À terre & en l'air... Mémoires du Géant
Chapter 24
«La cabane de bûcheron, où je la retrouve enfin meurtrie, méconnaissable,--et où on apporte bientôt sur la paille, à côté de nous, le pauvre Saint-Félix, le bras droit cassé,--sanglant, effroyable, décortiqué--littéralement--par tout son triste corps dès la plante des cheveux...
«Puis la douloureuse translation à Rethem, où docteur et paysans nous pillent à l'envi, malgré la vigoureuse protection du brave Thirion, qui, seul des valides, ne nous abandonne pas, et qui, là encore, est obligé de mettre le pistolet au poing contre tout un village, qui veut, au départ, dételer les chevaux de nos charrettes.
«Puis Hanovre, où nous n'avons plus qu'à remercier depuis la reine et le roi, qui, chaque matin et chaque soir, nous envoient des profusions de fleurs et de fruits,--et notre visiteur assidu, l'aide de camp comte de Vedel, qui veut absolument monter avec moi à la première ascension du GÉANT,--et le secourable et si regrettable ambassadeur de France, le marquis de Ferrière Le Vayer, et l'ambassadrice,--la charité chrétienne--(hélas! une veuve désolée aujourd'hui!)--et l'habile et désintéressé docteur Muller, avec ses aides,--et notre grand professeur Richard, accouru au premier appel,--et le chancelier Fourcade, et notre compatriote Marais,--et mon confrère Lulves,--jusqu'à la modeste femme de chambre, empressée, intelligente, si providentiellement mise à la disposition de madame Nadar, à notre arrivée, par madame de Ferrière le Vayer.
«Quoi encore?--L'enfant arrivant sur dépêche, au milieu de la nuit, courant plus vite que tous et appelant dans l'ombre, derrière la porte qu'il cherche:--_Maman, maman!_...--Et les cris de sa peine devant ces visages décomposés, méconnaissables, qu'il a failli ne plus revoir jamais!...
«Et ces lettres si affectueuses des plus aimés et des plus aimants,--Sand, Barbès, Louis Blanc, Hanquet, etc.,--comment les nommer tous?
«Et le retour à Paris, où le docteur Richard et mon très-cher maître Pelletan me découvrent décidément une fracture simple du péroné droit, dont l'état premier des jambes, enflées et noires comme celle des noyés, avait dû retarder l'insignifiante constatation.--Une misère! La bretelle du fusil rompue!
«--Ce dont le Godard,--s'excusant peut-être...--s'obstinait à me dissuader avec une puissance de dénégation extraordinaire, l'os péroné n'étant pour lui qu'une chimère, un rêve:--_M'sieu Nadar, gn'y a pas d'os c't'endroit-là, c'est z un nerf!!!..._
--«Et les innombrables visites des bons amis, anciens et nouveaux,--dont une que je veux dire, seule: celle de Ferdinand de Lesseps, qui vient tendre la main à celui qu'il ne connaissait pas hier....--Ah! moi aussi, je le percerai mon Isthme!...
«Et sur le bras de ce bon Delair, une soeur de charité avec des moustaches,--mon départ, clopin-clopant, pour Londres, où je vais disposer l'exhibition du GÉANT disloqué--(les Invalides sitôt, au lieu de nouvelles campagnes!...).--Et là, cette fraternelle hospitalité de la presse, et cette touchante sympathie de tous dans ce grand pays où est respecté celui qui Veut faire!
«Et que de choses après cela!--Le retour sur Paris sous une grêle de tuiles,--et l'insulte sur les murailles,--«Le Feu dans la maison, à la fois, «et les punaises, c'est trop!»--me disait un qui compatissait;--et les brochures,--et les lettres héroïques que fait écrire aux journaux le Godard qui ne peut mieux, dans lesquelles il a tout sauvé et où nous faisons, en deux endroits, nos soixante petites lieues à l'heure,--et l'homme de Seine-et-Oise déclarant publiquement, en wagon, que «--je n'avais emmené ma femme, au su de tous, que pour m'en débarrasser!...»--Et ce bon Moigno, qui n'oublie rien, lâchant sur moi un de ses sous-diacres.--Et mon journal l'AÉRONAUTE atteignant le chiffre glorieux de 42,--je dis _quarante-deux_ abonnés,--pendez-vous,
PETIT & GRAND JOURNAL!
Il les a encore!--Et, faut-il tout dire? ce chapitre encore qui s'appelle: _Mei prigioni_,--et jusqu'à ce brave S.... me déshéritant,--ce qui n'est rien,--mais ne venant même pas prendre de mes nouvelles, ce qui est presque quelque chose...
«Etc., etc., etc.
«Mais, en regard de tout cela,--une phrase dans le _Constitutionnel_, une simple phrase, qui fait sauter, à elle seule, et vide du coup tout l'autre plateau de la balance,--phrase écrite et pensée par un homme qui sait, lui, ce que je veux, qui sait ce que je vaux.
=«La catastrophe du GÉANT est, à la lettre, un malheur public.....=
_Signé:_ BABINET, _de l'Institut_.
«Mais encore je parviens à la créer, cette Société,--qui n'est ni financière ni civile, bien entendu! et qui s'appelle tout simplement la _Société d'Encouragement pour la Navigation Aérienne par le moyen d'appareils_ PLUS LOURDS _que l'air!_--Et, à sa tête, s'inscrivent ces noms glorieux: Babinet, Barral, Taylor, etc.,--et la petite phalange se constitue, et elle serre ses rangs, et elle étudie, et elle commente, et elle discute,--et elle s'apprête!...--c'est d'elle que naîtra la grande chose!...--Chaque vendredi soir les voit accourir là, près de moi;--et il me semble que c'est ma fête, ces vendredis soir-là!...
«Et sur toute la ligne, la bataille est engagée!--Les brochures pleuvent: de tous côtés, en tous pays, l'opinion publique s'agite, les savants s'éveillent, l'Institut lui-même va tout à l'heure se frotter les yeux...
«Je vous dis que L'AGITATION EST CRÉÉE!
«Mais quoi, enfin, après cela?--Des procès aussi,--que je perds devant le tribunal de commerce (il fallait un aéronaute, ce fut un bandagiste qui l'obtint!)--et que je gagne enfin en police correctionnelle.
«C'était trop sûr, dix fois! Je ne m'aviserais jamais plus de plaider ayant tort que je ne me battrais sans être offensé.
«Mais, quant à ce procès, qui décerne jusqu'à plus ample informé six mois de prison à mes constructeurs du GÉANT, je vous laisserais deviner--en cent, en mille,--ô mes amis! le point de départ de ce détournement de taffetas, détournement impudent jusqu'à l'absurde, monstrueux jusqu'à l'idiot,--que mon innocence éternelle ne soupçonnerait même pourtant pas encore à l'heure qu'il est, sans avis reçu.--L'intelligent constructeur aéronaute,--patronné, garanti et contrôlé par M. Victor Meunier,--avait naïvement cru défier à l'avance toute vérification: «--_Comment voulez-vous, m'sieu Nadar_, me disait-il à propos d'un autre procès du même genre pour un ballon de la campagne d'Italie,--_comment voulez-vous qu'on sache ce qu'il est entré de soie dans un ballon une fois fini_,--PUISQUE LE BALLON EST ROND?...»
«Ce procès, au surplus, le voici:--et c'est bien simple!
«On dîne à Monte-Cristo.
«Alexandre Dumas--cet éternel Mangé!--a cette fois, comme toujours, des invités nombreux.
«--Eh bien! Pierre, dit-il au domestique, voici bien les coupes pour le vin de Champagne, mais où est le vin?
«--Monsieur Dumas, il n'y en a plus à la cave!
«--Alors va en chercher au restaurant du _Pavillon de Henri IV_.
«Le domestique dit tout bas quelques mots à l'oreille du maître...--Crédit... note... au comptant!...
«--Le _Pavillon de Henri IV_ est un sot! Porte-lui ces trente francs et rapporte trois bouteilles.
«Quelques jours après, même scène.--Quatre bouteilles, quarante francs!
«Et puis,--vingt francs, deux bouteilles!
«Et encore, et toujours,--jusqu'à ce qu'arrive l'homme qui vient à domicile proposer ses vins: on ne l'attend jamais longtemps, celui-là!
«--C'est bien! dit Dumas. Je vous prends douze paniers de Champagne.
«Quand le vin est en cave, vendu, livré,--le marchand remonte, agréable:
«--Mais monsieur Dumas aurait bien pu encore attendre un peu: sa provision n'était pas épuisée...
«--Comment?
«--Dame! j'ai bien compté encore en bas quelque chose comme cent cinquante ou deux cents bouteilles!
«--Ah! le gredin! C'était mon propre vin qu'il me vendait!--Pierre! Pierre!!! tu es un voleur, un coquin! Je te chasse!
«Pierre prend la porte.--Dumas le rappelle:
«--Viens ici!--Je t'ai chassé comme voleur, mais je te garde comme bon domestique; tu sais bien, animal! que je ne peux pas me passer de toi!
«--Mais au moins, malheureux!--_quand tu me vendras mon vin,--fais-moi crédit_...»
«Voilà l'histoire--photographiée!
«Sauf que mon domestique ne vaut rien et que je ne le garde pas.
«Et le bilan promis,--que j'allais oublier!
«Donc:--
Frais directs et indirects pour l'ensemble, d'août 1863 à octobre 1864 200.000 fr.
(4,944 fr. seulement, en huit jours de Hanovre pour moi...--et ma compagnie, bien entendu!...)
Recettes:--1re ascension 36.000 fr.
--2e ascension (Meaux avait porté!...) 24.000
Exhibition au _Crystal-Palace-Sydenham_ en novembre 63,--tout juste le pire mois de l'année Londonienne 19.000 -------- Total 79.000 79.000 -------- Différence en moins 121.000 fr.
«Ajoutez à cela la décadence, momentanée il est vrai, mais trop prolongée alors, de l'établissement photographique qui donne aux miens leur pain quotidien,--et vous comprendrez que l'idée ait pu venir à quelques-uns autour de moi de faire appel à une souscription publique universelle pour panser ces plaies et accomplir par tous ce que je n'avais pu faire à moi seul:--à savoir, la constitution du premier capital nécessaire à la création de l'association rêvée et aux essais des futurs appareils _plus lourds_ que l'air.
«Villemessant, qui, avec ses exécrables défauts, a cette vertu première qui les fait pardonner tous, la bonté,--Villemessant accourt le premier auprès de mon lit, avec un long factum sentimental et pathétique élucubré par lui...
«Je sautai sur son manuscrit, comme la Pauvreté sur le Monde!--Nadar doublé de Villemessant, dans cette immense question qui touchait à tous les plus sérieux problèmes scientifiques et sociaux!--Il ne manquait plus que cela!
«Et avoir l'air de tendre la main aux passants!--Mangin! avait dit un Victor Meunier anonyme. Après Mangin, Bélisaire encore!--Le casque toujours!
«Heureusement,--averti,--j'empêchai!
«Qu'eussent donc fait de moi tous les lâches coquins et marauds ténébreux après mes chausses, si, non prévenu, je n'avais pu mettre obstacle?...
«Quelques jours après, une lettre encore,--de Guernesey celle-là, et signée--Victor Hugo!
«Le Maître me disait à peu près:
«Tous, nous croyons plus ou moins à la future Navigation aérienne; il n'est donc pas juste qu'un seul engage, pour cette Foi de tous, le pain de son enfant et sa vie, et je ne vous reconnais pas même ce droit que vous vous arrogez de payer pour nous autres.--Il faut qu'une souscription universelle, vraiment démocratique, mette enfin l'homme aux prises avec cette grande question, afin qu'elle soit vidée, ou qu'on sache au moins une bonne fois si elle peut l'être. Tous ceux qui croient avec vous ou à côté de vous doivent souscrire, selon qu'ils croient: celui qui croit pour un décime donnera le décime, celui qui croit pour le franc donnera le franc; celui qui croira plus encore, donnera plus. Inscrivez-moi pour cinq cents francs...»
«Et je répondais en toute hâte:
«--Au nom du ciel! mon très-cher et honoré Maître, ne faites rien de ceci!--À cette heure qu'il est, je suis à peu près ruiné en l'air et à peu près ruiné sur la terre: vous me déshonoreriez donc;--car tous les Victor Meunier de la Nature m'accuseraient de faire _chanter_ l'humanité entière à mon bénéfice! «--ON ALLAIT À MEAUX!...» diraient-ils, pour le coup!--Attendez, de grâce! Je ne suis pas mort encore, et, d'enfance, je suis fait aux luttes. Dans quelques mois, vous me verrez revenir à toute bride et bien dispos pour la guerre. Laissez-moi au moins cet espoir et cette consolation de gagner seulement la première bataille,--je ne l'aurai pas volé!--et c'est moi alors qui viendrai à vous, pour vous dire: Marchons ensemble!»
«J'ai fait comme j'avais dit, et,--après tant d'épreuves, tant de peines et tant de douleurs,--je reviens, pansé de _toutes_ mes plaies!--Me voici, vivace plus que jamais, alerte, décidé,--acharné jusqu'à la Victoire!
«Nous allons donc nous envoler, au moins cette fois encore, ô mon bon et cher Albéric!...--et à l'heure peut-être où les lecteurs de ces MÉMOIRES liront ces dernières lignes, sous la lampe bien claire, au sein du doux et chaud foyer de la famille,--celui qui les écrit en ce moment cherchera à deviner, par les ténèbres et le froid de ces nuits noires de la fin de septembre,--nuits tardives, malheureusement, et, pis encore! sans lune,--si les vents d'équinoxe le portent sur les gorges du Caucase, le Danube autrichien, ou bien vers l'Adriatique...
«Je crois que c'est la première fois que l'auteur d'un livre aura souhaité de si haut le bonsoir à ses lecteurs,--mais je sais bien que jamais adieu ne leur aura été envoyé avec plus de cordialité et de gratitude pour la si longue patience qu'ils ont mise à m'entendre.
«Tonissime,
«NADAR.»
FIN DES MÉMOIRES DU GÉANT.
Les honnêtes gens, parmi ceux qui viennent de lire ce livre, ont éprouvé sans doute la surprise que j'éprouvai moi-même au moment où je m'aperçus que mon entreprise avait décidément fait naître dans certains coins la plus venimeuse irritation contre moi.
Je ne fus même pas sans quelques appréhensions des plus graves, après la descente à Meaux, alors qu'il s'agissait de préparer ma revanche. Les avis et conseils pleuvaient auprès de moi: amis anciens, amis nouveaux semblaient apprécier une nécessité certaine de serrer les rangs pour protéger l'ascension prochaine.
Un bon garçon que je n'avais pas oublié m'écrivait:
«.....Quoique nous ne nous soyons pas vus depuis bien des années, je suis toujours ton ami, et, dans le milieu où je suis forcé de vivre, j'entends bien des choses que tu ne peux savoir.--Donc défie-toi et sois mieux gardé dimanche prochain que tu ne l'étais la fois dernière; je sais des gens qui, sans en avoir l'air, seraient capables de tout pour faire crever ton ballon par un mouvement _spontané_ de la crapule...» (_Textuel._)
On se rappelle cet autre qui me disait au Champ de Mars, le matin même de cette seconde ascension:
«--Tu as beau te refuser à le croire: il y a ici des gens qui se déclareront _volés_ tant que tu ne te seras pas cassé les reins devant eux!»
Tous ces avis étaient trop nombreux, trop affirmatifs, et me venaient d'hommes trop sûrs pour qu'il fût permis de n'en pas tenir compte, et je n'avais pas hésité devant la dépense d'un double service de police. Je fis bien. Quels que fussent l'étonnement, le dégoût, l'horreur, l'espèce de stupeur que me causèrent ces avertissements, j'en ai pu apprécier depuis la sincérité.
Un ou deux articles de journaux m'avaient d'ailleurs permis, dans une autre couche sociale, de tâter le pouls à la fraction des hostiles.
J'ai rejeté à sa place ici, à la fin, presque hors de ce livre, ma réponse à la plus inattendue et à la plus incroyable de ces attaques.--Cette réponse, je suis forcé de l'adresser aux lecteurs ordinaires des feuilletons scientifiques publiés par M. Victor Meunier dans l'_Opinion Nationale_.
Bien que ce livre ait déjà excédé les limites ordinaires en librairie, il ne m'était réellement pas possible d'accepter par mon silence des offenses indignes, directes et indirectes, dont la violence d'âcreté jaillit même à travers la cauteleuse perfidie de leur enveloppe.
J'espère prouver ainsi aisément, si ce n'est déjà fait par l'ensemble de ce livre, que je ne suis pas l'homme sans délicatesse, sans respect de lui-même, sans loyauté, sans honneur, menteur et impudent, que M. Victor Meunier m'a accusé d'être, et je vais me débarrasser le plus vite possible de ce critique ultra-scientifique.
Indépendamment de l'infaillible procédé _Pingebat_ que j'ai dit plus haut, en n'oubliant pas, dans les moyens de parvenir, la nécessité de la cravate blanche et les avantages de la contemplation dévote et soutenue envers son propre nombril,--il est un autre excellent système, d'ailleurs complémentaire, à recommander à tout jeune écrivain qui a sa place à se faire.
Ce système est de commencer par se choisir, si notre écrivain se destine à la critique, une bonne _Tête de Turc_,--j'entends une Bête noire, à tort ou à raison, devant l'opinion publique, soit qu'il s'agisse simplement d'un homme ridicule, soit qu'il s'agisse d'un homme taré.
Il n'est pas du tout mauvais que ladite _Tête de Turc_ soit triée dans les eaux gouvernementales, où généralement notre éternelle Fronde française n'a que l'embarras du choix.
Il y aurait une curieuse histoire de toutes les _Têtes de Turc_ qui se sont succédé sous la pugilation publique depuis ces vingt dernières années seulement. Je n'aurai garde de tenter cette histoire, et je me préserve même de l'énumération martyrologique, n'ayant pas loisir ni volonté de me créer d'autres méchantes affaires. J'ai mon content de ce côté.--Je ne frapperai donc pas une fois de plus sur ces boucs émissaires, choisis pour payer pour tous, et quelquefois plus cher qu'ils ne doivent,--bien convaincu que là, comme partout, l'opinion publique a dû plus d'une fois taper à côté du vrai, et me consolant d'ailleurs des innocents immolés, par cette considération que le massacre ne les empêche guère, en somme, d'émarger leurs gras traitements.
Pour revenir à nos principes de tout à l'heure, le choix de sa _Tête de Turc_ une fois fait, le débutant littéraire ou scientifique n'a plus qu'à prendre mesure et élan, et à commencer un roulement de ses meilleurs coups de poing sur la tête choisie.
En ces temps déjà anciens auxquels je remonte, c'était,--à tort ou à raison, je le répète encore,--le pisciculteur M. Coste qui se trouvait être la Bête noire en question. Je ne me permettrai assurément pas de dire que rien ne lui manquait pour tenir au complet cedit emploi de Bête noire; mais je trouve tout au moins qu'il remplissait les deux premières conditions:--il essayait une chose à peu près nouvelle,--il tenait au gouvernement.
M. Victor Meunier débuta par un coup de maître en tombant juste sur cette _Tête de Turc_:--abîmer M. Coste, c'était, dans ces temps-là, faire acte éclatant d'indépendance, de libéralisme avancé, de désintéressement. Tomber M. Coste, c'était proclamer les immortels principes de 89!
J'y fus si bien mordu, moi jeune homme avec tous les autres, que ne sachant comment manifester ma fervente sympathie à cet homme d'avant-garde, je lui écrivis quelque temps après pour lui offrir la seule couronne de lauriers que j'eusse sous ma main: une place dans cette grande pancarte caricaturale des écrivains contemporains qui s'appela _le Panthéon Nadar_.
L'homme d'avant-garde accourut à toutes jambes, mais il eut le temps de se remettre en grimpant mes nombreux étages, et il se présenta devant moi froid, digne, noble, sentencieux, imposant, solennel.--Il m'était donc enfin donné de le contempler, cet homme supérieur et pur!--Il s'avançait comme sur son nuage avec une majestueuse lenteur. Jamais haute cuistrerie ne se drapa devant un profane dans une attitude plus imposante: c'était comme une évocation de Saint-Just, moins la beauté, croisé de Franklin et même un peu mâtiné de Carnot et d'une façon de Hoche plumitif.--J'adore les républicains qui sont républicains parce qu'ils aiment et qu'ils admirent; il est vrai que--j'en sais d'autres qui ne sont républicains que parce qu'ils haïssent et envient; mais il ne s'agit pas de politique, et, transporté d'admiration devant ce type rêvé, je lui décernai du coup le brin d'immortalité grotesque et un peu grossière dont je disposais en campant incontinent, ce cynocéphale dans le défilé de mes deux cent cinquante fantoches, sous le n°..., faute de mieux.
«--Si, au lieu de vous laisser aller à votre bête de camaraderie, et de couvrir votre deux fois trop grande feuille de deux cents infirmes inconnus,--me disait quelques mois après un éditeur peu poli, mais plein de bon sens,--vous m'aviez lithographié là, comme Benjamin dans son _Chemin de fer de la Postérité_, cinquante bonshommes pour de vrai, vous auriez gagné le double des quelques vingt mille francs que vous avez perdus à faire de la notoriété inutile à un tas de médiocres et de nuls--dont le dernier vous gardera rancune éternelle de ne pas se voir défiler avant George Sand!»
Je ne regrettai rien pourtant, et quant à M. Victor Meunier,--mon homme d'avant-garde!--en particulier, tout au contraire je m'applaudissais. En souffrant par lui, il me semblait doux de souffrir--et de payer--pour la Bonne Cause!
À quelque temps de là, des réclames de journaux m'annoncèrent que mon homme d'avant-garde venait de fonder un journal scientifique.--Toujours lui sur la brèche!--Quelle nouvelle pour la jeune France libérale, quels horizons pour la science de l'avenir!
Je courus discrètement apporter mon obole au travailleur honnête et désintéressé, et prendre un abonnement à son Évangile mensuel.
Je n'avais jamais revu M. Victor Meunier depuis notre séance caricaturale, mais mon âme était toujours avec lui!
Aussi, lorsque j'avais créé l'_Aéronaute_,--organe futur de notre future société de la Navigation aérienne au moyen d'appareils plus lourds que l'air,--j'aurais cru faillir à tous mes devoirs en oubliant le nom de M. Victor Meunier parmi ceux des quelques hommes de courageuse initiative qui n'hésitaient pas à se mettre en avant pour proclamer et défendre une vérité de demain.--C'était encore un acte de foi, de sympathie et d'hommage vis-à-vis de ce grand caractère.
Il manquait quelque chose encore à ma colonne de bons points dans la balance de mon compte avec M. Victor Meunier; mais il était dit qu'il n'y manquerait rien.
Un soir,--c'était quelques jours avant ma seconde ascension,--j'avais chez moi trois amis, MM. D..., de C.. et P... Je suis autorisé à dire les trois noms à M. Victor Meunier s'il vient, par hasard, me les demander.
On causait de choses et d'autres. Un de ces messieurs,--celui-là surtout n'attend qu'un signe de M. V. Meunier pour se nommer,--vint à accuser M. V. Meunier d'un acte que je veux croire peu habituel dans la profession d'écrivain scientifique.
Quoiqu'en ce moment absorbé par d'autres pensées en dehors de la conversation commune, j'entendis,--et je me dressai comme un ressort de toute l'énergie que je possède quand j'ai à défendre un ami absent:
--Comment oses-tu parler ainsi? lui dis-je. Le sais-tu par toi-même? L'as-tu vu? Et si tu l'as vu, es-tu dix fois sûr et certain que les yeux n'ont pu se tromper?...--Je ne sais, en vérité, rien au monde de plus coupable, de plus mauvais, de plus odieux, que ramasser une vilaine accusation, bavée au hasard par quelque bas coquin, et répétée indifféremment par le premier venu et le dernier après, contre un homme honorable qui est à cent lieues à ce moment de soupçonner qu'il soit même question de lui! Quelle loyauté, quelle pureté peuvent échapper à ces attaques-là? Et des honnêtes gens comme nous doivent-ils se prêter à servir ainsi de mur à la balle des sycophantes?
J'étais indigné et vraiment fort en colère contre mon ami.--Je dirai plus tard comment il me répondit.
Le lendemain,--le lendemain juste de ce beau plaidoyer,--je tombais à la renverse en recevant une lettre signée Victor Meunier, et adressée au directeur du journal _l'Aéronaute_.
M. Victor Meunier ne connaissant d'ailleurs, disait-il, M. Moigno que pour l'avoir combattu dans la presse, appréciait que mon _sanglant article_ attaquait ledit sieur Moigno dans l'exercice de ses fonctions scientifiques,--_fonctions que j'ai moi-même_ L'HONNEUR _de remplir_,--disait, toujours solennel, mon homme d'avant-garde.
Et,--toujours ferré sur les principes!--
«--Trouvant que cet article est la négation absolue du _droit de discussion, droit que_ J'ESTIME SACRÉ, continuait-il (--les principes!--), _je ne puis permettre_ que mon nom figure sur la liste de vos collaborateurs, où vous l'avez inscrit _sans mon aveu et à mon insu_.