À terre & en l'air... Mémoires du Géant

Chapter 19

Chapter 193,626 wordsPublic domain

Tout m'était expliqué à présent. Je me rappelais qu'en effet, comptant absolument sur mes deux aéronautes et ne croyant pas avoir à m'occuper de leur besogne, j'avais vaguement remarqué pourtant que le ballon, si bien fermé qu'il fût à l'appendice, s'était trouvé dégonflé quelques instants avant le départ, et qu'on avait dû réouvrir la valve pour remplacer le gaz perdu.--Je me rappelais aussi que nous n'avions cessé d'épancher du lest pendant toute notre ascension:--pour dépasser Saint-Denis seulement, vingt-deux sacs de lest, de 25 kilog. chacun, avaient été dépensés!

Il est à propos d'exposer ici, pour l'intelligence complète de ce point, qu'une soupape d'aérostat est en bois de choix, ronde et formée de deux clapets s'ouvrant à l'intérieur. Ces deux clapets, auxquels est appendue la corde de travail, s'articulent sur une bande fixe, surmontée à angle droit d'une autre bande verticale sur laquelle jouent les boudins de caoutchouc, tendus de chaque extrémité circonférencielle desdits clapets.

Sans me rendre précisément compte de ce qui devait arriver,--mais sachant que les accidents aérostatiques proviennent presque toujours du jeu de soupape,--j'avais apprécié qu'avec un engin de dimensions aussi inusitées nous ne pouvions prendre de ce côté assez de précautions. Je n'avais d'ailleurs jamais eu bien grande confiance dans ces ressorts de caoutchouc,--substance trop impressionnable aux influences atmosphériques diverses,--et, dès le premier jour où notre fabrication fut arrêtée, j'avais engagé Louis à doubler ses ressorts ordinaires avec un jeu de boudins d'acier.

Il avait paru apprécier cette idée, et m'avait promis de la mettre à exécution.

Préoccupé de ce détail, je lui avais, huit jours après, demandé--s'il avait commandé mes boudins d'acier.--Il m'avait répondu affirmativement,--deux autres fois encore m'avait confirmé sa commande,--et enfin, l'avant-veille de l'ascension, alors qu'aux derniers moments nous n'avions plus le temps de nous occuper de ce point, il m'avait avoué--_qu'il n'avait rien commandé du tout_,--«parce que,--me dit-il,--le fabricant avait demandé--_deux cent cinquante francs_...(!)»

Pour me rassurer, il m'avait promis un système de son invention--qui devait me donner, assurait-il, sécurité et satisfaction parfaites.

Ce système, qu'il me fut permis de voir seulement la veille de l'ascension, consistait en une manière de larges bandes de bretelles, caoutchouc et soie tissés.

J'avais complètement désapprouvé, préférant encore de beaucoup, et pour toutes causes, les boudins ordinaires où le caoutchouc a plus de force et présente moins de surfaces aux variations caloriques et hygrométriques.

Mais il était trop tard!

Et la conséquence avait été, comme le plus simple bon sens devait le faire prévoir, que nos bandes de caoutchouc,--suffisantes peut-être pour supporter dans un ballon ordinaire une corde d'une douzaine de mètres au plus,--avaient fléchi, au fur et à mesure du gonflement, par le développement d'une corde de quarante-cinq mètres.

Cette corde, que j'ai conservée comme souvenir douloureux, pèse près de 3 kilog...

Les dangers d'un départ exécuté dans de semblables conditions, si graves qu'ils fussent, n'étaient rien--devant le coupable secret que m'en avait fait l'homme payé par moi.--Et cette faute s'aggravait encore d'une désobéissance antérieure que je n'avais pas oubliée.

Cette imprévoyance accusait la plus flagrante impéritie et une inintelligence tout à fait inquiétante. Jointe à la transgression de mes ordres, elle avait eu pour résultat l'avortement dérisoire de notre première expédition après la promesse d'un long voyage;--et cet avortement allait, sinon jeter absolument la défaveur sur nos expéditions suivantes, tout au moins les priver de l'intérêt puissant qu'eût exercé d'abord sur l'esprit public une longue trajectoire accomplie,--prévision que confirma l'infériorité de la seconde recette.--Enfin, pour le quart d'heure, ce mécompte du public attirait sur moi une grêle de commentaires peu favorables et de quolibets qui m'étaient assez insupportables.

On vient--enfin!--d'apprendre si j'y étais pour quelque chose, et si je méritais ces reproches que j'ai eu la résignation d'assumer si longtemps sur moi seul.

Que pouvais-je faire autrement?--Raconter les faits, en invoquant, s'il en était besoin devant ma parole, tous mes nombreux témoignages à l'appui?--Mais c'était, quel que fût mon trop légitime mécontentement, nuire dans sa profession à l'homme que j'employais; c'était diminuer cet homme auquel j'avais confié la conduite du Géant,--et qu'il m'était d'ailleurs presque impossible de remplacer à la veille de notre seconde ascension.

J'avais déjà d'autres griefs plus graves que je voulais oublier et d'autres inquiétudes,--qui allaient se trouver bientôt cruellement justifiées.

Je me résignai donc à accepter, sans mot dire et tout seul, la responsabilité de la descente à Meaux,--car il n'y avait pas de danger que le vrai coupable revendiquât cette responsabilité.--Je trouvai là une occasion d'exercer la patience dont j'avais amassé provision prudente à mon début; et, faisant le dos rond, je reçus les coups.

Mais ces blessures imméritées m'étaient d'autant plus sensibles qu'elles arrivaient au milieu de la multitude croissante de mes autres tracas et ennuis. Péniblement déçu par le chiffre de notre première recette--(36,000 fr.),--chiffre si peu en rapport avec la foule qu'il m'avait semblé, comme à tout le monde, voir réunie dans le Champ de Mars;--ne voulant me distraire en rien cette fois des dispositions de notre seconde ascension;--débordé, noyé dans les comptes et factures;--plus que jamais assailli d'une correspondance si nombreuse que le temps me manquait même pour ouvrir les lettres;--tiraillé à droite, harcelé à gauche, envahi par tous les parasitismes, bourrelé d'appréhensions, enfiévré par l'insomnie;--je commençais encore à me trouver particulièrement énervé par la saturation d'une publicité personnelle--qui a dû en fatiguer d'autres, puisqu'elle arrivait à m'exaspérer moi-même.

Il me fallait bien accueillir cependant ceux qui trouvaient à se servir pour eux-mêmes de cette publicité, lorsqu'ils le faisaient sans trop de malveillance. Je ne pouvais prendre sur moi de désobliger des gens qui ne témoignaient pas d'intentions blessantes à mon endroit, et je ne voulais pas paraître reculer devant des plaisanteries inoffensives.--C'est ainsi que, sans me trouver d'humeur à chanter ni danser pour le quart d'heure, je donnai mon _visa_ à tous quadrilles, chansons, etc., qui demandaient au GÉANT de les laisser profiter de sa notoriété.--Les règlements de la direction de la librairie exigeaient, me disait-on, ce visa mien préalable,--mesure à laquelle encore il me répugnait fort de me prêter, bien qu'elle me couvrît.

Je me décidai donc à écrire uniformément sur tout ce qu'on venait soumettre à ma censure préalable (--Nadar censeur!--): «_Je ne me reconnais le droit ni d'approuver ni de défendre ceci._»--Et les censeurs--pour de vrai--voulurent bien, parut-il, s'en contenter.

Pour une seule de ces chansons, celle-là toute de bouc et de venin, et bête à soulever l'estomac,--chanson, dont l'auteur eut le cynisme de me demander l'autorisation,--qu'il se garda bien, par exemple! de venir chercher en personne,--la plume me tomba des mains.--J'ai conservé comme échantillon curieux ce spécimen de la bassesse de certaines âmes.

J'eus, un de ces beaux matins-là, l'honneur de la visite de la princesse de la Tour d'Auvergne.

Le _Journal des Débats_ avait épisodiquement raconté que la princesse, allant au bois, avait fait arrêter sa voiture pour s'informer du motif qui poussait la population Parisienne vers une direction unique;--qu'apprenant l'ascension du Champ-de-Mars, elle avait fait donner l'ordre à son cocher de la conduire de ce côté;--qu'arrivée là, l'envie subite lui était venue de faire partie de l'expédition, et que, malgré mes refus, elle s'était si bien obstinée, etc.

Tous les journaux avaient à l'envi reproduit cet incident, intéressant par le sexe et le nom de l'héroïne, mais dont l'inconvénient était de manquer un peu d'exactitude.

La princesse venait me communiquer la réponse que je reproduis ici:

«Monsieur le rédacteur,

«Le récit que vous avez inséré me ferait passer pour une enfant ou pour une folle.

«À mon âge il n'y a plus d'enfant, et le fait en lui-même est trop naturel pour que vous ne le rétablissiez pas dans sa réalité.

«Je suis sortie de chez moi dans l'intention d'aller directement au Champ-de-Mars. J'avais entendu dire que M. Nadar voulait gagner, avec un ballon, l'argent nécessaire à des systèmes de navigation aérienne. Je ne suis qu'une femme, mais je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a là autre chose qu'une chimère, et j'ai regardé comme un devoir d'apporter, comme tout le monde, mon obole à cette entreprise.

«Lorsque je me suis approchée, la confiance, l'admiration m'ont gagnée, et j'ai voulu faire partie du voyage, afin surtout que mon obole fût plus forte.

«Toute autre en eût fait autant, et vous voyez, monsieur, que le fait est, en vérité, si simple, qu'il n'est pas juste de le présenter comme un acte d'excentricité.»

«Agréez etc.;

--Je viens vous demander si vous trouvez utile que j'envoie cette lettre, me dit la princesse.

J'avais eu trop belle occasion d'apprécier la grandeur réelle de ce caractère pour m'étonner.--Mais la publicité qui s'était faite autour de ce nom de femme m'avait déjà choqué à l'égal d'un manque de respect.

Plus j'étais touché de la pensée qui avait dicté cette lettre, plus je me croyais en devoir de détourner les inconvénients d'un rappel de l'attention publique, et, puisqu'on me consultait, puisque la question était soumise à ma discrétion, je devais conseiller l'abstention et le silence.

Mais je n'ai pas cru qu'il me fût permis d'omettre, dans les archives que je réunis ici, cette lettre si honorable pour la main qui l'a écrite, et aussi, puis-je dire, pour la cause que je représentais.

Le lecteur appréciera si cette brave et bonne lettre me fut chère à ce moment-là...

Elle ne pouvait malheureusement rien contre les récits les plus absurdes qui circulaient partout et me revenaient de tous côtés.--«_Ô Terre! trône de la Bêtise humaine!_» a dit le poëte.

Le public,--m'exagérais-je les choses?--me semblait ne tenir compte de rien, ni des difficultés de l'oeuvre, ni de son but. On me rapportait les reproches: l'absence du fameux Compensateur paraissait surtout avoir mécontenté.--Ici le public avait raison, ce Compensateur, quel qu'il fût, lui ayant été promis.

Tout retombait sur moi,--naturellement!

Parmi la foule des bruits contradictoires, le _Figaro_ annonça que j'allais partir pour Londres avec le GÉANT. En effet, les représentants de compagnies anglaises, celles d'_Alexandra Park et de Crystal Palace Sydenham_ entre autres, étaient venus me faire des offres.--Partir sans avoir vengé Meaux, c'eût été une désertion!

J'envoyai aussitôt aux journaux le démenti à ces bruits de départ et ma réponse, aussi complète que possible, sur tous les autres points.

En somme, on avait trouvé que le ballon avait eu de la peine à s'enlever, de par les essais du pesage préliminaire et rigoureux à un gramme près, qui précède pourtant toutes les ascensions.--Le ballon isolé dans l'immensité du Champ de Mars, avait semblé petit.--Enfin on lui reprochait de ne pas emporter assez de monde,--et de ne pas aller assez loin.

Je ne parle pas, pour appoint, de plusieurs qui persistaient à me reprocher amèrement de ne pas avoir--«_dirigé_»--ledit ballon...

Je m'engageai donc, à enlever le dimanche suivant, à côté du GÉANT, le grand ballon que montent les Godard aux fêtes officielles, pour donner ainsi un point de comparaison;--puis, à emporter préliminairement en ascension captive vingt, trente personnes,--tout ce que notre plate-forme pourrait contenir,--me réservant, bien entendu, le droit de trier ensuite à ma guise mes compagnons pour le vrai départ.

Quant à aller «_loin_», j'y comptais bien, mais pas de promesse, parce qu'en aérostation on va où on peut.--En revanche, je garantissais que le Compensateur si vivement réclamé ne ferait pas défaut.

«Je ne puis garder pour moi seul une dernière réflexion,

--ne pouvais-je m'empêcher de dire en terminant.

«Les Anglais, leur Société royale de Londres en tête, s'honorent d'encourager efficacement et de toutes les manières la science--toute Française pourtant--de l'aérostation, pressentant ce que l'avenir lui réserve dans la réelle pratique. Ils protègent, ils aident, ils appellent à eux, ils respectent surtout ceux qui cherchent à rapprocher cet avenir certain.

«En France, le moins qu'on fasse, c'est de dénigrer ou de rire;--il semble même que certaines gens aient je ne sais quelle basse haine, inexplicable et parfois venimeuse, contre toute tentative vers ce but.

«Il m'aurait convenu de faire et d'enlever des ballons pour gagner de l'argent, que personne, ce me semble, n'aurait rien eu à dire, et je suppose qu'on m'eût laissé disposer de ma personne comme je l'entends.--Est-ce donc parce que je fais ce dur métier,--où j'engage et puis compromettre tant de choses--au bénéfice d'une Idée grande et utile, que certaines gens s'irritent ainsi?»

Avouerai-je que mon ressentiment même ne m'avait pas fait oublier les Godard et que j'avais la faiblesse de leur accorder une réclame dans cette réponse...--Je persistais à n'en pas vouloir désespérer.

Mais toute ma bonne volonté pour eux vint à subir un rude coup.

Je m'étais rencontré, quelques années auparavant, avec un entrepreneur de spectacles, bien connu dans la ville, M. Arnaud, directeur de l'Hippodrome. En admirant l'activité qu'il déployait dans ses fonctions, je l'avais plaint d'être forcé, pendant la saison d'hiver qui ferme son théâtre, de laisser cette activité inoccupée.--M. Arnaud avait souri, et m'avait répondu, avec simplicité et dégagement:--«Je suis, au contraire, bien moins occupé l'été que l'hiver;--songez donc un peu que, l'hiver, je vide tous les procès que je me suis faits pendant l'été!»

Cette parole inquiétante ne m'avait pas empêché d'accepter avec M. Arnaud une ou deux affaires, dont une commande de sculptures caricaturales,--et j'avais aussitôt pu constater dans ces deux rencontres qu'il ne tenait qu'à moi de fournir à M. Arnaud deux opérations de plus pour son hivernage.--Je m'étais abstenu, n'étant pas du tout processif--et je m'étais borné à contempler, sans la moindre rancune et avec curiosité,--mais à prudente distance désormais,--cet homme étrange qui tient à vanité singulière ce dont tous les autres se garent le plus discrètement qu'il leur est possible.

Ce digne M. Arnaud s'était beaucoup inquiété du GÉANT.--Je ne dirai pas que ses cheveux en blanchirent, car il n'y parut pas;--mais il n'en dormait plus, et il s'était mis en tête de l'avoir en son Hippodrome. Il vint jusqu'à trois fois dans une matinée, avant notre première ascension, me relancer aux ateliers Godillot, pour me persuader des avantages de cette opération.

J'avais les très-suffisantes raisons qu'on sait pour ne pas me montrer enthousiaste de la proposition:--la seule pensée d'avoir, fût-ce dans cent ans, le moindre intérêt commun avec ce lutteur trop éprouvé m'eût fait sauver en Cochinchine!

J'esquivai l'offre en plaisantant.--Ne pouvant seulement gonfler mon Géant dans son Hippodrome trop petit, j'offris comme fiche de consolation à ce brave M. Arnaud--d'enlever son Hippodrome avec mon Géant...

Je plaisantais sur un volcan,--comme on va le voir tout à l'heure.

Quand il dut se résigner à comprendre enfin qu'il lui fallait abandonner toute espérance de mon côté, mon homme y mit de l'aigreur, affirmant à tout venant et jusqu'à moi-même qu'_il savait personnellement_ que mes ascensions seraient interdites;--si bien, qu'à force de parler, il fut entendu, et que je fus chargé un jour, de haut lieu, comme on dit, de lui transmettre par la figure le plus net et le plus brutal des démentis.

Fatigué de la persistance de ses méchants propos qui m'étaient à chaque instant rapportés, j'allais vaincre ma répugnance et me décider à demander au tribunal compétent de mettre une sourdine à ce trop d'éloquence, lorsqu'un soin autrement sérieux vint me détourner vers plus pressante besogne.

Le jour de ma première ascension, ce très-habile directeur de l'Hippodrome avait annoncé par d'énormes affiches, comme il ne craint pas de les comprendre, une ascension _Extraordinaire!_...--Je dois cependant lui rendre cette justice qu'il n'inscrivit pas cette fois,--comme plus tard et d'accord avec mes aéronautes transfuges,--le mot GÉANT sur lesdites affiches, et que ceux qui purent s'y tromper n'avaient strictement,--au pied de la lettre, j'entends!--rien à lui redire.

Mais cela ne lui suffisait pas.

Et je m'aperçus quelques jours après que les visites des deux Godard, d'abord ralenties, s'étaient arrêtées tout à coup...

On vint m'apprendre qu'ils étaient en pourparlers avec ledit Arnaud,--qui, faute du GÉANT, voulait au moins ses équipiers, et,--juste la veille de ma seconde ascension,--avait subitement éprouvé le plus pressant besoin de les attacher à l'Hippodrome au moyen de chaînes dorées par son procédé...

Or,--de par cette éternelle et imbécile confiance, que je conserverai jusqu'à la fin de mes jours, dans le premier venu qui n'aura pas encore eu le temps de me tromper,--je m'étais embarqué dans cette très-grosse affaire sans un mot écrit, sans l'ombre d'une garantie vis-à-vis de mon aéronaute!

Lorsque j'avais voulu l'amener sur ce terrain, il m'avait invariablement répondu,--en feignant de se tromper sur le point de vue:

--Je ne vous demande pas de papier, monsieur Nadar,--je sais trop bien à qui j'ai affaire!

Il le savait trop bien en effet...

Me voici dans un beau guêpier!

Non qu'il y ait l'ombre d'une difficulté pour l'homme qui a fait seulement deux ascensions, à s'enlever et à descendre avec un ballon deux fois gros comme le GÉANT:--la preuve héroïque en est fournie par le niveau d'intelligence des aéronautes ordinaires eux-mêmes,--simples contre-poids de chair humaine, dont l'invariable exercice consiste, pendant des années consécutives, à partir de Saint-Cloud, pour aller, une demi-heure après, tomber devant une bouteille de vin au Bas-Meudon.

Mais, avant et après ascension et descente, il est une foule de manoeuvres qui ne sauraient être dans les habitudes et dans les goûts de tout le monde.--Planter des mâts, déployer l'aérostat, adapter le filet, démêler et disposer les cordages, remplir deux cents sacs de terre, etc.,--puis, reployer ballon et filet, rouler les cordes, recueillir les épaves, rassembler, emballer et charger le tout sur les wagons,--autant de soins manuels et spéciaux des moins attrayants, auxquels toute l'intelligence du monde ne saurait suppléer seule.

Malgré l'énergique insistance de mon maître très-expérimenté, M. J. A. Barral, à me détourner de l'emploi dangereux des aéronautes forains, j'avais cru devoir--par cette unique raison que je n'ai pas l'habitude de balayer ma chambre moi-même,--commencer par prendre un aéronaute,--et j'avais pris le seul que je connusse, cette carrière n'étant pas précisément envahie.

Pour le moment,--encore et malgré tout!--j'avais trop à faire et je me sentais trop fatigué de la lutte, après Meaux, pour accepter l'éventualité d'une revanche où je ne serais pas au moins débarrassé des infimes détails de la manoeuvre.

La nouvelle de cette désertion à la dernière heure mettait donc le comble à mon trouble.--Tout à fait découragé,--à la fin!--abattu, achevé par ce dernier coup, je ne songeais même pas à la possibilité d'un remplacement--pourtant si facile!

Allais-je donc être abandonné par celui-là, après tant de bons procédés, tant d'indulgence de ma part,--à la veille de cette revanche si ardemment attendue, revanche d'honneur pour lui, dans son métier--d'honneur et de tout pour moi!--lorsque l'hiver imminent ne me permettait plus d'en espérer une autre et me faisait encore, tout juste peut-être, la grâce d'un dernier beau jour?--Devais-je donc périr aussi misérablement?

C'était dans ce cas plus que la mort de mes grandes et chères espérances;--c'était la terrible punition de mon imprudence déplorable;--c'était terminer par une ruine honteuse, dérisoire et sans remède, une entreprise justement écrasée sous mon impardonnable imprévoyance!...

Je fermais les yeux, pour ne pas voir la conséquence sanglante...

--et, déterminé à reculer jusqu'au delà du dernier retranchement l'inexorable fin de l'aventure, j'envoyais messagers sur messagers au Godard,--qui ne venait point!

Il vint enfin, le surlendemain,--tout au soir!

Depuis le commencement des travaux de la confection du GÉANT, j'avais donné à ce Godard tout l'argent qu'il m'avait demandé,--sans qu'il m'eût été possible encore de lui arracher notre compte toujours réclamé, toujours, promis,--et je me regardais depuis longtemps comme suffisamment découvert par devers lui, les paiemens successifs ayant déjà de beaucoup dépassé son devis.--Mais il ne s'agissait pas de cela!

Sans explication, sans reproche,--j'alignai d'abord devant lui cinq billets de mille francs,--et je lui demandai quelle part proportionnelle il voulait sur la recette des ascensions...

Il déclina l'offre et me répondit qu'il se contenterait d'un émolument fixe:--il se tenait pour satisfait si je lui assurais un minimum de 4,000 fr. (je dis _quatre mille francs!_)--simplement,--pour chaque ascension. Ce minimum augmenterait dans la proportion des recettes.

(Chaque ascension de l'Hippodrome,--y compris la fourniture du matériel, les risques de descente, les frais de retour, etc., leur est payée je crois et au plus, cent cinquante francs!)

J'étais tout engouffré.--Je signai.

Il signa aussi,--sans oublier de mettre préalablement les cinq mille francs en poche...

Puis il me raconta--tout naïvement,--sans le moindre embarras, par manière de conversation,--comme quoi il s'était moqué d'Arnaud,--«_un marchandeur, un rat!_» disait-il,--et pourquoi ils n'avaient pas conclu, ledit Arnaud s'étant obstinément tenu à une différence de

--DEUX FRANCS!!

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Le 17 octobre au soir, veille de la seconde ascension, il avait été expressément convenu que, pour certitude décuple, tout le monde serait à son poste, au Champ-de-Mars, à sept heures du matin.

J'y étais dès six heures et demie, arpentant le terrain et regardant à l'horizon Nord...

Je compte sept heures,

--sept heures et demie,

--huit heures,

--huit heures et demie,

--neuf heures!...

Personne!

--Qu'arrive-t-il encore? Qu'est-ce que ce retard m'annonce?... J'ai payé pour tout craindre!...

--Toutes les défiances, je les ai désormais, me rappelant certaines histoires qu'ils m'ont racontées:--Une fois, c'est l'aéronaute qui s'aperçoit à quelques cents mètres en l'air qu'un confrère a fait couper intérieurement les câbles qui attachent sa nacelle au cercle.--Une autre fois, c'est lui-même, Godard, qui, en ouvrant sa soupape pour sa descente, voit se présenter à l'orifice une bouteille qu'il n'a certainement pas mise lui-même à cette place-là. Cette bouteille, qui devait tomber droit sur lui au premier coup de corde, contient de l'acide sulfurique...--Le moins qu'il pût bien m'arriver, c'était, à ce dernier moment, la désertion que j'avais cru prévenir par cet exorbitant traité...

Après l'affaire Arnaud, je peux m'attendre à tout... Je sais maintenant à qui j'ai affaire, et je comprends trop que,--devant un homme sans responsabilité d'aucune sorte et dès longtemps dégagé, ainsi que j'avais pu l'apprendre, vis-à-vis de toute revendication ou reprise possible,--mon traité lui-même peut fort bien n'être entre mes mains qu'un chiffon de papier dérisoire...