À terre & en l'air... Mémoires du Géant
Chapter 21
Au-dessus de je ne sais quel petit pays, non loin de Compiègne, une voix qu'il me semble reconnaître répond gaiement par mon nom à notre appel. C'est cet ami, très-bon et très-cher, le marquis du Lau d'Allemans, qui nous a aperçus de sa maison de chasse. Il nous sonne de sa trompe une fanfare, à laquelle je réponds de mon mieux, en lui trompetant le même air dans mon porte-voix.--Je prête l'oreille: je n'entends déjà plus...
Une bonne rencontre au commencement de notre voyage!--Tout ira bien!
Mais voici la contre-partie presque immédiate.--Nous passons au-dessus d'une petite ville:--clameurs au-dessous de nous comme toujours, et--un coup de fusil...
Était-il chargé? Le sauvage qui l'a tiré dira certainement non. Mais on en a reçu d'autres déjà en ballon, et on a pu s'assurer qu'il n'y avait pas seulement de la poudre. Il eût été bon de clouer au moins le nom de cette brute sur sa honte. Mais il serait bien tard à présent pour chercher à savoir d'où est parti ce coup de fusil; il était entre neuf heures un quart et neuf heures et demie. Thirion, sur mon indication, avait relevé l'heure précise;--mais ses notes, comme quelques autres documents pris en commun, ont été détournées.
Toujours au-dessus ou au-dessous des nuages, ou au travers, selon que les manoeuvres se mouillent davantage et nous entraînent en bas,--ou qu'une pincée de sable tombée nous porte en haut. Notre équilibre définitif nous aura coûté, cette fois aussi, bon nombre de sacs.
Tout à coup la Lune apparaît, resplendissante, quoique un peu auréolée, éclairant au-dessous de nous des montagnes de nuages à perte de vue... Aspects merveilleux d'une grandeur imposante.--Cela ne vaudra jamais ce que nous avons vu lors du voyage de Meaux, quand, à huit heures bien sonnées, nous avons retrouvé, au-dessus des derniers nuages, le dernier crépuscule du soleil couchant...
Mais tel qu'il est, ce spectacle vaudrait à lui seul tout le voyage, pour des _nouveaux_ surtout!--J'éveille bien vite les endormis, qui sortent le nez de dessous leurs couvertures et sont bientôt debout.--Je crois qu'ils ne m'en veulent pas.
Dix heures,--onze heures,--lentes à venir...
Le froid augmente, sans être tout à fait insupportable. La nuit sera longue...
Le petit ballon nous a décidément quittés. Il a bien fait de se décider: c'était trop longtemps tenir l'air avec aussi peu de ressources au départ.--Pourvu qu'ils aient atterré sans accident par cette nuit noire!
J'avais remarqué, lors du premier voyage du GÉANT une chose nouvelle pour moi:--la sensation bien positive d'un courant de vent sur notre nacelle, et lorsque, descendant dans la cale, j'avais fermé une des deux portes restée ouverte à l'ascension, puis successivement nos quelques petites fenêtres,--j'avais éprouvé, même dans cette claire-voie d'osier, un très-certain sentiment de bien-être, une fois supprimé le glacial tirant d'air produit par toutes ces ouvertures.
Or, il est reconnu dans la pratique aérostatique que la nacelle n'est jamais frappée par la brise, et il est de tradition que, fît-on les cent lieues que, selon la légende, donne à l'heure le grand ouragan des Antilles,--ce n'est pas moi qui les ai comptées,--une bougie allumée ne s'éteindrait pas. Ceci s'explique, l'aérostat et sa nacelle faisant partie du courant lui-même.
J'avais encore éprouvé, sans jamais être monté plus haut que quatre à cinq mille mètres, il est vrai, et j'en retrouvais la même explication, qu'il fait toujours plus chaud en l'air qu'à terre, et il m'était même arrivé, dans la saison froide, d'être obligé de quitter ma redingote. On me dit que M. de Saussure a relevé avant moi cette observation. Je ne sais si c'est expérimentalement, mais elle indique certainement et motive encore l'absence complète de brise et, par suite, de toutes oscillations autres que celles produites par les passagers mêmes.
Donc, pas de vent _sensible_, et rien, par conséquent, comme je l'ai dit, qui ressemble au _mal de mer_;--une seule fois pourtant, heurtés dans un contre-courant, nous avions éprouvé, avec un petit ballon, un mouvement oscillatoire très-sensible; mais je dois dire que l'aéronaute avec qui je me trouvais en avait paru non moins surpris que moi.
Dans ce second voyage, je suis à même de constater de nouveau que nous sommes très-certainement frappés par un air beaucoup trop vif pour qu'il puisse me rester un doute,--et la bougie du dicton s'éteindrait si bien ici, que je ne sais même s'il serait possible de l'allumer,--tous risques à part quant à l'inflammation du gaz.
Je crois trouver l'explication de ce fait nouveau dans la hauteur de notre ensemble: une portée de soixante mètres doit subir l'influence de courants opposés ou tout au moins divers.--Peut-être encore l'énorme chargement de notre nacelle,--trois mille kilos environ,--remorqué à travers l'espace par l'aérostat plus rapide, explique-t-il cette brise aiguë,--bien que pourtant la perpendiculaire me semble parfaite entre ladite nacelle et le ballon.
Mais,--par la bise qu'il fait!--je renoncerais volontiers pour le moment au bénéfice de ma découverte et aussi de mes deux explications hypothétiques.
Il est inutile de dire que nous distinguons à peine la direction de la boussole au milieu de la pleine obscurité. Nos instruments de Richard, Breguet et Richebourg, qui nous ont été complétement inutiles pendant les cinq heures de nuit noire de notre premier voyage de Meaux,--à la grande indignation d'un savant de feuilleton qui attendait, les pieds sur ses chenets, nos précieux documents dont il eût tiré si grand parti pour le bien de l'humanité,--ces braves instruments, comme notre boussole et nos cartes, dorment inutiles.
--Où sommes-nous? Le vent n'a-t-il pas changé et ne nous porte-t-il pas vers l'Atlantique?...
Les regards percent l'ombre et l'ouïe se fait fine...--Deux ou trois points brillants dans le lointain s'éteignent tout à coup:
--LA MER! s'écrie Jules.--Voyez les phares tournants!--Tenez: encore un qui disparaît;--vous allez le voir reparaître!
Je bondis,--me souvenant de la descente de Meaux!--Ils la voyaient déjà avant Meaux, _la mer!_--et je m'explique maintenant pourquoi mes deux Godard, si exténués qu'ils dussent être par les rudes travaux de la journée, tenaient si bien tout à l'heure à ne pas me céder la place.--Décidément, chez ces gens-là, c'est une monomanie!
Mais je ne reviendrai pas de Meaux deux fois!--Quoi qu'il arrive, nous marcherons.--À tout prendre, et au pis aller, quand nous irions même sur la pleine mer, comme nous avons du lest pour rester nos doubles quarante-huit heures en l'air, tout au moins, il faudrait que le vent nous poussât bien loin et nous aurions bien du malheur, si nous n'apercevions quelque navire pour nous recueillir,--fût-il en partance pour le cap Nord ou dût-il nous emmener jusqu'à Java!
J'avais pensé le matin même, et sous cette préoccupation, à faire acheter une honnête provision de biscuit de mer dont j'ai, au départ, constaté la présence dans le garde-manger.--Mais je regrette les bouées de caoutchouc que j'avais combinées avec M. Guibal, et que nous n'avons pas eu le temps de terminer.
Jules pouvait bien avoir raison. De Saint-Quentin sur Abbeville, c'était l'affaire d'une saute de quelques minutes.--Il fallait pourtant convaincre Jules, sans être trop convaincu moi-même, et persuader Louis par-dessus le marché, décidé que j'étais à patienter jusqu'au bout et à ne rien attaquer de vive lutte.
Je prends mon ton le plus dégagé pour leur affirmer que la disparition successive des feux s'explique, tout naturellement, par l'heure où nous nous trouvons,--chaque paysan soufflant sa chandelle au moment de se mettre sous sa couverture.
C'est assurément très-probable, et sans vouloir dire que tout se plaide.
Je sais que j'ai parmi nous au moins un homme, sinon deux, passagers de la première ascension, absolument décidés comme moi à ne pas renouveler la descente de Meaux,--quoi qu'il dût arriver, je le répète;--_notre honneur y était engagé._
--C'est assez bête, n'est-ce pas? et quelle faiblesse, allez-vous dire, d'exposer plusieurs existences pour la vaine satisfaction d'une galerie indifférente qui ne saura même pas les dangers courus, et pour ne pas même faire taire un ou deux drôles venimeux!
Ici, je ne plaide plus et je n'excuse pas;--je raconte et j'avoue.
Nous allons donc--à la grâce de Dieu!
Mais qu'est ceci?...--Devant nous, à une grande distance encore, apparaissent vaguement des feux qui ne sont plus, cette fois, de lampes ni de falots.--Nous avançons, et nous distinguons mieux ces feux bizarres et nombreux, violents, haletants, dispersés çà et là sur de vastes espaces.--Des bruits sourds et rhythmés arrivent à nos oreilles...
Ai-je donc eu raison, et n'est-ce pas là ce brave et bon pays--que j'aime cette fois encore plus que les autres?..
--Ho... hé... ho!!!... où sommes-nous?
--Erquelines!
Et le digne douanier,--il paraît que c'était un douanier,--juge nécessaire d'ajouter:
--Belgique!!!
Je frappe de joie dans mes mains.
--Eh bien! dis-je à Louis, avais-je raison?
J'avais un peu besoin d'en être sûr moi-même...
Louis ne me paraît pas encore tout à fait convaincu. Il boude certainement contre mon triomphe, que je ne ménage peut-être pas assez.--Les vieilles cartes portent _Belgium mare_; pour Louis, la Belgique, dont il a entendu parler, a son bon côté,--le terrestre, le Wallon, et son mauvais côté,--le marin, le Flamand. Il se rappelle quelque chose comme Ostende, mais il ne connaît ni Verviers ni Charleroi.
Nous marchons toujours...
Des feux encore, de temps en temps,--hauts fourneaux, forges, houillères.
Une grande ville à notre droite.--Au resplendissement du gaz qui l'éclaire et à l'ampleur du périmètre, nous avons reconnu Bruxelles.
C'était bien Bruxelles... Presque à côté, un peu plus loin, nous apercevons, plus modeste dans ses proportions et dans son éclat, Malines la catholique.--La voici dépassée.
L'honneur du GÉANT est décidément sauf!
Et quelle revanche!--Avec le lest que nous possédons, si le vent ne se met pas contre nous, nous tomberons avant midi sur Stettin, Dantzick ou Koenigsberg. Qui me dit même que je ne vais pas recommencer mon voyage de 48, et que, dépassant la Vistule et le Niémen, nous n'atteindrons pas Tilsitt ou Memel!... Le coeur m'en bat!
Qui donc parlait de froid tout à l'heure?--Est-ce qu'on a froid?
Nous allons, nous allons... Derrière nous les feux s'éteignent, disparaissent... Devant nous, plus rien tout à l'heure--que du noir. J'estime que nous rasons de cent à cent cinquante mètres au plus.--Plus rien décidément devant nous, pas un point où le regard puisse s'accrocher,--rien que la sombre immensité...
Nous allons toujours...
On ne parle plus, depuis longtemps, à bord.--Dort-on? Je l'ignore.
Je sais bien qu'il en est au moins quatre qui veillent: les deux Godard et Yon le fidèle,--et moi.
Nous allons toujours...
L'obscurité morne, sourde, implacable, persiste, s'acharne.--Pas une déchirure, pas une éraillure, pas une paillette, dans ce suaire sans fin.
Où sommes-nous,--et quel est donc ce pays étrange, sans cités, sans bourgades, sans villages?--Toujours le même silence de tombeau par cette interminable et inquiétante obscurité...
Un crochet du vent ne nous a-t-il pas, en effet, portés vers l'Ouest?...
Mais quelque chose semble s'annoncer...
Qu'est-ce que ces vagues clartés que nous voyons loin, bien loin encore devant nous,--pâles et diffuses clartés qui ne disent rien du travail ni de la vie humaine, comme tous ces feux palpitants que nous avons laissés derrière nous tout à l'heure?
Avançons... avançons encore:--nous y sommes.
--Ces larges plaques, d'un brillant terne comme des lames de plomb fondu,--isolées et étroites d'abord, puis s'élargissant et se multipliant à l'infini,--laissant à peine entre elles un encadrement noir qui découpe leurs formes irrégulières, cette infinité de marais qui s'étendent devant nous pour se confondre à l'horizon en une confuse lueur argentée,--c'est la Hollande!...
À notre gauche, un bruissement profond, lointain encore et qui se rapproche de seconde en seconde:--bruissement certain, incontestable...
Un coup de vent frais de cinq minutes seulement, nous sommes en mer!
--Il faut absolument descendre ici et attendre le jour! dit brusquement Louis.
--Vous ne descendrez pas ici! lui dis-je non moins résolument.
Et je me suis à peine saisi de la corde de soupape que Lucien Thirion est déjà auprès de moi et m'a serré le bras significativement...
Un petit bruit sec se fait entendre...--on dirait un pistolet qu'on vient d'armer...
Il y a un moment de silence: au-dessous de nous, quelques cris sauvages et discordants d'oiseaux aquatiques épouvantés...--Que va-t-il se passer entre ces huit hommes, dans ces quelques pieds carrés, entre ciel et terre, au milieu des ténèbres?...
Jules s'est rapproché de son frère. Il insiste et fait observer qu'il n'y a pas un souffle de vent:--nous allons simplement nous poser là, comme se pose le soir l'oiseau qui reprend au matin son vol.
Je n'écoute rien, je n'entends rien.--Nous ne descendrons pas là, parce que, si nous y jettons l'ancre, rien ne m'assure que quelque incident imprévu ou plutôt trop à prévoir,--avec mes conducteurs de Meaux,--ne nous forcera pas à y rester.
Or, l'endroit est tel, d'abord,--étangs, marais ou tourbières, et je connais si bien ce pays que rien ne m'assure seulement la place pour y poser une semelle à sec.--Plonger, certainement et dès à présent, de mon plein gré, pour me garer de l'eau, que j'ai une chance d'éviter un peu plus loin, me semble peu sage,--et,--noyé pour noyé,--au lieu de m'asphyxier par cette nuit noire dans ces bourbes vertes, je préfère encore me noyer au grand jour, en pleine eau propre, avec toutes mes aises.--Et puis, cette mer que nous entendons et qui nous semble appeler,--qui peut jurer qu'au dernier moment le vent de la côte ne va pas, comme presque toujours, nous en chasser bien loin?
Et puis enfin,--il faut tout dire et jusqu'au bout,--je _veux_ aller plus loin:--Meaux est encore trop près d'ici!...
J'ai dû accentuer bien fermement l'expression de ma volonté, car Louis ne dit plus rien. Il doit quelque peu m'en vouloir en ce moment, n'ayant jamais eu, en aucune de nos ascensions, de compagnon plus docile.
Notre querelle,--qui n'a pas duré une minute et n'a pas coûté vingt paroles,--mais dont chacun a dû sonder sur un seul mot les profondeurs menaçantes,--a jeté sur l'équipage un sérieux de glace.
Tous sont debout, penchés sur le bord et sondant l'inconnu.
Le hasard,--heureux et prompt hasard!--se trouve me donner raison,--mais non, certes, contre la raison même.
Voyez! Les sinistres plaques d'eau s'éteignent peu à peu et s'enfuient au-dessous de nous.--Les dernières ont déjà disparu...
Un bruit monte. «--Silence!»
C'est un chariot sur une route: nous entendons le sabot du cheval...
Un peu plus loin, une imperceptible lumière: c'est une chaumière isolée.--En voici une autre encore!
Le vent d'Ouest nous a décidément repris!
Et l'étoile pâlit...
Devant nous, ces bleus sombres se changent peu à peu en violets profonds, rehaussés tout à l'heure par les riches dessous de pourpre et d'or qui ne se laissent encore que deviner.
L'orchestre divin, palette mélodieuse, se dispose sourdement, et s'accorde enfin pour l'admirable symphonie de l'aube. Nous pouvons presque distinguer nos visages, amis ou ennemis, sur la plate-forme de notre nacelle. Et nous marchons toujours vers les clartés naissantes, de moins en moins confuses...--De larges rubans d'un rouge sanglant et sombre s'étendent devant nous; d'autres banderoles jaunâtres ou orangées viennent, sûres d'elles-mêmes, prendre leur place harmonieuse dans les profondeurs vertes et roses. Derrière elles s'allume par degrés et chauffe la grande fournaise qui va tout à l'heure dissoudre et fondre d'un seul coup ces clartés avant-courrières...--Tout à coup, comme un cri de joie, s'élance d'un jet, à travers l'immensité céleste, un dard de flamme... C'est le signal,--et jusqu'aux profondeurs des plus lointains horizons subitement illuminés, éclate la splendide fanfare du jour...
Nous planons au-dessus d'un panorama infini: des plaines, des bois, des villes, des étangs, des rivières.
Notre vue embrasse le plus admirable des spectacles. Les prairies resplendissent d'un vert particulier, vert tendre, et comme pâli sous la rosée. La fumée s'échappe des toits de briques: c'est le repas du matin...--Pâturages, bestiaux, maisons roses, tout ce microcosme d'une disposition, d'une netteté, d'une propreté charmantes, sourit ou plutôt semble éclater de gaité sous les premiers rayons du soleil levant.
Nous jouissons à pleins pores de notre «liberté dans la lumière!» comme dit le grand Poëte.--De nos deux voyages, c'est la première heure qui sonne pour nous hors des ténèbres.
Il s'agit de bien consulter nos baromètres, ma foi! et nous nous soucions bien, en cet heureux moment, de préparer «LE RAPPORT!!!» qu'on nous a si violemment reproché de n'avoir pas rapporté de notre premier voyage nocturne! Déjeunons d'abord et réparons les fatigues de la nuit; nous aurons peut-être besoin de nos forces plus tard.--Si impatient que soit là-bas le savant homme qui nous guette, «embusqué dans son feuilleton,» il nous attendra,--et s'il est trop pressé, ce monsieur Victor Meunier, qu'il monte!
Pourquoi faut-il qu'en ce moment, tout de bonheur et d'admiration, un second coup de fusil tiré sur nous vienne nous rappeler qu'il y a des méchantes gens à terre, ennemis mortels nés de tout ce qui est au-dessus d'eux!
Mais, au moins ici, ce coup de fusil n'est pas français,--et nous sommes si haut que nous défions les balles.
Le GÉANT, en effet, dont les manoeuvres commencent à se sécher des humidités de la nuit et dont le gaz se dilate rapidement aux rayons du soleil levant, monte de plus en plus... Nous dépassons certainement l'altitude de quatre mille mètres.
Aux vastes et grasses prairies succèdent les landes incultes et des marais encore. Mais bientôt, de l'immense tapis que le vent d'Ouest continue à dérouler sous nous, nous ne pouvons plus distinguer que vaguement les fertilités inégales.
Voici un grand lac et deux rivières dont le vif argent nous perce les yeux. La boussole et la carte semblent nous indiquer le lac Dümmersée et l'Yssel,--à moins que ce ne soit le Weser; mais nous n'avons pas de certitude.--Le savant de tout à l'heure nous serait précieux en ce moment: pourquoi donc n'a-t-il pas demandé à faire partie du voyage? Il affirmait si doctoralement l'autre jour «qu'il n'y a pas de danger!»
Voici une grande ville:
--Quelqu'un, qui n'en sait rien du tout, parle de Bentheim. Est-ce Bentheim? Est-ce Munster?--L'absence du savant se fait de plus en plus sentir.
Il y a de la fatigue à bord, une grande fatigue. Ainsi que je l'ai dit, Louis, Jules et Yon,--la partie militante de l'équipage,--n'ont pas voulu se relayer de quart la nuit dernière. Si j'ajoute à la lassitude de cette nuit celle de la rude journée précédente au Champ de Mars, sans parler encore de l'excès de nos labeurs à tous et de nos veilles depuis ces deux rudes mois, je n'ai pas de peine à comprendre que, loin de passer une seconde nuit en l'air, comme je l'ai espéré, notre équipage voudra bientôt chercher à terre le repos dont nous avons en effet tous assez besoin.
L'incertitude du point précis où nous nous trouvons va hâter la solution pressentie,--car, bien qu'on y voie clair à cette heure, les théories géographiques continuent à se donner beau jeu, et le spectre des Mers se dresse toujours à chaque point de l'horizon...
Une voix propose d'atterrer: la majorité est évidemment de cet avis, et il n'y a plus l'ombre d'une hésitation quand celui de nous qui s'est plus spécialement chargé de la boussole et des cartes déclare que _la Mer est à six lieues_[6].
[Note 6: Frehren, près Rethem, où nous sommes tombés, est, si j'ai bien fait le compte, à QUARANTE-CINQ lieues (--!) de la Baltique.--Puisque nous en sommes aux chiffres, et en cas d'oubli plus tard, disons tout de suite qu'en recueillant les appréciations de mes compagnons de voyage et en établissant une moyenne,--la carte sous les yeux, bien entendu,--nous aurions conclu à un _traînage_ de 30 à 25 minutes, par un vent de 14 à 15 lieues à l'heure. Pendant ce traînage, nous aurions subi de 60 à 80 chocs proprement dits, précipités depuis un mètre jusqu'à trente et quarante mètres de hauteur.
Inutile d'ajouter que ces évaluations ne sauraient être qu'approximatives, quelle que soit leur sincérité:--nous n'avions pas précisément nos montres ni nos baromètres en mains...]
Je n'accepte cette indication de latitude que sous toutes réserves,--mais j'ai depuis quelques instants une bien autre préoccupation.
Plus nous montons, plus le gaz dilaté gonfle le ballon, dont j'aperçois l'enveloppe se tendre avec violence sous le filet...--Or, j'ai raconté mes luttes avec mon constructeur Godard quant aux dimensions de la soupape. Il est par trop évident que l'appendice, de disproportion non moins absurde, ne donne pas non plus suffisant passage à l'excédant de ces six mille mètres de gaz qui se dilatent à la fois sous la double action du soleil et de notre ascension croissante.
On se rappelle, lors de notre première ascension, la sinistre prédiction de M. Babinet...
À ce moment je regarde et vois la dilation du GÉANT devenir réellement inquiétante. L'enveloppe se gonfle davantage de seconde en seconde, jusqu'à éclater... Entre chaque maille du filet, elle capitonne avec violence...
D'une explosion d'aérostat à cinquante ou cent mètres de hauteur, on peut à la rigueur se tirer, si la déchirure est partielle, l'étoffe, sous elle-même, refoulée dans la chute, formant parachute.
Mais, à la terrible hauteur où nous sommes, il n'y aurait pas de grâce à attendre...
Je n'hésite pas à engager Louis à donner un coup de soupape, ne fût-ce que pour nous voir un peu plus près de terre.
Notre voyage est trop beau pour être déjà fini. Le ciel est magnifique et le vent nous porte si bien en ligne droite, sur plein Est!--Je veux me dire qu'avant d'atterrer, et si notre bon vent ne se modifie pas dans les couches inférieures, notre angle de descente va nous porter sur Berlin, la Saxe,--et qui sait? si nous nous décidons à oublier enfin la mer un instant, peut-être atteindrons-nous le Grand-Duché,--ma terre promise!
Mais ce n'est qu'un rêve,--et je vois bien vite que le sort en est jeté. Louis n'y va pas de main morte sur la corde de soupape. Il n'y a plus à s'en dédire: nous descendons, et avec une telle rapidité que l'air, en soulevant nos cheveux, siffle à nos oreilles.
Inutile de dire que tout le monde est sur le pont. Comme pressentant ce qui va se passer, aucun des passagers nouveaux n'a eu l'idée de descendre dans l'intérieur.--Encombré d'objets divers, n'offrant aucune ressource comme point d'attache, l'intérieur serait, en cas de secousses,--comme pour la souris, la ratière,--le plus dangereux des refuges.
Les aérostats de dimensions ordinaires atterrissent rarement, à moins d'aides extérieurs, sans un ou deux chocs plus ou moins légers. Si l'on se rend compte des tâtonnements inévitables du pesage avant toute ascension,--équilibre rigoureux, à un gramme près, ai-je dit, entre la force ascensionnelle et le lest,--on comprend facilement que le dégagement du gaz déterminé par le coup de soupape pour la descente peut être mesuré bien moins précisément et rapidement encore que le poids du lest pour le départ.