêche-t-il de dire un peu trop lard,--qu'_on_ se soit écarté _en rien de sérieux_ des règles susdites...»

Mais le fiel qui le déborde lui fait presque aussitôt oublier cette précaution d'un instant, et vous allez le voir revenir immédiatement à l'injure et à la calomnie.

Or, les journaux et les affiches avaient publié les mesures du GÉANT _absolument telles que je les avais reçues,--sans contrôle, sans examen même,--de ses constructeurs_ et répétées en toute sincérité. Et ce n'est certainement pas M. Meunier qui pourra jamais faire douter de ma parole.--Le récent procès intenté par moi en police correctionnelle a témoigné que j'étais si peu au courant de ces fournitures que, sur première demande de mon constructeur,--malgré les limites très-rigoureuses d'un devis bien étudié, sur lequel, dans mon horreur trop connue des chiffres, j'avais à peine jeté les yeux,--je faisais remettre aux mains de ce constructeur un supplément de HUIT CENTS MÈTRES,--près de 6,000 _francs de soie_, dont je n'avais pas même l'idée de soupçonner un autre emploi. Tous ceux qui m'entourent, depuis le collége, sont trop au courant de l'extraordinaire, invincible rétivité de mon esprit devant tout ce qui est nombre, pour que je songe même à me défendre devant eux contre l'accusation d'avoir _groupé_ des chiffres lorsque, pour plaisanter mon inaptitude native et proverbiale aux plus puériles opérations du calcul, mes amis me promettent depuis si longtemps de me faire cadeau d'une montre _à une seule aiguille_, puisque la plus grande me trouble pour voir l'heure... Dans ces conditions-là, et sur un terrain où je suis si peu chez moi, on conviendra qu'il est surtout dur d'être accusé de supercherie. C'est comme si M. Meunier m'accusait de tricher au jeu, moi qui n'ai jamais de ma vie pu comprendre le jeu de piquet ni tout autre.--Il parait, d'après M. Meunier, que j'ai indiqué,--tel qu'on me l'avait dit,--l'emploi d'un total de soie que ne saurait comporter la dimension réelle du GÉANT.

Mais, puisque M. Meunier s'est si vite aperçu de la différence, j'aurais réellement été plus bête que je ne suis, à vouloir tromper sciemment, lorsque la fraude était si facile à démasquer; ceci soit dit pour la question morale qui me touche d'abord. Quant à la question matérielle, le point important me semble tout entier dans la _capacité_ réelle, c'est-à-dire dans la _force ascensionnelle_ du GÉANT.--Or, le GÉANT jauge-t-il,--oui ou non,--les six mille mètres cubes annoncés par lui? Là est toute la question, et M. Meunier n'a qu'à voir les livres de la _Compagnie du gaz_ qui a fourni nos deux ascensions.

Pour une simple, unique,--je ne dirai pas même inexactitude, mais contradiction--(et faut-il voir encore dans sa défense loyale les habitudes, les précédents de l'accusé, et comment il s'en tire, et le temps qu'il met, quand il a à compter de près la monnaie d'une pièce de cinq francs...)--Quelle abominable méchanceté a donc pu suggérer à cette âme toutes ces odieuses et outrageantes accusations!...

Quant à la publicité, j'avais dit, redit et crié sur tous les tons qu'il ne s'agissait là que d'un spectacle,--et ce ne pouvait être autre chose, aux premiers essais surtout d'un engin créé dans des proportions nouvelles aussi considérables. Quels motifs poussent donc si vivement M. Meunier à demander à ce spectacle autre chose que le spectacle, la seule chose promise? Et puisqu'il ne s'agit que d'un spectacle, quelle réserve morale, quels scrupules de nouvelle fabrique auraient pu empocher ici la publicité préalable, nécessaire, indispensable, essentielle de tout spectacle? tant que bien entendu les promesses de cette publicité seraient respectées.--Or, j'affirme que jamais, malgré mille difficultés que la moindre réflexion peut apprécier, jamais promesses en ce genre, plus loyalement mesurées, n'ont été plus loyalement tenues.

Quelle délicatesse si exquise, quelles pudeurs de rosière a donc cette sensitive, cette hermine du feuilleton scientifique, qui a nom Victor Meunier, pour pousser, devant le fait si simple d'un spectacle annoncé, ces cris de vierge qu'on viole?--Mais si le spectacle du GÉANT a mérité un reproche, c'est précisément le reproche contraire à celui de ce savant si vertueux au repos. C'est un Barnum qui a manqué là, malheureusement!--Quand mon lecteur a su les recettes et les dépenses du GÉANT, il a peut-être regretté avec moi l'absence d'un homme spécial qui eût su tirer réellement parti de cette grande et belle combinaison. Que notre vase de pureté, M. Meunier, vienne donc demander aux inventeurs de notre Association du _Plus lourd que l'air_, aujourd'hui constituée, et qui attendent, l'arme au pied, l'excédant de _leurs_ recettes sur _mes_ dépenses,--s'ils trouvent que la publicité du GÉANT a été exagérée?...

Mais ne laissons pas échapper l'homme vertueux et moral que nous avons eu le malheur d'effaroucher si fort; car il n'a pas fini.

Il reproche aux affiches d'avoir SIMULÉ sur la nacelle, _comme dans les défilés du Cirque_, un plus grand nombre de voyageurs qu'elle n'en devait porter, _pour_ LAISSER _croire au public_, etc.--Or, j'ai eu la curiosité de compter les bonhommes de l'affiche; le hasard veut qu'il y en ait juste TREIZE, nombre exact des passagers de notre première ascension. Il y en eût eu même quatorze que je ne me considérerais pas encore tout à fait pour cela comme un fripon.--J'ajoute encore qu'en captivité, avant la seconde ascension, le GÉANT enlevait à plusieurs reprises, devant la foule réunie au Champ de Mars, _trente-cinq_ artilleurs...

Il nous accuse d'avoir FAIT CROIRE que nous allions aux Antipodes, quand on ALLAIT à deux pas.

(--Ah! si j'aimais les procès, quels jolis cas de _calomnie_, bien précisée, bien caractérisée, avec la plus pure et trop évidente _intention de nuire_!...)

La descente, trop involontaire, de Meaux, expliquée aujourd'hui, et notre chute en Hanovre, _après avoir accompli la plus grande trajectoire aérostatique connue_, témoignent contre ces vilaines accusations de duplicité et de supercherie que M. Meunier corrobore avec nos enveloppes de lettres en plusieurs langues, parmi lesquelles il affirme avoir vu--_la Chinoise!_

Il prétend qu'avec un _spectacle vulgaire en tout point, on a jeté de la poudre aux yeux des niais_... que le MENSONGE(--!...) ne sert que des intérêts _individuels_.....

Il reproche aigrement de n'avoir pas rapporté de notre première ascension,--quatre heures de nuit noire!--un RAPPORT _scientifique_, et demande une relation,--mais avec l'insolente condition que cette relation _sera exacte!_...

En passant, et éperdu de male-rage jusqu'à mordre sur les mots les plus intelligibles, il affirme doctoralement qu'en physique une pression intérieure de 6,000 mètres de gaz sur l'enveloppe de soie _n'a pas de sens_.

Il stigmatise la spéculation des passagers à 1,000 fr.,--bien que, je le répète, sauf deux voyageurs sur les vingt-trois de nos deux voyages, tous les autres, connus de moi ou inconnus, ont reçu l'hospitalité plus que gratuite.

Il a, de ses yeux, lu dans les chroniques des journaux qu'il y avait, au moment de l'ascension, _quarante mille_ femmes en larmes (--il y en avait peut-être au moins une?...--) et il se moque fort de ces larmes, puisque, dit-il, à moins d'être avec des imprudents et des ivrognes, il n'y a pas _l'ombre de danger_... mais _à la condition_ que désormais les voyageurs du GÉANT n'écouteront absolument que MM. Godard, qu'il ne pouvait manquer d'honorer de sa garantie,--_hommes qui savent leur métier_, affirme-t-il.

Il termine enfin--toujours la petite pièce après la grosse!--en exposant un système qui est _sien_, n'hésite-t-il pas à dire, pour la direction des ballons: _Enveloppe imperméable au gaz,--Ascension et descente sans perte de lest ni de gaz,--Forme allongée_, etc., etc. (Voir tous les ballons dirigeables, en espérance, depuis Blanchard, 1783, jusques et y compris Carmien de Luze, 1864.)

«Si on avait cela, finit-il héroïquement,--on irait porter des armes à la Pologne;--avec l'aviation, que lui porterait-on?--des lettres.»

Comme on le voit, rien ne manquait. À ce moment-là, notre chute en Hanovre n'avait pas encore souffleté cet article qui apprenait au public que je l'avais volé, qui lui affirmait que j'étais tombé à Meaux _avec préméditation_. Tous ces grands mots, toute cette pédagogie déclamatoire et pompeuse: convenances, qualités morales, noblesse, dignité, loyauté, étaient autant d'antinomies écrasantes.

Rien n'était oublié ni épargné, jusqu'aux intentions mêmes, et devant l'odieux de cette diatribe empoisonnée contre ma personne, disparaissait le préjudice qu'elle voulait porter à mon entreprise.

Pour atteindre ou plutôt pour me donner en marche-pied à ceux qui devaient atteindre la plus grande et la plus utile des vérités, j'avais oublié bien plus encore que mes plus personnels, immédiats intérêts: je m'étais lancé, moi, la plus proverbiale incapacité en fait de chiffres, dans une combinaison financière effroyable, et j'y avais engagé le pain des miens, ma vie et mon honneur. Un accident quelconque, quelques gouttes de pluie seulement, et j'allais peut-être tout à l'heure être deux fois ruiné, ruiné en l'air, ruiné derrière moi sur terre; peut-être dans quelques jours allait-on me ramasser broyé,--et devant tant de risques pour toute récompense, après tant de difficultés déjà et de chagrins,--à la veille même de cette seconde tentative, qui devait être autrement meurtrière que l'autre,--je me voyais bafoué, insulté, provoqué avec cette profusion d'insolence et cette violence de haine.

Et, pour comble, lié par les inexorables engagemens de mon départ imminent et forcé, je devais attendre pour tirer vengeance de l'injure. Débiteur à la fois et créancier vis-à-vis de mon honneur et de la plus brûlante des dettes, j'étais forcé de me demander et de me donner du temps.

J'avais eu d'abord en effet la naïveté de croire à une réparation!

Mais je ne devais même pas avoir le bénéfice de cette satisfaction si légitime,--et lorsque vint le moment où il me fut enfin donné d'appeler ma cause:

--Que prétends-tu faire? me fut-il répondu par la voix la plus autorisée en ces matières que je connaisse au monde:--Marcher là où le sol manque? T'exposer au plus ridicule des ridicules, à la dérision qu'encourt le bravache qui donne de son épée dans l'eau?--Tu finirais par être plus que naïf. En effet, tu as raison, à chaque ligne, l'offense; à chaque mot, l'injure; le venin, partout!--. Mais, vois donc comme chacune de ces lignes est mesurée juste par son auteur et juste pesé chaque mot;--ce n'est pas précisément toi qui as menti, mais les journalistes qui ont parlé pour toi;--tu as fait litière de ta respectabilité, de ta dignité, de ta probité, de ton honneur; mais remarque donc avec quelle cauteleuse précaution ton agresseur se dépêche de s'accroupir derrière cette réserve: _sans prétendre qu'on se soit écarté en rien de sérieux des règles susdites_!...--Ne lis-tu donc pas, jusqu'au fond de ses entrailles, cet homme-là, après cette seule phrase qui vaut trois volumes? Sans avoir complètement oublié tout ce que nous avons vu dans notre expérience de ces choses, toi et moi, sans être complètement fou, peux-tu croire un seul instant que les témoins, triés et choisis avec le soin voulu par ton glorieux adversaire, lui permettront jamais de se battre, au cas où il en feindrait quelque envie?--Et quand nous lui poserons la question, ne l'entends-tu pas d'ici crier, comme anguille de Melun, que notre prétention «--_est la négation absolue du droit de discussion, droit qu'il estime sacré_?» Comprends donc que tu n'as qu'une chose à faire: passe outre et va à ton affaire, et si ta narine est mal affectée, tourne la tête.--Crois surtout qu'il n'y a pas de vengeur devant l'opinion publique comme l'Acte accompli!

Avait-elle raison, cette parole que j'avais tout exprès appelée sur place de quelque cent lieues?--L'avis de M. Meunier me manque ici.

En l'attendant, je vais vous dire ce que pèse, comme savant, ce Métaphraste de bas de page qui écrasait mon ignorance avec une importance si dédaigneuse.

Nous n'avons pas besoin de poursuivre sur toutes les cases du damier scientifique cet encyclopédiste pondeur d'âneries. Restons avec la seule électricité.

Eh bien! c'est ce même farceur scientifique, beaucoup plus gai qu'il n'en a l'air, qui pondit de tout son sérieux ce mirifique canard électrique--qui, de journaux en journaux, passé comme un _petit bonhomme vit encore_,--fit au moins une fois le tour du monde.

On venait d'installer le service télégraphique: les paysans avaient ramassé quelques oiseaux qui, effarée entre les deux crépuscules étaient venus s'assommer, la nuit, contre les fils.

Cette explication trop simple n'eût pu contenter un savant aussi complexe, et, du journal où on le payait, pour instruire son prochain, il expliqua aux abonnés ébahis--comme quoi ces pauvres oisillons, imprudemment posés sur les fils, avaient été foudroyés par le fluide télégraphique!...

Notre savant, par trop peu soucieux de l'ABC de la physique, oubliait seulement, pour ne pas mentir, trois petites conditions préalables:--un rien!--

1° Que les fils eussent été dénudés de leur enveloppe isolante;

2° Que la décharge électrique fût assez forte pour tuer d'abord une mouche,--que l'oiseau aurait pu manger avant de choir;

3° Que l'oiseau touchât rigoureusement d'une patte le fil et de l'autre patte la terre,

Etc., etc., etc.

Et voilà l'homme qui me reprochait avec cette superbe de manquer de «--l'_autorité du savoir_.»

Et les fameux escargots sympathiques, contrôlés par lui!

Et n'est-ce pas lui encore, ou l'autre, son digne confrère et ami, qui voyait mûrir les raisins sous le regard du Prussien Rayomir?--J'entends encore les éclats de rire de l'inventeur, ce pauvre L. Paillet!

Que vous disais-je des gens qui ne savent pas le métier qu'ils font? et quelles étrivières mérite celui-ci?

Mais que vais-je chercher dans la série sans fin des bévues de ce grotesque sérieux, né pour égayer les corridors de l'Institut, dont il guettera vainement à jamais la porte, entre-bâillée dans ses rêves secrets, et dont la suffisante ignorance faisait le désespoir du grand Arago!--Il n'est académiciens pires que ceux qui crèvent la jaunisse de ne l'être point.

Ne l'entendez-vous pas encore grincer des dents à la pensée que deux honnêtes gens sur vingt-trois ont payé une place qu'ils occupaient dans le GÉANT, et s'efforcer d'ameuter les passants contre le spéculateur cupide--moi!--qui repousse inexorablement de la nacelle les savants pauvres--_exclus par le tarif!_...--dit-il avec amertume et tout indigné.

J'ai accueilli, comme on le sait--et comme je le sais trop, quiconque s'est présenté, connu ou inconnu,--quitte à ne pas recommencer, pour causes...--Pourquoi ce savant M. Meunier n'est-il pas venu se présenter comme tous ces ignorants-là? Qui lui a fermé la porte au nez? Puisqu'il prise si fort les observations qu'on doit rapporter de là haut,--pourquoi n'y est-il pas monté observer, au lieu de nous qui ne savons rien faire?

Montez donc, Monsieur! Et comment n'avez-vous pas tâté de ces voyages beaucoup plus tôt déjà, lorsque les ballons de l'Hippodrome ouvrent au premier venu une hospitalité si facile?

Comment! vous nous apportez sous votre bras un poisson aérostatique dirigeable, et vous n'avez pas encore eu seulement l'idée primordiale d'essayer ce que vaut le petit vent frais dans une descente aérostatique?--Montez donc, Monsieur!

Montez! Et je vous garantis que vous en apprendrez là plus en une demi-heure sur la Navigation aérienne, que vous n'en avez rêvé creux dans toute votre vie!

Montez donc! Les autres savants y sont montés: Gay-Lussac, Barral, Bixio en sont même revenus.

Montez! Vous persiflez avec tant de grâce l'impossible supposition d'un danger!

Montez!--Mais montez donc, Monsieur! Les femmes y montent!...

Mais je n'oublie pas surtout que cet héroïque savant m'avait--la critique scientifique est un sacerdoce!--rappelé au RESPECT DE MOI-MÊME!!!--en cachant le sein de Dorine.

Il m'a donc donné le droit réciproque de l'examiner sur ce terrain délicat, et il a essuyé lui-même mes verres de lunettes.--Voyons donc, à son tour et de bien près, mais avec toutes précautions, ce que pèsera _l'autorité du caractère_ de ce précepteur public de morale et de maintien!

Je n'irai pas plus loin que le possible, qu'il se rassure! et sans aller chercher quatorze heures à midi, je ne prétends lui demander qu'un tout petit bout d'explication sur le chiffon de papier que je tiens dans ma main.

Ce n'est rien, moins que rien, sans aucun doute!--car un personnage si terriblement sévère quand il s'agit de morigéner les autres et de les rappeler au RESPECT D'EUX-MÊMES!--doit être bien plus attentif encore et rigoureux pour lui dans l'exercice des «_fonctions scientifiques_», comme il dit à pleine gorge, _qu'il a lui-même l'honneur de remplir_...

C'est une espèce de circulaire, paraît-il, adressée par lui à ceux des industriels, ses abonnés,--qui ne sont pas les moins à leur aise, je suppose d'après le proverbe.

L'intègre écrivain veut, dit-il, introduire des améliorations dans son journal, _cette oeuvre utile_. Manquant, comme Cabochard, de l'argent nécessaire, _il a eu d'abord l'idée_ d'émettre des actions;--mais, au lieu de parts d'intérêts à servir, et reconnaissant, en toute humilité, que ce n'est pas précisément _l'appât des bénéfices_ qui peut ici _déterminer_ son monde, il lui a paru plus convenable d'emprunter à chacun de ces privilégiés, cent francs pour un an:

....Foi d'animal, Intérêt et capital!

Et voilà sa péroraison:

«_Si votre réponse_ RÉALISE MON ESPOIR,--termine l'humble postulant...--_je ne vous parlerai pas de_ MA GRATITUDE, _qui vous sera_ SI NATURELLEMENT ACQUISE. _Mais je serais heureux qu'_UNE OCCASION _me permît de vous en témoigner toute la sincérité_.»

_J'ai l'honneur, etc._

VICTOR MEUNIER.

Voyez que je ne veux même pas me donner la petite malice,--si facile!--de rien souligner dans ces quatre lignes dont tous les mots semblent sauter d'eux-mêmes dans les casses aux _italiques_ et aux _majuscules_.

Mais--sans soupçonner un seul instant encore et _sans prétendre_--comme lui pour moi, Dieu m'en garde!--_qu'il se soit ici écarté en rien de sérieux des règles prescrites_,--j'entends bien, par exemple! réserver ici tout mon droit d'aider M. Meunier à chercher le moyen de prouver _sa gratitude, si naturellement acquise_. Il en est peut-être bien embarrassé tout le premier, et il guette les occasions, a-t-il dit.

Passons donc en revue les diverses occasions ou procédés connus pour _prouver une gratitude naturellement acquise_.

D'abord, pour _prouver sa gratitude naturellement acquise_, qui donc se permettrait d'empêcher M. Meunier, par exemple, de se livrer à l'élève du lapin en laveur de ses prêteurs, et de leur envoyer à chacun une gibelotte par semaine?--Voilà une _occasion_.