À terre & en l'air... Mémoires du Géant

Chapter 2

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Bientôt l'aîné des Montgolfier l'appelle à Lyon pour l'aider à la construction de l'immense ballon le _Flesselles_. De Rozier accourt. «On le voit partout courir, donner des ordres, travailler lui-même avec une ardeur infatigable, voler d'estrade en estrade avec le sang-froid du plus intrépide marin... Il oubliait de dormir et de manger.»

Pour aider ceux qu'il aime et cette aérostation qui l'enflamme, il a laissé derrière lui ses propres intérêts qui souffrent, son Musée, dont les auditeurs se plaignent vivement. Il devra même au retour offrir de rembourser quelques mécontents.

Les Anglais, qui avaient d'abord affecté la plus profonde indifférence pour la découverte des Montgolfier, semblaient commencer à lui rendre justice. On faisait quelques tentatives aériennes en Angleterre, et on en vint jusqu'à parler de franchir le détroit avant nous.

La priorité de cette expédition devenait une question nationale.

De Rozier avait le premier publié ce projet. Il sollicite aussitôt du gouvernement la somme nécessaire pour construire un nouvel aérostat et tenter la traversée. On lui accorde quarante mille livres, et on lui désigne Boulogne comme point de départ.

Une Montgolfière et un ballon à gaz sont préparés à Paris. Ce système mixte, qui devait, selon de Rozier, faciliter l'ascension et la descente, a été justement blâmé:--_c'était mettre le feu à côté de la poudre_, disait Charles. Le comte Zambeccari l'employa plusieurs fois pourtant avec succès--jusqu'au jour où il lui coûta la vie.

De nouveau, Pilâtre de Rozier quitte son Musée et arrive, le 4 janvier 1785, au lieu du départ. Là, il apprend que Blanchard, qui veut le devancer, attend déjà, de l'autre côté du détroit, le vent favorable..... De nouveaux ordres de la Cour pressent de Rozier; des faveurs considérables lui sont promises, s'il exécute le premier la traversée.

Mais les vents, qui lui sont contraires, apportent, le 7 janvier, à trois heures après midi, sur les côtes de France, son heureux rival...

Pilâtre de Rozier va au-devant de Blanchard, l'embrasse, le conduit à Paris, le présente lui-même à la Cour, et veut l'inscrire, de sa main, au nombre des fondateurs de son Musée.

L'honneur de la première traversée du détroit lui ayant été enlevé, il ne présumait pas devoir poursuivre une seconde expérience désormais insignifiante et dénuée de tout autre intérêt que celui d'une inutile curiosité. Il ne s'agissait de rien moins encore que de triompher d'obstacles déterminés, là où un coup de vent rendait tout effort et toute lutte inutiles.

Mais la Cour en a décidé autrement: on apprécie qu'il y a plus de difficultés,--et en effet,--à traverser de France en Angleterre qu'il n'y en avait à venir de Douvres en France. Le contrôleur général des finances, M. de Calonne, mande Pilâtre de Rozier, lui adresse des reproches aussi sévères que peu mérités et lui redemande le surplus de la somme avancée, les frais du ballon payés.

Le malheureux Pilâtre, certain du succès, avait déjà consacré ce bénéfice à enrichir le cabinet expérimental de son Musée.....

Il devra donc partir et tenter cette expédition vaine,--dans les plus déplorables conditions.

En effet, alternativement gonflés et dégonflés, mal retraités dans une enceinte près du rempart où les rats les rongent quand ils ne sont pas exposés aux intempéries de l'atmosphère, les deux aérostats sont déjà détériorés.

Pilâtre de Rozier arrive pour la troisième fois à Boulogne et fixe le jour de son départ; mais, comme par un avis providentiel, les tempêtes retardent obstinément ce jour. Plusieurs semaines de suite, des petits ballons d'essai sont lancés; le vent les ramène sur la côte de France.

Pendant toutes ces attentes, mal suppléé à son Musée dont il est la vie, Pilâtre de Rozier s'inquiète, se tourmente.--Au milieu de ces impatiences et de ces chagrins, et pour qu'un incident romanesque vienne donner un dernier et dramatique intérêt à cette héroïde, il rencontre, il aime une jeune Anglaise pensionnaire dans un couvent de Boulogne; sa demande est agréée par les parents de la jeune fille.

--Mais l'ascension avant tout!

Des réparations aux ballons sont devenues tout à fait indispensables: question de vie ou de mort!... Pilâtre de Rozier écrit timidement pour demander un supplément d'allocation nécessaire.--On le lui refuse.

Les 13 et 14 juin, l'_Aéro-Montgolfière_ reste gonflée, guettant l'heure propice. On a restauré tant bien que mal, comme on a pu, ses enveloppes desséchées, presque brûlées par les efforts infructueux et trop répétés.--Le 15, à quatre heures du matin, un petit ballon d'essai vient encore retomber à son point de départ.

À sept heures enfin, Pilâtre de Rozier apparaît dans la galerie (nacelle) accompagné du frère aîné Romain, l'un des constructeurs de l'aérostat.

Le marquis de la Maison-Fort jette un rouleau de 200 louis dans la nacelle et prétend monter. Pilâtre l'écarte doucement, mais avec fermeté:

«--L'expérience est trop peu sûre, dit-il, pour qu'il veuille exposer là la vie _d'un autre_...»

«Enfin, dit un récit du temps, l'_Aéro-Montgolfière_ s'élève lentement, imposante; deux coups de canon retentissent, les aéronautes saluent, une foule considérable leur répond par des cris de joie. Ils s'avancent; bientôt ils se trouvent sur la mer. Chacun, les yeux sur le fragile aérostat, l'observe avec crainte. Ils étaient environ à cinq quarts de lieue en avant, au-dessus du détroit, à sept cents pieds à peu près de hauteur, lorsqu'un vent d'ouest les ramène sur terre; déjà depuis vingt-sept minutes ils étaient dans les airs.

«À ce moment, on crut s'apercevoir de quelques mouvements d'alarme de la part des voyageurs.--On croit voir qu'ils abaissent précipitamment le réchaud... Tout à coup, une flamme violette paraît au haut de l'aérostat: l'enveloppe du globe se replie sur la Montgolfière--et les malheureux voyageurs, précipités des nues, tombent sur la terre, presque en face la tour de Croy, à cinq quarts de lieue de Boulogne et à trois cents pas des bords de la mer.

«L'infortuné de Rozier fut trouvé dans la galerie le corps fracassé, les os brisés de toutes parts. Son compagnon respirait encore, mais il ne put proférer un seul mot et quelques minutes après il expira.

«Telle fut la fin du premier des aéronautes et du plus courageux des hommes, dit en terminant l'historien contemporain. Il fut victime de l'honneur et du zèle. Sa douceur, son amabilité, sa modestie le feront regretter de ceux qui l'ont connu. Il méritera peut-être les regrets de la postérité, et laisse après lui deux soeurs et une mère qui le pleurent.

«Celle qui l'aima ne put supporter la nouvelle de sa mort. Des convulsions horribles la saisirent; elle expira, a-t-on dit, chez ses parents, huit jours après la terrible catastrophe.

«Bon fils, frère tendre, ami loyal, Pilâtre de Rozier avait un courage héroïque et une âme aimante. Il est mort à vingt-huit ans et demi.--Un monument élevé au lieu où ils tombèrent, à Wimille, sur le bord de la route entre Boulogne et Calais, rappelle sa mort et celle de son compagnon Romain.»

J'ai fini cette héroïque et brève histoire.

Maintenant parcourez les feuilles du temps, ouvrez les mémoires, correspondances et pamphlets:--toutes les injures du monde--homme _ignorant_, _forfant_, _poltron_, _vaniteux_, _cupide_, _intrigant_, _menteur_,--_voleur_ même,--il n'en est pas une qui ne soit crachée à la face de ce galant homme, studieux, désintéressé, modeste, bon, brave, généreux, qui vécut pour être utile aux autres et mourut par honneur.

* * * * *

La question de la Navigation Aérienne est la plus grande Question des siècles.

Il est incontestable que par elle doit être réalisée la plus utile et la plus généreuse des évolutions humaines.

Je crois que cette Question est aujourd'hui et enfin posée dans ses véritables termes.

L'observation des phénomènes naturels affirme que la Locomotion Aérienne ne sera que par les appareils _spécifiquement plus lourds que l'air_,--à l'imitation de l'oiseau, qui n'est pas un aérostat, mais une admirable machine,--à l'imitation de tous les êtres qui s'élèvent, se maintiennent et se dirigent dans l'air, en étant plus lourds que l'air.

L'examen historique depuis quatre-vingts ans des vains efforts de l'Aérostation prétendue dirigeable confirmerait encore, au besoin, cette vérité:--que le mot du problème ne doit plus être demandé à l'aérostatique, mais à la statique, à la dynamique, à la mécanique;

--que, pour commander à l'air, il faut enfin se décider à être, non plus faible, mais plus fort que l'air.

Ainsi, en tous ordres de choses, faut-il être le plus fort pour ne pas être battu.

Vient ensuite la grave question de la possibilité technique.

Ma Foi personnelle en cette possibilité ne prouverait rien, si cette foi n'était pas partagée, affirmée, proclamée déjà par quelques-uns des plus illustres et des plus courageux savants de ce temps-ci.

Je n'ignore pas combien je suis peu de chose devant cette immense Question et à quel point ma parole manque ici d'autorité.

Mais comme je sais aussi ce que je puis valoir quand _je crois_ et quand _je veux_,--comme je sais encore que jamais Vérité plus utile n'a été attendue par le Monde qu'elle doit transformer,--je me suis donné, comme je sais me donner, âme et corps, à cette Vérité,--à défaut d'un autre plus digne, puisqu'il ne s'en présentait pas.

Arrêté dès le début de mon entreprise par une catastrophe bien moins douloureuse que les chagrins de toute nature qui l'ont précédée et surtout suivie, je vais enfin aujourd'hui, j'espère, reprendre mon oeuvre et la poursuivre.

J'ai jugé qu'à ce moment, à la veille d'événements nouveaux, il était bon de prendre quelques nuits à mon sommeil pour dire d'où je suis parti, par où j'ai passé, où j'allais.

Que j'arrive ou que j'aie seulement servi à marquer une étape de plus sur la route, je veux qu'un être au moins,--mon enfant,--sache ce que j'ai voulu faire et ce que j'ai fait.

Un dernier mot:

--Inhabile à ne pas parler net et trop peu soucieux en général des ménagements du discours, j'ai pourtant écrit sur la première page de ce livre: _Rien que la vérité!_--Pas plus!

Bien que les chaudes sympathies que j'ai trouvées de tant de côtés n'aient pas complètement étouffé quelques basses et venimeuses haines,--par indifférence, par pitié, par dégoût, il est des gens que j'ai tâché d'oublier, d'autres que j'ai voulu ménager.

Mais je sais aussi que, pour ces gens-là, démentir coûte peu, calomnier moins encore.

J'attendrai donc, l'oreille au guet,--et pour peu qu'on le veuille, je dirai alors--_toute la vérité_.

Je suis prêt.

Jusque-là, ceux qui me connaissent, et ils sont nombreux, attesteront que pas un mot de ce livre ne saurait être autre chose que l'expression de la vérité la plus stricte.

J'ai quarante-quatre ans, et--ici je parle bien haut:--je défie qu'un homme au monde puisse dire que j'aie une fois menti.

NADAR.

MÉMOIRES DU GÉANT

I

Trois memento. -- Les _Galeries de Bois_. -- _Un Grand Homme de province à Paris._ -- Les locataires étaliers. -- Les chaufferettes. -- Un plancher en boue. -- Jusqu'au dernier moment! -- L'année 1817. -- _Les Misérables._ -- Le Voltaire Touquet. -- Les tabatières à la Charte. -- Les petits garçons. -- Chateaubriand _par un T_. -- L'école de marine d'Angoulème. -- L'illustre Racet. -- Moïse flatté par les Mastodontes. -- _L'infâme_ Grégoire. -- _Une chose qui fumait..._ -- _Une distribution gratuite aux Champs-Élysées._ -- Le bonhomme Boilly. -- La manne préfectorale. -- Les grillons sous l'herbe. -- Un premier plan en repoussoir. -- Changement de décor. -- Conservation de la race. -- _Ah!!!..._ -- Le Ballon de la Fête du Roi. -- Rentrons chez nous! -- Date de naissance du Géant. -- Le crépuscule du sommeil. -- Le père Hugand et sa tabatière. -- Direction des ballons! -- M. Carmien, né à Luze. -- Les détenus de Clichy. -- La pension Augerou. -- Le sieur Pétin. -- Saint Paul sur la route de Damas! -- _Pigeon vole!_ -- PLUS LOURD QUE L'AIR!!!

Il est trois pages--deux à la plume, une au crayon--qui me rappellent singulièrement les souvenirs de mon extrême enfance.

L'une est cette merveilleuse description du Palais-Royal et des Galeries de Bois,--la Galerie d'Orléans, au Palais-Royal d'aujourd'hui--que Balzac a daguerréotypés dans son _Grand homme de province à Paris_.--Il faut avoir vu, pour y croire, ce lieu sans nom dont rien ne saurait donner une idée aujourd'hui, et quand on l'a vu, fût-ce à l'âge où l'on bégayait à peine, on ne l'a plus jamais oublié.--Mal garanties du côté du jardin par des treillages toujours souillés par les promeneurs, s'étendaient parallèles deux galeries formées d'échoppes ou de huttes entièrement ouvertes et constituant une triple rangée de boutiques, louées mille écus chacune à des modistes, libraires (le célèbre Ladvocat s'y trouvait), tailleurs, marchandes de bouquets, parfumeuses, montreurs de curiosités, vendeurs d'images érotiques. Vu le danger du feu dont ils faisaient eux-mêmes la police, il n'était permis aux locataires étaliers de se servir que de chaufferettes.

Sur la boue monstrueuse et grasse qui servait de plancher, dans la chaude vapeur des arômes les plus contrastés, irrésistiblement attirée par la lumière du soir qui commence le jour pour les phalènes, circulait, comme ivre, une foule si compacte qu'on y marchait au pas comme à la procession ou au bal masqué; foule bariolée d'étrangers, de militaires, de bourgeois, de joueurs, fendue et coupée en tous sens, comme sous les navires le flot, par d'étranges créatures outrageusement décolletées, coiffées de plumes d'une hauteur insolente, ruisselantes de strass, les unes en Espagnoles, les autres en Cauchoises, et croisant leurs appels avec les invitations aux passants lancées par chacune des demoiselles de boutiques, au milieu d'un brouhaha sans trêve ni fin.

C'était le rendez-vous de Paris, c'est-à-dire du Monde. Au milieu des vêtements d'hommes, généralement sombres sauf les uniformes, les chairs pantelantes étincelaient. Des gens à figures patibulaires s'y coudoyaient du plein droit de cité avec les hommes les plus marquants.--C'est là que Paris entier est venu, jusqu'au dernier moment, respirer cette infâme poésie, étaler ce cynisme public qu'on ne retrouverait plus ni au bal masqué ni ailleurs; jusqu'au dernier moment, Paris s'est promené même sur le plancher provisoire dressé par l'architecte au-dessus des caves qu'il bâtissait,--et un regret immense, unanime a accompagné la chute de cet incroyable et ignoble pandæmonium.

L'autre page, dont je ne puis cependant retrouver que comme un écho dans mes lointains, puisque la date ne m'est point contemporaine, mais que je reconnais comme si je l'avais vue, c'est le kaléidoscope panoramique intitulé _l'Année_ 1817, dans le premier volume des _Misérables_:--une page fantastique et pourtant d'une sincérité flagrante, où vous voyez passer tour à tour devant vos yeux le Voltaire Touquet,--les tabatières à la Charte,--les petits garçons engloutis sous les casquettes de cuir à oreillons,--le radeau de la Méduse,--_Ourika_,--l'éloquence de M. Bellart,--_Claire d'Albe_,--l'école de marine d'Angoulême,--le café Lemblin et le café Valois,--M. Chateaubriand par un _t_,--le célèbre Piet et l'illustre Bacot, et aussi M. Charles Loyson,--les dévotions du préfet de police Delaveau,--Cuvier faisant flatter Moïse par les Mastodontes,--les querelles de Récamier et de Dupuytren sur la divinité de Jésus-Christ,--et M. François de Neufchâteau plaidant pour la _Parmentière_ et non _pomme de terre_,--et l'_infâme_ Grégoire,--et le début d'un prêtre inconnu, Félicité Robert, qui devait s'appeler plus tard Lamennais,--et enfin:

«.....une chose qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage, allait et venait sous les fenêtres des Tuileries, du Pont-Royal au pont Louis XV; c'était une mécanique bonne à pas grand'chose, une espèce de joujou, une rêverie d'inventeur songe-creux, une utopie: un bateau à vapeur. Les Parisiens regardaient cette inutilité avec indifférence...»

--ne s'en souciant pas plus qu'un poisson d'une pomme ou M. le général Morin d'un hélicoptère.

Mon dernier _memento_, c'est une grande lithographie de ce doux et sympathique faiseur de bonshommes, bonhomme lui-même, appelé Boilly:--_Une distribution gratuite de vivres_ à l'occasion de la Fête du Roi, dans l'endroit des Champs-Élysées qu'on appelait alors le carré Marigny, et que couvre aujourd'hui le Palais de l'Industrie.

Du haut des estrades surélevées hors de la portée de la main, les distributeurs, flanqués à droite et à gauche de l'éternel gendarme, lançaient, à toute volée sur la foule les pains et les saucissons.

Le populaire se bousculait sous cette manne préfectorale avec force coups de coudes, horions, renfoncements, et des cris à faire évanouir des éléphants:--tapage qui dominait même l'immense susurrement de la foule, la voix aigre des crécelles, le bourdonnement des mirlitons, les retentissants appels des marchands de macarons et des tirs à l'arbalète,--et les sonnettes des marchands de coco, plus perçantes et plus infatigables qu'un millier de grillons sous l'herbe.

En fermant les yeux, j'entrevois encore dans cet extrême horizon de ma mémoire--confusément, mais certainement--les porteurs des halles aux chapeaux à larges bords, se détachant de toute leur haute taille au-dessus de la houle vivante. Je vois, au-dessus encore de ceux-ci, des filets tendus au bout de quelques bâtons pleins de prévoyance, guettant et happant, dans leur vol intercepté, les comestibles.

Une senteur générale de friture portée par les nuages de poussière où baigne le tableau, semble l'accord continu qui soutient et accompagne la mélodie.

Dans l'espèce d'horreur que j'eus toujours pour l'odeur du vin, je détourne mes yeux du côté droit où se fait la distribution, plus vilaine encore, des liquides, et revenant par un dernier coup d'oeil à mon groupe mouvementé, je reconnais au premier plan,--en une opposition pleine de calme et en repoussoir, selon le rite de toute composition rationnelle,--une famille d'honnêtes bourgeois: le père, un père à canne de rotin pomme de buis, en lévite cannelle, culotte jaune et bas mouchetés;--la femme, en écharpe jaune et en robe courte _à la Girafe_--et l'enfant--(peut-être moi!)--dont deux boutons retiennent le pantalon à la nuque,--tandis qu'un chien poncif, vu de dos, au poil effaré, aboie à cette curée qui l'agite et dont il n'est pas.

Je crois que c'est 1830 qui supprima ces distributions en plein vent. Je ne me refuse pas à reconnaître--un peu toujours en attendant mieux que le Droit à l'Assistance--que les bons de pain à domicile sont préférables.

Mon papa et ma maman avaient fort bien apprécié que, pour un enfant de huit ou neuf ans que j'étais alors,--1828 ou 1829,--ce spectacle bruyant et varié dans son uniformité annuelle était plein de curiosité. La preuve en est qu'à cette heure je me rappelle encore certains infinis détails, comme si j'avais encore l'étrange cohue sous les yeux.

Mais on se lasse de tout, ou bien vient l'heure où les distributions cessent.--Ici il y a changement de décor: j'entends une grande clameur, comme pour indiquer un nouvel acte, et je nous vois un peu plus loin, nous frayant un chemin, moi tiré par le bras, car mes petites jambes--d'alors!--étaient un peu en retard, sous les grands arbres, à travers les mille et une boutiques en plein air. Des rafales de vent soulevaient des flots de poussière, quelques étalages ambulants étaient renversés: la foule courait comme si un gros orage était imminent, et presque tous en courant regardaient en l'air avec la même éternelle grimace des gens qui regardent en l'air: les yeux clignés, fermés plutôt, et la bouche ouverte.--La masse ne s'éparpillait pas en sens étoilé, mais, comme par un mot d'ordre, une poussée générale nous pressait sur la grande avenue.

Presque emportés par la foule, nous y arrivâmes aussi. Ma mère, qui avait essentiellement l'instinct de la conservation de sa race, se précipita de côté, me tirant contre elle, derrière un gros arbre qui protégeait nos dos contre tous heurts,--et, ainsi couverts, nous fîmes halte, nous donnant à notre tour le temps de lever le nez pour voir aussi ce dont il s'agissait là-haut.

À ce moment,--et je l'entends encore comme s'il retentissait à mes oreilles,--il y eut un cri terrible de toute la foule:

--Ah!!!...

Une forme venait de passer au-dessus de nous, rasant les arbres avec une rapidité tellement vertigineuse que j'eus à peine le temps de reconnaître, d'après mes images, un Ballon--et, au-dessous, dans le petit panier d'osier qu'on appelle nacelle et qui lui venait à peine aux genoux, un être humain, homme ou femme, qui se cramponnait aux cordages...

La vision avait aussitôt disparu qu'apparu, et, avec une longue clameur, tout le monde traversait en courant l'avenue des Champs-Élysées, à la poursuite de cette masse précipitée...

J'eus un horrible serrement de coeur...

--Le pauvre diable doit être déjà en pièces! dit mon père, qui était pâle... Rentrons, Thérèse! Quand je te disais de ne pas venir!...

* * * * *

Si les bêtes savaient peindre, je veux dire si les ballons savaient écrire, l'immensité de taffetas qui s'appelle aujourd'hui _le Géant_ pourrait, sans crainte de se tromper, dater sa vraie naissance de ce jour de la Fête du Roi.

Jamais, en effet, cette scène dramatique ne s'est effacée de ma pensée. Combien de fois au dortoir, avant de m'endormir, ai-je eu un soubresaut de frisson en voyant à travers mes paupières fermées ce globe lancé dans l'espace comme une pierre, frôlant les arbres à en casser avec fracas les hautes branches, pour aller se briser sur les tuiles de quelque toit avec son infortuné voyageur!

Il n'en fut rien cependant,--que j'aie jamais su, tout au moins. Il est plus que probable que «_l'infortuné voyageur_» s'en tira sain et sauf en se débarrassant tout simplement de quelques pincées de lest, et alla descendre en paix, plus ou moins cahoté, dans quelque plaine d'Asnières ou quelque vigne de Maisons-Laffitte.

La foule qui se précipitait haletante a dû, cette fois-là comme toujours, s'imaginer à tort que le ballon allait tomber, parce qu'elle le voyait raser bas.

Mais j'avais été profondément frappé,--et toujours j'avais devant les yeux ce vol d'ouragan du ballon de la Fête du Roi...

Chaque fois aussi que je trouvais une image de ballon, j'en avais pour des heures à la contempler, et je me serais fait vingt fois écraser par les fiacres, dès que j'étais braqué sur une affiche d'ascension.

Le père Hugand, un vieil ami à nous, possédait un trésor, le seul, je crois, que j'aie de toute ma vie secrètement envié: c'était, sur sa tabatière ronde, un petit _fixé_ sous sa glace représentant une Montgolfière. Aussi quelle fête le jeudi, jour où le père Hugand avait son couvert mis à la maison! Avec quelle impatience je guettais son arrivée pour courir me jeter dans ses jambes et lui demander de me montrer la précieuse tabatière! Et comme j'attendais le dessert pour la lui redemander encore!--Il y avait pendant le dîner entr'acte de tabatière--par ordre!--Et combien de fois la bonne me réclamait-elle pour me conduire au lit, une fois absorbé sur la fascinante Montgolfière!

Un jour, plusieurs années après, je ne sais plus ni où ni par qui, j'entendis devant moi parler d'un système de direction des ballons.

Il n'y avait eu qu'une ou deux paroles dites, auxquelles, sur le moment, je ne m'étais pas trouvé prêter grande attention.

Mais les jeunes cerveaux ruminent, et ce bout de conversation, que j'avais à peine entendu, compris moins encore, revint à ma pensée.--Comment s'y prendront-ils? me demandais-je.--Et ma petite imagination travaillait et je combinais des systèmes de voiles, contre-voiles, presque aussi ingénieux que le système de ce bon M. Carmien, né à Luze,--celui que le modeste Moigno appelle «son intéressant protégé.»