À terre & en l'air... Mémoires du Géant

Chapter 18

Chapter 183,669 wordsPublic domain

Du courage, au moins professionnel, d'hommes qui exercent ce métier-là, il y aurait, jusqu'à présent, mauvais grâce à douter;--et lorsque Jules, qui n'est jamais plus heureux que pendu au trapèze sous le ballon où vogue paisiblement son frère, vient avouer qu'il a peur de quelque chose au monde,--il y a dans cet aveu comme une espèce de coquetterie.

Mais je m'occupe, pour moi, fort peu de la mer, à laquelle je ne me serais guère avisé de penser à cette heure-là. Quelque possible que soit l'éventualité si redoutée des Godard, cette crainte me semble plus qu'intempestive:--inutile.

Je fais observer que nous sommes partis de Paris avec plein vent d'Ouest, et qu'il n'est pas probable que le vent ait changé du tout au tout, etc.

--Et puis il ne s'agit pas de tout cela!--Quand nous serons sur la mer, alors,--nous le verrons bien.

Et en attendant,--marchons!

Nous marchons donc.

Montons-nous, descendons-nous?--Je l'ignore et m'en soucie peu, me reposant, pour tous les soins de notre conduite, sur Louis Godard. Je le vois d'ailleurs tout à la manoeuvre, plus qu'attentif, sérieux,--et à côté de lui, son frère Jules et Yon, les sacs de lest en mains sur le bord de notre plate-forme.

Je n'avais pu ne pas remarquer que, depuis notre départ, notre chef d'équipe et ses deux aides avaient vidé du lest presque sans interruption. Mais je n'avais même pas eu l'idée de tirer de là la moindre conséquence,--tant j'étais tranquille!...

Nous apprendrons plus tard ce qui motivait cette dépense continue...

Pour le moment, je sais que nous sommes assez riches de ce côté pour faire même des folies, et nous montrer plus que prodigues,--magnifiques!

Et quant à perdre mon attention à toute autre chose qu'aux spectacles successifs et absorbants de ma première ascension nocturne, pourquoi faire?--Je me compte bien gardé, puisque je paye pour cela.

Quels spectacles!... et quelle diversité infinie d'aspects et d'impressions par cette unité sombre! Quelle suite de pages invraisemblables et magiques!--Mais il faudrait écrire ces pages avec la plume de Sand, et même les faire saupoudrer par Gautier.

Nous montions, perçant dans son épaisseur horrible une croûte brumeuse tellement compacte, qu'il semblait qu'avec une lame on eût pu y tailler des formes.

Nous ne voyions pas, puisque nous étions dans la nuit sans réverbération, sans lune,--nuit noire et comme matelassée;--et pourtant nous pouvions percevoir des différences dans la tonalité réciproque de ces opacités.

Il y avait toute la gamme du noir:--des couches une fois noires,--deux fois noires,--dix fois noires,--cent fois noires... Dans les couches les moins sombres, le noir était parfois bleuâtre.--D'autres couches, plus sinistres, étaient comme sales et bourbeuses: Dante avait bien vu.

Nous montions toujours au travers de ces horreurs, silencieux tous,--Delessert lui-même!

L'eau ruisselait sur nos visages, nos mains, nos vêtements, les cordages, le bord de notre plate-forme.

Ce n'étaient pas des gouttes comme sous la pluie, ni des flaques comme sous les vasques,--et pourtant nous étions inondés comme sous une cascade par cette buée pénétrante, lourde.....--Nous traversions la pleine fabrique des averses......

Les nuées épaisses que l'aérostat entr'ouvrait pour se frayer passage se rejoignaient sous lui.

Un instant je crus sentir se briser contre mes joues la finesse infinie et friable de milliers de pointes d'aiguilles, cristallisations flottantes:--il me semblait passer à travers les frissons d'un immense sorbet d'encre...

Nous montions toujours, trop absorbés pour ne pas oublier toute notion de l'heure, toute préoccupation de notre altitude;--pleins de stupeur,--hagards,--interrogeant les profondeurs de ces ombres formidables. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout à coup, à ma gauche, le prince de Wittgenstein s'écrie à mi-voix:

--Le ballon! monsieur, regardez le ballon!

Je lève les yeux, nos compagnons aussi...

Ô splendeurs!...--Je vois le globe que je cherchais en vain tout à l'heure: mais ce globe n'est plus le même!--Je le vois,--tout d'argent,--baigné dans une lueur phosphorescente d'apothéose...--Le filet, les cordages sont d'argent... d'argent le cercle,--et d'argent battant neuf, brillant, palpitant comme du mercure...--Aux cordages sont restés accrochés des spumes floconneux de nuages...

Devant nous, dans une mer de nacre et d'opale, deux bandes lumineuses superposées:--au-dessous, d'ocre rouge,--au-dessus, de mine orange,--flamboyantes, aveuglantes. Toutes deux, inégales dans leur parallélisme, semblent pouvoir s'embrasser entre les deux bras...--À quelle distance de nous sont-elles? Vais-je les toucher de la main, ou des immensités de lieues m'en séparent-elles?.....

Plus de plan, pas un soupçon de perspective, baignés que nous sommes dans ces lueurs limbiques, dans ces indicibles et confuses clartés!

Une Transfiguration polaire!

--L'Apocalypse!!!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au-dessous de nous, autour de nous et de niveau, des épaisseurs effrayantes de nuages énormes, noirs, bleutés d'argent pâle à leurs crêtes déchiquetées et sur leurs dos puissants.--Ils semblent opaques et solides comme les nuages Olympiens,--et l'envie vient d'y poser le pied... Ils ondulent en houle vivante avec d'inquiétantes lenteurs, s'envahissent mollement, se font place,--ou disparaissent sous d'autres qui les surmontent en rampant...

On dirait ces rêves où les poulpes gigantesques, inconnus à l'homme qui n'a jamais pénétré les insondables profondeurs qu'ils habitent, se traînent et s'enlacent dans des enchaînements sans fin...

Mais l'immensité diaphane de notre globe jette son dernier éclair,--et nous nous enfonçons dans ce chaos de formes effroyables.....

Les monstres semblent vouloir monter vers nous, nous envahir, nous engloutir dans leurs sombres enlacements...

De l'un deux, à ma droite,--pareil à un bras vivant, contourné et énervé dans un alanguissement plein de menace,--se dresse et se tord une crête dentelée comme une flèche d'ogive,--hésitante,--semblant tâter sa route ainsi que fuit le serpent qui n'a pas d'yeux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La Vision a disparu... Aux clartés d'un instant ont succédé les ténèbres premières.--Nous nous replongeons dans les noires densités...

Chargé, en tout l'ensemble de sa manoeuvre, du poids de l'eau qu'il a entraînée dans le jet de son essor, le ballon redescend vers le précipice obscur avec une telle rapidité, que,--des sacs de lest que vident avec précipitation, coup sur coup, par-dessus le bord, les deux Godard et Yon,--la terre et les cailloux, dépassés dans leur chute, retombent sur nos têtes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais j'entends près de moi des voix, des exclamations...--Mes compagnons parlent, s'agitent en tumulte.--Des feux, que l'on aperçoit bien loin au-dessous de nous, se rapprochent avec une terrible rapidité...

Nous arrivons à terre,--et il est certain que c'est beaucoup plus vite que nous n'en sommes partis...

--TENEZ-VOUS BIEN!--crions-nous, pour les _nouveaux_ surtout:--TENEZ-VOUS BIEN!!!...

Tout à coup nous éprouvons une effroyable secousse, accompagnée de formidables craquements...

La nacelle a touché!

La première ancre, de disproportions absurdes avec la force de noire aérostat, est à peine lancée par-dessus le bord, quelle se rompt à première prise avec une nouvelle secousse si violente que notre maison d'osier semble s'effrondrer, et que toutes les mains cramponnées aux câbles de cercle lâchent prise...--Du premier choc, en se brisant elle-même, notre ancre a cassé au pied et à moitié déraciné un grand peuplier.

De ceci, nous ne savons encore qu'une chose,--c'est qu'il faut jeter bien vite la seconde ancre,--et nous rattraper non moins promptement aux cordes.

Notre pont s'est trouvé un instant dans une confusion indicible: j'ai senti dans le noir (--c'est ce noir qui m'inquiète!)--rouler près de moi un corps...

Je prends la princesse entre mes bras, j'applique ses deux mains contre deux câbles, et, par-dessus elle, je saisis ces mêmes câbles:

--N'ayez pas de crainte, madame!

--Mon Dieu! monsieur, me répond comme dans son salon la plus tranquille voix du monde,--que d'excuses j'ai à vous faire pour tous les embarras que je vous cause!

Ce qui me préoccupe, c'est ce diable de noir!

De jour, on se tire de tout;--mais la nuit!...

Nous attendons la troisième secousse...

--TENEZ-VOUS BIEN!--TENEZ-VOUS BIEN!!!...

Ouff!!!... c'est reçu!--Notre seconde ancre, aussi faible que la première, vient de se briser,--et nous _traînons_...

C'est le vrai coup dur:--contre quoi, maisons, troncs d'arbres, allons-nous être lancés?...

Heureusement il n'y a pas de vent!--La soupape, toujours bien ouverte, fonctionne en toute liberté, car son jeu n'est plus contrarié par le délest de tout à l'heure.--Si peu de courant qu'il y ait pourtant, cette masse de gaz, qui ne se perd pas assez vite, le suit: notre nacelle, tantôt droite, tantôt sur le côté, racle un instant le sol que nous ne voyons pas.--Étreignant plus énergiquement que jamais nos cordages, nous nous trouvons,--selon que la nacelle est d'aplomb ou couchée,--tantôt droits sur nos pieds posés, tantôt appendus par la force de nos poignets.

Mais l'aérostat perd sensiblement ses forces.--L'instant approche où le poids qu'il soulève, à vrai dire, plutôt qu'il ne le traîne, va devenir trop lourd pour lui et le forcer à s'arrêter...

C'est à peu près fait!--Notre nacelle, couchée sur le flanc, reste presque immobile.

--Que personne ne quitte sa place pour mettre pied à terre!...

Tout le monde obéit.--Je laisse à elle-même notre voyageuse, et, me suspendant aux cordes obliques, je quitte avec Jules l'osier de la nacelle pour nous diriger vers le cercle, puis vers le filet.

Pour prévenir tout caprice d'une bourrasque possible, et pour en finir,--puisqu'il parait qu'il faut en finir,--il s'agit de presser à l'aide du filet et de dégonfler le ballon.

Avançant avec précaution sous les mailles de l'immense réseau, ne lâchant d'une main que lorsque nous tenons bon de l'autre, nous nous engageons sous la masse agitée,--tantôt soulevés à plusieurs mètres,--tantôt refoulés et roulés contre terre sous les ondulations du ballon. Ces alternatives se succèdent avec une rapidité de caprice qui laisse tout juste le temps de bien prendre garde et de se tapir, au moment précis, contre le sol labouré, en tout dégagement du réseau. La partie engagée là est sérieuse,--et je ne donnerais pas grand'chose du cou qui se trouverait une fois harponné sous la guillotine d'une de ces mailles, quand le ballon, trop vaillant encore, se redresse...

Enfin le GÉANT a exhalé sa colère avec son âme, et, trop dégonflé pour que ses derniers soupirs soient désormais à craindre, il gît de son long dans le champ...

Nos passagers,--moulus de fatigue,--quittent la nacelle. Mon frère a le genou foulé: ce n'est rien!--Nous sonnons nos deux cloches et nous allumons nos lanternes de voitures, dont l'éclatante lumière,--réverbérée par le métal et décuplée par la glace concave,--nous est fort utile en ce moment.--Gloire à Delessert, à qui nous devons ces lanternes!

--Comment! il n'est que neuf heures et demie!...

Des paysans arrivent dans l'ombre...

--Où sommes-nous?

--Vous êtes à Barcy, à deux pas du grand marais.--Si vous étiez tombés là, vous y seriez pour longtemps!

Quelle est la ville la plus proche?

MEAUX!!!

Quel coup d'assommoir!

Tant de combinaisons, tant de préparatifs, tant de peines, tant de fracas,--et jusqu'à un plaidoyer contre l'Atlantique!--pour tomber à...--Meaux!!!...

J'entends d'ici les petits journaux ressusciter le fameux Maire pour nous recevoir...

--Et pourquoi sommes-nous descendus ici? dis-je à L. Godard.

Il me parle--confusément--de la manoeuvre, de la soupape, que sais-je?--et surtout il ne se presse pas de me dire que nous ne sommes pas descendus, mais tombés...

Je tâche de me consoler, ne pouvant mieux faire.

En somme, la grosse affaire était pour moi de ne pas éclater avant de partir,--et même après être parti.--D'autre part, j'ai réussi à enlever le plus considérable,--et de beaucoup,--de tous les ballons connus dans les annales de l'aérostation.--Pour le reste, j'ai fait de mon mieux en ce qui était de moi.

Et, au surplus, nous recommencerons dimanche prochain,--pour de vrai, cette fois!

Je sais bien qu'avec sa double enveloppe et la quantité de lest que sa capacité lui permet d'emporter, le Géant peut tenir campagne six, sept, huit jours et autant de nuits,--plus qu'il ne faut, avec un bon vent, pour aller en Chine!

C'est égal...--c'est dur!!!...

Nous avons installé un campement provisoire.

Deux de nos compagnons, l'arme au bras, montent la garde autour du ballon.

Les autres vident les flancs de la nacelle de tout ce qu'elle contient,--la plus étrange des salades pour le quart d'heure!--et amoncellent en un tas ces objets multiples et divers, dont quelques-uns n'ont plus de forme ni de nom.

Les paysans, de plus en plus nombreux, nous entourent.

Un coup de feu tiré à mon oreille me fait soubresauter...

Encore Delessert!...

--Par distraction, dit-il, il a laissé échapper un coup de son revolver...

Eh bien! c'est moi qui avais tort, et mon brave Delessert était sage et prudent une fois de plus.--Quand il racontait le lendemain à un Maire des environs le petit avis de précaution qu'il avait cru bon de donner aux indigènes qui nous arrivaient de toutes parts dans les ténèbres,--le digne Maire devint rêveur, et lui dit:

--Vous pouviez bien avoir raison!...

Enfin on nous vient avertir que la voiture que j'avais demandée aux premiers arrivants est prête.

Il serait plus qu'inutile que tout notre monde, y compris une femme, passât la nuit à la belle étoile. Il faut apporter au plus tôt de nos nouvelles à ceux qui les attendent,--et il faut aussi prévenir autant que possible l'opinion quant au lieu de notre descente.

Je m'adresse encore à L. Godard, ne me rendant pas du tout compte du pourquoi de cette diable de descente,--mais pressentant trop bien dès lors ce qui doit en résulter....

--Qu'ai-je à dire? On va se moquer de nous!

Il me répond--en bégayant double, comme lorsqu'il veut prendre le temps de choisir ce qu'il veut dire,--et il accuse la corde de soupape de lui avoir échappé...

--J'arrangerai cela le moins bêtement possible, lui dis-je en soupirant.--Avez-vous de l'argent? Faut-il vous en laisser?

--Merci.

--À demain donc, à Paris!

Et donnant la main à madame de la Tour d'Auvergne, qui d'un bout à l'autre ne s'est point démentie et a été brave comme un homme--brave!--je la fais monter et l'installe dans la paille assez stricte d'un chariot Mérovingien,--sur lequel je prends place avec mon frère, Thirion, Mittchell et le prince de Wittgenstein.

Les cahots, jusqu'à Meaux, je ne les ai pas comptés!...

Nous soupons--gaiement, tout de même!--_quoique à MEAUX!_--en attendant l'heure du chemin de fer,--et au milieu de la nuit, nous avons au moins, comme fiche de consolation, le plaisir d'embrasser à Paris ceux qui ne nous attendaient pas aussitôt.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

* * * * *

On s'est enfin expliqué, au déballage et au recollement, comment nous avions pu monter un instant à une telle hauteur, que nous avions retrouvé sur cet hémisphère--le 4 octobre, à huit heures et demie sonnées--le soleil!!! Je dis le soleil, car si ce n'était lui, qui nous avait procuré ce merveilleux spectacle que pas un de nous, vécût-il mille ans, n'oubliera?--Et le premier savant venu résoudra avec facilité le problème de notre altitude à ce moment-là.

--IL MANQUAIT À L'APPEL DEUX BOUTEILLES ET DEUX CHAPEAUX...

Mais c'était si beau!!!

--Décidément, vive Delessert!--quand même!...

XIX

Adieu, les roses! -- Un procès-verbal par à peu près. -- Rappel du _Plus lourd que l'air_! -- Les rieurs et l'Aérostation. -- «_Confusion des mauvais plaisants!_» (1783). -- Bernadotte et le plancher des vaches. -- Une explication. -- Bilboquet et le maire de Meaux. -- ?.... -- La mer en Brie! -- Le mot lâché! -- Ce que c'est qu'une soupape. -- Désobéissances. -- Enfin! -- Les chansons. -- Pas en train de chanter! -- Nadar censeur! -- Bassesse. -- Une visite. -- La princesse de la Tour d'Auvergne et le _Journal des Débats_. -- Une bonne lettre. -- _Ô terre! trône de la Bêtise humaine!_ -- Les Anglais et le GÉANT. -- Autre lettre. -- Encore le Compensateur! -- M. Arnaud, directeur de l'Hippodrome. -- Les hivernages de M. Arnaud. -- Les cheveux de M. Arnaud ne blanchissent pas. -- Sauvons-nous! -- Le GÉANT offre d'emporter l'Hippodrome. -- Un démenti. -- Godard et Arnaud. -- Pas de papier! -- Un beau guêpier. -- En quoi consiste le métier d'aéronaute. -- Une désertion à la veille de la bataille. -- La revanche d'honneur. -- Vais-je périr? -- Cinq mille francs sur table. -- Un homme modéré. -- _Deux francs_ de différence! -- L'exactitude.

Nous ouvrons ici notre second acte.

Tous les inconvénients et désagréments que nous avons eu à traverser pour arriver jusqu'ici, et dont nous nous faisions des monstres,--n'étaient rien.

Quittons ce lit de roses--et poursuivons nos nouvelles destinées!...

Le lendemain de notre arrivée, sans parler d'un récit très-pittoresque inséré dans le _Constitutionnel_ par notre compagnon Robert Mittchell, les journaux publiaient le procès-verbal signé de tous les voyageurs de cette première ascension, et qui expliquait notre descente à Meaux par la rupture de notre corde de soupape.

Cette explication était assez étrange,--mais que dire? Il m'avait été impossible d'arracher autre chose à L. Godard, qui, chaque fois que je remettais cette question sur le tapis, en le regardant dans les yeux, se remettait à bégayer avec fureur--comme il ne manque jamais de faire quand il n'est pas précisément pressé de répondre net à ce qu'on lui demande.

Les commentaires n'eurent garde de faire défaut, les plaisanteries non plus, de par le privilége spécial de tout temps acquis à l'aérostation.

Il est assez remarquable, en effet, que pas une des tentatives faites pour s'enlever dans l'air n'ait été épargnée par la moquerie des hommes,--depuis le malheureux Sarrasin Volant, qui se rompit les reins à Constantinople, devant l'empereur Manuel Comnène, en 1720,--depuis le pauvre moine _Voador_, de Lisbonne,--jusqu'aux essais de ces derniers temps.

Ni le danger très-réel de quelques-unes de ces tentatives, ni le courage qu'il fallut pour affronter ce danger, n'ont jamais pu parvenir à désarmer les rieurs.

J'ai sous mes yeux, en ce moment, une gravure du temps représentant l'ascension du premier globe aérostatique de _M. Mongolfier_ (_sic_), enlevé à Paris, au château de la Muette, le 21 novembre 1783.

En haut de l'estampe, comme épigraphe, on lit:

_Confusion des mauvais plaisants._

--Déjà!

Autre gravure du temps:--Blanchard est traîné dans sa nacelle, à Billancourt. Une oie pendue à une branche d'arbre lui fait, peut-on dire, pendant. Autour de lui des dindons, un âne, des... cochons!--Comme légende, en bas:--LE HASARD RÉUNIT LES PLUS BRILLANTS PERSONNAGE--avec un s en moins.--Et en haut:--_Sic reditur ab astris!_...--Blanchard avait eu l'innocente et peut-être excusable vanité de prendre pour devise de son ballon:--_Sic itur ad astra!_

Et l'abbé Miolan, en chat,--et Janinet, en âne!--Et jusqu'au terrible Marat lui-même, qui,--sous le pseudonyme du _docteur Bon Sens_,--insulte à l'art nouveau de l'aérostation, et même chansonne les Montgolfier...

Et tant d'autres encore!

Il n'est dans la science aucune découverte, aucun fait dans la politique, qui aient donné naissance à plus de quolibets que l'aérostation, en couplets ou caricatures.

Pourtant la pratique, si facile qu'elle soit aujourd'hui, des voyages aériens est encore un épouvantail extraordinaire pour une foule de gens,--les femmes exceptées, toujours plus _réellement_ braves que les hommes;--et, depuis Bernadotte, qui n'eût pas, pour sa future couronne, échangé contre une place sous le ballon de Coutelle son «plancher des vaches,» j'ai vu plus d'un brave général, voire maréchal de France, vingt fois éprouvé sous la mitraille, frissonner à la seule pensée de se sentir élevé par un lambeau de soie gonflé à quelque cents mètres au-dessus du sol.

J'ai cherché la raison de cette facilité bizarre, de cette fécondité, de cet impitoyable, éternel acharnement de la moquerie humaine contre l'aérostation,--et j'imagine, ne pouvant absolument trouver autre chose,--que les plus poltrons doivent être ceux qui se moquent le plus, la lâcheté trouvant alors dans la dérision sa vengeance facile d'un courage qui l'humilie et l'offense.

«--Et je tiens pour affront le courage d'autrui!»

Il faut bien, faute d'autre explication, que je rencontre là encore le véritable et secret motif de l'impitoyable et dédaigneuse sévérité qui frappe tout homme coupable de quelque intérêt, de quelque curiosité avouée pour la science aérostatique.--Tout imprudent qui a approché, une fois dans sa vie, une nacelle d'aérostat est à jamais condamné comme homme «peu sérieux.»--Je connais un homme de mérite qui s'est vu dernièrement renversé d'une position importante: un des griefs relevés contre lui fut d'avoir fait une ascension quelque quinze ans auparavant...

Notre descente à Meaux réunissait à merveille toutes les conditions voulues de la plaisanterie facile, et il eût été réellement impossible, à ce point de vue, de mieux choisir un endroit pour tomber.--Annonces à grand fracas de voyages illimités, enveloppes de lettres en plusieurs langues, étalage des nourritures de Delessert et des haches--(qui nous étaient si précieuses quelques jours après en Hanovre),--tout cela pour aboutir piteusement à la cité illustrée par Bilboquet et à jamais célèbre par «Monsieur et Madame son Maire!...»--C'eût été par trop compter sur l'indulgence humaine que s'attendre à être épargné ou seulement ménagé en cette malencontre.

Les petits journaux tirèrent un feu d'artifice à mes dépens. Je n'étais pas d'humeur à rire, comprenant trop bien le préjudice réel de ce premier demi-insuccès quant au but que je m'étais proposé,--me décidant dès lors enfin à pressentir et à admettre l'éventualité d'inconvénients graves pour ma responsabilité financière engagée.

De plus, je n'avais pas du tout l'explication claire de cet accident qui avait si fâcheusement arrêté notre voyage à son début.

Je persistais à en chercher les causes réelles, puisque je ne parvenais pas à les arracher de L. Godard. Le public pouvait, à la rigueur, se contenter plus ou moins de la médiocre explication que j'avais dû lui fournir, faute de mieux; mais je n'avais pu m'y laisser tromper, moi,--et je restais avec l'incertitude quant à la vraie raison du fait, et l'inquiétude de le voir se renouveler.

J'avais fini par me dire qu'habitué à ses ascensions foraines d'une heure ou deux de durée, L. Godard s'était peu soucié, son argent une fois gagné par la montée, de prolonger de nuit notre voyage, et que la crainte de--_la Mer_!--avait dû accélérer d'autant notre descente.

Je n'y étais pas du tout,--et ce n'est que quelques jours après que j'eus enfin l'explication, que, seul, je ne trouvais point.

J'avais ce jour-là chez moi les deux frères, et, comme toujours, je ramenais la conversation sur le problème--dont je guettais le mot.

À mes hypothèses sur notre descente, les deux Godard s'entre-regardaient sans rien dire.--Enfin, dans un bon mouvement, quoique tardif,--mais non sans avoir préalablement consulté du regard son aîné,--qui exerce sur lui un ascendant inexplicable:

--Ce n'est pas tout ça, monsieur Nadar! me dit Jules.--Les ressorts en caoutchouc de la soupape ont cédé sous le poids de la corde, et nous sommes partis du Champ-de-Mars--_avec notre soupape TOUTE GRANDE OUVERTE_...

!!!...

J'adressai alors à Louis les reproches qu'il méritait pour m'avoir caché un fait aussi grave.

Mais à quoi bon des reproches?...