À terre & en l'air... Mémoires du Géant

Chapter 23

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À quelque distance devant moi, il se passe depuis un instant un petit phénomène, un rien qui m'occupe et m'intrigue.--C'est bien peu de chose, d'ailleurs, excusez-moi!--mais nous n'avons pas le choix des distractions.

Le phénomène se produit au bout d'une des cordes d'équateur du ballon qui nous remorque.--L'aérostat debout, ces cordes, utiles dans la manoeuvre, arrivent à terre,--comme, l'aérostat en l'air, elles pendent, marquant chacune un point d'une large circonférence autour de la nacelle.

Mais ici, le GÉANT qui nous remorque étant couché oblique, elles se trouvant traîner sur le sol,--et il me semble voir à l'extrémité agitée d'une de ces cordes,--un noeud, un noeud assez gros...

--Comment est-il au bout de cette corde, ce noeud inusité?--Pourquoi, quelle idée ont-ils eue d'aller faire là un noeud?...

Ce noeud me semble se rapprocher... il se rapproche...--le voici!...

Ce n'était pas un noeud; c'était un pauvre diable de lièvre, ahuri, effaré, perdant haleine à fuir plus vite que nous...

Compétition vaine!...--Nous arrivons sur lui, et, sous notre masse, comme sous le doigt une cigarette,--il a roulé...

C'était bien un lièvre... en voici un autre... un autre encore!... Que de lièvres par ici! et comme je trouverais qu'ils courent bien,--si je ne courais pas plus vite encore!

Mais voici quelque chose de plus sérieux:

--Que peut être,--bien loin encore,--ce point qui s'obstine depuis un instant devant nous?

Il approche, droit devant toujours: il est rouge,--d'un rouge de sang versé,--ce point sombre, fascinant, qui grossit de seconde en seconde comme une sinistre menace...

Il avance vers notre oeil,--sûr comme la balle visée... le voici...--Il n'y a plus à douter.

C'est une large et haute maison!

--C'est la Mort, pour ce coup!

Eh bien!--non:--elle vient de changer d'avis au moment dernier, cette maison de bourreau!...--La voilà qui se précipite sur notre gauche...

Elle est bien loin!...

Le vent s'en irrite: sa tâche devait finir là!--Et il se reprend comme d'abord à souffler par saccades. Il nous soulève et nous laisse retomber tour à tour comme dans cet horrible supplice du marin, qui s'appelait la _Cale_...

Mais est-ce bien le vent qui recommence la partie?--Si peu que ce soit, au contraire,--il me semble que, par l'issue de notre soupape, nous avons dû lui céder déjà quelque chose de notre résistance, et commencer à le calmer, plutôt?

--Ça va mieux! Ça va bien!! disait lui-même l'aîné des Godard il n'y a qu'un instant.

--Et pourtant notre fuite qui ne pouvait que se ralentir,--qui se ralentissait,--le ralentissement, pour nous, c'est le salut, c'est la vie!...--cette fuite semble s'exaspérer?...

Que se passe-t-il donc?...

Non plus devant moi, mais autour de moi je regarde...

Nous étions neuf tout à l'heure:--Où donc est le NEUVIÈME?--où le huitième?...

MISÈRE HUMAINE!!!

--Guettant entre deux chocs le moment précis,--le _point mort_--où la nacelle touche et va quitter le sol,--bien posté en tout dégagement combiné, en parfaite disposition et méditée précieusement pour saisir au vol ce point précieux, il en est UN,--UN PREMIER! qui a eu le courage de cette lâcheté:--il a déserté, il a assassiné ses compagnons pour sauver sa vie!...

Le drame était incomplet, il n'avait pas encore assez duré. Il lui fallait quelques péripéties de plus. Pourquoi s'en tenir à l'horrible?--Il y avait l'odieux encore et l'infâme!

Le lecteur, qui n'a pas besoin d'être aéronaute, se rend-il bien compte qu'--une fois notre soupape ouverte et maintenue ouverte,--chaque seconde de plus c'était un recours en grâce! De seconde en seconde--jusqu'à l'arrêt aspiré--la force homicide qui nous entraînait s'épuisait par l'issue désormais libre.

Il n'y avait plus qu'un danger:--la chute de quelque épave, neutralisant le bénéfice de la force ascensionnelle déjà perdue, en venant nous enlever de nouveau par les airs pour recommencer la lutte épuisée.--Mais nous pouvions être tranquilles de ce côté:--après tant de secousses, notre pont de nacelle s'était depuis bien longtemps débarrassé de tout lest possible.

Pour le présent, donc, la durée même du supplice nous ouvrait l'inespérable espoir.--Qu'elle se prolongeât encore quelques instants, la torture--et la vie était gagnée!

C'était alors, quand, voués ensemble par la fraternité du péril passé, quand,--après cette solennité sacrée de notre communion devant la mort, nous commencions à entrevoir une possibilité de salut,--quand nous n'avions plus que quelques minutes à attendre,--c'était alors qu'un de ces condamnés,--dans un instant gracié avec tous,--se sauvait!--et, pour se sauver, exécutait lui-même ses frères de danger,--dont une femme!

Avait-on bien raconté la _vraie_ pièce,--et le lecteur connaissait-il cet acte-là?

--Le _nom_?--le _nom_ de ce PREMIER?

Dégoût, tristesse, horreur,--honteux, comme pour mon compte de cet acte félon commis à côté de moi, chez moi,--j'ai détourné la tête, je n'ai pas voulu demander ce nom...

_Je ne veux pas le savoir_--aujourd'hui...

À quoi bon d'ailleurs!--et devant quel Tribunal, cette fois, devant quel Conseil jeter ce meurtrier? Où est ici la Législation qui s'indigne et qui venge?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

La conséquence, vous ne l'attendrez pas:--

Un cri étranglé, strident, lamentable:

--_Arrêtez!_... _Arrêtez!_...

Arrêter!--Le pauvre insensé!

C'est le malheureux Saint-Félix, faible et chétif, détaché du bord par une de ces nouvelles secousses,--et que la nacelle est en train d'écraser...

Disparu!...

Plus horrible encore, cet autre cri:

--GRÂCE!...

C'est Montgolfier, pris à son tour sous l'angle de l'énorme masse... Je ne vois que le haut de son corps,--va-t-il être en deux coupé?--et ses grands yeux noirs, épouvantablement ouverts, qui se trouvent tournés vers moi...

Vous ai-je raconté pourtant s'il est vaillant aussi et à tout décidé, cet enfant qui me suppliait avec tant d'instances de l'emmener avec nous, _parce que quelqu'un avait dit autrefois_,--en 1783, plus d'un demi-siècle avant qu'il fût au monde!--_que les Montgolfiers n'étaient pas braves..._

Encore un de moins!

--Mais, de moins, combien donc sont-ils?

Notre pont est presque désert... Les uns, comme ces deux pauvres-ci, auront été arrachés;--les autres seront tombés;--d'autres enfin, le _sauve-qui-peut_ une fois lâché, auront sauté d'exemple, croyant pouvoir faire,--après CE PREMIER!...

Ils ont pu oublier un point: c'est qu'il restera jusqu'à la fin quelqu'un qui ne saurait sauter comme eux...

Je me croyais seul avec elle.

--Monsieur Nadar! faites sauter Madame...

C'est le Godard aîné, tapi dans un angle.--Il était donc encore là, celui-là?

Perd-il tout à fait l'esprit pour le quart d'heure? Et ces osiers éraillés sous nous comme autant de pointes de herse, menaçantes aux vêtements de femme? Veut-il donc qu'il ne reste pas un lambeau de la dernière victime de son imprudence et de son entêtement obtus?...

Mais me voilà débarrassé de ses conseils...--Si peu leste qu'il soit, il aura trouvé son embellie, lui aussi, enfin!--car il vient de déloger.

Et repart d'autant mieux notre course furibonde...

Nous voilà bien seuls, cette fois,--courant à toute volée, tous deux ensemble, vers l'éternité...

--car nous sommes rivés là, nous deux!

Et du train dont se précipite plus que jamais le ballon,--délesté, dès à présent, jusqu'au dernier,--nous ne sommes pas prêts de nous arrêter...

Elle ne parle pas. Pourquoi faire, parler,--puisque nous pensons ensemble?...--Et de côté, ne pouvant détourner plus son corps martyrisé, elle me regarde...

Nos deux corps ne faisant qu'un, tous ses mouvements ont dû être les miens.

Debout au départ et cramponnés aux cordages, nous avions été forcés bien vite de nous accroupir aux premiers chocs; aux suivants, nous nous étions tout à fait tassés, de notre long étendus,--les câbles en mains, toujours.--Mes bras, mon corps, mes jambes, la protègent.

Protection bien peu suffisante, mais plus que jamais nécessaire, car, plus inexorablement que jamais, la nacelle, tout à fait horizontale, traîne sur un seul et même côté, le nôtre!--Tous les objets renfermés sous nous auront dû, à force de secousses, s'entasser sur le même point.

La bande d'osier tressé qui nous servait de bordage et qui maintenant, avec une ou deux des cordes de cercle, nous supporte seule,--horizontale devenue avec la nacelle,--cette bande, si élastique qu'elle soit, n'a pu faire résistance éternelle. Froissée, éraillée, rodée jusqu'à l'âme par le sol qui la lime opiniâtrement, quand il ne l'attaque pas au plus vif par des chocs qui la percent et déchirent, elle a à peu près disparu, effondrée enfin sous nous,--et c'est immédiatement, directement à nos membres maintenus, pressés dorénavant, par les seuls câbles que parle l'interminable ruban de terrain qui se dévide sous nous.

Plus un accident du sol dont nous n'ayons à faire la connaissance douloureuse;--plus un choc qui nous épargne,--plus un caillou qui nous fasse grâce! Tout porte.

(--Et dire que si tous nos compagnons étaient restés là, le ballon épuisé, vaincu, cédant enfin sous le nombre, aurait eu déjà le temps, à l'heure qu'il est, de s'arrêter tout à fait dix fois pour une!...)

C'est surtout sur ma jambe gauche, de son long tendue, et sur mes deux pieds, croisés autour des deux autres pieds plus faibles, qu'arrivent,--comme sur des _ouvrages avancés_--ces premières rencontres.

Après tant de heurts et de pressions, sous lesquels je les ai sentis vingt fois craquer et se disjoindre,--comment tant de coups peuvent-ils tenir sur une seule place?--Mes pieds engourdis sont devenus tout à fait insensibles....

_Si... par un miracle!... un miracle est toujours possible..._ (--Écoutez là l'HOMME, l'homme éternel, tenace, qui proteste, jusque dans le tombeau, contre la mort!...)--_si nous échappions!... il faudrait... oui, certainement... il le faudra!... me couper ces deux pieds... luxés, broyés, en bouillie... Une double amputation de pieds!... rappelons-nous nos anciennes cliniques du major Bonnet... à Lyon...--comment cela se supporte-t-il... à mon âge?..._

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Plus grave!--voici un arbre...--plusieurs arbres... (--N'est-ce pas une forêt, là bas, derrière?...) Ils sont épars, il est vrai, ces arbres, et de grosseur moyenne. Mais s'il s'en présente un sur le point juste que nous occupons, ce n'est plus le fond de la nacelle comme tout à l'heure qui aura charge de l'écraser, mais notre propre corps qui racle terre...

Ai-je dit que, parmi ces flaques bourbeuses, nous avions traversé,--un éclair, comme le reste!--un petit cours d'eau vive. Tel du moins m'a-t-il semblé par cette vitesse qui ne laisse guère le temps de rien préciser.

En voici un autre,--cette fois, bien certainement, un petit bras de rivière...

Nous y sommes aussitôt plongés, dès le bord, avec furie,--et pour le coup l'immersion est plus que complète!... L'eau qui nous a pénétrés aussitôt, bouillonne et bourdonne à nos oreilles... Raclant le fond, comme je le sens bien, je pense tout à coup,--plus rapide que la lumière est dans ces instants la pensée!--je pense que cette eau, qui couvre et envahit en ce moment notre nacelle, va tout à l'heure,--à l'émersion,--la charger d'autant dans son ensemble, comme elle va charger encore tous les objets multiples qu'elle porte en elle,--nos vêtements mêmes...--

Ce lest inespéré ne serait-il point,--par impossible,--le salut?...--Mais que l'autre bord s'approche vite, alors!...--plus vite! plus vite encore! car nous suffoquons déjà...--Sera-t-il temps?...

Oui!--car nous sortons de l'eau--avec une lenteur bien vraiment rassurante!...--Il est vaincu, le ballon! il n'a plus assez de force pour nous traîner,--car c'est tout droit, enfin, que se soulève péniblement notre bâtiment d'osier!...

--Elle vivra!!!...--Profitant de cette bienheureuse lenteur de notre machine alourdie, et sans lui laisser cette précieuse seconde qu'elle ne me rendrait peut-être plus,--je vais, avec mes bras qui me restent à peu près, dégager ma pauvre amie des deux seuls câbles qui nous retiennent à peine, et,--de côté,--ne pouvant rien autre, me laisser aller avec elle et glisser--tout doucement, tout bonnement--à terre...!--Qu'il aille où il voudra, lui, le ballon enragé!--On le retrouvera toujours bien quelque part,--et si on ne le retrouve pas, eh! bien, nous en referons un aut.....

--Ah! misérables que nous sommes!!!--Cette eau, cette eau maudite était basse:--ce bord, c'est une berge escarpée, un talus,--un talus qu'il faut gravir!... Ce n'est pas l'eau seule qui nous faisait si lents,--c'est l'obstacle de cette pente qu'avait rencontré le pied de notre nacelle,--et contre lequel elle tâtait déjà la lutte!...

Inconjurable, le ballon,--à moitié plein encore,--n'a pas un instant dévié... L'énorme masse est toujours penchée devant nous...--et toujours elle nous entraîne...

Elle ne cédera pas à cette résistance, qui ne fait que l'irriter,--et, pour en avoir raison, c'est toute la grande paroi, la nôtre, toujours!... qui, s'inclinant de nouveau à mesure de la résistance, grimpe--lentement,--lourdement--contre l'infernal talus, qu'elle racle, qu'elle tasse, qu'elle écrase,--nivelant tout sous elle...

Nos pieds sont pris les premiers... De là, où je croyais l'engourdissement définitif, l'insensibilité gagnée, le néant acquis,--une subite et atroce douleur, lancinante, suraiguë, m'annonce que voilà,--ce coup-ci!--le vrai commencement de la vraie lutte,--et que tout ce que nous avons souffert ne compte pas!--La pauvre femme!... De quelles tortures elle prend sa moitié!...

La pression monte,--suivant la gradation déterminée par l'inclinaison croissante de la nacelle contre l'escarpement. C'est tout à fait, à ce moment, l'angle--sur lequel tant de coups nous ont comme figés,--c'est cet angle qui porte et qui racle l'escarpement, qui ne saurait, lui, reculer...--Mais il ne recule pas non plus, le ballon damné qui tire toujours devant,--et qui tirera plutôt jusqu'à rompre les vingt câbles qui pressent de plus en plus sur nous le millier de livres que pèse l'énorme nacelle...

Je sens nos genoux broyés sous l'écrasement... Une pierre--que serait-ce autre?--s'est rencontrée sous ma cuisse,--et il m'est commandé que cette pierre cède!...--Mais elle résiste: elle se fait sa place dans les chairs, qui s'effondrent...--C'est l'os, le fémur, qui se présente, son rang venu...

À ce moment où je sens qu'il cède lui-même, l'horrible étreinte a gagné plus haut... Elle nous envahit, elle nous tient maintenant tout entiers... Déjà je respire à peine...--Mes bras, ces bras qui l'entourent et qui ne la tenaient jamais assez étroitement tout à l'heure, je veux les dégager,--en vain!--les écarter d'elle, ces bras qui l'oppriment, qui la serrent davantage de seconde en seconde,--qui vont l'étouffer... Toute ma force centuplée, toute ma volonté éperdue se tendent pour résister à l'étranglement de cet étau,--de cet assassin qui me veut complice...--Efforts dérisoires!... Sous l'effroyable, incommensurable poids qui nous écrase,--c'est moi qui l'étoufferai plus vite!... La force surhumaine la tue...--par moi!...

J'entends, comme un murmure, le râle d'une plainte étranglée...--la première!...--la dernière!!...--Une lourde main, une main de fonte rapproche, froisse durement ma tête contre sa tête... Ses cheveux dénoués, mouillés, se collent contre mon visage... dans ma bouche entrés, ils m'étranglent...--Je sens dans nos deux poitrines des craquements sinistres...--Un flot de sang a jailli de sa bouche: mes yeux qui s'obscurcissent n'ont vu devant eux--vaguement--qu'une large lâche rouge qui,--comme l'huile qui gagne... semblait se répandre sur un plan grisâtre, vertical...

L'ombre augmente... «--_Ici c'est la Mort!_...»--Tout mon être s'anéantit... La nuit s'est faite. . . . . . . . . Je ne pense plus. . . . . . . . Je ne sens plus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Un pâle soleil fait jouer sur mes paupières fermées des ombres rapides et des lumières alternées... J'ouvre les yeux... et, avant ma pensée obscurcie, lourde... mon corps se réveille...

Je suis sur le dos... dans de hautes herbes... comme elles poussent à l'infini et diverses dans les fonds humides... Des buissons sauvages, des arbres autour de moi... Le vent agite les feuilles... pas d'autre bruit... avec les trois notes grêles, métalliques, monotones,--que je sais bien,--d'une mésange à tête noire...

Cette lumière papillotante me gêne!...--Mais une insoulevable pesanteur colle sous moi mes membres anéantis, dénoués...

Lentement, avec effort, ma tête seule se tourne... et se soulève un peu...

À quelques pas, l'eau...

--Malheur!!!...--Je suis réveillé! Je me rappelle tout! je vois tout!!!

--Je suis seul, tout seul!...--Si elle n'est pas là, elle est donc repartie... le ballon l'a remportée...--ELLE EST MORTE!!!...

Ô la pauvre chère,--que je ne verrai plus jamais...--jamais!!!... et c'est pour me sauver qu'elle est venue!... et celui qui vit, c'est moi--qui l'ai tuée!...--C'est moi qui me suis abandonné d'elle... après qu'elle m'avait donné toutes ces bonnes années de sa tendresse infinie, de son inaltérable bonté, de sa douceur, de ses pardons,--de son âme entière!...

Et je vois l'enfant, grandi, se dressant, sévère, devant moi, et me disant:

--Qu'as-tu fait de ma mère?... Elle m'appartenait comme à toi. Tu commandais, tu étais le maître. De quel droit l'as-tu laissée disposer d'elle, dont j'avais la moitié?

--Ah! l'exécrable folie de mon entreprise vaine! C'est mon misérable orgueil qui s'obstinait!--L'HUMANITÉ! Est-ce qu'elle valait, à elle toute,--est-ce qu'elle me rendra cette amie que j'ai perdue...--perdue à jamais!!!...

Les pleurs amers m'étouffent, les sanglots me suffoquent... Bien plus que mon corps sous le poids de tout à l'heure,--je me sens écrasé, effondré sous ma peine éternelle...

Moi qu'indignait, qu'irritait autrefois une larme sur le visage d'un homme,--suis-je assez puni, à la fin! d'avoir méprisé l'homme qui pleure!!!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

P. P. C.

À MON CHER ET BON AMI ALDÉRIC SECOND.

Bruxelles, 20 septembre 1864.

«Je te disais bien, ô mon ami!--«_Il y a dans tout ceci quelque chose qui ne va pas!_...»

«Depuis que j'avais commencé à dérouler dans ce livre les péripéties douloureuses et grotesques de ce drame tragi-comique qui a nom les MÉMOIRES DU GÉANT, pas un arrêt, aucun de ces incidents dérivatifs que la malice des Choses fait toujours jaillir tout à trac devant vous à ces moments-là, pas même la maladie, plus forte que la volonté,--plus forte que le serment!

«Du premier jour au dernier, pas une seconde de retard dans l'envoi à point nommé de ces feuilles écrites au fur et à mesure, dans la fièvre des nuits successives, après les autres travaux du jour; rien au travers de cette rude besogne, difficile au cuisinier, impossible à l'écrivain:--le Menu servi à l'heure dite!--et si j'étais las ou essoufflé parfois, le lecteur pouvait s'en apercevoir;--moi, non!

«Qu'allait-il donc arriver?...

«Un chapitre encore, deux au plus, et tout était dit,--de ce que j'avais pu dire...--Je touchais à ce doux instant de la tâche accomplie, de la liberté conquise du repos gagné.

«--Folie!

«Un livre, signé Nadar, qui aurait eu, comme tous les livres, un commencement, un milieu et une fin,--quelle invraisemblance apocryphe!--Et comme j'avais raison de me défier!

«L'anicroche attendu, le _hic_ prédit,--le voici:

«--Tu sais ce que je souffrais depuis un an à voir retenu à terre, par la plus perfide manoeuvre,--par mon imprudence incurable, plutôt!--mon brave Géant, qui s'indignait du repos, lorsque son devoir l'appelait par les airs,--lorsqu'il n'avait qu'à paraître pour accomplir ses destinées jurées et conquérir si facilement cette première rançon, par lui solennellement promise à notre fraternelle Association du _Plus lourd que l'air_.

«Et cette pauvre Société, tous ces braves savants qui sont là, mécaniciens, mathématiciens, physiciens, chimistes, etc., attendant impatiemment, l'arme au pied, l'heure et les moyens de prouver aux Siècles ébahis qu'il y a encore un grain de sens commun de par ce monde, et que l'homme n'avait qu'à réfléchir un instant et vouloir un peu, pour prendre possession du plus vaste des domaines qui sont à lui...

«Ô bonheur! voici que, dans ce labyrinthe inextricable, obscur, contradictoire, au fond duquel trône mystérieusement la Justice souveraine et définitive, dédale où je m'avançais tâtonnant et trébuchant pas à pas,--voici qu'une lueur subite vient à se faire! C'est la lumière de Vérité qui dissipe aussitôt les ténèbres.--Or, du moment où la Vérité parlait, la cause du GÉANT était entendue!...

«Et comme tout s'entraîne, voyez donc!--et s'enchaîne!

«À ce moment juste où le GÉANT se demandait quel premier usage il allait faire de sa liberté tant voulue, à quelle Capitale il allait demander la première obole que toutes lui doivent,--voici que, de tous les peuples, son préféré l'appelle, pour fêter ensemble, comme deux bons amis, le glorieux anniversaire de son Indépendance! Glorieuse en effet, cette trente-quatrième année de bon et loyal exemple donné à l'Europe entière par un petit peuple et un grand roi, grands tous deux par leur seul respect devant la Foi jurée!--Doux et honnête pays (--et honnêteté, n'est-ce point ici, comme je le disais, habileté vraie et vraie grandeur?...),--où souffle toujours, de Gand comme de Liège, l'air pur, Flamand ou Wallon, mauvais aux oppresseurs;--oasis de liberté, isolé à jamais, par sa seule sagesse et sa vertu, de l'esprit de fourbe et de traîtrise,--de toute contagion du funeste exemple...

«À cet appel, qui ne me laisse même pas le temps de retourner la tête!--je me lève, je pars,--je suis parti!

«Le temps n'est plus de raconter des histoires:--il s'agit d'en faire!

«Mais, en leur faussant ainsi compagnie sans dire seulement gare, vais-je donc me brouiller avec mes lecteurs et si mal reconnaître leur bienveillante patience?

«Vais-je, avec cet inexcusable sans-façon, les laisser sur cette curiosité, non pas de mon drame écrit, mais de l'histoire vraie trop palpitante,--et, spéculant sur le procédé facile et banal des faiseurs de _suite au prochain numéro_, exploiter l'intérêt--suspendu--sur le sang de mon sang, la chair de ma chair?...

«Restons donc un instant,--un seul instant encore!--sur cette terre douloureuse,--et, pendant qu'éperdu de sanglots, cet homme--qui ne pleurait jamais autrefois!...--appelle vainement la compagne qui ne doit plus revenir,--voyez le ballon horizontal _traîner_ encore par ce bois de Frankenfeld qu'entoure notre rivière de tout à l'heure...

«Brisant, écrasant, coupant au rez de terre les chênes monstrueux, la nacelle court encore, traçant dans ce bois sauvage, inextricable, sur une longueur de quelque trente mètres, une roule large et nette--«semblable à ces avenues qui aboutissent aux Rendez-vous de chasse.»

«Mais les cordages échevelés, le filet bientôt, s'accrochent, s'engagent, s'enchevêtrent, par cette obstinée succession de résistances...

«Le ballon lui-même, mordu au ventre, sent s'exhaler sa fureur avec sa force.--Il s'indigne et lutte encore, se boursoufle, se soulève,--et trois fois, dans trois derniers bonds, il tente de se frayer un dernier essor--jusque par le filet éventré...

«Mais, vaincu enfin, il retombe épuisé,--et il couvre la forêt de son immensité en lambeaux--«comme de ses «ailes un énorme oiseau, abattu d'un coup de feu.»

«Sous la lourde nacelle, on trouve étouffée, broyée, on rappelle à la vie la pauvre victime,--dont le premier soupir appelle mon nom...

«Que vous dirai-je de plus?