À terre & en l'air... Mémoires du Géant

Chapter 17

Chapter 173,682 wordsPublic domain

Libre, calme, silencieux, transporté dans l'immensité, sans limites de cet espace hospitalier et bienfaisant où nulle force humaine ne peut m'atteindre, où je défie et méprise toute puissance de mal, je me sens vivre enfin pour la première fois, car je jouis comme jamais, dans sa plénitude de toute ma santé d'âme et de corps.

Je ne daigne même pas laisser tomber un regard de pitié sur cette humanité si misérable que j'apercevrais à peine, si petite qu'elle est au-dessous de moi dans ses plus grandes oeuvres,--travaux de géant, labeurs de fourmis,--dans les luttes et les déchirements meurtriers de son antagonisme imbécile!

Comme le laps des temps écoulés, l'altitude qui m'éloigne réduit aux proportions de la vérité toutes choses: ma vue embrasse les ensembles et sous ma pensée s'unifient les effets et les causes.--Dans cette tranquillité surhumaine, dans ce spasme divin, l'ineffable transport dégage, élève, épure l'âme: comme s'il se volatilisait en essences plus pures, le corps s'oublie;--il n'existe plus...

Ces impressions, je devais les retrouver dans les émouvantes paroles, si éloquentes dans leur naïveté, du savant physicien Charles, le premier, avec Robert, son compagnon, que le gaz hydrogène transporta par les airs.

«Jamais rien n'égalera ce moment d'hilarité (_sic_) qui s'empara de mon existence. Lorsque je sentis que je fuyais la terre, ce n'était pas du plaisir, c'était du bonheur. Échappé aux affreux tourments de la persécution et de la calomnie, je sentis que je répondais à tout en m'élevant au-dessus de tout. À ce sentiment moral succéda bientôt une sensation plus vive encore: au-dessus de nous un ciel sans nuages; dans le lointain, l'aspect le plus délicieux.--Oh! mon ami, disais-je à M. Robert, quel est notre bonheur!... Que ne puis-je tenir ici le dernier de nos détracteurs et lui dire:--Regarde, malheureux!!!...»

Je devrais avoir déjà dit une des premières impressions,--je parle toujours pour le _nouveau_,--quand l'aérostat s'élève à de grandes hauteurs dans une atmosphère sans nuages.--L'horizon est toujours au niveau de l'oeil.

On n'a pas trouvé, et je chercherais en vain pour la terre, vue sous cet aspect, une comparaison plus exacte, sinon plus poétique, que celle d'une immense cuvette, dont le centre semble fuir sous vous, et dont les bords immenses montent, montent toujours en même temps que vous montez.

Mais descendons un peu maintenant.--Rasons la terre.

Voyez ces milliers d'animaux, d'oiseaux surtout, qui s'enfuient à notre approche avec des cris d'épouvante.--Quel batteur d'estrade et de taillis, le ballon!--Des profondeurs des forêts, des sillons des prairies, ils nous ont tout d'abord aperçus, car ils savent que l'ennemi doit leur venir d'en haut,--et qui pourrait les effrayer si ce n'est l'immensité de cet Inconnu?

Les perdrix éperdues claquent des ailes, les lièvres courent essoufflés,--tandis que le cheval tire, se cabre, fou de peur, et rompt la longe qui le retenait au pieu fixé.

Nous passons au-dessus des fermes:--la volaille s'insurge de terreur, s'élance contre les murailles qu'elle ne peut franchir, avec plus de tintamarre que s'il s'agissait de décimer le poulailler.

Un vieil aéronaute m'assurait un jour que, la nuit même, quand le ballon passe au-dessus des villages, les animaux renfermés le devinent, le sentent à travers les épaisseurs du chaume des bergeries, des étables et les toits à porcs, et s'agitent et font vacarme.--Un sens mystérieux et ignoré de nous leur apporte la grande nouvelle.

Je n'en sais rien encore par moi-même, mais je ne saurais dire assez l'impression d'étonnement que je retrouve toujours en rasant terre, avec une vitesse de dix à quinze lieues à l'heure, depuis cinq jusqu'à cinquante mètres de hauteur,--(la vraie hauteur de train de plaisir!)--à voir l'innombrable, insupposable quantité de bêtes que recèlent les environs de Paris les plus battus.

Et de fort grosses bêtes, parfois, s'il vous plaît! Si je ne craignais d'être pris tout à fait au pied de la lettre, et sur ce point discuté par certains hommes graves que je sais bien, j'avouerais presque que j'ai vu des chevreuils,--j'allais dire des éléphants sauvages,--dans la plaine d'Asnières, et l'oiseau Roc partant un jour sous nous à tire-d'aile de la forêt de Saint-Germain.

Était-ce bien lui?--Je n'en mettrais pas votre main au feu,--mais quel énorme oiseau j'ai vu ce jour-là! Quelle envergure!--Qui était-il, et d'où pouvait-il bien venir?...

--Et pas l'ombre du danger!

Sans aucun doute, et dès à présent, avec la précaution presque toujours surabondante du parachute.

La liste des aérostiers dans les deux mondes, depuis 1783, comprend bientôt deux mille noms.--Si vous considérez encore que parmi ces aérostiers plusieurs, comme Green, ont compté leurs ascensions par quelques centaines, vous trouvez au total un chiffre déjà assez respectable.

Or, sur ces quelques milliers d'ascensions, on compte seulement une douzaine d'accidents ayant occasionné la mort.

Comparez ce chiffre à celui des victimes qu'a faites la marine avant d'arriver au point de perfectibilité (non encore de perfection) où elle est aujourd'hui.

Et depuis les préaffirmations de Tibère Cavallo et du savant Faujas de Saint-Fond, tous les hommes sérieux qui se sont occupés de l'aérographie nautique, Marey-Monge, Sanson, le docteur Turgan, Dupuis-Delcourt, Mangin, Bescherelle, Barral, etc., tous sont remarquablement unanimes dans leur formule quand ils affirment que--les accidents aérostatiques ont tous été dus--tous sans exception--«_à l'imprudence, à l'incurie, à l'ivrognerie surtout!_»

Dès ses premiers jours, l'aérostation s'est trouvée réglée, asservie comme le plus sûr des moyens de transport.--Ne dites pas non: l'examen rationnel vous fera immédiatement dire oui, lors même que l'historique statistique et comparatif ne vous le démontrerait pas.

Ne semble-t-il même pas que l'avenir de l'Automotion aérienne soit indiqué, affirmé, jusque par ce privilége spécial,--prédestination providentielle!--qui la défend même contre les phénomènes naturels les plus inexorables pour le voyageur de terre et de mer.

Le navigateur aérien, dans la condition exceptionnelle où il se meut, traverse impunément les orages et--_isolé_ qu'il est--défie la foudre!...

Mais, de même qu'il s'en trouve encore à l'heure qu'il est parmi nous qui ne s'aventureraient pas dans un wagon de chemin de fer, de même l'imagination de l'homme recule encore devant cette nouveauté de quatre-vingts ans.--Il lui faut plus de gages encore, plus de garanties.

Ces garanties viendront.--«L'aérostation, dit Sanson, abandonnée jusqu'à ce jour, sauf quelques très-rares exceptions, aux bateleurs les plus vulgaires, sans la moindre connaissance, sans même le moindre soupçon des sciences analogues ou participantes, se fondera un jour en science définitive, et l'homme comprendra alors qu'avec toutes les autres supériorités, ce mode de transport lui assurera de plus encore la sécurité la plus absolue.»

Plurima jam fient, fleri quæ posse negabam!

dit Ovide.--Quel homme de bon sens pourrait dire non à demain?

Je m'amusais, dormant éveillé il y a quelque quinze ans, à écrire dans un coin ignoré qu'il ne fallait défier l'homme de rien et qu'il se trouverait un de ces matins quelqu'un pour nous apporter le Daguerréotype du son:--le _phonographe_,--quelque chose comme une boîte dans laquelle se fixeraient et se retiendraient les mélodies, ainsi que la chambre noire surprend et fixe les images.

--Si bien qu'une famille, je suppose, se trouvant dans l'impossibilité d'assister à la première représentation d'une _Forza del Destino_ ou d'une _Africaine_ quelconque, n'aurait qu'à députer l'un de ses membres, muni du phonographe en question.

Et au retour:--Comment a marché l'ouverture?--Voici!--C'est fort bien.--Et le final du premier acte, dont on parlait tant d'avance?--Voilà!--Et le quintette?--Vous êtes servi.--À merveille. Ne trouvez-vous pas que le ténor crie un peu trop?...

Ne riez pas si vite! Ce que je rêvais, moi, ignorant, homme d'imagination, un homme de science le trouvait cinq ou six ans après,--non tout à fait du premier coup, il est vrai, et dans ces proportions de perfection fantastique.

Mais je vois encore entrant chez moi, tout bouleversé, le digne académicien M. Couder,--qui m'a donné la seule leçon de dessin que j'aie reçue de ma vie,--et, s'écriant: «--Notre Institut est sans dessus dessous! On vient de nous faire _voir_ le _bruit_!!!...»

C'étaient les ondes sonores, notées (graphiées par le savant M. Lissajoux)--l'Harmonie, démontrée science aussi rigoureusement exacte que la Géométrie!...

Si je rêve, laissez-moi rêver encore,--mais, je vous défierais de me réveiller!--Laissez-moi contempler l'air sillonné de nefs,--rapides à humilier dix fois l'Océan et toutes vos machines Crampton!...

De tous les points du monde l'homme s'élance, prompt comme l'électricité, et plane et descend comme l'oiseau à la place voulue.

Les livres racontent qu'autrefois on voyageait sur des voies de fer dans d'horribles boîtes d'une insupportable lenteur, au prix de mille supplices insupportables.--Un affreux mouvement d'allez-venez, dit _mouvement de lacet_, secouait horriblement le voyageur depuis le départ jusqu'à l'arrivée;--un bruit infernal de chaînes, de bois et de vitres heurtés servait de musique funèbre à ces pénibles convois. La poussière soulevée tout le long du trajet entrait à flots épais par les soupiraux de ces cruelles boîtes et couvrait de son linceul étouffant le voyageur infortuné.--Un voyage, dans ce temps-là, était une redoutable épreuve qu'on n'affrontait pas de gaieté de coeur.--Qui croirait aujourd'hui que ces routes de l'air qui nous sont si charmantes, l'homme n'avait qu'à les vouloir pour les mériter et qu'il a préféré souffrir pendant tant de siècles de pareils supplices!

Ces pauvres gens croyaient avoir fait un grand progrès parce qu'ils allaient un peu plus vite sur leurs voies de fer qu'avec les voitures attelées qui furent le principe de toute locomotion. Ils tâchaient de se consoler avec des statistiques qui leur assuraient que le chiffre des accidents de l'aviation était un peu diminué.--Notez en passant qu'ils n'avaient même pas su trouver l'équivalent de nos parachutes!

Leur statistique avait peut-être un peu raison, mais aussi,--quand accident il y avait, quels désastres.--Des centaines d'hommes broyés, brûlés, disparus, pour un simple fétu déposé sur ces pitoyables voies!

Et on frissonne quand on pense ce qu'était le sinistre, quand il avait lieu sous une de ces longues caves glaciales appelées tunnels, barrées par le feu et les décombres à tout secours humain,--hors même du regard du Dieu de pitié et de miséricorde!

Quelle différence avec nos voyages aériens sans heurts, ni secousses, ni bruit, ni poussière, ni fatigue, ni danger!

Et comment a-t-il pu se faire que l'homme ait attendu si longtemps cette délivrance, quand il n'avait, pour se racheter de ces affreux supplices, qu'à appliquer les premiers éléments de statique et de dynamique!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

XVIII

De bonnes larmes! -- L'appel. -- Mon frère Adrien. -- Un souhait exaucé. -- Lucien Thirion. -- Le prince Eug. de Sayn Wittgenstein. -- Robert Mittchell. -- Piallat. -- Yon. -- À table! -- Delessert, grand maître des cérémonies. -- Nos pigeons. -- Glaces vanille et fraises à 1,500 mètres au-dessus du sol! -- Vive Siraudin! -- Prudence!... -- Delessert chef d'orchestre. -- Autre hannetonnerie. -- Il fait nuit! -- Les brouillards. -- La question _Ubi_, encore. -- La Mer! -- La gamme du noir. -- Dante avait bien vu! -- Un sorbet d'encre. -- L'apothéose. -- Une transfiguration polaire. -- Les mers de nacre. -- L'Apocalypse. -- Deux barres de fer rouge. -- Les poulpes! -- Le serpent qui n'a pas d'yeux. -- Gare là-dessous! -- L'abordage. -- _Tenez-vous bien!_ -- Les _nouveaux_. -- Deux ancres et un peuplier cassés. -- La princesse de la Tour-d'Auvergue. -- Le traînage. -- La guillotine. -- Cloches et lanternes. -- À MEAUX!!! -- Je veux me consoler. -- Delessert a encore raison! -- Delessert a toujours raison! -- Vive Delessert!...

Déjà le soleil avait gagné derrière nous l'horizon empourpré.

Autour et au-dessus du GÉANT, le ciel était clair encore, mais au-dessous la brume s'était épaissie,--et, à terre, quelques lumières commençaient à scintiller ça et là.

Nous étions assez haut pour ne plus percevoir qu'à peine les clameurs des villages que nous laissions derrière nous, et commencer à jouir du calme pénétrant et de ce silence particulier aux ascensions aérostatiques.

Dans un des angles de la plate-forme, à l'arrière, se tenait accoudée et muette notre voyageuse.

Je me penchai sur le bord, près d'elle, pour lui demander si elle se trouvait bien.

Mais, dès que je l'eus regardée, je ne lui demandai rien...

Elle tenait son regard fixé sur l'immense horizon où s'éteignaient dans les nuages gris les derniers feux du jour,--et ses joues étaient inondées de larmes...

Elle admirait sans doute.--Peut-être priait-elle?

Je me retirai discrètement.

--À la bonne heure! Ces larmes-là m'ont tout à fait réconcilié...

Mais je m'aperçois que j'ai oublié de vous présenter nos autres passagers. Il n'est que temps de faire l'appel.

1. La princesse de la Tour d'Auvergne.

2. (--Ici je me permets de prendre ma place hiérarchique.)

3. Mon frère Adrien, peintre, aquafortiste et photographe.--Je n'avais jamais fait une ascension sans penser à lui: nous avions depuis notre enfance le souvenir partagé de tant d'impressions communes! Celle-là manquait, la meilleure:--mon souhait le plus cher est enfin réalisé!

4. Eugène Delessert.--Voir ci-dessus--et même ci-dessous.--(Je me venge!)

5. Saint-Félix,--déjà nommé.

6. Lucien Thirion, grand garçon mélancolique, froid d'aspect, coeur chaud, magnificence de proconsul, doux comme un enfant et brave comme l'acier. Je l'ai éprouvé.

7. Le prince Eugène de Sayn Wittgenstein, jeune officier russe, attaché à l'ambassade de Munich.--Représentant de la Navigation aérienne en Russie, il a fait de grandes expériences sous les auspices de son gouvernement et publié d'intéressantes études sur la question.--Son projet, qui n'est pas du tout le nôtre, mais qui marcherait fort bien à côté, consiste, comme celui du général Meunier, et de Victor Hugo aussi, je crois,--à s'élever par l'aérostation et à profiter des courants indiqués.--Très-instruit, ferré sur l'X, sagace, spirituel, fort glaçon et roidissime. À l'antipode de tout ce que je pense:--a blasphémé devant moi l'Oncle Tom!...

8. Robert Mitchell,--une des meilleures plumes du _Constitutionnel_, qu'il s'agisse d'économie politique, de littérature pure ou de critique d'art: un journaliste pour de vrai.--Signe particulier: beau-frère de Jacques Offenbach.

9. Piallat, cravate blanche et lunettes d'or, comme M. Polydore Millaud; chimiste et photographe.--Le seul défaut qu'on lui sache est de n'avoir jamais pu faire accorder sa voix; avoue ingénument d'ailleurs, qu'il a été chassé de tous les orphéons.--_Piallat_,--d'où vient _piailler_.--c'est clair!

10. Yon, maître cordier, fournisseur des théâtres, etc., homme sérieux et modeste. Fou d'aérostation; est toujours prêt à lâcher pour une ascension l'établissement considérable qu'il dirige de père en fils, et qui fait au reste d'assez belles affaires pour se passer quelquefois de lui.--N'a pas craint de monter sur la machine à vapeur avec laquelle M. Giffard tenta son terrible et fol essai de direction des ballons.

Personnages muets:

11. M. de S.

12 et 13. Les deux frères Godard, aéronautes de l'Hippodrome.

Mais ne perdons plus de temps, car il s'agit de dîner ou plutôt de souper--bien vite, vu l'approche imminente de la nuit.

Déjà Saint-Félix a l'obligeance de s'occuper phalanstériennement, à fond de cale, de ce soin,--mais, bien entendu, sous la haute direction de Delessert, qui, penché sur l'écoutille de notre plancher d'osier, reçoit les innombrables nourritures et autres vaisselles que lui transmet au haut de l'échelle la main providentielle de Saint-Félix.

Il faut attendre que tout soit bien correct et selon le rite.--Delessert n'accorderait pas, avant le moment fixé par lui, une bouchée de pain à un naufragé de _la Méduse!_

Enfin tout est prêt: assiettes, couverts, serviettes, rien ne manque. Delessert radieux,--mais en dedans, toujours!...--donne le signal et préside à la distribution.

Chacun mange du meilleur appétit. Le jambon, la volaille, le dessert paraissent et disparaissent. Les vins de Bordeaux et de Champagne remplissent les verres.

(--Ah! si l'homme aux «victuailles» était là!...)

Le pont de notre nacelle, silencieux tout à l'heure, s'est animé.--Chacun communique ses impressions à ses voisins.

Je pense à nos compagnons les pigeons, appendus dans leur cage longue en dehors du bordage.--Ils doivent dîner aussi.

J'ouvre la cage, sachant bien qu'il n'y a pas de danger qu'ils s'envolent.

Transporté artificiellement à quelques centaines de mètres de hauteur, l'oiseau, comme je l'ai dit, n'a garde de s'élancer, sentant bien que l'air manque de la densité nécessaire pour le soutenir.--Si vous jetez un oiseau hors de la nacelle équilibrée, c'est-à-dire lorsqu'elle ne monte ni ne descend, l'oiseau effaré précipite son battement d'ailes pour regagner le bord:--si c'est pendant l'ascension proprement dite, l'oiseau tombe comme plomb ou tourbillonne--jusqu'à ce qu'il ait atteint, dans sa chute, la couche plus dense où il peut se mouvoir.

En effet, les deux ou trois pauvres bêles que j'ai prises au hasard et que j'ai déposées sur le bord de la nacelle, semblent frappées d'une sorte de terreur vertigineuse et elles se jettent en voletant gauchement vers le centre de notre groupe, par les verres et les assiettes, jusque sous nos pieds.

Il n'y a pas d'appétit de ce côté-là assurément, et j'aurais dû réfléchir d'ailleurs que l'heure de leur dîner est passée.

Je remets les petites bêtes en cage,--et, devant ces pauvres oiseaux qui ne peuvent voler faute de trop d'air,--je me rappelle un peu cette carpe apocryphe qui suivait partout son maître, jusqu'au jour où elle se noya en voulant traverser le ruisseau.....

C'est le moment solennel où va s'ouvrir une certaine sabotière que Siraudin-Renhart m'a fait parvenir mystérieusement juste quelques minutes avant notre départ.--Qu'est-ce que nous allons trouver là-dedans?.....

--Un magnifique gâteau et une double série de glaces, vanille et fraises, toutes dressées sur les soucoupes de porcelaine de Chine, armées de cuillers en vermeil!

Hurrah pour Siraudin! Les glaces sont excellentes.--Je pense que c'est la première fois qu'on aura pris des glaces, en aussi joyeuse compagnie, à quelque quinze cents mètres de hauteur.

Delessert, qui veut nous faire apprécier sa cave, entreprend une nouvelle bouteille de Champagne.

Je pose prudemment la main sur la bouteille. Il y a bien une ou deux réclamations, côté Godard,--mais j'ai fait un signe à Delessert et un geste à Saint-Félix:--ils ont compris...

Et, pour plus de sécurité, je descends moi-même la bouteille à la cantine, dans l'ombre devenue tout à fait noire de notre fond de cale.--Je ferme la serrure et mets la clef dans ma poche.

Quand je remonte sur le pont, Delessert a déjà commencé une distribution non annoncée de mirlitons, trompettes d'un sou et crécelles.--Il avait prémédité le concert après le festin et avait fait sans dire mot provision d'instruments.

Je le supplie avec instances de remettre son concert à demain matin.--Demain matin, je m'efforcerai de trouver un autre moyen de remise...

Je tâche en vain de me rendre compte de ce besoin de tumulte, lorsqu'en ballon,--dans le calme de ces solitudes dont la tempête elle-même respecte le silence,--le moindre son est la plus agaçante des dissonances,--lorsque le plus léger bruit qui puisse troubler le recueillement et l'infinie jouissance de ce silence exquis dans lequel nous sommes comme baignés, me fait l'effet d'une profanation;--et je sens bien, à en jurer, que je n'éprouve pas seul ce besoin de calme absolu.

Mais Delessert ne se tient pas pour battu! Il discute, il proteste, il plaide, il s'agite.--Il veut bien céder, enfin;--mais cette concession faite, il cherche une autre _Idée_;--et le monstre la trouve bien vite!

--Je vais lancer cette bouteille par-dessus le bord! dit-il.

--Le règlement défend aux passagers de délester le bord de quoi que ce soit.

--Mais elle est vide?

--Vide ou non, tu ne dois rien jeter.--Tu ne te rends donc pas compte, malheureux! que ta bouteille lancée doit arriver à terre et que, sous ces nuages, à la place où elle tombera,--il peut se trouver quelqu'un?...

--Oh!--me répond-il vaguement et comme absorbé dans son idée fixe,--_dans un chapeau, ça ne s'entendrait pas_...

On éclate de rire.--Je me fâche un peu, et c'est comme capitaine--(!....)--que je me décide à défendre absolument à Delessert de jeter la moindre bouteille,--même dans un chapeau.

Il veut bien ne pas répliquer.--Mais qui sait ce qu'il médite encore!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cependant le soleil nous a depuis longtemps quittés.--Nos regards l'ont suivi derrière les nuages sombres de l'horizon, qu'il teignait de pourpre à leurs contours. Ses derniers rayons ont été pour nous,--et tout s'est éteint dans une demi-nuit transparente et bleuâtre.....

Des brouillards gris de perle nous envahissent soudain.--Nous regardons autour, au-dessus de nous... Tout a disparu,--et, noyé dans la brume, le ballon n'est lui-même plus visible à nos yeux.

Nous ne voyons plus rien--que les câbles qui nous suspendent et qui, dès la hauteur de nos têtes, disparaissent et se perdent, estompés dans le vague...

Notre maison d'osier vague seule au milieu de l'abîme...

C'est l'époque du mois où la lune est faible. La nuit sera longue. Le froid commence déjà à se faire sentir.--Quel malheur que nous n'ayons pu choisir une de ces belles nuits de Juillet ou de Juin, nuits propices et tièdes, où, entre deux soleils, l'ombre argentée,--comme un entr'acte intelligemment rempli,--semble n'entourer le voyageur aérien que pour le reposer des merveilles du grand spectacle par un autre spectacle différent et plus tranquille!

Chacun sur la plate-forme s'installe, se couvre et se casemate du mieux qu'il peut. Personne n'a eu l'idée de descendre à fond de cale pour profiter des petits lits.--On ne veut rien perdre, même de ce qu'on ne voit pas.

Je me rappelle que la princesse, qui ne dit rien, est partie en habits de ville et non de voyage. Je dispose autour d'elle manteaux et couvertures.

Et je fais bien, car avec l'obscurité, le froid augmente, et nous aurons besoin d'être bien couverts tout à l'heure.

Où sommes-nous?--Bien fin qui pourrait le savoir,--et qu'importe!

Mais mon indifférence sur la question _ubi_ n'est pas du tout partagée par les deux Godard, et ils n'hésitent pas à émettre un doute très-inquiétant pour eux. «--Il fait nuit; nous ignorons quel vent nous pousse, nous n'avons pas de loch aérien pour nous dire le chemin déjà parcouru;--nous avons eu deux fois pour une, depuis Paris, le temps d'atteindre les côtes.»

Écarquillant leurs yeux braqués sur les noires profondeurs de l'horizon, nos deux Godard parlent de--_la Mer!_...

Je l'avais oublié, et je me le rappelle à cette heure, Jules et Louis Godard se sont un peu noyés chacun une ou deux fois, et, notez bien! sans savoir nager, tombant en parachute ou de leur ballon épuisé, au hasard, dans la Seine ou l'Oise.

Turenne ou le maréchal de Saxe auraient gardé pour moins que cela rancune éternelle à l'eau. Je me souviens encore du trouble très-peu dissimulé de Jules tombant, de compagnie avec moi il y a trois ou quatre ans à peu près, sur la Seine, à Billancourt.

Quant à l'autre, le Louis,--il a une telle antipathie pour l'eau qu'il ne veut même pas regarder une carafe....