À terre & en l'air... Mémoires du Géant

Chapter 20

Chapter 203,720 wordsPublic domain

S'il n'y avait là qu'un spectacle ordinaire, où le public n'a qu'à passer par un tourniquet pour être admis, je ferais sur-le-champ débarrasser la place, je m'en irais cuver ma ruine et tout serait dit.--Mais c'est tout autre chose: nombre de billets ont été pris _à l'avance_ dans tous les dépôts... Je suis engagé d'honneur!...

--Ils ne viennent pas!...--Et il est neuf heures passées...--C'est évident: je suis joué!...

N'y pouvant plus tenir, je dépêche à tout hasard mon frère vers les Batignolles, au-devant des Godard,--s'ils viennent!...

Et je reste seul,--bourrelé de désespoir, voyant ma ruine consommée, maudissant l'imprudence sans pardon qui m'a livré pieds et poings liés à la discrétion de ces gens-là...

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Mais--me suis-je trompé?--je vois des chariots s'avancer: c'est le ballon, escorté de Godard et de son monde!...--Ma poitrine se dégage d'une montagne!

--Comment, lui dis-je, me laissez-vous dans une inquiétude pareille et arrivez-vous à neuf heures et demie quand vous deviez être là à sept heures?

Il me répond d'un air singulièrement dégagé (--j'étais désormais pays conquis!)--qu'il n'y a pas de mal, que nous avons devant nous plus de temps qu'il ne faut.--Et, bientôt en effet, les ballons sont déroulés, le matériel est en place,--et, sur le sol détrempé par les pluies des jours passés, tout se dispose avec une activité qui me rassure.

Quelques gouttes d'eau commencent à tomber!...

Ce n'était rien!...--Voici le temps qui se remet, et même un petit rayon de soleil perce la nue.

--Quand je te disais que nous aurions beau temps!

C'est mon bon Daniel qui m'a toute la semaine rassuré contre cette mauvaise chance.

Voici une nuée de sergents de ville qui arrivent, commandés par plusieurs officiers de paix et deux commissaires de police.--Cette fois, nous serons bien gardés.

Voici la troupe que le maréchal Magnan a bien voulu doubler: deux bataillons, deux escadrons, sans compter la garde municipale à cheval,--et deux corps de musique.

J'indique, aussi bien que je peux, le service de chacun, puisque c'est moi--le rêve continue!--qui commande à tout ce monde-là!

Mon ami l'artificier Ruggieri est là aussi. Il a voulu lui-même apporter nos bombes et présider à l'installation des mortiers.

Tout ira aussi bien que possible.--Je suis rassuré, au moins d'un côté, sur le jeu de la soupape: une légère corde en soie, qui suffirait à pendre deux hommes, a remplacé le câble pesant qui nous a joué si méchant tour la fois première.

Quant à mon autre préoccupation,--la terrible, celle de l'insuffisance absurde du diamètre de la soupape,--je veux espérer que le vent se montrera, cette fois encore, clément à notre descente.

J'ai résolu, attendant l'événement, de garder pour moi mes appréhensions trop motivées à cet endroit, et de ne pas faire partager inutilement mon inquiétude à ceux qui m'entourent.

Mais j'ai beau faire, je ne puis la chasser;--car je dois tenir pour certain que, cette fois, ma femme m'accompagne.

Et, puisque je suis arrivé à ce point délicat, elle n'est pas la moins embarrassante, cette dernière conséquence forcée qui m'amène à prononcer--moi-même--dans ces pages, un nom qui semblait ne devoir être arraché jamais à sa modeste et honnête obscurité.

Ceux qui m'ont adressé le reproche d'avoir _emmené_ ma femme ont sans doute le malheur d'ignorer que, généralement, nous ne nous marions guère que pour faire une autre volonté que la nôtre.

Et je ne rougis pas du tout d'ajouter que, généralement encore, c'est ce que nous pouvons faire de mieux.

Je me suis donc soumis à cette volonté, d'autant plus fermement arrêtée et précise, qu'elle n'a pas même pris la peine de passer par des lèvres qui ne se sont jamais ouvertes à une parole de contradiction.

Deux motifs l'ont déterminée:--l'un sérieux,--l'autre futile, mais contre lequel je ne trouve mot à dire.

Ce qui est pour moi une crainte trop raisonnée se manifeste de ce côté, non même comme un irrésistible pressentiment, mais comme une conviction certaine, absolue:--IL Y AURA CETTE FOIS MALHEUR!

Or, j'ai eu beau promettre d'envoyer des nouvelles heure par heure, pour ainsi dire, en laissant tomber des lettres sur toutes les localités que nous dépasserons, ma femme ne se sent pas la force d'attendre dans l'anxiété, avec la--_certitude_--d'un accident;--elle veut aller elle-même au-devant de la mauvaise nouvelle.

Ensuite, et la femme ici se complète, il paraît, d'après tous les chiromanciens, que chez moi la _Ligne de vie_ est brusquement arrêtée:--de par la science de Desbarrolles et à l'unanimité, il est écrit que je dois périr de mort violente, comme les Ravenswood.--Chez ma femme, tout au contraire, cette même _Ligne de vie_ semble ne pas vouloir finir, et on dirait qu'elle va tourner autour de la main.

Or, il y aura accident,--c'est convenu!

Si je suis seul, c'est la mort,--la _Ligne_ qui m'a condamné me tue.

Mais si cette autre main,--la main de salut!--est dans ma main, je dois être préservé, au moins de la mort, de par l'autre _Ligne de vie_ qui luttera à force égale contre ma _Ligne de mort_, et me protégera...

Que répondre?--Et surtout en me rappelant qu'alors qu'une maladie inquiétante me couchait sur mon chevet à la veille de notre mariage, cette même main de la jeune protestante, toujours étendue sur moi, allait pieusement allumer un cierge aux pieds de la Vierge catholique?...

Contre l'épouse, la mère l'avait, la première fois, emporté. Mais rien ne luttera cette fois contre la certitude que cette seconde épreuve ne doit pas faire grâce.--D'ailleurs, l'enfant à terre, confié à une autre sollicitude non moins maternelle, ne court, lui, aucun risque jusqu'à notre retour. L'autre péril reste donc seul,--terrible,--imminent,--qu'il _faut_ conjurer...

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Cependant la foule commence à envahir les enceintes.

Pour éviter toute possibilité d'accident,--et me soustraire aussi aux importunités de l'ascension première,--il a été décidé que la plus sévère consigne interdirait rigoureusement à tous l'entrée de l'enceinte de manoeuvre.--Pas d'exception!--Je suis au moins tranquille de ce côté-là!

Quelle erreur!--Voilà Villemessant qui vient à moi, tout guilleret, flanqué de sa dynastie.

--Comment es-tu entré ici? lui dis-je tout surpris et mécontent. Au nom de Dieu! va-t'en ou fourre-toi sous la tente de service!--Si on t'aperçoit là, chacun va vouloir entrer, et je suis débordé!

Il paraît comprendre et fait mine de se terrer.--Mais demandez à ce Villemessant-là de se tenir tranquille!...--Un instant après, je l'aperçois, voltigeant à gauche, à droite, autour de mes équipiers,--partout...

Je me résigne,--ne pouvant mieux faire, et, comprenant bien que je vais être envahi, je me réfugie auprès des miens dans la cabane en bois qui nous sert de _retiro_.

Mais je n'y suis pas pour longtemps tranquille!...

... --et voici que je me trouve encore forcé de donner place à un épisode--dont je ne parlerais pas, s'il n'avait couru la ville avec les commentaires les plus variés et les appréciations les plus inexactes.

Entre, tout essoufflé, un ami:

--L'Empereur arrive!

Puis un autre,--un inconnu, celui-là:

--Monsieur Nadar,--l'Empereur! voici l'Empereur, avec le roi des Grecs!

Puis, coup sur coup, dix autres, vingt autres:

--L'Empereur est là!

D'après les yeux ronds de tous ces messagers, haletants, ahuris,--je comprends bien vite que cette visite inattendue va d'autant plus m'embarrasser qu'elle témoigne en somme pour mon Entreprise d'un intérêt que je ne puis nier.

Je vois bien déjà, sous la pression qui commence à se resserrer autour de moi, que chacun va me jeter rudement la pierre, si je ne m'empresse de courir au-devant du visiteur dont l'arrivée met tout ce monde tellement sens dessus dessous.--Telle est l'agitation qui m'entoure, qu'il semble, si je ne m'élance assez vite, que la terre va manquer sous mes pieds et sous ceux de toute la population rassemblée là, dans ce Champ de Mars,--comme autrefois s'ouvrit le sol pour engloutir dans les flammes Coré, Dathan et Abiron...

Mais je ne saurais vraiment d'abord attribuer si grosse importance, en cette indifférente question, à ce que peut faire ou non ma personne.

Je sens d'ailleurs qu'il m'est ici plus qu'impossible, pour plusieurs raisons, de mettre un pied devant l'autre,--et je suis bien plus surpris encore moi-même de la surprise de tous ces gens-là à cette si simple déclaration.

Je n'ai rien demandé--qu'une chose:--la jouissance de mon droit à me casser le cou au profit de mon Idée (qui eût eu pourtant si grand besoin d'autres aides!)--Hors cela, rien: ni argent pour le présent, ni récompense pour l'avenir.--De ceci, la preuve éclatante est là, dans ce dur, cruel métier que j'ai préféré entreprendre pour gagner son premier capital à ma société d'essais du _Plus lourd que l'air_.

Je persisterai certainement à ne rien demander, à ne rien accepter même jusqu'à ce que ma tâche soit remplie, si,--dans un égoïsme dont personne je pense ne me disputera le bénéfice,--je tiens à conserver vis-à-vis de la future Navigation Aérienne le seul titre qui puisse m'appartenir.

Et puis,--et, n'étant pas encore en Chine, peut-être, je tiendrais pour la pire offense de ne pas le dire!--je veux croire, plus encore devant cette espèce d'incroyable stupeur qui m'environne et surtout devant ces insistances qui deviennent presque des injonctions,--que la disposition de ma personne ne dépend que de ma volonté.

Or, pour ce qui me concerne, je ne sais parler qu'à ceux auxquels je puis dire tout ce que je pense, et j'ai toujours vécu trop loin du pouvoir et dans la réserve d'une abstention trop absolue pour ne pas être bien sûr, sans vaine bravade, qu'il est certaines paroles qui ne sauraient jamais sortir de mes lèvres...

Et enfin, n'y eût-il que cela, j'ai fait, de toute ma conviction comme toutes choses, en 1848, un livre, _la Revue Comique_, que tous ont pu oublier, sauf moi, et je méprise qui renie son oeuvre...

(Quelque différentes des miennes que puissent être, sur ce point ou tous autres, les appréciations de mon lecteur, j'espère qu'il ne saura du moins me reprocher l'hypocrisie ni la bassesse.)

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Plus ils insistent, plus il me semble que ces officieux si empressés s'exagèrent jusqu'à l'absurde l'importance d'un fait qui n'en saurait avoir,--plus aussi je commence à m'irriter de voir cette insistance indiscrète souligner mon refus et donner tout à l'heure des proportions ridicules à un incident qui n'en comportait d'aucune sorte.

J'en arrive à me fâcher tout de bon, au bout d'une grande demi-heure que ces obsessions successives durent, et à envoyer très-haut, tous ensemble, ces importuns au diable,--bien que je voie depuis un moment autour de moi nombre de visages inconnus et spéciaux que je n'ai certainement pas été chercher,--et qui paraissent prendre un intérêt tout particulier à ma conversation...

--Voilà qui m'inquiète peu, par exemple! aujourd'hui comme toujours!

Au milieu de la querelle arrive par deux fois le maréchal Magnan, qui ne sait guère ce qui se passe par ici, et qui a l'obligeance, lui aussi, de venir m'avertir...

J'ai dit les sentiments que je garde à tout jamais au maréchal pour le touchant intérêt qu'il m'a prouvé. Mais il y a là quelque chose de plus fort même que mon très-ardent désir de lui être agréable.--J'ai le réel chagrin de le voir se retirer, me semble-t-il, fâché...

Pour éviter tous autres assauts et voulant enfin couper court à ces scènes désagréables, je prends le parti de céder la place, et je me réfugie dans notre coupé de service, au repos contre la cabane,--et, pour meilleure garantie, je baisse les stores.

Mais jusque-là ils viennent me relancer encore!...

Enfin ils paraissent s'être décidés à me laisser à peu près en repos.--Il était temps: depuis trois gros quarts d'heure maintenant, je crois, que dure cette ennuyeuse bataille...

Très-mécontent de la sotte histoire, qui n'était rien sans l'acharnement plus qu'indiscret de tous ces gens-là, je réfléchis à tous les commentaires, à tous les bavardages qui vont s'ensuivre...

Il y a là quelque chose de sérieux, maintenant.--J'ai payé pour connaître jusqu'où vont certaines malveillances, et, en vérité,--mon pauvre _Plus lourd que l'air_ et moi, nous avions déjà assez d'ennemis sans ce dernier anicroche!

Je ne dois pas attirer sur nous plus d'orages...

Je viens d'en prendre mon parti!

Le jour commence à baisser: bien!--attendons quelques instants encore!

Je soulève un de mes stores--et je vois qu'enfin tout est prêt pour le départ du GÉANT...

--C'est le moment--tout juste!

Voici le groupe,--sur un côté duquel le jeune roi des Grecs, orné d'un parapluie...

Je m'avance rapidement:

--Je suis M. Nadar.

--Ah! monsieur Nadar, vous tentez une grande, belle chose!...

Un silence.

--... Et on me dit qu'après cela vous pensez vous diriger dans l'air au moyen d'appareils purement mécaniques?...

--Très-certainement nous devons y arriver.

(--Ici, théorie du _Plus lourd que l'air_, et son historique;--MM. Babinet et Barral, nos autorités;--évidence rationnelle du système et, surtout, impossibilité essentielle de la prétendue direction des ballons, etc.--Je suis ici tout à fait sur mon terrain favori, et j'ai affaire à un auditeur remarquablement attentif...)

--Et combien d'argent, monsieur Nadar, vous faut-il pour réaliser votre hélicoptère?

--Je n'en sais pas assez long pour le dire,--mais je n'ai demandé d'argent à personne et je n'en désire de personne;--je veux mériter l'honneur de donner les premiers fonds à CECI.......

Puis,--deux secondes et deux pas,--et me voilà sur la plate-forme du GÉANT.

Je jette un dernier et prompt coup d'oeil autour de moi.--Tout notre monde est là: neuf passagers en tout.

--Êtes-vous tout à fait prêt? dis-je vivement au Godard.

--Oui, monsieur!

--Eh bien...--LÂCHEZ TOUT!!!.......

Et pendant que le GÉANT s'élève, j'entends la voix de tout à l'heure qui nous crie:

--BON VOYAGE, MONSIEUR NADAR!...

C'est sur ce souhait que nous partons...

XX

Enfin! -- Et le Compensateur? -- «_Un' parole d'honneur, ça s'tient quéq fois!..._» -- Meaux sera vengé! -- Le ballon d'Ostende en 52. -- Celui du Couronnement en 1804. -- Le pseudo-tombeau de Néron. -- Ceux qui se déclarent _volés_!... -- M. Fernand de Montgolfier. -- _Quelqu'un, autrefois_... -- L'honneur du NOM. -- Un valeureux mensonge. -- Dormons. -- Camille d'Artois, un enragé! -- Le marquis du Lau d'Allemans. -- Un coup de fusil. -- La Lune! -- La brise en ballon. -- La bougie du dicton. -- Ce n'est pas moi qui ai compté! -- LA MER!!! -- NOTRE HONNEUR!!! -- _Erquelines!_ -- Est-ce qu'on a froid! -- Les Marais. -- C'est la Hollande! -- Un drame de nuit à 150 mètres de hauteur. -- Noyé pour noyé... -- Meaux est encore trop près!... -- Le chariot sur la route. -- L'étoile pâlit... -- LA SYMPHONIE DE L'AUBE... -- Panorama. -- Encore un coup de fusil! -- Les mauvais qui sont à terre. -- Le spectre des mers! -- Ma terre promise! -- La prédiction de M. Babinet -- La souris dans la ratière. -- Question de présage. -- Le _guide-rope_. -- Pourquoi?... -- TENEZ-VOUS BIEN!!! -- Deux ancres perdues. -- NOUS SOMMES TOUS MORTS!!!

Enfin, nous voilà partis!

Et, cette fois, je pars presque content. Il m'est possible de jouir sans arrière-pensée de cette volupté infinie, unique de l'ascension.--Quel plein dégagement et quel large salaire de toutes les peines, de toutes les amertumes de ces derniers jours et de ces dernières nuits!

Ceux qui, manquant alors d'un point de comparaison, pouvaient douter de l'immensité du Géant, sont bien convaincus maintenant qu'ils ont vu gonfler et s'enlever à côté de lui cet autre ballon, si grand aux fêtes officielles--si chétif tout à l'heure.

Ceux qui niaient sa puissance n'en doutent plus aujourd'hui que, devant eux,--gonflé non pas d'hydrogène pur, mais de simple gaz d'éclairage,--il a bravement enlevé, non pas vingt-huit personnes triées au pesage (comme un journal l'annoncera demain partout), mais trente-cinq solides artilleurs,--sans parler du reste.

Mais ma joie n'est pas longue!--Voici que je m'aperçois que le Compensateur, ce fameux Compensateur, manque cette fois encore!...--Je viens de dire quel empêchement inattendu m'a empêché de surveiller aux derniers moments nos derniers préparatifs;--mais le Compensateur n'en manque pas moins, et vous entendez d'ici mes cris!

Je vais encore avoir à supporter la responsabilité d'un fait qui n'est pas mien, comme j'ai eu à supporter l'autre fois tant d'autres responsabilités qui ne m'appartenaient pas davantage.--Pourquoi n'a-t-on pas adapté le Compensateur? La chose avait été si expressément convenue!

Louis Godard s'excuse, tout comme la première fois: il affirme que le chargement simultané des deux ballons et leurs ascensions captives lui ont donné assez de besogne pour qu'il ait pu négliger autre chose.--Mais je sais trop maintenant ce que valent ses prétextes et je lui fais de vifs reproches:--il me fait manquer à la promesse positive que j'ai donnée au public,--à ma parole d'honneur.

--Oh! monsieur Nadar,--me répond-il tout bonnement,--_une parole d'honneur, ç'a s'tient que'q' fois!_

Il n'y a décidément plus rien à dire.

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Nous voici planant. Chacun s'installe. On dîne et un peu vite, car la nuit vient rapidement. Le temps est magnifique, et le vent nous porte si bien en pleine Allemagne: Meaux sera vengé!--puisqu'il est dit qu'il faut venger Meaux.

Le public, qui n'est pas forcé de se connaître en aérostatique, n'a pas tenu compte de ce que nous étions restés, la première fois, cinq heures en l'air, et il ne s'est pas rappelé qu'en 1852, trois heures et demie avaient suffi pour pousser jusqu'à Ostende le ballon qui emportait de Paris M. Turgan.--Le public n'est pas forcé non plus d'être au courant de nos annales d'aérostation et de savoir qu'au couronnement de Napoléon, en 1804, un ballon, parti de Paris à onze heures du soir, s'accrochait le lendemain matin à cinq heures au pseudo-tombeau de Néron, à Rome.

Le public doit avoir raison, même quand il a tort, pour tout impressario, quelque improvisé qu'il soit, qui tient à l'honneur de faire son métier sans reproche.

Quant aux un ou deux _scientifiques_ personnages qui sont censés savoir un peu de tout ce dont ils parlent, et qui ont fait bravement chorus avec le public et ont plaisanté Meaux, c'est-à-dire nous ont honnêtement reproché de n'avoir pas eu de vent, il faut les satisfaire à tout prix!--Nous nous noierons de nuit dans les tourbières de la Frise, le Zuyderzée ou la mer du Nord, ou nous tomberons à Eystrupp avec quelques côtes enfoncées, jambes et bras cassés.

«--Il y a ici des gens, me disait quelqu'un, le 18 octobre, au Champ de Mars, qui se déclareront _volés_ tant que devant eux vous ne vous serez pas cassé les reins!»

Marchons donc loin de ces misères!

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Nous planons si bien, la nuit se promet si belle!--Chacun se casemate contre l'humidité des nuages que nous traversons déjà.--De temps à autre des cris d'en bas nous témoignent que, malgré l'obscurité, nous sommes encore en vue.

Lucien Thirion et Saint-Félix, passagers du premier voyage, sont déjà habitués à ces spectacles toujours nouveaux; les deux Godard et Yon se montrent fort occupés à équilibrer la nacelle, qui monte et descend à travers les nuages qui l'inondent et la chargent d'autant:--les trois autres voyageurs semblent se recueillir pour admirer ces immensités sombres.--Je donne des couvertures à M. de Montgolfier, dont le bagage est plus que strict,--non sans quelque inquiétude sur la façon dont sa très-frêle constitution pourra supporter les rigueurs de la nuit. Je sais comment il faut être bâti pour résister à une nuit en l'air en cette saison.

Ce n'est pas du coeur que je doute: le nom seul m'est une garantie,--et lorsque, la veille, voyant se présenter chez moi ce tout jeune homme, un enfant en apparence, je lui ai demandé, en le dissuadant, quel motif le faisait tant insister pour partir: «--Parce que,--m'a-t-il répondu,--_quelqu'un_ a dit autrefois que les Montgolfier n'étaient pas braves!»

C'était là pour moi, comme ce sera pour vous, singulière nouvelle.--Mais c'était assez et trop pour ce brave jeune homme,--et parce que, quatre-vingts ans auparavant, quelque misérable, tapi dans quelque coin obscur,--une de ces âmes basses qui sont de tous les temps, avait bavé d'envie et de haine sur cette grande gloire des Montgolfier, le petit-fils venait s'offrir pour l'honneur du nom!

Je lui avais tendu la main et, en le priant de faire la part des nécessités de ma responsabilité, je lui avais seulement demandé de m'affirmer sa majorité par écrit.

On m'assure qu'il m'a trompé de quelques mois:--je n'aurai pas le courage de lui tenir rigueur pour ce valeureux mensonge.

Chacun est installé, étendu sur la plate-forme, bien abrité sous les manteaux et les couvertures de voyage. La nuit est tout à fait venue.--Les deux Godard cherchent toujours à nous équilibrer, les yeux braqués dans l'ombre sur les longues banderoles de papier blanc fixées à nos cordages et qui, selon qu'elles flottent droites, montent ou descendent, indiquent l'immobilité, l'ascension ou la descente. Yon tient par-dessus le bord un sac de lest qu'il vide ou retient, selon la position,--et qu'il remplace aussitôt vidé.

Nous sommes tous moulus de fatigue après les derniers jours et nuits passés. Trois hommes de quart ensemble pour une manoeuvre facile à deux, c'est trop,--surtout si nous devons avoir à veiller, encore la nuit prochaine, comme je l'espère. J'offre aux deux Godard de se reposer, me chargeant avec Yon de la manoeuvre: ils nous relayeront ensuite.--Ma proposition est refusée.

Je prends alors congé, et, descendu dans l'espèce de boîte à dominos qui me sert de cabine, je m'étends tout habillé sur mon matelas de caoutchouc. Je m'étais, toute la journée, promis une ou deux heures de bon sommeil là-haut, une fois la nuit venue;--et, après m'être donné le plaisir de faire glisser sur son châssis la petite fenêtre d'osier, découpée juste au rez de mon oreiller, je m'assoupis aussitôt, le corps bien couvert et le nez à l'air sur ces horizons que je n'entrevois même pas.

Mon sommeil n'est pas long. Outre que le moindre mouvement de mes voisins du premier étage fait grincer l'osier de notre construction, quand il ne l'ébranle pas tout entière, j'ai négligé de faire disposer à l'autre bout de la nacelle le tuyau de conduite du lest,--et c'est tout juste contre mon oreille que j'entends (à peu près à toutes les minutes) le sable dégringoler le long de ce tuyau.--Il faudrait être deux fois sourd!--Je me décide à remonter.

Nous avançons toujours. De temps en temps nous passons au-dessus d'un centre de population dont les feux ne sont pas encore éteints. Je hèle dans mon porte-voix ou nous sonnons nos deux cloches.

Parfois on nous répond d'en-bas; car, bien que sans lune encore, la nuit est assez claire pour que les habitants nous aperçoivent.--D'autres fois, du nuage même dans lequel nous marchons, un éclat de rire nous riposte...

C'est Camille d'Artois et l'oncle Godard qui, partis en même temps que nous, avec le petit ballon, s'obstinent à nous tenir compagnie.

Louis maugrée un peu, et il n'a pas précisément tort.--Le peu de lest que leur force ascensionnelle leur a permis d'emporter ne devait pas les conduire aussi loin. Ils auraient dû descendre avant la nuit tombée;--mais ce Camille est--«un enragé!»