À terre & en l'air... Mémoires du Géant

Chapter 22

Chapter 223,669 wordsPublic domain

Avec les proportions excessives du GÉANT, ces difficultés augmentent. À moins de circonstances exceptionnellement bénignes,--emplacement tout à fait propice, absence complète de vent,--il est difficile d'espérer qu'un chargement de quatre mille cinq cents kilogrammes,--dont la pesanteur acquise a d'abord, comme je vais le dire, dû se mettre d'accord avec le délest depuis trois ou quatre milles mètres d'altitude,--se dépose à terre et s'assoie à premier essai, sans tâtonner par quelques «_coups de tampon_,» pour employer l'expression technique.

Tout indique donc ici la nécessité de précautions plus qu'ordinaires,--et, en première ligne, cet arrêt préalable en équilibre, à quelques dizaines de mètres du sol, arrêt qui permet à l'aéronaute d'apprécier, sans confusion ni hâte, la position,--d'attendre et de choisir son instant et sa place.--Puis, nous allons évidemment lancer le précieux _guide-rope_, si utilement inventé par Green, et dont le traînage prolongé, précédant et préparant le jeu de l'ancre, ralentit à point la marche de l'aérostat.

À mon extrême surprise, je vois--tout à coup et sans autres préliminaires,--sur le commandement de Louis, Jules filer la première ancre: l'amarre glisse et grince sur l'osier de notre bordage.--De _guide-rope_, de lest, tout prêt, sous la main de nos conducteurs, il ne paraît pas être question...

Et cependant notre course furieuse continue... Ce n'est pas une descente, c'est une chute... La terre se rapproche de nous avec une effrayante rapidité... Une trentaine de mètres à peine nous en séparent encore.--Deux ou trois secondes, et nous touchons!...

Et au-dessous de nous, je vois les arbres se courber sous le vent...

Pourquoi--lorsqu'à ma connaissance personnelle, nous avons encore une vingtaine de sacs de lest à fond de cale, pourquoi notre conducteur ne saisit-il pas cet instant qu'il doit guetter, où quelques kilos pesant, lancés par lui hors de la nacelle, vont, comme suspendre tout à coup cette chute précipitée et permettre, en toute liberté d'esprit, de reconnaître si le terrain est favorable, si le vent n'est pas trop violent? Qui le presse donc tant de descendre? Pourquoi...

Mais il n'y a ni une parole à dire, ni surtout une seconde à perdre!

J'attire brusquement à moi ma femme dans un angle de la plate-forme,--je pose ses mains sur deux des câbles du cercle, que je saisis ensuite moi-même autour d'elle en la couvrant...--

... --et j'attends!...

Le vent souffle d'une telle force près de terre que l'accélération verticale de notre chute, malgré la vitesse acquise, en est, sinon ralentie, du moins dérangée.

Notre énorme masse précipitée dérive en fendant l'air...--Notre chute diagonale devenue est bientôt plus qu'oblique,--horizontale...

Le cri sacramentel en toute descente se fait entendre, --véhément, bref,--sans réplique:

--TENEZ-VOUS BIEN!... TENEZ-VOUS BIEN!!!...

--AH!!!...--Telle a été l'effroyable violence du choc que toutes les mains, descellées, ont lâché prise--et plusieurs en sont renversés... L'aérostat a rebondi d'un gigantesque élan...

Du coup, l'appendice, retenu et tendu, a été tranché comme par la faux, et il est tombé sur l'étoile du cercle,--drapeau dont le porteur est tué.

Le pont de la nacelle, qui vient de repartir sous son maître par les airs, présente le spectacle de la plus inextricable, indescriptible confusion...

Mais tous ont au plus vite repris leur place, devinant bien que la partie vient seulement de s'engager...

--ATTENTION!...--TENEZ-VOUS BIEN!!!...

Des villages, des vergers filent sous nous... comme des éblouissements...

--TENEZ-VOUS BIEN!!!...

--Seconde secousse, non moins formidable... Le GÉANT, qui n'en a que l'écho, en frémit dans tout l'ensemble de sa manoeuvre...

L'amarre de notre première ancre, comme un simple fil, vient de se briser: nous ne nous en sommes même pas doutés.

Le vent furieux qui nous emporte redouble...

Notre seconde ancre est déjà par-dessus le bord, filée par Jules et Yon.

L'amarre vient à frapper mes yeux:

--Mais ces gens-là sont-ils donc fous?--Cette amarre, qui porte une ancre de soixante kilos et qui doit arrêter d'un coup une force lancée de plusieurs milliers de chevaux,--cette amarre est grosse comme deux doigts à peine... Et dix câbles comme celui-ci, tressés ensemble et ménagés encore par des _serpentins_, seraient à peine suffisants...

Je me penche par-dessus le bord et je vois, courant éperdue derrière nous, à travers les guérets, notre ancre folle qui égratigne la terre, bondit et rebondit, soulevant après elle un long nuage poudreux...

Le ballon se rapproche de terre...

--TENEZ-VOUS BIEN!!!...

Tous les muscles sont tendus, les mains crispées sur les cordes...

Un choc encore!...--Puis un autre,--puis un autre, coup sur coup.

--_La seconde ancre est perdue!_ s'écrie Jules.--NOUS SOMMES TOUS MORTS!!!...

Cri plus qu'inutile!--L'évidence est là!...

Car vient de commencer cette course furibonde, échevelée, qui a nom le _Traînage_...

XXI

LE TRAINAGE EN HANOVRE

Comme pour ajouter encore à la vitesse de cette course forcenée, la partie inférieure du ballon déjà vide et flasque,--un tiers à peu près,--que l'appendice brisé ne retient plus, s'est appliquée contre la partie pleine et fait voile.

Les chocs se multiplient, se pressent, à ne plus les compter.--Comme dans les ricochets sans fin de la balle élastique, que réveille et renouvelle la main d'un joueur infatigable, la nacelle rebondit à des hauteurs alternées, depuis cinq et dix mètres jusqu'à trente, quarante, cinquante peut-être...--Par une fatale imprévoyance, elle s'est trouvée, dès le principe, inégalement chargée; tout le lest vivant de notre équipage, sans pratique et sans conseil, s'étant porté machinalement d'un seul côté,--et elle retombe toujours, inflexiblement et sans aucune déviation rotatoire, sur la paroi qui nous supporte tous.--Tous les coups donc, directement et jusqu'à la fin, nous les essuierons.

Quelle rapidité vertigineuse! Quelle succession de chocs pressés, haletants, crépitants comme grêle! Quelle contention de muscles, d'attention et de volonté!...--Car la moindre défaillance, l'inadvertance d'une seconde,--la tête tournée seulement!--et, lancé dans l'espace, vous êtes brisé!

Et chaque heurt broie nos muscles, rompt nos poignets, désarticule nos épaules;--chaque contre-coup nous meurtrit les uns contre les autres, victimes et bourreaux réciproques...

Ayant charge de deux corps, ma part est la plus lourde, et il me semble que chacun de ces horribles ébranlements est le dernier que j'aurai pu soutenir...--Mais c'est aussi la pauvre créature--que j'étreins contre ma poitrine, entre mes deux bras autour d'elle soudés comme du fer aux câbles de cercle,--c'est elle aussi qui ravive à chaque affaissement la source de ma force déjà vingt fois épuisée.

À ce regard doux et profond du pauvre être broyé, mais résigné toujours et muet, à cette suprême et fervente communion de nos deux âmes,--je sens bien que la vie même de celle-ci est ma vie, et que ma mort seule sera, puisqu'elle l'a voulu, sa mort;--et cette mort, à mon tour, je la défie de nous séparer, car elle n'a que le droit de nous prendre ensemble!

Mais nous sommes bien condamnés!

Si insuffisante que soit l'ouverture maudite de notre soupape, nous pourrions nous raccrocher, à la rigueur, encore à cette maigre chance de salut et soutenir--peut-être!--l'interminable série de ces cahots forcenés, jusqu'au moment où,--notre force ascensionnelle enfin épuisée,--le GÉANT s'arrêterait.

Mais l'inexorable fatalité n'aura pas voulu nous laisser même l'invraisemblable éventualité de ce recours en grâce.

Trouble d'esprit, défaillance de main, accident fortuit,--par une cause inexpliquée encore,--la corde elle-même de cette soupape n'est plus entre les mains de nos conducteurs...

ELLE LEUR A ÉCHAPPÉ!--et elle fouette l'air au-dessus du cercle...

Nous roulerons donc, sans espoir, sans appel, de bonds en bonds,--jusqu'à l'instant dernier...

Mais--pourquoi donc souffrir toutes ces morts?--Et n'y a-t-il bien aucun moyen de s'y soustraire?

Puisque le vent est si terrible,--puisque nos ancres sont perdues,--puisque nous n'avons même plus cette chétive ressource de notre soupape dérisoire,--puisque cette terre irritée ne veut pas décidément de nous et nous repousse avec tant de violence,--pourquoi ne pas regagner,--tout simplement, tout bonnement,--ce domaine de l'air qui est nôtre, bienveillant et hospitalier toujours, où l'ouragan lui-même nous caresse?...

Pourquoi ne pas laisser tomber hors de notre bord, puisqu'il va être broyé tout à l'heure, et nous avec lui, quelques pincées de ce lest dont il nous reste ces vingt sacs encore,--vingt fois, quarante fois plus qu'il n'en faut pour remonter--_chez nous_--en paix?

Pourquoi ne pas nous dire que cette bourrasque n'est que passagère peut-être[7], que rien au monde ne nous force à prendre terre, et que, si nous remontons, nous n'avons plus qu'à choisir soit aujourd'hui, soit demain, soit après-demain même,--le GÉANT, avec sa double enveloppe, a la vie longue!--l'heure calme et tout à fait clémente, cette heure de la tombée du jour, par exemple, si propice d'ordinaire et comme réservée à l'aérostation?

[Note 7: Et, en effet, nous tombâmes tout juste pendant les deux seules heures de vent qu'il fit dans cette journée...]

Que pouvons-nous donc perdre,--dans cette revanche de Meaux,--à prolonger encore ce déjà long voyage et à inscrire une trajectoire tout à fait inouïe dans nos fastes aérostatiques!

Et enfin,--quoi qu'il arrive!--quel risque courons-nous de trouver pis que ce qui est devant nous,--pis que cet atterrage meurtrier, implacable?...

Pourquoi!!!......

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Mais,--va-t-on peut-être me dire,--après les ascensions que je compte déjà derrière moi et avec ma pratique acquise dans ce métier si facile et banal, j'aurais dû, moi, suppléer ici à ce qui faisait défaut et agir intelligemment à la place de qui n'agissait pas

Et on aura raison,--le fait étant là!

Je réponds que, payant pour cela un homme dont c'était le métier et l'unique soin, je me laissais conduire, sans penser que j'eusse à m'occuper des rencontres de la route. Il m'avait été déjà assez pénible d'intervenir virtuellement la nuit précédente,--dans tel cas à l'avance prévu par moi,--et on ne peut raisonnablement tenir un revolver braqué en permanence sur la figure d'un compagnon de route.

En plein et beau jour,--avec les énormes ressources de force ascensionnelle ou de lest, c'est tout un, à notre disposition,--le moindre accident devait me paraître et était cent fois impossible. Je n'avais pu croire à une descente volontaire que seulement alors que je m'étais vu à quelques dizaines de mètres du sol, et j'avais eu, sur le coup, un soin particulier et immédiat, une préoccupation trop absorbante,--on voudra peut-être bien l'admettre--pour chercher dans mon imagination des alternatives et ne pas m'en tenir aux efforts désespérés d'une préservation plus que personnelle, suffisante et au delà.

J'avoue, si nette dans tout danger que je me croie la vue, j'avoue que le péril d'_une seule_ m'empêcha de songer au salut de tous, même dont elle!--et que, brusquement surpris par la plus inattendue, la plus insupposable des catastrophes,--entre ces terribles chocs,--une grêle! qui ne permettaient même pas de respirer, je ne trouvai pas, dans ma paresse d'esprit à ce moment sans doute, le temps de chercher à placer une critique contre mon aéronaute ni de motiver un erratum. Je n'ose parler après cela encore de l'irrésistible absorption, de l'ivresse du _spectacle_, seule suffisante à paralyser, à engourdir toute volonté d'action...

À plus fort je passe en toute humilité la main.

Mais à la condition que je le verrai tenir la partie...

* * * * *

Si c'était de nuit, nos destinées seraient déjà décidées. Nulle force humaine en effet ne saurait se maintenir tendue, même quelques minutes, avec cette exaspération de muscles, cet éréthisme de volonté.

Ici, du moins, il nous est permis de voir chaque coup avant de le recevoir; nous pouvons prendre, juste à temps, avec la respiration, notre élan de résistance, et, entre deux chocs,--ne fût-ce que pendant une seconde,--distendre nos nerfs contractés, nos mains et nos avant-bras roidis aux câbles de salut.

Mais de ces intermittences mêmes qui ne nous démontrent, ne nous affirment que mieux notre fin prochaine, irrévocable,--combien avons-nous de temps, plus qu'épuisés déjà que nous sommes, à pouvoir accepter le dérisoire bienfait?

Chance de recours en grâce, ou plutôt raffinement d'infernale cruauté,--il se trouve qu'une autre cause doit encore prolonger notre supplice.

Du sol qui ne le saurait nourrir, l'homme s'éloigne.--Sur la terre qui lui donne sa subsistance, l'homme se manifeste par le plant de la haie, de l'arbre; par l'élévation de la hutte, de la cabane, de la maison: tout ce qui, en se résumant, constituerait, à ce moment, pour nous,--l'_obstacle vertical_.

Or, la terre est ingrate par les vastes espaces que nous dévorons, steppes arides, marais, tourbières, bruyères à perte de vue. Pas de trace de la vie humaine dans ces sites désolés, dans l'ensemble uniforme des sauvages aspects de cet immense horizon...

(--Dans cette Brie fertile, où l'homme se dispute la place, à Meaux et de nuit,--avec un vent dix fois moindre, nous n'aurions pas eu le temps de compter dix secondes!...)

La rapidité de notre projection ne permet à nos yeux que d'en saisir quelques épisodes.

De bien loin en bien loin, un arbre isolé, perdu, accourt sur nous,--rapide comme l'éclair...

Nous venons de le briser comme un fétu, et nous n'en avons même pas tressailli...

Deux chevaux épouvantés, les naseaux en terre, la crinière au vent, s'efforcent ventre à terre de fuir devant nous.

Mais nous brûlons les distances.--Ils sont déjà bien loin derrière...

Un parc de moutons éperdus passe au-dessous de nous, entre deux de nos bonds,--comme un rêve...

Mais voici le danger,--le vrai danger!

À ce moment où, harassés déjà, nos compagnons doivent ressentir comme moi ces fourmillements, ces crampes qui engourdissent et paralysent mes articulations,--nous apercevons devant nous, menaçante en haut de son remblai, perpendiculaire à notre course, une locomotive en marche traînant son tender et deux wagons...

Quelques tours de roue de plus,--et tout est bien fini!--car une fatalité géométrique veut que nous nous précipitions avec elle, par une coïncidence infernale de temps et de lieu, juste sur le même sommet d'angle!

Que va-t-il arriver?

Précipités dans notre vol d'ouragan, nous allons soulever du coup et renverser la lente machine et ce qu'elle traîne,--ceci ne fait pas l'ombre d'un doute[8]!--mais nous sommes broyés!...

[Note 8: Je vois d'ici plus d'un lecteur s'arrêter court pour sourire,--s'indigner peut-être à ce qui pourra lui paraître la plus impertinente des exagérations:--un simple panier d'osier, soulever de terre et bousculer une locomotive, avec son tender et deux wagons!

Je crois devoir prier à l'avance ce lecteur de se renseigner sur les miracles de ce phénomène qui s'appelle la _vitesse acquise_. Quand il aura vu une chandelle de suif, au sortir d'un canon de fusil, percer une porte de chêne d'un pouce d'épaisseur, quand il se sera fait montrer les deux énormes barreaux de cette grille de parc écartés, tordus par le furieux passage d'un cavalier emporté par son cheval, restés saufs tous deux, ainsi que le constate la très-historique _légende du Cheval de Rambouillet_,--ce lecteur incrédule pourra alors calculer par chevaux-vapeur la force propulsive de notre ensemble pesant trois mille kilos, lancés par le vent de 15 lieues à l'heure dont nous jouissions,--et non pas de =60= lieues à l'heure, comme tous les journaux l'ont imprimé deux fois alors--le maximum reconnu Grand Ouragan, Tempête, ne dépassant pas 35.

Et quand il aura fait vérifier ses chiffres, pour certitude complète, il fera bien de les communiquer à tous les «_directeurs de ballons_»--qui en ont bien besoin.]

Quelques mètres à peine nous séparent de l'ennemi...

De nos poitrines s'échappe un cri,--un seul!--mais quel cri!...

Il a été entendu!

Le sifflet de la locomotive nous répond...--Elle a ralenti sa marche: elle s'arrête, comme semblant hésiter...--et recule enfin, tout juste à temps pour nous livrer passage...

--et le mécanicien nous salue, sa casquette au bout de son bras tendu...

_Gare aux fils!!!..._

Les voici en effet sur nous, ceux-là que nous n'avions pas aperçus, les quatre fils du télégraphe électrique,--quatre guillotines!...

Nous avons baissé nos têtes...--Heureusement nous nous trouvons raser bas, à ce moment précis.--C'est sur le cercle et ses gabillots inférieurs qu'a eu lieu la rencontre: un ou deux de nos câbles seulement ont porté sur ces rasoirs...

--et nous entraînons ces câbles pendants derrière nous,--comme la queue d'une comète échevelée,--avec les tringles télégraphiques sans fin et les poteaux déracinés qui les soutenaient tout à l'heure...

Combien de temps va durer encore l'invraisemblable agonie de ces bonds?

Si seulement nous la tenions, cette malheureuse corde de soupape! Depuis que nous souffrons tous ces supplices, le ballon eût au moins eu le temps de perdre quelque chose de sa force meurtrière!

Si, au moins encore, elle était à sa place désignée, la prudente échelle de cordes,--notre vie peut-être en ce moment!--que Delessert avait préparée, mais qui, dédaignée par Louis Godard comme nouveauté superflue, gît pour l'heure à fond de cale... comme à cent lieues de nous!

Vain regret! Fouettant de ses zigzags,--bien au-dessus de nos têtes et comme pour l'exciter encore,--la bourrasque trop lente à son gré contre ces téméraires qui ont appelé la mort,--la damnée corde semble se rire de nous...

--JULES!...--MONTE SUR LE CERCLE!...--s'écrie Louis.

Le jeune homme lève les yeux,--et sa tête se baisse avec découragement.

--Impossible!... a-t-il répondu d'une voix étranglée.

Trop impossible, en effet, même à la souplesse exercée de ce gymnaste de vingt ans! En supposant que ses muscles meurtris ne soient pas déjà hors de service comme les nôtres,--comment trouverait-il, entre ces bonds dévergondés, les quelques secondes de calme à peu près parfait pour se hisser des deux ou trois brasses qui nous séparent du cercle...

Pourtant c'est là, là seulement pour tous, que peut s'entrevoir une lueur de salut...

--MONTE!!! dit l'aîné.

Obéissant, il tente--et d'un choc, retombe haletant sur notre plate-forme oblique...

--MONTE!!!

--Je ne pourrai jamais!--dit l'autre avec désespoir...--je suis trop las!...

Il essaye encore pourtant...--et retombe encore...

C'était trop certain! Pourquoi alors cette tentative folle? Notre destin à tous n'est-il donc pas décidé? Est-il une puissance humaine qui puisse nous arracher à l'arrêt prononcé? N'en avons-nous pas pris notre parti, tous tant que nous sommes là?--Pourquoi donc séparer et dépêcher avant nous celui-ci? Ce n'est pas le dévouement que vous lui imposez, c'est le sacrifice!...--un sacrifice plus qu'inutile, inique!...

--MONTE!!!...--dit l'aîné encore. MONTE!!!...

Deux voix--que je connais--s'élèvent:

--Ne montez pas, Jules! vous vous tuez!

--Ne montez pas, monsieur!...

Thirion,--j'en étais sûr--a eu la même pensée,--car il parle de décharger son revolver dans le ballon.

Je lui crie de n'en rien faire... Que produirait six balles chétives sur cette immensité?--Et puis le temps,--le temps seulement de tirer l'arme de sa poche!...--lorsque nos deux poignets ensemble ne suffisent même pas à nous retenir?...--Quant au risque d'inflammation du gaz par l'explosion de la poudre, cette alternative, à l'heure qu'il est, n'offre guère d'intérêt...

Pour la troisième fois, le jeune homme est en l'air... Sur les épaules d'Yon et de Thirion, les plus valides et les moins empêchés, qui sont parvenus à se rapprocher sous lui,--l'échelle vivante se tasse et se relève,--il se hisse rapidement au cordage tendu...--il monte...--un dernier effort, encore!...

Il y est!!!

--Nos poitrines se dégagent...

Bientôt il a saisi la corde rebelle, qu'il passe à son frère et à Yon au-dessous de lui.--La voici, enfin! arrêtée et tendue!...

Mais combien de temps prendra le dégagement de notre gaz par l'issue relativement microscopique qui lui est seule réservée?

D'ici là, nos forces épuisées tiendront-elles?--Désarticulés, rompus, écrasés dès les premiers assauts, que pouvons-nous attendre encore de la surexcitation désespérée qui nous a soutenus jusqu'ici, lorsque nos muscles surmenés semblent se demander si la vie vaut réellement tant d'efforts et de tortures,--marchandant, comme s'ils étaient des intelligences, les services qu'ils ne peuvent plus rendre,--lorsque nos membres meurtris ne veulent plus que se laisser aller à l'apathique et homicide indifférence de la lassitude?...

Et, encore--combien de temps consentira-t-elle à traîner son équipage funèbre, cette carcasse si merveilleusement solide et élastique qu'elle était hier? Ébranlée à chaque secousse jusque dans la dernière de ses mailles d'osier, heurtée contre les arbres isolés qu'il lui faut bien qu'elle touche pour les briser comme verre,--quand va-t-elle se résigner enfin à défaillir?...--Combien de minutes encore avons-nous à compter jusqu'à l'instant où s'effondrera sous nous le parement, déjà disloqué en partie, qui nous supporte?...

Le combat se trouve en effet maintenant de tout près engagé. De par le gaz qui commence à se perdre, notre nacelle ne s'écarte presque plus du sol, que son énorme remorqueur, le ballon, touche parfois lui-même.--Et, comme la rapidité du vent ne s'est pas démentie, tout au contraire,--il semble que la cruelle machine s'acharne, pour en finir, et veuille broyer, user enfin contre les aspérités terrestres ce qui nous reste de volonté et d'espoir.

Les secousses se suivent maintenant de plus près:--ce n'est plus une grêle, c'est un roulement de furie. Comme notre nacelle, tout à fait sur le côté traînée, racle littéralement la terre, nous nous trouvons en contact immédiat, et nous voilà--un supplice de plus!--aveuglés, littéralement étouffés, asphyxiés, et par la poudre aride et par la boue noire des tourbières que nous écumons violemment.

Que de bruyères!... Fauchées par nous avec la rapidité d'une moissonneuse de vingt lieues à l'heure, ces millions de millions de petites capsules, séchées et durcies au soleil d'été, reviennent irritées sur nous, cinglant nos mains, nos visages avec une furieuse et suffocante profusion...--Que de bruyères!--Moi--je me rappelle--qui les aime tant dans mon appartement!

--Mais ici, réellement, il y en a trop!

Il est inutile de m'interrompre ici, je pense, pour dire que le plus léger doute ne pouvant nous être laissé sur la fin finale de tout ceci, et forcément d'accord pour l'acceptation, il ne nous est resté, faute d'autre, qu'un parti à prendre, raisonnable et digne d'honnêtes gens:--attendre, se taire, regarder...

Les coups, on ne les compte plus, on ne les sent plus,--à la lettre!--tant ils pleuvent! Et moi qui ai toute ma vie redouté cent fois plus la douleur que la mort,--moi qui deviens dolent, inapprochable, insupportable pour le moindre _bobo_,--je comprends pour la première fois ce que je n'aurais jamais supposé possible:--c'est qu'on peut _s'habituer_ à tout au monde, même à ceci,--et que le supplice de la roue a été calomnié: ce devait être fort supportable.

C'est très-sérieusement que je parle.

--On rêve--!...

Une fois donc pris ce parti de me tenir pour absolument désintéressé dans la question désormais,--je m'abandonne (--je n'ose dire après Proudhon à _la Sublime Horreur_... mais comme c'est vrai!),--je me livre tout entier, sans distraction, sans réserve, à cette dernière jouissance de _Voir_,--mieux encore, de _Contempler_...